CHAPITRE II
qu’il fût un casuiste adroit et subtil, il n’eut pas, à ce qu’il semble, beaucoup de succès comme prédicateur; mais il était le confesseur le plus recherché à Saragosse. Sa science, sa vie exemplaire, jointes à son amabilité, l’élevèrent peu à peu, parmi ses frères, à un si haut degré de considération, qu’il fut nommé prieur du couvent à la porte duquel il mendiait dans sa jeunesse.
Le premier terme de ses fonctions venait d’expirer, et Régla allait être réélu pour un autre, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à Yuste auprès de Charles, qui l’avait désigné comme son confesseur. Quelque flatteuse que fût pour lui celte préférence, le moine eût, parait-il, préféré de rester dans la position indépendante qu’il occupait, comme chef de la communauté ; il ne montra, du moins, pas d’empressement à obéir. Lorsqu’il se présenta enfin devant l’empereur, celui-ci, qui l’avait attendu avec impatience, lui demanda la cause de ce retard. L’hiéronymite répondit, en baissant les yeux, « qu’il avait hésité, ne se jugeant ni digne ni capable de diriger la conscience de sa majesté. » Charles, qui peutêtre ne le croyait pas aussi humble qu’il affectait de l’être, voulut le rassurer; « ciuq prêtres fort éclairés, » dit-il, « ont pris soin de ma conscience, l’année dernière, dans les Flandres, et vous n’aurez à vous occuper que de ma vie à Yuste. »
L’aménité de son caractère et son austérité concilièrent bientôt à Régla les bonnes grâces de Charles, qui, dans une occasion, lui donna une singulière marque de considération. Non seulement il lui permit, mais il lui commanda de s’asseoir en sa présence, acte de condescendance qui scandalisa grandement l’honnête majordome ; c’était , à ses yeux, une abomination qu’un misérable moine fût ainsi
élevé au niveau de son auguste souverain. Régla lui-même se sentait dans une position critique, car on continuait d’observer à Yuste l’étiquette établie à la cour de l’empereur; il comprit que cette faveur allait le rendre odieux, et à genoux demanda à Charles la permission de rester debout devant lui; « quand quelqu’un entre dans l’appartement, * dit le pauvre hiéronymite, « il me semble que j’ai l’air d’un criminel qui monte à 1 échafaud, revêtu du san-benito. » « Ne vous inquiétez de rien, » répondit le monarque; « vous êtes mon père confesseur. J’aime que l’on vous voie assis quand on entre dans la chambre, et il ne me déplaît pas, » ajouta-t-il froidement, « que vous soyez quelquefois décontenancé dans ces moments. »
Malgré cette déférence témoignée moins peut-être à l’homme lui-même qu’à la robe qu’il portait, Régla ne tarda pas à s’apercevoir que l’humilité n’était pas la principale vertu de son royal pénitent et que, si celui-ci avait déposé le sceptre, il avait conservé, en grande partie, son caractère impérieux. Le moine s’étant un jour rendu, pour une affaire qui le concernait^ dans la ville voisine de Plasencia, Charles, aussitôt qu’il l’apprit, envoya un courrier derrière lui avec l’ordre de revenir sur-le-champ. « Je voulais vous faire savoir, frère Jean, » lui dit l’empereur, à son retour , « que c’est mon bon plaisir que vous ne vous éloigniez pas d’ici, sans ma permission expresse. Vous ne devez pas me quitter un seul instant. » Régla reçut en silence cette réprimande, et depuis cette heure ne sortit plus du monastère, tant que son maître vécut.
Après que le confesseur avait aidé le monarque à faire ses prières du matin, celui-ci passait à une autre occupation et se plaisait souvent à faire certains travaux mécaniques, pour