‹ Vie de Christophe ColombChapitre 4 sur 6 · SI · texte numérisé non relu

SI

après avoir été inondé du bonheur de contempler cette terre de Guanahani qu'il rêvait depuis vingt ans, il devait falloir de bien vives impressions pour toucher sa grande âme! L'époque do son retour dut, cependant , les lui faire ressentir, ces bien vives impressions : tout se réunit en cette occasion , pour flatter à la fois son amour-propre et son esprit , et nous ne savons de quels termes nous servir pour peindre les transports de reconnaissance et d'exaltation que tout un peuple en délire , fit alors éclater; mais dans les scènes qui vont se dérouler, il n'en est aucune, peut-être, qui lui fit goûter des moments plus heureux que les embrassements de Jean Ferez de Marchena, et que l'espace de temps, quoique si court, que dans l'accomplissement de ses espérances et dans la jouissance de sa gloire, il passa à se reposer au modeste couvent de la Rabida î

La gloire, en effet, n'était pas tout pour Colomb ; il lui fallait aussi les cbaudes émotions du cœur ; et si le cœur et l'honneur, sont inséparables de toute vraie grandeur, si la droiture, si un. caractère toujours honorable, si la noblesse d'attitude, si la fermeté du maintien en sont les signes caractéristiques , nul ne peut contester que Colomb, qui eut d'ailleurs le génie, le talent , qui d'une condition infime sut s'élever par lui-même et parvint à se placer sur le plus magnifique théâtre, soit un homme complet, un homme véritablement grand entre tous !

A Séville comme à Palos, sur la route de Barcelone comme à Séville, Christophe Colomb fut fêté comme, peut-être, il n'en a jamais existé d'exemples pour au-

(un potentat, pour aiicmi conquérant : les maisons affluaient de personnes qui se portaient en foule aux portes, aux croisées, aux balcons et même sur les toits pour le voir passer ; les grands chemins étaient bordés de curieux accourus de points éloignés pour jouir un moment de sa présence; l'Espagne s'était revêtue de ses habits de fête, et tout ce que l'enthousiasme pouvait imaginer, était partout mis en usage pour mieux témoigner la joie que l'on éprouvait à voir celui qui rapportait à l'Espagne et à l'Ancien Monde une conquête comme nul n'en avait encore fait, comme nul» après lui, ne pouvait espérer d'en faire d'aussi belle et d'aussi prodigieuse!

Le jour de l'arrivée à Barcelone, cette ville était remplie de l'agitation la plus tumultueuse ; on y était accouru de tout le voisinage, si ce n'est pour voir et pour entendre Colomb, tous ne pouvaient l'espérer, au moins pour savoir plus tôt ce qui transpirerait sur son compte : toutefois, la reine ne fut pas oubliée dans l'ivresse générale; son nom était répété aussi souvent que celui de l'illustre navigateur et l'on aimait à se dire qu'elle avait été l'âme de l'entreprise ; jamais souveraine ne fut plus dignement récompensée qu'elle, par la reconnaissance de ce public qui avait la conscience de la part qu'elle avait prise à ce voyage, et qui la félicitait sincèrement, par ses acclamations, des résultats qui couronnaient et son zèle et ses vœux.

Ce fut au milieu du mois d'avril que Colomb fit son entrée à Barcelone; la beauté, la sérénité de la journée contribuèrent beaucoup, de leur côté, adonner de la splendeur à la cérémonie qui avait été préparée,

et dont chaque Espagnol était jaloux d'être spectateur ou acteur, tant la gloire du grand-amiral allait au cœur de tous, et tant son nom remplissait toutes les bouches! De jeunes cavaliers qui s'étaient joints à une députation de la cour et de la ville allèrent à sa rencontre, le complimentèrent et l'escortèrent suivis d'une foule innombrable; les Indiens amenés par Colomb, peints selon l'usage de leur pays et couverts de parures et d'ornements en or, marchaient en tête ; venaient ensuite les perroquets ou autres oiseaux vivants ou empaillés, les plantes que l'on était parvenu à conserver, les couronnes, les bijoux, les parures, les armes, en un mot toutes les curiosités recueillies par l'expédition et portées par des marins de la Nina; enfin paraissait le héros de la fête revêtu de son brillant costume de viceroi, et monté sur un magnifique cheval. Il y avait vraiment quelque chose de sublime dans ce triomphe pourtant si pacifique, où la solennité n'excluait pas la joie publique; et l'aspect vénérable de celui à qui tant d'hommages étaient adressés, semblait être en harmonie parfaite avec la grandeur et la dignité de l'événement.

