CHAPITRE PREMIER
iS
prête à le recevoir, il décida de rester en attendant à Jarandilla, village à deux lieues de Yuste, à l’est, où était un château appartenant au comte d’Oropesa, qui, ainsi que nous l’avons dit, possédait de vastes domaines dans les environs. C’était un somptueux édifice, dont on voit encore les ruines aujourd’hui ; le nom de l’empereur, donné â un bassin d’eau dans le jardin, rappelle que celui-ci habita quelque temps ces lieux.
Charles fut reçu de la manière la plus hospitalière par le comte, qui lui avait fait préparer de spacieux appartements, exposés au midi et donnant vue sur un jardin de citronniers et d’orangers. Le temps était doux et, malgré les fatigues de la journée, l’empereur, égayé par le spectacle qu’il avait sous les yeux, n’éprouvait aucun malaise. Pendant ces belles journées, les Flamands purent voir, des fenêtres du château, d’épais nuages de vapeur s’élever lentement autour de la montagne où Yuste était situé; bientôt les nuits froides de l’automne commencèrent à se faire sentir. L’empereur, habitué aux chaudes chambres des Flandres, quitta la sienne pour en occuper une autre où il avait fait faire une cheminée. Le comte ne tarda pas à lui abandonner toute la maison et alla habiter une autre partie de scs terres.
Comme l’hiver approchait, le temps devint pluvieux; les rues de Jarandilla se remplirent de boue, et le pauvre majordome dut les traverser continuellement pour remplir les devoirs de sa charge; pour comble de maux, le village n’offrait guère de moyens de subsistance aux nouveaux hôtes qui en avaient inopinément grossi la population. Les lettres de Quixada, pleines de lamentations, témoignent des embarras où il se trouvait. Cependant Charles-Quint ne pouvait renvoyer une partie de sa suite, avant d’avoir reçu de l’argent
de Valladolid pour payer les arriérés dus à ses serviteurs. Ceux-ci jetèrent plus d’une fois un'morne regard sur ces lieux désolés où leur maître avait voulu se retirer et dont l'humidité constante, disaient-ils, nuirait à sa santé. Le majordome ne craignit pas de le déclarer â l’empereur lui-même, mais celui-ci lui répondit que « partout où il avait été en Espagne, il avait toujours trouve qu’il faisait froid et pluvieux pendant l’hiver. »
Quixada et le secrétaire Gaztelu s’exprimaient plus librement dans leur correspondance avec le secrétaire d’État à Valladolid; ils redoutaient qu’un pareil climat ne fût des plus funestes au royal malade , et parlaient d’une manière peu flatteuse du logement préparé pour celui-ci au couvent, ainsi que du caractère des moines. Ils demandaient que l’on cachât ces lettres à la régente, mais la famille de l’empereur connut d’une manière ou d’autre ces plaintes et, les croyant fondées, sa sœur, la reine de. Hongrie, le pria de ne pas se fixer à Yuste. Charles, quoique peu satisfait de ces observations, répondit plaisamment que « le lion n’était pas aussi terrible qu’on l’avait dépeint. »
Il est singulier que des personnes connaissant aussi bien le caractère de ce prince aient cru facile de lui faire abandonner son projet favori. Extraordinairement lent à prendre une décision, une fois qu’il l’avait prise, il n’y avait pas de puissance au monde qui pût l’y faire renoncer. Il le savait lui-même et le dit un jour au vénitien Conlarini; l’ambassadeur répondit, en vrai courtisan, que ce n’était pas de l’obstination que de persister dans de sages résolutions. « Il est vrai, » répliqua Charles, « mais il m’arrive quelquefois d’en maintenir qui ne sont pas sages. »
Vers la fin de novembre, l’empereur profita d’une journée