‹ Vie de Charles d'Orléans (1394-1465)Chapitre 609 sur 639 · Moral ia vitx « dit l'Astesan · texte numérisé non relu

Moral ia vitx « dit l'Astesan

grande œuvre de Guillaume de Lorris et de Clopinel. Mais, si l'on considère les allégories qu'elle a pu lui fournir, on sera étonné du petit nombre de celles qu'il adopta. On y retrouve bien le dieu d'Amour et Vénus, Nature, Bel- Accueil, Beauté, Danger, Faux-semblant, Malebouche, Raison ; mais surtout les stades et les conditions de la vie : Age, Enfance, Jeunesse, Vieillesse, Passetemps, Mort, Fortune et Destinée qui la régissent. Charles d'Orléans matérialisera surtout les états de son âme et ceux de l'esprit : Espoir, Désir, Espérance, Confort, Plaisir, Vouloir, Pensée, Pitié, Merci, Longue attente. Grâce, Sagesse, Folie, Douceur, Parler, Souvenir, Oubli, Mélancolie, Douleur, Souci, Ennui, Déplaisir, Tristesse, Soin. Et, par contre, il réalisera sous forme de personnes Regard, Soupir, Cœur, Oeil et Pleurs ^

Ainsi, malgré tout ce que peut avoir de faux une telle conception, Charles d'Orléans fait œuvre de réaliste. Les petites entités de son imagination sont autant de personnes vivantes et agissantes, semblables à celles qu'il a observées autour de lui ; le poète les produit dans des scènes réelles de la vie, toujours charmantes et très justes. Les chambres qu'il donne à Pensée ne sont point quelconques ; elles sont toutes semblables aux siennes. Charles les montrera « richement étoffées », comme celles dont il faisait dresser les inventaires ^ ; pour y entretenir la fraîcheur pendant l'été on en fermait les volets K II dira l'hôtellerie de Pensée pleine de gens qèi vont et viennent^, comme celles que l'on trouve en voyage ; il connaît son moulin que fait tourner 1' « eau de Pleurs » K Quant à l'hôtel de Dame Vieillesse, il sera tout tendu « de noir de tris-

1. Ferdinand Kull, Die allégorie hei Charles d'Orléans, inaugural dissertation. Marburg, 1886, 74 p.

2. Poésies p. 118. — 3. P. 162. Cf. p. 327. — 4. P. 230. — 5. P. 374.

tesse )) \ Charles parlera d'Espoir comme d'un charlatan qu'il a pu rencontrer sur sa route, « beau bailleur de paroles » ; des luttes d'escrime que se livrent Espoir et Souci \ Un Regard ^ qui va çà et là, lui semble un enfant qui joue aux barres'^. « Plaisant Regart » est l'aumônier qui fait la charité à ce pauvre malade qu'est le Cœur 5. Soupir ^ c'est l'un de ces mendiants contrefaits qui sont la plaie du temps et qui vagabondent sur les routes, « coquinant » ; mais ils ne demandent que l'aumône de Regard et de Douceur 7. Nonchaloir lui semble ce bon médecin qui guérit les fièvres d'amour ^ vous tâte le pouls et ordonne emplâtres et tisanes de fleurs^. Mélancolie n'est qu'une vieille nourrice qui poursuit les enfants et les hommes avec un bâton ou les verges à la main '° : elle est encore ce chien enragé à qui l'on doit fermer la porte de sa maison '\ Souci devient cet habile crocheteur de nos joies qu'il faut bannir et faire battre de verges '\

De tous ces personnages, le plus complet, celui qui ressemble au poète comme un frère, c'est Cœur.

Mon Cueur, Penser et moy, nous trois

dira-t-il, tandis qu'ils contemplaient ces vaisseaux qui cinglaient sur la rivière de Loire '\ Charles a fréquenté le château de Cœur Il lui parlera comme on fait à un confident ; il l'observera tandis qu'il entre dans sa librairie, cherchant de vieux cahiers sur son comptoir'^; il le surprendra écrivant des poésies sur son manuscrit enluminé de larmes '7. Il sait comment il se divertit chasse aux sangliers '9. Comme lui. Cœur préside le conseil en la chambre

I. Poésies, p. 120. — 2. P. 326. — 3. P. 221. — 4. P. 257. — 5. P. 326. — 6. P. 211. — 7. P. 325. — 8. P. 74. — 9. P. 98. - 10. P. 293. — II. P. 378. — 12. P. 398. — 13. P. 164. — 14. P. 199. — 15. P. 146. — 16. P. 163. — 17. P. 282. — 18. P. 297. — 19. P. 295.

de sa Pensée \ ou bien les trois Etats ' ; il parcourt les inventaires de ses meubles \ Le poète sait que son chaperon est brodé de pensées 4. Tantôt Charles en fait le concierge qui ouvre l'huis de Pensée (auquel cas il convient de lui faire le cadeau d'usage 5), tantôt il le voit ermite « en l'ermitage de Pensée»^. Comme lui, son Cœur n'a guère été payé de tant de travaux Avec ce triste compagnon Charles traversait, désolé, le jardin de sa Pensée, ce matin de mai où la gelée avait tout détruit ^

Scènes puériles, gracieuses et vivantes : elles animent son livre comme les minuscules fantaisies qui encadrent les manuscrits contemporains ; semblables encore à ces petites scènes de Pompéi où, tour à tour, des amours sont de réels forgerons ou de véridiques marchands.