Tous les regards se concentraient sur cet homme que l'on disait n'avoir pu être inspiré que par Dieu lui-même; on admirait la beauté de ses traits, la majesté réfléchie de sa physionomie, la vigueur de la jeunesse qui perçait dans ses yeux et qui démentait ses épais cheveux blancs; on voulait lui rendre en honneurs l'équivalent de ce qu'il apportait en conquêtes; et selon les l'elations de l'époque, on croyait voir en lui une de ces figures des héros de la Bible, sous les

pas de qui le peuple se plaisait à jeter les palmes de l'admiration.

« Enfin, tous sentaient en lui, ajoutent ces relations, le plus favorisé et le plus grand des hommes ! »

Pour ne rien dérober aux regards avides de la population, les souverains avaient fait élever en plein air un trône splendide sur une estrade très-élevée : une tente de la plus grande richesse abritait ce trône où étaient assis Ferdinand et Isabelle qui avaient à côté d'eux leur fils Don Juan , héritier présomptif de la couronne, et qui étaient entourés de la cour et des principales notabilités. L'approche de Colomb et son abord auprès des souverains, sa mine imposante, la dignité de son regard , tout a été décrit dans les relations du temps comme donnant en lui une exacte idée du plus noble des sénateurs de l'ancienne Rome. Les souverains eux-mêmes, frappés comme d'une sorte de respect, se levèrent spontanément pour l'accueillir. Alors, et suivant l'étiquette de la cour , Colomb voulut se mettre à genoux pour leur adresser la parole , mais ils l'en empêchèrent de la manière la plus gracieuse, et ils lui ordonnèrent de s'asseoir sur un siège préparé pour lui , ce qui était un honneur qui n'était même pas toujours accordé aux princes du sang.

Sur l'invitation du roi, Colomb fit, avec un ton parfait de convenance et , cependant , avec l'éloquence poétique qui découlait habituellement de ses lèvres, le récit des parties les plus saillantes de son voyage; il présenta les Indiens à Leurs Majestés, montra les productions, les objets et les curiosités qu'il avait rappoités, et huit en donnant l'assurance que ce n'étaient

que de faibles marques des découvertes qui restaient à faire, et qui ajouteraient aux possessions espagnoles d'opulents royaumes dont les sujets ne manqueraient pas d'être prochainement des prosélytes de la vraie foi.

A peine Colomb eut-il fini, que le roi et la reine , imités par tous les assistants, s'agenouillèrent, levèrent leurs mains vers le ciel, et, les yeux remplis de pieuses larmes, rendirent des actions de grâces à Dieu. Le plus grand silence régnai tdans toute la masse compacte des spectateurs : ce fut au milieu de cette extase muette, que le Te Dewn fut entonné par les musiciens de la chapelle du roi et harmonieusement accompagné par des instruments mélodieux qui semblaient porter vers les cieux la reconnaissance, les pensées et les sentiments des auditeurs dont les voix se mêlèrent bientôt à ce religieux concert. C'est de cette manière vraiment digne, que la cour d'Espagne fêta et vit fêter ce beau jour , offrant un tribut de louange à Dieu , et le glorifiant pour la découverte d'un monde aussi nouveau que peu soupçonné.

Telle fut la fin de ce grand épisode de l'histoire du monde auquel aucun autre ne peut être comparé. L'Europe apprit ce prodigieux événement avec une admiration sans bornes; on crut, à la vérité, que les terres découvertes étaient dans le voisinage de l'Inde, mais on ne leur en donna pas moins le nom générique de Nouveau Monde, par anticipation de celles que l'on supposait, instinctivement, devoir être trouvées plus lard dans leur voisinage. D'ailleurs , le résultat déjà obtenu prouvait la sphéricité du globe par une démonstration physique, et par là , le débat contesté qui s'était

élevé à cette occasion, devait se trouver terminé. Les détails du voyage, la fertilité des terres, la douceur du climat, les richesses en or, en pierres précieuses, en plantes ou denrées de grande valeur qui croissaient en ces pays et qui y devaient faire la base du commerce le plus étendu, les indigènes qui avaient été ramenés, les curiosités que le vice-roi avait rapportées, furent l'intarissable sujet de tous les entretiens.

Les Espagnols qui avaient fait pendant de longues années des efforts désespérés pour chasser les Maures du sol national, trouvèrent eux-mêmes ce triomphe si chèrement acheté, fort au-dessous de la conquête nouvelle qui leur arrivait par le génie, par les travaux d'un seul homme n'ayant disposé que de faibles moyens d'exécution; et ils étaient comme éblouis par l'auréole de gloire qui rayonnait autour du navigateur à qui ils devaient cette conquête.

