CHAPITRE II
au milieu de la nuit, conduit par quelque paysan qui lui servait de guide, des lumières brillaient aux fenêtres de toutes les maisons et les cloches sonnaient pour appeler à sa recherche les habitants des alentours. C’était le temps où il était réputé « le plus parfait chevalier de l’époque; » où un soldat chroniqueur pouvait se plaindre « que le meilleur cavalier du monde fût malheureusement né sur le trône. » C’était le temps où il était vainqueur aux joutes moresques des roseaux et aux tournois de la chevalerie chrétienne; où, dit-on , jaloux même de la gloire du matador, il descendait dans l'arène, avec l’esprit national du vieux Castillan , pour combattre le taureau. Tout cela était bien changé; depuis de longues années, Charles n’avait plus conduit son cheval de guerre, ni chassé dans les forêts d’Allemagne ou dans les sauvages défilés des Alpujarras. 11 n’avait amené à Yuste qu’un poney borgne et une mule; un jour il tenta de monter à cheval, mais il faillit s’évanouir et dut mettre promptement pied à terre. L’empereur n’était guère plus capable de marcher; aussi se faisait-il porter en litière et plus souvent dans un fauteuil par ses serviteurs, lorsqu’il voulait se promener hors de son jardin. Cependant il cherchait à réveiller quelquefois les souvenirs de sa fougueuse jeunesse, en faisant une excursion dans les bois voisins, où il abattait le gibier qui se mettait à portée de son fusil. Gazlelu, dans une lettre du S juin, rapporte avec beaucoup de satisfaction que son maître a eu assez de force pour se lever de son siège, sans aide, et tuer deux pigeons avec son arquebuse.
La tranquillité de sa vie présente convenait si bien aux goûts de Charles, qu’il prit des arrangements, non seulement pour embellir sa maison , mais pour l’agrandir et en faire un séjour plus agréable. On envoya, du château de
Quixada à Villagarcia, uç poêle d’un singulier modèle , qui venait de Flandre ; on reçut aussi une tapisserie flamande, représentant la campagne de l’empereur en Afrique, tapisserie qui orne aujourd’hui le palais de la reine à Madrid. Charles prit également plaisir à faire le plan d’un oratoire et d’un bâtiment destiné à recevoir Philippe, à son retour en Espagne; il attendait la visite de son fils et instruisit les moines des dispositions qu’ils devaient prendre pour la réception de leur jeune roi. Celui-ci visita, en effet, le couvent, mais douze ans plus tard seulement, lorsque son père se reposait depuis longtemps des agitations fébriles de la vie, sous les voûtes de l’église de Yuste.