CHAPITRE
portait ses regards, s’amasser de noirs nuages, précurseurs de la tempête, Philippe, jeune et inexpérimenté, chercha naturellement du secours auprès de son père, dont les sages avis l’avaient guidé jusque-là. Il envoya à Yusteson ministre confidentiel, Ruy Gomez, plus tard prince d’Eboli, avec mission de demander à l’empereur conseil sur la meilleure manière de conduire la guerre; Ruy Gomez devait prier Chqrles, dans les termes les plus humbles, en faisant valoir tous les arguments qu’il pourrait trouver, non seulement de le conseiller, mais de quitter le monastère pour quelque temps et de se fixer dans un autre endroit salubre, où, par sa présence et son autorité, il pourrait remédier à la situation; une telle démarche ne pouvait manquer d’être couronnée de succès; la nouvelle seule de la réapparition du grand monarque répandrait la terreur parmi les ennemis de l’Espagne, qui verraient leurs mesures déjouées.
Ruy Gomez arriva à Yuste , le 25 mars 1557 ; il fut reçu gracieusement par l’empereur, qui, par une faveur extraordinaire, lui fit préparer des appartements dans le palais. Il resta deux jours au couvent, passant cinq heures, chaque jour, dans le cabinet de son ancien souverain, qui eut ainsi tout le temps de lui communiquer ses idées sur l’état des affaires et sur le meilleur plan de campagne à adopter. Ruy Gomez avait été chargé d’exposer les embarras résultant pour Philippe du manque d’argent; il devait, en outre, avec toute l’adresse dont il était capable, prier l’empereur, comme l’attention du roi était nécessairement absorbée par les opérations militaires, de s’occuper des finances, de chercher les moyens de se procurer de l’argent , et de veiller à ce que celui-ci fût ponctuellement envoyé sur le théâtre de la guerre.
Charles ne se souciait pas de quitter le port tranquille où il s’était enfin réfugié, pour s’aventurer de nouveau sur la mer orageuse de la politique ; mais il renouvela la promesse, qu’il avait déjà faite par lettre à son fils , de l’aider de tout son pouvoir. Il s’engagea, en outre, à faire tout ce qu'il pourrait pour lui procurer de l’argent, « craignant, » comme il l’écrivit plus tard , « de lui être peu utile en toute autre chose. » La question financière, toujours embarrassante pour les gouvernements, l’était surtout dans un siècle où l’on connaissait si mal les ressources des pays et où, faute d’un système d’impôts fixe et bien combiné, l’on recourait d’ordinaire aux dons gratuits, aux monopoles , aux emprunts contractés à des intérêts exorbitants, ainsi qu'à d’autres expédients temporaires, qui léguaient aux nations un héritage de maux. Philippe II vécut assez longtemps pour en faire par lui-même une triste expérience. Le contrôle pris par l’empereur sur ce département, est une réfutation suffisante des bruits calomnieux qui accusaient le fils de parcimonie envers son père, car ce n’était pas Philippe qui fournissait de l’argent à Charles, mais bien celui-ci qui en fournissait à Philippe.
L’empereur, fidèle à ses engagements, dicta et quelquefois, lorsque la goutte ne l’empêchait pas de tenir la plume, écrivit de sa propre main des lettres à sa fille et au secrétaire de la régente, Vazquez; il y indiquait les places à défendre, les troupes à lever et les meilleurs moyens de remplir le trésor. Il recommandait surtout de demander des dons au clergé et s'adressa lui-même à quelques-uns des hauts dignitaires de l’Église. Le monarque se procura de celte manière des sommes considérables, dont une partie fut envoyée immédiatement au duc d’Àlbe, qui put dès lors poursuivre