Enfin, les hommes ambitieux de fortune ne rêvèrent plus que des monceaux d'or , et les négociants, que des expéditions lucratives; les politiques calculèrent l'accroissement de la puissance espagnole ; les savants, tout en comptant sur des sources futures de connaissance, se réjouirent du triomphe de l'esprit sur l'ignorance et sur les préjugés; les ennemis de l'Espagne, n'osant même pas montrer leur jalousie, furent stupéfaits ; enfin, les hommes pieux et la généralité des ecclésiastiques qui avaient le plus dénoncé la folie des plans ou des théovies de Colo*nb, abjurèrent soudainement leurs erreurs sur la forme de notre planète ainsi que sur les limites de l'Atlantique dans l'Occident, et ne pensèrent plus qu'à s'applaudir du vaste dove-

loppenient qu'allait recevoir la propagation de l'Evan-

gile.

Aussitôt après la cérémonie de la réception faite à Colomb par les souverains de la monarchie, son fils Diego lui fut amené ; il eut le doux plaisir de le serrer contre son cœur paternel, et bientôt il embrassa aussi son second fils Fernand, qu'on se hâta de faire venir de Cordoue à Barcelone,

Pendant le temps du séjour de Christophe Colomb à Barcelone , les souverains ne négligèrent aucune occasion de lui accorder les marques de la considération la plus distinguée ; il était admis en présence de Leurs Majestés toutes les fois qu'il se présentait; le roi se plaisait à faire des promenades à cheval , en le faisant placer à l'un de ses côtés pendant que son fils était à l'autre; la reine prenait un plaisir indicible à lui parler de ses voyages ; et, pour perpétuer dans sa famille le souvenir de son expédition, il lui fut octroyé des armoiries particulières dans lesquelles, outre le château et le lion castillans, on remarquait un groupe d'îles et la devise suivante :

A CASTILLA Y A LEON, NUEVO MUNDO DIO COLON t

qui se traduit ainsi

Aux royaumes de Castille et de Léon, Un Nouveau Monde donna Colomb !

Les distinctions dont le grand amiral était l'objet à la cour ne lui firent pas oublier son ancien projet de la délivrance du Saint-Sépulcre. L'esprit rempli de

la perspective des richesses immenses qu'il devait acquérir, il dressa ses plans pour accomplir sa pieuse mission, et il destma des fonds pour entretenir pendant sept ans une armée de quarante mille fantassins et de quatre mille cavaliers devant former une nouvelle croisade. On voit, dans ce projet, combien cet homme était supérieur aux vues égoïstes ou intéressées, et comment il appréciait les dévouements héroïques qui, lors des premières croisades, avaient enflammé les guerriers les plus braves et les princes les plus illustres de la chrétienté.

On pense bien que les faveurs dont le comblaient Leurs Majestés espagnoles, si elles purent lui susciter des envieux et des ennemis, le firent aussi rechercher par les personnes du plus haut rang. Dans un grand dîner qui lui fut donné par le cardinal Mendoza , un gentilhomme nommé Juan d'Orbitello, et qui était du nombre des hommes que les louanges accordées à un autre fatiguent toujours, se permit quelques railleries sur ce qu'avait avancé un des assistants, que le voyage de Colomb aurait pour résultat certain d'arracher un grand nombre d'infidèles à la perdition éternelle. Le cardinal crut arrêter d'Orbitello, en disant gravement que nul ne pouvait être assez hardi pour limiter l'action du Ciel, et qu'il n'appartenait pas à l'homme de discuter les moyens qu'il lui plaisait d'employer, ou de douter de sa puissance pour en adopter ou en créer d'autres si cela entrait dans la divine sagesse î Mais le jeune seigneur insista, et tout en convenant qu'il n'était I pas dans ses intentions d'élever des doutes sur les I points soulevés par le saint cardinal, il s'adressa direc-

tement à Colomb et lui demanda s'il pensait sérieusement avoir été l'agent du Ciel en cette occasion.

