‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 31 sur 63 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

fidèle ami Vazquez pour confident de ses peines. « Je ne parlerais pas, » dit-il, « du désagrément de quitter mes propres foyers, si je n’étais pas condamné à vivre dans un lieu où il n’y a rien à manger, pas de maison habitable, et où je passe mes journées à courir jusqu’au monastère , par tous les temps, qu’il fasse chaud ou froid, qu’il pleuve ou qu’il neige s Mais ce qui m’afflige le plus, » ajoute-t-il, « c’est de voir ma femme quitter le riant séjour de Yillagarcia pour s’exiler dans cette affreuse solitude, où elle ne trouvera ni amusements ni distractions d’aucune espèce. Sa majesté le veut, je lui obéirai , mais à contrecœur, je vous l’assure, d’autant plus que mes services passés n’ont pas clé assez bien récompensés pour que je me sente obligé d'en rendre de nouveaux. » Cette aimable épitre est datée « d’Yuste, 13 août, — maudit soit celui qui bâtit ce couvent! » Gaztelu s’exprime sur le même ton , un peu radouci : « Un grand nombre de Flamands, » écrit-il, » se plaignent de la vie qu’ils mènent ; aucun n’en est satisfait. Le pis est qu’ils ont d’excellentes raisons pour cela; mais, » ajoute le prudent secrétaire, « ne le dites à^personne. L’empereur se porte bien, il engraisse à vue d’œil; nul ici ne jouit d’une aussi bonne santé. Nous sommes tous malades , à vrai dire. »

On comprend que les servifeürs de Charles se gardaient de lui montrer leur mécontentement; s’il s’en aperçut, le, monarque y fil peu d’attention. Il n’avait point le caractère inconstant et léger, pour renoncer aisément à ses projets; il avait touché enfin au port tranquille après lequel il avait si longtemps soupiré; soulagé du fardeau de la souveraineté, qu’il avait trouvé si pesant dans ces dernières années , il se reposait délicieusement de ses fatigues, sous les ombrages de Yuste. Non qu’il eût cessé de s’intéresser aux affaires

VIE DE CHAKLES-QUINT A YUSTB.

publiques; nous verrons bientôt, au contraire, qu'il donnait et qu’on lui demandait constamment à ce sujet des conseils, fruits précieux d’une longue expérience, mais il n’était plus qu’un conseiller, il ne jouait plus de rôle actif, et se sentait heureux d’être délivré de la lourde responsabilité qui troublait autrefois son sommeil et avait prématurément blanchi sa tête.

Il n'est pas étonnant que la santé et le moral de l’empereur se fussent améliorés sous l’influence de sou nouveau genre de vie; celui-ci n’était pourtant pas, à tous égards, aussi sage qu’il aurait dû l’être. La gourmandise, qui avait été le péché capital de Charles sur le trône, continuait à l’être dans le cloître, et ses amis, avec une tendresse indiscrète, le tentaient à Yuste, comme ils l’avaient fait àJarandilla, en lui envoyant de pernicieuses friandises. Mais les excès auxquels se livrait le monarque étaient moins dangereux dans sa situation présente : il prenait souvent l’air, dans les belles journées de printemps et d’été. Il s’amusait à tailler ses jeunes arbres et à soigner ses plantes; il avait la passion du jardinage, et on lui doit, dit-on, l’œillet qu’il apporta en Europe, après sa campagne d’Afrique, et qui continuera de fleurir, lorsque le nom du glorieux conquérant sera depuis longtemps oublié. Charles passait encore de longues heures sur la terrasse qui s’étendait au niveau du second étage de son palais, plantant des orangers et l’ornant de fleurs, ainsi que de fontaines qui rafraîchissaient l’air chargé de parfums.

Dans sa jeunesse, l’empereur avait aimé passionnément la chasse; il poursuivait le gibier avec tant d’ardeur qu’il laissait sa suite bien loin en arrière et s’égarait quelquefois dans les montagnes ; lorsqu’il revenait, dans ces occasions,

Page 1