‹ Vie de Charles d'Orléans (1394-1465)Chapitre 615 sur 639 · De Laborde, t. III, no 6972. — 3. Ih:d., t. III, no · texte numérisé non relu

De Laborde, t. III, no 6972. — 3. Ih:d., t. III, no

Si, dans l'entourage de Charles d'Orléans, ce fut une mode de se lamenter des maux d'Amour, plus feints que réels, à l'imitation d'Alain Chartier, le modèle des martyrs d'Amour, le recueil des poésies de Charles nous a laissé toutefois bon nombre de pièces où le ton de la libre conversation atteste les plus francs rapports ^ Avec Fradet, Charles avait plaisanté grassement sur les abus vénériens alors que son ami était nouveau marié \ Il a décrit savoureusement les friands morceaux de la « cuisine d'Amour » K Dans l'œuvre de ce sentimental les équivoques ne manquent pas ^.

Nous avons même la preuve qu'à Blois on ne craignait ni la farcissure ni le calembour : témoin la mésaventure amoureuse de Etienne le Gout qui, ayant destiné six ducats à une dame, fut, comme il advient, soulagé de sa robe et roué de coups. Sur ce plaisant sujet Charles composa, suivant le mode de la déclinaison latine, un rondeau qu'il prit la peine de transcrire lui-même dans son recueil poétique > :

Maistre Estienne le Gout nominatif.

Nouvellement^ par manière optative,

Si a voulu faire copulative :

Mais failli a en son cas génitif.

Il avoit mis six ducatz en datif

Pour mielx avoir sa mie vocative ;

Quant rencontré a un accusatif

Qui sa robe lui a fait ablative :

De fenestre assez superlative

A fait ung sault, portant coups en passif 6 !

1. Poésies, p. 149. — Sur ce point-là Bernard de La Monnoyc, un connaisseur, ne s'est pas trompé. (Voir le billet adressé au marquis de Paulmy en tête du ms. de l'Arsenal 3457.)

2. Poésies, p. 166. — 3. P. 373. — 4. P. 318, entre autres. — 5. P. 269.

6. M. Adrien de Longpérier a étudié {Un joyau littéraire au xv^ siècle, dans le Journal des Savants, 1881, p. 621-628) une poésie inscrite dans un anneau d'or de forme cylindrique acquis par M. J. Charvet :

Etienne le Gout, secrétaire du duc, essaya de répondre; il le fit faiblement :

Monseigneur, très supelhitif, Pour respondre au narratif De vostre briefve expositive, Elle fut premier vocative Par le moyen du génitif, etc..

A Daniel du Soliers un de ses domestiques, que le duc désigna seulement par son prénom, Charles répondait familièrement 2 :

Vous dictes que j'en ayme deux :

Mais vous parlez contre raison.

Je n'ayme fors ung chapperon

Et ung couvrechief : plus n'en veulx !

C'est assez pour ung amoureux.

Mal me louez, ce faites mon.

Certes, je ne suis pas de ceulx

Qui partout veulent a foison

Eulx fournir en toute saison :

N'en parlez plus, j'ensuis honteux...

Il n'est pas très certain que Charles en eût autant de honte qu'il le dit ; cet aveu-là revient trop souvent sous sa plume. Il n'est pas certain non plus qu'il n'en aimât pas deux.

Une famé nominative

A fait de moi son datiff

Par la parole genitive

En dépit de l'accusatifF

Si s'amour est infinitive

Ge veil estre son relatif!'.

Les mots sont séparés par des fleurs de myosotis {fleurs de n'oubliez mie), des pensées et des roses. A l'intérieur on voit une femme coiffée d'un large chaperon, tenant de la main droite un grand bouquet de fleurs, de la gauche, la chaîne qui retient un écureuil. M. A. de Longpérier pense que ce bijou a pu sortir de l'atelier de Jean Lessayeur, l'orfèvre de Charles d'Orléans.

1. Il figure au mois d'août 1449 dans sa maison (Bibl. Nat., P. Orig., 2158, n° 583). En 1455 il reçoit une robe parmi les domestiques (De Laborde, t. III, no 6754) et ses étrennes au mois de janvier 1456 (Ibid., n" 6824). ~ Il a écrit sur l'Alain Chartier de Marie de Cléves : En atendant Daniel du Solier.

Mais laissons là ce beau sujet. Nous n'avons insisté sur ce tour de son esprit que pour mieux définir l'homme vrai qu'il fut. La sincérité ne perdit pas ses droits (et avec elle la plaisanterie traditionnelle) chez celui que l'on considère toujours comme le maître de l'artifice et de l'allégorie.

Une povre âme tourmentée, Des verges de Soucy battu.

Ainsi Charles d'Orléans s'est peint avec certaine mélancolie au seuil de sa clairvoyante et active vieillesse. Quelque temps auparavant, à l'une des fêtes de la Saint-Valentin, qu'il chômait bien malgré lui, il avait déclaré à une dame qu'il était né trop tard pour elle. En réalité Charles était venu trop tard au monde; de là naquirent pour lui tant de soucis et de tourments véritables dont les causes pouvaient bien lui échapper. Car il appartenait à la génération passée par ses idées, par son inspiration, par sa langue. La futilité de sa vie politique nous surprend ; nous sommes étonnés aujourd'hui qu'il n'ait eu qu'une conscience si médiocre de l'intérêt national. Et cependant Charles d'Orléans fut exquis et bien français.

Nous sommes trop loin de lui pour juger raisonnablement de tout cela. La force et le succès ont, à distance, une sainteté qui nous en impose. Ce n'est pas non plus le lieu de se demander quelles libertés particulières, quelle plus grande France périrent avec cette féodalité dont un Charles d'Orléans fut le représentant, et que combattit si résolument Charles VIL On peut même croire que le mouvement qui amena la fin d'un tel régime était fatal. Le dauphin Louis, si fort l'ennemi de son père, nourri dans la maison de Bourgogne, et qui s'appuya sur cette noblesse, continua de tout

VIE DE Ct4 ARLES D^ORLÉANS

point l'œuvre paternelle, et de quelle impitoyable façon ! Louis XII, rebelle comme duc d'Orléans, fut le premier roi absolu d'une France unie.

Contemporain de ces gentilshommes bavards et frivoles que Shakespeare a mis en scène au jour d'Azincourt, Charles d'Orléans, l'un d'eux, nous surprend moins par la grâce et la facilité de son talent que par la maturité de son jugement. Certes il a su parler avec enjouement et puérilité; mais encore il a pu nous entretenir avec gravité et douceur de sa vie, de l'amour, de la vieillesse et de la mort. Il s'est jugé « de chair et d'os » et il a jugé autrui. Sa bonhomie, sa franchise font qu'on ne peut aujourd'hui pénétrer son œuvre sans entrer en sympathie avec ce vieil homme. Nous conversons avec lui si nous sommes de loisir. On lui passera donc ses manies, ses ridicules, ses subtilités pour trouver l'homme charmant et bon qu'il fut. Beaucoup de héros ne connaîtront pas une telle fortune.

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