‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 35 sur 63 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

vigoureusement la guerre en Italie. C’est ainsi que Charles, du fond même de sa retraite, rendait d’importants services à son fils ; ses conseils dirigeaient, on peut le dire, la politique de la cour de Yalladolid , et les dépêches envoyées de Yuste étaient reçues avec autant de déférence que les édits signés autrefois dans le cabinet impérial.

Dans ses opérations financières, l’empereur éprouva une contrariété à laquelle il ne s’attendait pas. D’après une loi, l’or apporté des Indes, pour le compte de l’État ou de particuliers, devait être consigné dans la caisse de la Casa de Contratacion ou chambre de commerce de Séville, qui inscrivait régulièrement les envois sur ses registres. Le gouvernement, quand ses besoins l’exigeaient, s’appropriait cet argent et donnait aux propriétaires des bons en garantie. Vers celte époque , il n’y avait pas moins de cinq millions de ducats déposés, somme énorme sur laquelle le roi comptait pour couvrir les frais de la guerre. Mais les marchands de Séville, à qui appartenait une grande partie de ce trésor et qui préféraient naturellement leur or h des fonds publics, s’entendirent avec certains officiers de la chambre de commerce et firent secrètement transférer les lingots chez eux. Lorsque Philippe apprit cet acte audacieux , sa perplexité fut extrême et il exhala son indignation dans une lettre à la régente, où il dénonça les coupables comme des ennemis de leur pays, * attentant non seulement à la fortune de leur souverain , mais à son honneur et à sa réputation. y

Le roi , habitué à refréner ses passions, ne montra pas autant de fureur que son père; celui-ci , en despote qui ne voit qu’un seul côté de toute question où son autorité est impliquée, regarda les marchands qui étaient rentrés en pos-

session de leur bien, comme des fripons qui l’avaient volé; leurs complices étaient, à ses yeux, des criminels moins dignes encore de pardon. « N’étaient mes inGrmilés, » écrivit-il à Jeanne, « j’irais moi-même à Séville rechercher les auteurs de cette coquinerie , et la leur ferais promptement expier. » Dans une dépêche au secrétaire Vazquez, il donna l’ordre « d’arrêter les coupables et de les conduire enchaînés, sous bonne garde , à Simancas, pour y être jetés dans un cachot, tandis qu’on mettrait leurs biens sous séquestre, en attendant que le roi eût fait connaître son bon plaisir. » « En vérité, » écrivait Gaztelu, dans une lettre datée du même jour, « l’indignation de l’empereur est si grande et il me dicte des expressions empreintes d’une violence tellement sanguinaire, que vous me pardonnerez si mon langage n’est pas aussi mesuré qu’il devrait l’être. »

Ces ordres sévères furent exécutés; les fonctionnaires infidèles furent démis de leur charge et enfermés à Simancas, où l’un d'eux mourut victime des mauvais traitements qu'il avait eu à subir de la populace. Mais on ne recouvra pas l’or; Charles, pour éviter que le fait se renouvelât, fil aussitôt partir un vaisseau pour les îles Açores, où il devait rencontrer la flotte revenant des Indes, et des mesures furent prises afin de déjouer toute tentative de la part des marchands, pour s’emparer des lingots, à leur arrivée à Séville.

Vers ce temps, on reçut des dépêches satisfaisantes du théâtre de la guerre; on apprit à Yusle que l’Angleterre avait enfin fait cause commune avec l’Espagne. « Cette nouvelle, » écrivait Gaztelu au secrétaire Vasquez, « a été accueillie avec une grande joie par l’empereur, qui n’a pas été moins content des semences que vous lui avez envoyées;

CIIAI'ITIIE III. •

grâce à vous, l’élé prochain, les melons ne manqueront pas, et il les aime à la folie. ® On était sûr que tout cadeau de fruits ou de comestibles, fait au royal gourmand, serait honorablement mentionné dans les dépêches de Yuste.

Bientôt après vint la nouvelle de la bataille de Saint- Quentin, ou périt l’élite de la chevalerie française, et où le connétable de Montmorency fut fait prisonnier. Cet événement causa une profonde sensation à la cour de l’empereur. Lajoie de celui-ci fut sans bornes; cette brillante victoire, qui marquait le commencement du règne de Philippe, lui rappelait celle de Pavie, qui avait signalé le début du sien. Il donna au courrier qui avait apporté la dépêche soixante ducats d’or et une chaîne d’égale valeur, ordonna des processions dans le couvent, fit dire des messes dans la chapelle et offrir à Dieu des actions de grâces pour le remercier de ce glorieux succès. Il y avait pourtant quelque chose qui modérait la joie de Charles : son fils n’avait pas assisté au combat; Philipppe lui-même l’avait regretté dans une lettre à son père et n’en pouvait être plus sincèrement affligé que celui-ci. « L’empereur, » écrivait Quixada, « ne peut se consoler de l’absence du roi en ce jour; » suivent des imprécations contre les Anglais , sur qui l’on rejetait toute la faute. Le monarque aimait trop tendrement son fils ou était trop politique pour le blâmer; cependant, il devait le sentir, eût-il été en la place de Philippe, nulle puissance au inonde n’eût pu le tenir éloigné d’un champ où il y avait tant de lauriers à cueillir. Mais bientôt il oublia la victoire elle-même pour ne plus se préoccuper que de ses suites : « L’empereur, » écrivait le majordome, « désire vivement savoir ce que son fils a fait depuis la bataille ; il est très impatient et suppose que celui-ci est déjà sous les murs de

Paris. » Charles jugeait Philippe d’après lui-même, mais il y avait une grande différence entre eux. L’empereur, hardi, déterminé, eût marché sur la capitale, sans donner à l’ennemi le temps de se remettre du coup qui l’avait étourdi; Philippe, lent dans ses mouvements, avait plus de prudence. Charles comptait les chances de succès; le roi calculait celles d’un échec. 11 se rappelait l’invasion de son père en France et la retraite désastreuse dont elle avait été suivie ; les Espagnols, avait-on dit alors par moquerie, « étaient entrés dans le pays, se régalant de dindons, mais avaient été heureux d’en sortir, mangeant des racines. » Au lieu donc de s’avancer vers Paris, Philippe avait jugé plus prudent de mettre le siège devant les places fortes des environs, et, dans ses opérations, il était vigoureusement aidé par l’empereur, qui faisait usage de son autorité et recommandait à sa Cille, dans les termes les plus pressants, de ne pas perdre de temps pour envoyer au roi l’argent, si essentiel au succès de la campagne.

Yuste était devenu le centre du mouvement politique; un échange continuel de dépêches avait lieu entre le couvent et les cours de Bruxelles et de Yalladolid ; on voyait arriver des envoyés, non seulement de ces capitales, mais de l’étranger, pour ouvrir des négociations avec le monarque. On ne larda pas à s’apercevoir que celui-ci ne s’était pas emprisonné dans une cellule et qu’il continuait d’exercer une puissante influence sur la marche des affaires publiques. De tous côtés affluaient des solliciteurs qui venaient réclamer des faveurs ou demander justice, et des grands seigneurs, qui voulaient simplement rendre leurs hommages à leur ancien maître ; parmi ces derniers se trouvait le vieux comte d’Urena , qui s 'était fait suivre de tant de serviteurs et

Page 1