CHAPITRE PREMIER
un peu plus belle que d'ordinaire, pour se rendre à Yuste, afin d’examiner en personne l’état des travaux. Il se déclara satisfait du site et des dispositions prises pour le recevoir; il donna même l’ordre de préparer des logemeuts pour deux fois plus de personnes qu'il ne voulait d’abord en amener avec lui, et lorsque le frère Roger, chargé de ces arrangements, se hasarda à lui représenter l’impossibilité de loger un aussi grand nombre d’individus, Charles lui ferma la bouche en lui disant : « Faites ce qui vous a été ordonné et ne donnez pas votre opinion à ce sujet. » Les serviteurs du monarque finirent enfin par comprendre que toutes représentations, de quelque part qu’elles vinssent, échoueraient contre cette obstination. « L’empereur ne renoncera jamais à son projet, » écrivait le secrétaire, « dussent le ciel et la terre s’anéantir. »
La pluie continuait de tomber sans relâche et avec un degré de violence surpassant tout ce que l’on avait jamais vu dans d’autres parties du pays. « Il tombe autant d’eau ici en une heure, » écrivait Quixada, « qu’à Valladolid, dans toute une journée; à Yuste, me dit-on, c’est bien pis encore. » Gaztelu disait de même : « Les brouillards sont si épais qu’on ne distingue pas un homme à vingt pas. » L’empereur qui, pendant le beau temps, était sorti pour prendre de l’exercice et même s’était amusé quelquefois avec son fusil de chasse, fut alors confiné dans ses appariements, ne pouvant se garantir du froid qu’au coin de sa cheminée, enveloppé dans la robe d’édredon que lui avait envoyée sa fille Jeanne; là il se faisait lire les dépêches qui arrivaient de Bruxelles ou de Valladolid.
L’Espagne était, à cette époque, engagée dans une guerre avec Paul IV, pontife qui, s’inspirant du génie belliqueux de
Jules II, avait échange sa crosse contre une épée et juré de chasser les barbares de l’Italie. Charles écoutait avec le plus grand intérêt la lecture des lettres qui lui donnaient de temps en temps des nouvelles de la guerre et des victoires du duc d'Albe; lorsque Gaztelu avait fini de lire, il avait l’habitude de lui demander : « Est-ce tout? » Mais lorsqu’il apprit la trêve accordée ù l’ennemi par ce général victorieux, au moment même où le sort de Rome semblait être dans ses mains, son indignation ne connut plus de bornes; il ne voulut pas même, comme le raconte le secrétaire, connaître les articles du traité. « On ne faisait, » dit-il, « que donner aux Français le temps de joindre leurs forces à celles du pape; » il murmura entre ses dents d’autres mots difficiles à saisir. Il s’exprima librement sur ce sujet, dans ses lettres à Philippe et à Jeanne. Lorsque, peu de temps après, la guerre éclata entre la France et l’Espagne, il écrivit dans les termes les plus pressants à sa fille, insistant sur l’urgence de mettre les frontières; et surtout la Navarre, dans le meilleur état de défense ; il lui recommanda de renforcer la flotte sur les côtes, de rembourser l’argent dû aux banquiers d’Espagne, afin de maintenir le crédit du pays, si important dans ce moment de crise, et enfin de pourvoir à la sûreté des possessions espagnoles en Afrique, surtout d’Oran, où il prévoyait une attaque. « Si cette place devait être perdue, » disait-il, « je ne voudrais être ni en Espagne, ni dans les Indes, ni dans aucun lieu où pût jamais me parvenir la nouvelle d’uu événement aussi désastreux pour le roi et pour la monarchie. »
Évidemment, si Charles s’était retiré du monde, il n’avait pas cessé de prendre intérêt à tout ce qui concernait son pays; dans celte occasion et dans d’autres, il s’empressa de
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venir en aide à l’inexpérience de son successeur, en lui enseignant cette sagesse pratique qui lui avait valu à luimême la réputation d’être le plus habile monarque de la chrétienté. Philippe demanda souvent conseil à son père, et il faut dire, pour lui rendre justice, qu’il paraît avoir eu alors autant de déférence pour ses avis qu’il en témoignait aux jours où les désirs de l’empereur tout-puissant étaient des ordres auxquels tous obéissaient.
Pour adoucir les ennuis de sa solitude, Charles consentait quelquefois à recevoir la visite de certains nobles du voisinage, désireux de lui rendre leurs hommages; le comte d’Oropesa et son frère, l’ancien vice-roi du Pérou, avaient mille attentions pour lui. Il fut particulièrement charmé de voir don Louis de Avila y Zuniga, grand-commandeur de l’ordre d’Alcantara; cet homme remarquable, après une longue et heureuse vie publique, était venu passer le restant de ses jours dans sa résidence princière de Plasencia. Il avait, dans sa jeunesse, suivi l’empereur à la guerre et avait combattu, à ses côtés, ù Tunis et en Allemagne, où il avait acquis une grande réputation militaire; il s’était plus tard engagé dans la carrière diplomatique et avait été chargé de quelques négociations importantes. Enfin, ces succès n’ayant pas encore satisfait son ambition, il avait recherché la gloire des lettres et avait écrit une histoire des campagnes d’Allemagne, où il avait joué lui-même un rôle marquant; cet ouvrage, bien accueilli du public, fut réimprimé plusieurs fois du vivant de l’auteur et traduit en différentes langues. Charles témoigna une vive affection à son ancien compagnon d'armes, dont la présence lui rappelait peut-être ces belles années de sa jeunesse, où il enchaînait la victoire à ses drapeaux; on se doute bien que la conversation des
deux vieux guerriers roula plus sur les souvenirs émouvants du passé que sur les froids et arides sujets qui convenaient à des reclus.
L’empereur discutait ces sujets avec un autre personnage, que, dans sa jeunesse, il avait honoré de son amitié; c’était le célèbre François de Borja, autrefois duc de Gandia, maintenant humble membre de la société de Jésus. Né dans les premiers rangs de l’aristocratie espagnole , Borja avait montré de bonne heure ces vertus épurées, plus rares, à une époque de rudesse, que les talents du soldat et du diplomate; mais il possédait également ceux-ci à un haut degré. Charles-Quint, prompt à distinguer le mérite chez le dernier de ses sujets, ne pouvait le méconnaître chez un homme que sa naissance exposait à tous les regards, et il témoigna sa conliance à celui-ci, en l’élevant aux positions les plus importantes; mais, quoique ce seigneur justifiât ces faveurs par l’habileté avec laquelle il s’acquitta de ses devoirs, il n’aimait pas la vie publique, une ardeur religieuse le consumait. Dégoûté du monde et de ses vanités, il résolut d’y renoncer et de consacrer le restant de ses jours à la grande œuvre de son salut. Avec le consentement de son maître, à l'âge de trente-sept ans, il abandonna son litre de duc et ses vastes domaines à son fils aîné, et entra dans la société de Jésus, qui, à peine fondée alors, ne faisait guère pressentir les magnifiques destinées qui l'attendaient. L’austérité de sa vie, le généreux sacrifice qu’il avait fait de ses biens terrestres, le zèle infatigable avec lequel il travailla au succès de cette institution, lui valurent bientôt une réputation de sainteté presque égale à celle d’Ignace de Loyola lui-même. Élu par la suite général des jésuites, il fut le troisième qui occupa cette position, et nul probablement