CHAPITRE PREMIER
l’accompagner à Yuste. 11 avait demandé à Valladolid trente mille ducats. Les semaines s’écoulaient sans qu’il en arrivât un seul, et le trésor royal était dans un si mauvais état que Quixada dut avancer une centaine de réaux pour couvrir les dépenses de la maison de l’empereur. À la lin, vingtsix mille ducats furent envoyés, mais le monarque refusa de partir avant d’avoir reçu la somme entière. On ne pouvait toutefois accuser Jeanne de négligence, en cette occasion ; Charles savait par expérience qu’il n’était pas toujours facile à un roi d’Espagne, ayant les trésors de l’Inde à sa disposition , de se procurer l’argent nécessaire pour l’entretien de sa cour.
Les quatre mille ducats restants étant enfin venus, Quixada put payer tous les arriérés. On prit des arrangements pour renvoyer ceux des serviteurs de l’empereur, qu’il n'emmenait pas avec lui, et l’on pria la régente de fournir des vaisseaux pour les transporter en Flandre.
De plus de cent cinquante personnes qui avaient suivi Charles-Quint à Jarandilla, cinquante à soixante seulement devaient l’accompagner à Yuste. Le choix avait été assez difficile à faire; plusieurs des principaux Flamands, que leur maître voulait garder, nétaient pas disposés à rester avec lui; ils n’avaient nullement l’intention de renoncer à leur pays natal et à des espérances ambitieuses, pour aller s’enterrer dans un couvent, au fond des solitudes de l’Estramadure; ils connaissaient d’ailleurs trop bien l’avarice de l’empereur, pour croire qu’il reconnaîtrait généreusement les sacrifices qu’il leur demandait. « Ils nous portent peu d’attachement, » écrivait Quixada; « je suis peiné de les entendre parler des loyaux services qu’ils ont longtemps rendus et de la faible récompense qu’ils ont reçue ou s’attendent à recevoir. »
Ceux qui devaient aller à Yuste n'étaient pas moins mécontents. Quixada dut leur faire connaître leurs traitements et les legs que Charles leur faisait par son testament. « Il arriva alors, » écrit le majordome, « ce qui arrive ordinairement en pareil cas; les uns étaient plus satisfaits que les autres de ce qui avait été fait pour eux; aucun n’était parfaitement content, et je l’étais moins qu’eux tous, me voyant chargé d’une mission aussi désagréable et obligé de leur dire des choses qu’ils n’aimaient pas plus d’entendre que je n’aimais de les dire. » Pour l’empereur, i! pouvait penser avec plaisir que, tout motif intéressé étant écarté, ceux qui restaient»auprès de lui étaient mus uniquement par leur amour pour lui. En réalité, s’il n’était pas généreux, il était bon; ses manières gracieuses, ses égards pour ses serviteurs, leur avaient inspiré, indépendamment du respect qu’ils ressentaient naturellement, un profond sentiment d’affection pour lui. Il en était surtout ainsi des Flamands, qui aimaient davantage encore Charles-Quint , parce qu’il était leur compatriote, étant né à Gand. Aussi, lorsqu’avant son départ, assemblés aux portes du château, ils écoutèrent pour la dernière fois cette voix aimée, ils se montrèrent émus et il y en eut peu qui ne fondirent en larmes; en un mot, pour emprunter les paroles de Mignet, le regret de ceux qui devaient être à jamais séparés de leur maître, n’était égalé que par la douleur de ceux qui allaient s’enterrer avec lui au fond d’un couvent.
Le 5 février, à trois heures de l’après-midi, l’empereur, avec sa suite, dit adieu à la demeure hospitalière du comte d’Oropesa ; il voyageait, selon son habitude, en litière, ayant à ses côtés son généreux hôte et son fidèle majordome à cheval. Quand il passa entre les files des hallebardiers