Voilà le tour d'esprit du maître, à la fois réel et faux.

Nous le retrouverons encore dans une suite de plaisanteries formelles, qu'il a développées, et qui firent fortune autour de lui. Car, plus que tout autre, ce genre prêtait à des variations faciles auxquelles chacun pouvait prendre part dans son entourage. Ainsi, jadis, Charles avait usé de la vieille fiction du Songe, ce cadre inévitable de tant de productions du Moyen- Age 9. Il s'était servi de la formule d'une requête adressée à un Parlement il avait écrit un Testament fictif" au lendemain de la mort de sa dame ; puis l'Amour, en bonne et due forme, authentiquée et datée, lui avait délivré une quittance de son propre cœur '^

Charles imagina aussi des dialogues entre l'amant et Amour entre le Cœur et l'Œil entre le Cœur et Souci Tl parodiait la forme d'un acte notarié avec Vaillant ; celle

I. Poésies, p. 117. — 2. P. 165. — 3. P. 1 19. — 4. P. 308. — 5. P. 44. — 6. P. 52. — 7. P. 327. — 8. P. 361. —9. P. 80. — 10. P. 86. — II. P. 79. — 12. P. 91.— 13. P. 189. - 14. P. 315, 355. — 15. — P. 355. — 16. P. 102-102,

de la coniession avec Blosseville et Pierre de Brézé Il correspondait avec le roi René, qu'il remerciait d'un don, et lui promettait une visite 2; avec Fradet qui le consultait sur son état d'amoureux et lui soumettait un problème pour un sien ami \

On parodiait encore à Blois des recettes de médecine 4, les formes de la déclinaison latine K On y supposait de fausses ventes ^ On mêlait le latin au français ^ ; on y ajoutait parfois quelques mots d'italien ^

Charles d'Orléans aimait aussi ces fatras faits de proverbes^ et s'accommodait volontiers de leur sagesse

Le temps passe comme le vent, Il n'est si beau jeu qui ne cesse :

En tout fault avoir finement Sans grant espargne de liesse.

Il l'a bien éprouvé :

A trompeur, trompeur et demy, Tel qu'on seme convient cueillir.

Charles s'amusa un jour, selon un jeu qui était à la mode, à composer un rondeau formé d'une suite de sentences " :

Oncques feu ne fut sans fumée, Ne doloreux cueurs sans pensée, Ne reconfort sans espérance, Ne joyeulx regart sans plaisance, Ne beau soleil qu'après nuée.

J'ay tost ma sentence donnée :

De plus sachant soit amendée.

J'en dy selon ma congnoissance :

Oncques feu etc.

Esbatement n'est sans risée, Souspir sans chose regretée,

I. Pog'5/>5, p. 384. — 2. P. 261. — 3. P. 169,476, 280, 323, 325, 326. — 4. P. III, 341, 342, 31)8, 359. — Cf. sur la maladie des yeux, p. 225, 226, 326. — 5. P. 269. — 6. P. 302, 303, 345. — 7. P. 166, 268, 269, 272, 273, 274.— 8. P. 36T. — 9. P. 66, 193, 252, 259, 335. — 10. P. 113. — II. P. 283

Souhait sans ardant desirance, Doubte sans muer contenance :

C'est chose de vray esprouvée...

Trois des joutes poétiques qui eurent lieu à Blois furent sur des sujets de proverbes : L'habit le moine ne fait pas % De Fol juge hriefve sentence^, Chose qui plaist est à demye vendue''.

Mais c'est surtout dans les débats, où Charles d'Orléans rénova les antiques jeux partis, que le caractère de cette poésie de société s'affirma. Nous en possédons toute une série, soutenus entre 1453 et 1456, sur des thèmes fournis vraisemblablement par le duc. Pièces qui n'étaient nullement des morceaux de concours, où des règles spéciales étaient formulées pour l'instruction des concurrents et à l'usage des juges, comme on le faisait pour le chant royal de Dieppe, la sotte amoureuse au Puy des sots d'Amiens, la pastourelle de Béthune et pour certaines ballades lorraines +. A Blois on pouvait développer le même motif soit en ballades, soit en rondeaux.

Ainsi furent traités les thèmes des Amoureux de TOhservance, où les souffrances des amants étaient assimilées aux mortifications que s'imposaient les religieux de la réforme de Saint François ^ ; celui-là, très célèbre, hn la forest de Longîie actente^ : Charles d'Orléans qui, aux jours de sa captivité,

1. Jean de Lorraine, p. 345 ; Charles d'Orléans, p. 346 ; Marie de Clèves, p. 347 ; Guyot Pot, p. 348.

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