« Oui, répondit Colomb, avec une gravité solennelle; dès le conuuencement, j'ai senti une impulsion que je n'ai pu qualifier que d'origine céleste. Depuis lors, un rayon qui me semblait divin a toujours illuminé mon intelligence, à tel point que j'ai toujours eu devant moi, et comme si ces objets existaient réellement , le terme de mes travaux et le succès de mon voyage. Aussi, aije été constamment inébranlable, et rien ne m'a fait fléchir dans mes convictions. »

« Vous pensez donc, seigneur grand-amiral, lui dit alors son interlocuteur, que l'Espagne n'aurait pas pu produire un autre homme aussi capable que vous de mener à bien cette entreprise ? »

La hardiesse et la singularité de l'apostrophe étonnèrent la compagnie; aussi toutes les têtes se penchèrent-elles avec un redoublement d'attention pour entendre la réponse qui ne se fit pas attendre, et que le vice-roi fit en ces termes :

« Je le pense certainement si vous entendez parler de la conception de l'idée; car, dans les grandes découvertes. Dieu n'illumine jamais qu'un seul esprit à la fois ! ... Mais s'il s'agit de l'exécution matérielle, je suis d'accord avec vous; cependant vous m'accorderez que, dans l'exécution de mes plans, il y avait quelques difficultés qui, sans trop de vanité, exigeaient au moins une capacité peu commune, et pour prouver, par un exemple, que les choses que l'on croit les plus simples échappent parfois k la sagacité d'hommes très-supérieurs, si le saint cardinal Mendoza veut bien le per-

mettre, je demanderai que quelques œufs soient apportés et mis sur cette table. »

Sur un signe du cardinal, les œufs furent apportés. Colomb en prit un entre ses doigts, il invita les assistants à en prendre un aussi comme lui, et il leur dit:

« Chacun de ces œufs peut se tenir droit sur une assiette, le gros bout en l'air, sansaucun appui étranger, et en utilisant les ressources que donne leur nature particulière; la chose est très-simple, chacun peut y réussir, mais encore faut-il connaître le moyen à employer î »

Plusieurs des invités essayèrent à y parvenir, mais en vain. Alors Colomb frappa légèrement le petit bout de l'œuf contre son assiette; le coup cassa la coque, en fit aplatir ou rentrer une partie en elle-même, et l'œuf se trouva sur une base qui suffît pour le maintenir droit, sans qu'il vacillât. Un murmure d'applaudissements suivit cette indulgente leçon, et d'Orbitello fut heureux de s'abriter derrière sa nullité, dont il aurait mieux fait de ne pas chercher à sortir.

Quoique la leçon fût indirectement donnée, elle n'en fut pas moins aussi sévère que fine et polie; nous nous permettrons, cependant, d'ajouter que Colomb aurait été en droit de dire à son grossier interlocuteur que le Portugal possédait les meilleurs marins de l'époque, que ses propres plans livrés par le perfide Cazadilla avaient, peu de temps auparavant, été confiés au capitaine d'un navire qui avait appareillé des lies du cap Vert, pour remplir la mission dont lui, Colomb, avait demandé à être chargé , et que cette mission était si

peu facile, qu'après avoir vainement tenté de l'acconiplir, ce même capitaine était revenu au port et qu'il n'avait trouvé rien de mieux à faire, en se rendant à Lisbonne, que de ridiculiser ses projets de découvertes, et de les qualifier de chimériques et d'insensés.

La cour d'Espagne, au milieu de ses réjouissances, ne négligea pas de chercher à s'assurer la propriété soit de ses nouvelles possessions, soit de celles sur lesquelles elle comptait à l'avenir. Pendant les croisades, une doctrine s'était établie dans la chrétienté d'après laquelle le pape, de sa suprême autorité sur les choses temporelles et agissant comme vicaire de Jésus- Christ, avait le droit d.e disposer, en faveur de qui bon lui semblait , de tous les pays peuplés par les infidèles que les souverains chrétiens soumettraient par leur puissance, à la charge par eux de s'attacher à en convertir les habitants à la vraie foi.

Alexandre VI, né à Valence, sujet de la couronne d'Aragon, avait été récemment élevé à la dignité papale. Ferdinand, qui connaissait le caractère privé peu honorable de ce pontife, espéra, en employant des moyens adroits, en obtenir les consentements qu'il désirait, et il lui envoya un ambassadeur à qui il traça soigneusement lui-même son plan de conduite.

Les négociations tournèrent effectivement selon les désirs du roi ; mais comme il fallait ménager les prétendus droits acquis des Portugais qui étaient également garantis par une autre bulle , Alexandre , selon une décision prise le 2 mai 1 4D3, investit les Espagnols des mêmes droits dans l'Occident que les Portugais possédaient dans l'Orient, et toujours sous la condition

d'employer tous leurs moyens à la propagation de la religion catholique et romaine. Il restait à prévenir tout conflit et afin d'y parvenir, une ligne géographique fut tracée d'un pôle à l'autre à cent lieues dans l'Ouest des Açores; il pouvait, cependant, se présenter le cas où les deux puissances rivales se seraient rencontrées aux Antipodes et où chacune d'elles aurait voulu passer outre, mais alors personne n'y pensa et la question resta indécise sous ce rapport.

