‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 13 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

grandes, de Valladolid. Il aimait le poisson et tout ce qui ressemble au poisson, d’une manière quelconque; les anguilles, les grenouilles, les huîtres, chargeaient en tout temps sa table. Il préférait le poisson mariné et surtout les anchois, dont il regrettait de n’avoir pas fait une plus grande provision dans les Pays-Bas. Il était particulièrement friand de pâtés d’anguille; de temps en temps, il recevait de la capitale, en abondance, ces pernicieux comestibles; la régente, sa fille, lâchant ainsi de faire oublier, d’après Gaztelu, la négligence avec laquelle on l’avait traité, sous ce rapport, pendant son voyage dans le pays. On envoyait aussi, en grande quantité, de Séville et du Portugal, des soles, des lamproies, des plies. Le porc et le mouton des environs de Jarandilla fournissaient les pièces de résistance; le gibier ne manquait pas non plus. Charles avait conservé un doux souvenir de certaines perdrix , qu’il avait mangées dans les Flandres et qui avaient été prises sur des terres appartenant au comte d’Ossorno; le majordome s’en procura quelques-unes dans le même endroit, mais son maître fit observer « qu’elles n’avaient plus le même goût qu’il leur avait trouvé autrefois. » Les olives de l’Estramadure étaient trop grosses et trop communes pour l’empereur ; il recommanda instamment à Quixada d’en acheter à un marchand, nommé Perejon , qui lui en avait déjà fourni de plus petites et de plus délicates; il voulait qu’on demandât à celui-ci sa recette pour les confire. On croirait que dans ce pays riche en porcs on aurait su préparer parfaitement des saucisses, mais Charles n’avait pas oublié celles qne feu sa mère se faisait faire à Tordesillas. Le secrétaire d’État reçut l’ordre d’écrire dans cette ville pour s’en procurer; s’il n’y réussissait pas, il pouvait demander au cuisinier du marquis de Dénia

comment il les préparait. Malheureusement, le majordome le rapporte avec chagrin, les saucisses n’arrivèrent à Jarand ilia que dans la nuit du jeudi, et, comme il n'ctait pas possible de les classer parmi les poissons, l’empereur dut attendre avant d’y toucher, vingt-quatre heures au moins, et peut-être davantage, car, ainsi que nous le voyons dans une lettre, il eut vers ce temps une violente attaque de goutte.

Les nobles du voisinage, connaissant le côté faible de leur ancien souverain, lui faisaient à chaque instant cadeau de gibier et de légumes. Les hommes d’Église n’avaient pas moins d’attentions pour lui ; le prieur de Notre-Dame de Guadeloupe, l’archevêque de Saragosse, l’évêque de Plasencia et l’archevêque de Tolède le comblèrent de présents; ce dernier prélat envoya une caravane de mulets, chargés de provisions pour l’empereur et sa suite. Les duchesses de Bejar et de Frias, qui habitaient cette partie du pays, témoignèrent leur attachement à Charles-Quint, en lui offrant toute espèce de confitures ou certains petits objets de toilette; c’est ainsi qu’il reçut de la seconde de ces dames quelques paires de magnifiques gants, beaucoup plus rares alors qu’aujourd’hui. Le vieux monarque , jetant un regard sur ses doigts goutteux, fit observer que « la duchesse aurait dû lui donner, avec ces gants, des mains pour les porter. » Quixada, qui s’était plaint, en arrivant à Jarandilla, du manque de provisions, conçut, en les voyant affluer tout à coup, les plus sombres appréhensions au sujet de son maitre qui, dans sa vie d’inaction, pouvait à peine supporter ses excès ordinaires de nourriture; mais, comme il l’écrivait d’un ton dolent à Valladolid, ses observations ne furent pas écoutées et ce qu’il avait prédit arriva.

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