‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 14 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le 27 décembre, Charles eut une terrible attaque de goutte. Le mal commença d’abord par la main et le bras droit; de là il se communiqua rapidement au cou, puis au bras et à la main gauche, enfin aux genoux ; l’empereur, perclus de tous ses membres et incapable même de porter sa nourriture à la bouche, dut se mettre au lit, où il resta plusieurs jours, souffrant cruellement. Il recourut à ses remèdes ordinaires, la tisane d’orge, des jaunes d’œufs et du vin de séné, que l’on obtenait en faisant infuser cette plante, pendant quelques mois, dans un vin léger, d’excellente qualité. La préparation exigeait même une année, pour être parfaite. Charles attribuait à cette potion des vertus si merveilleuses, qu’il fit envoyer de Flandre la recette au secrétaire d’État à Valladolid, sous les yeux duquel le remède devait être préparé. Mais celui-ci ne put le préserver d’autres maux, et, dans le moment où le malade était encore tourmenté de la goutte, il eut un accès de fièvre, accompagné d’une angine qui ne lui permit plus de manger qu’avec beaucoup de peine. Cela eut toutefois un bon effet, et Quixada dit à son maître, en guise de consolation, « que le meilleur moyen pour lui de se guérir de la goutte, était de tenir la bouche fermée. »

Le médecin de l’empereur était jeune; la régente envoya le sien, plus âgé et probablement plus expérimenté, comme conseil. On appela un troisième médecin, un Italien, renommé pour la cure des maladies auxquelles le vieux monarque était sujet; celui-ci entreprit de le guérir de la goutte, mais il avait affaire à un malade moins soumis qu’il ne le désirait. Il commença, avec beaucoup de raison, par lui interdire la bière glacée, mais l’empereur lui dit ouvertement « qu’il n’en ferait rien. » II se plaignit ensuite du climat qui était trop humide; Charles répondit qu’il pouvait s’en aller quand

bon lui semblerait, « n’ayant pas encore prononcé de vœux. » Quixada, paraît-il, n'avait pas une haute opinion de l’habileté du docteur, et peut-être de celle de la faculté, en général, car il écrivait que son maitre « pourrait, s’il le voulait, se traiter lui-même mieux que tout autre. » Heureusement pour le malade, il dut malgré lui recourir au seul remède efficace, l’abstinence; nous ne pouvons cependant dire qu’il poussa celle-ci à l’extrême, puisque, s’éveillant un jour à trois heures du matin, il avala toute une soupière de bouillon de chapon.

Cette première attaque de goutte fut suivie, en janvier 1537, d’une seconde, occasionnée, jdit-on, par le chagrin que l’empereur éprouva, en apprenant les nouvelles d’Italie dont il a été question plus haut. Celle-ci ne fut pas aussi violente ni d’aussi longue durée que la précédente. Comme les symptômes devenaient plus rassurants et que le mal diminuait peu à peu, le malade, recouvrant l’appétit, se régala d’une omelette de sardines et d’autres mets savoureux, au grand mécontentement de son majordome; celui-ci, en rapportant le fait au secrétaire d’Élat, déclara « qu’il n’y avait point de sa faute ; c’était peine perdue que d’essayer de guérir son maitre de sa passion pour le poisson. »

Charles-Qninl était déjà depuis trois moisà Jarandilla; pendant ce temps, on avait pressé les travaux entrepris à Yuste, de sorte que sa maison était presque achevée et prête à Je recevoir. Les moines attendaient son arrivée avec impatience. « Si « l’empereur ne venait pas, * écrivait Gaztelu, « ils se pente draient. Et pourtant, » ajoutait-il, « je ne croirai jamais a qu’il ira chez eux, avant de l’avoir vu. *

Le fait est que Charles était retenu à Jarandilla, faute d’argent pour payer ceux de ses serviteurs qui ne devaient pas

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