CHAPITRE II
lesquels il avait du goût. Son compagnon dans ces moments était le mécanicien Torriano, qui, ainsi que nous l’avons dit plus haut, faisait partie de sa maison. Torriano, né à Crémone, en Italie, était un homme d’une habileté singulière, qui par la suite se fit une réputation comme ingénieur, en construisant les fameuses machines hydrauliques de Tolède; il était très bon horloger et, comme on le sait déjà, fabriqua les ingénieuses pendules qui ornaient les chambres du « palais » de Yuste. Il travaillait, à cette époque, à une horloge astronomique des plus compliquées, qu’il ne devait achever qu’au bout de trois ans. Charles, dit-on, surveillait avec un vif intérêt les progrès de celte œuvre curieuse; il avait apporté avec lui, dans sa retraite, un grand nombre de montres, sorties des mêmes mains; les montres, d’invention récente, remontant tout au plus au commencement de ce siècle, étaient alors excessivement rares.
L’empereur avait la passion de l’horlogerie ; on eût dit pourtant qu’il ne devait guère se soucier de mesurer exactement le temps qui s’écoulait avec monotonie dans son couvent. La difficulté qu’il trouvait à régler ses pendules lui suggéra un jour, dit-on, une réflexion philosophique sur l'absurdité de ses tentatives pour contraindre les hommes à penser de même en matière de religion, lorsqu’il était impossible d’accorder deux horloges. Mais Charles-Quint était incapable de faire une pareille réflexion; ce qu’il écrivit et ce qu’il dit à Yuste, en mainte occasion, ne le prouve que trop.
Charles aimait les mathématiques; il avait apporté, dans sa retraite, plusieurs instruments de géométrie et d’autres, comme on le voit par son inventaire qui, en outre, ne mentionne pas moins de trente-six paires de
lunettes. Il avait un goût prononcé et, paraîtrait-il, un véritable talent pour la mécanique; en Allemagne, il avait inventé, pour son usage personnel, une voiture, dont il se servait habituellement pour ses voyages dans le 'pays. H s’amusait souvent, avec Torriano, à faire de petits mannequins, des soldats s’exerçant, des jeunes filles dansant avec des tambourins, et, si l’on a dit vrai, des oiseaux en bois, volant par les fenêtres de ses appartements, toutes choses qui, aux yeux des moines, gens simples, sentaient la magie. Mais il ne leur fut plus possible de douter que Torriano n’eùt fait un pacte avec Satan, lorsqu’ils le virent fabriquer un moulin à bras, qui, bien qu’il fût si petit qu’il tenait dans la manche d’un religieux, pouvait moudre en un jour assez de farine pour nourrir un homme pendant une semaine. Ce fut peut-être une de ces ingénieuses inventions qui attira plus tard des poursuites à leur auteur, de la part du saint-office.
A dix heures, un des ayudas de camara ou des barberos, premiers et seconds gentilshommes de la chambre, entrait pour aider l’empereur dans sa toilette. A midi il. entendait la messe. Lorsqu’il se portait bien, il y assistait en personne, assis dans le chœur; sinon, il se mettait à sa fenêtre, qui s’ouvrait, comme nous l’avons dit, sur l’intérieur des orgues, et d’où sa voix claire et sonore accompagnait souvent les chants des prêtres placés au dessous. Il aimait passionnément la musique et connaissait bien les principes de cet art; lorsqu'il était encore sur le trône, sa chapelle n’avait d’égale dans aucune église de la chrétienté. A son arrivée à Yustc, il s’était donné beaucoup de peine pour choisir dans les différents couvents de l’ordre les moines qui avaient la plus belle voix ; nul ne pouvait entrer