M. E. Picot dans Romania, 1893, p
8. L'abbé Goujet écrivait fort judicieusement en 1745 « Cette finesse et cette naïveté cbarmante qui caractérisent les poésies du duc d'Orléans, ont tellement plù aux poètes qui ont écrit dans le même siècle, ou au commencement du suivant, que plusieurs se sont cru permis, tantôt de s'approprier ses pensées, ses réflexions, les tours qu'il a employés, les fictions qu'il a imaginées, tantôt de copier entièrement plusieurs de ses pièces, de les donner sous leur nom et de les mêler avec leurs foibles et souvent leurs insipides productions. La lecture que j'ai faite de ces vieux poètes m'a fait découvrir plusieurs de ces larcins et peutêtre en découvriroit-on beaucoup d'autres... » (Bibliothèque Françoise^ t. IX, p. 274).
INTRODUCTION
tion des poètes, celle de tous les artistes de ce temps. La gloire demeurait à l'auteur vivant ; elle lui survivait seulement dans les imitations du maître que faisaient ses élèves ou ses admirateurs j. On savait bien qu'un Jean Pucelle avait été sans égal dans l'art d'enluminer les manuscrits ; que tel imagier avait sculpté saints et saintes, angelots et gisants ; que tel poète avait excellé en rimes. Cinquante ans durant ses disciples répétaient les formules et la technique de son art. Nul de ces enlumineurs, de ces imagiers, de ces poètes n'aurait désiré, après sa mort, la gloire parmi les hommes. Ce jugement que nous attendons de la postérité, chacun l'attendait de son Dieu relativement à la qualité de sa vie. En un mot la gloire, la personnalité littéraire ou artistique, ce sont là des sentiments du paganisme antique, qu'un Pétrarque entrevoit, mais que seuls les Italiens de la Renaissance ressuscitèrent. Charles d'Orléans a mis sa joie dans de petites compositions qui le charmaient ; il n'en espérait nullement une gloire posthume. Chastellain, qui a connu Charles d'Orléans et pratiqua chez lui la poésie, quinze ans après sa mort ne dira pas un mot de son talent, il jugera seulement sa vie et la morale qu'on en peut tirer 2.
La Chasse et le départ d'Amours prouve qu'on goûtait encore au début du xvr siècle les vers de Charles d'Orléans. Peu importait le nom de leur auteur. En fait leur vogue se prolongea, et par Marot et par Saint-Gelays. Scévole de Sainte-Marthe évoquera encore ces petites poésies du vieux temps :
Venez en rang, venez petits huitains, Venez dizains, vrais enfants de la France : Si au marcher vous n'êtes si hautains, Vous avez bien, dessous moindre apparence, Autant de grâce, et ne méritez pas Q.u'un étranger vous fasse mettre à bas.
L'étranger c'était le sonnet italien ; l'influence italienne, plus encore que l'inspiration antique, qui triompha en France avec la Pléiade. Alors on vit la fin du succès de l'œuvre d'un Charles d'Orléans.
Ce n'est plus alors le nom du gentil poète qu'on ignore 5 : c'est son esprit. Les chansonniers sans doute conservèrent sa manière 4 ; il revécut dans la préciosité espagnole, qui envahit à son tour la littérature française au temps de Louis XIII. Le salon des Précieuses, dont Molière
1. Ce point a été mis en lumière, en excellents termes, par M. Henry Martin, Les peintres de manuscrits et h miniature en France [Les Grands Artistes].
2. Ed. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 162-163 ; t. VII^ p. 114.
3. Colletet ne le fait pas figurer parmi les poètes français.
4. Amos Parducci, Un can:^oniere francese del sec. xvi (Sonderabdruck aus dem archiv fur das studium der neueren sprachen und literaturen, band CXX).
INTRODUCTION
fit la charge énorme, n'aurait pas déplu à celui qui découvrit à Blois le bel esprit.
Vieille relique en vieil satin
Ainsi Charles d'Orléans s'est peint en son vieil âge. Ainsi nous apparaît-il quand, le 24 janvier 1734, l'abbé Salier, bibliothécaire des manuscrits du roi, lut à l'Académie des inscriptions et belles-lettres quelques fragments du poète Il faisait connaître le beau ms. de la Bibliothèque (ms. fr. 1104), copie exécutée dans les dernières années de la vie de Charles d'Orléans, et que Catherine de Médicis avait fait recouvrir d'une magnifique reliure de maroquin brun, à compartiments, ornée de son monogramme et de sa devise : Per ardua surgo. Dans ce joyau de famille les Valois avaient conservé le souvenir de l'aïeul poète . L'abbé Salier, qui exhumait l'œuvre du duc tombée dans un oubli profond (de nos vieux poètes, Boileau a seulement nommé Villon, qu'il semble bien n'avoir jamais lu), s'exprimait ainsi : « Il a sur Villon le mérite de l'invention, « \a gloire d'avoir fait sentir en notre langue le caractère qui lui est propre « et cet air qui la distingue des autres... Les sujets qu'il traite sont moins « considérables par ce qu'ils ont de grand que parce qu'ils ont d'agréable « et d'amusant : ce sont des sujets de pure galanterie ; ils ne demandent « qu'une imagination douce et tranquille. . . Marot avoue que Villon aurait « beaucoup gagné, pour la perfection de sa poésie, /// avoit fait quelque « séjour en la cour des rois et des princes ou les jugements se auiendent et les lan- « gages se polissent. C'est ce qui donne à Charles d'Orléans une supériorité « marquée. Il a, avec une liberté française, et une heureuse facilité pour « exprimer ce qu'il pense et ce qu'il sent, toute la décence et la retenue que « la noblesse d'une haute origine, que des mœurs douces et formées par « une éducation convenable, peuvent imprimer dans les discours» 2. Le bon abbé s'abusait un peu sur la noblesse de Charles d'Orléans cause de sa décence et de sa retenue ; Bernard de La Monnoye, qui s'entendait en franche gaîté, ne partageait pas son avis quand il signalait à M. de Paulmy la ballade : Mon chier cousin de bon cueur vous uiercie 3 ; mais le