La diplomatie n'empêcha pas de s'occuper de la seconde expédition de Colomb. On commença par créer une administration particulière pour assurer la régularité et la promptitude de toutes les opérations d'outremer. Jean Rodrigue de Fonseca fut placé à la tète de cette administration; il était archidiacre à Séville; il fut successivement promu aux sièges épiscopaux de Badajos, Valence, Burgos, et, finalement, il fut nommé patriarche des Indes. Francisco Pinelo reçut le titre de trésorier, Jean de Soria celui de contrôleur. Leurs bureaux furent établis à Séville où ils devinrent le germe de la compagnie royale espagnole des Indes qui s'éleva par la suite à une très-haute importance. Un des principaux règlements de l'administration proposée par Fonseca fut que nul ne pourrait s'embarquer pour le Nouveau Monde sans une permission expresse des souverains, de Colomb ou de lui-même Fonseca; mais, il y introduisit plusieurs dispositions qui témoignaient hautement de son esprit despotique et arbitraire.

Comme le grand objet apparent était la conversion des peuplades païennes avec lesquelles on allait se trouver en contact, on désigna douze ecclésiastiques ,

à la tête desquels se trouvait un moine bénédictin nommé Bernard Buyl ou Bovle, né en Catalogne, trèsrenommé pour sa piété, homme de talent, mais politique subtil et d'un caractère passionné pour les intrigues ; ce fut le pape qui le nomma et qui le qualifia du titre de son vicaire apostolique dans le Nouveau Monde. La reine Isabelle témoigna un grand intérêt en laveur de ces religieux; elle recommanda elle-même au grand-amiral, d'abord de les traiter avec beaucoup de bienveillance , ensuite de punir sévèrement quiconque pourrait se permettre de leur manquer d'égards ou de respect. Les Indiens que Colomb avait amenés furent baptisés avec une solennité toute particulière ; le roi, la reine, le prince Juan y officièrent comme parrains ou marraine, et les baptêmes de ces Indiens furent considérés comme un premier hommage rendu à Dieu, en reconnaissance de la découverte de leur pays.

On a prétendu que Jean II, roi de Portugal, avait cherché à entraver cette seconde expédition et à en faire une lui-même, mais que la politique de Ferdinand avait eu le dessus en cette occasion, et qu'il était parvenu à faire annuler les préparatifs de son rival. Les prétentions réciproques de ces deux souverains sur la délimitation de leurs possessions , se ranimèrent à cette occasion ; Jean finit par obtenir du pape que la ligne méridienne de partage fût portée à 370 lieues marines de 20 au degré, de la plus occidentale des îles du cap Vert. C'est ce nouvel arrangement en vertu duquel, plus tard, la domination du Brésil fut dévolue

au Portugal.

La flotte de la seconde expédition fat bientôt prête; elle se composa de dix-sept bâtiments : des artisans, des ouvriers de toutes professions y furent embarqués ; elle fut pourvue de tout ce qui était nécessaire pour Fapprovisionnement en tout genre, pour la défense, pour la culture ou le défrichement du pays , pour l'exploitation des mines , pour établir un commerce d échanges avec les naturels. Des chevaux y furent aussi embarqués soit pour des courses dans lintérieur, soit pour naturaliser, en ces contrées, cette race d'animaux si utiles à la civilisation.

Le retentissement du premier voyage de Colomb avait mis en vogue les expéditions maritimes; on ne les envisageait plus comme indignes de la noblesse; Texemple de Guttierez, au sort de qui tout le monde s'intéressait et qui était généralement envié , cessa d'être blâmé; on l'applaudissait, au contraire, d'avoir fait preuve d'un dévouement dont on ne se dissimulait pas les dangers, en restant au milieu des sauvages de la Navidad, et d'avoir montré du penchant pour la marine aune époque où les campagnes par terre suffisaient à rillustration des honmies de son rang. L'Océan devint donc à la mode; des seigneurs dont les domaines avoisinaient la mer, équipèrent de petits navires, yachts du quinzième siècle, et ils se piquèrent d'une glorieuse émulation. L'esprit de l'époque prit ainsi un tour tout à fait maritime, et Ton eut, en quelque sorte, honte d'avoir condamné précédemment ce que le goût du jour et la politique du moment s'unissaient pour favoriser. C'étaient bien là les intérêts véritables de l'Espagne si merveilleusement située pour se placer au

premier rang parmi les puissances navales; elle le comprit pendant longtemps; elle brilla alors par le déploiement de ses escadres et de sa marine marchande; mais , aujourd'hui , sa force de mer est presque anéantie; et, par suite, son influence s'est singulièrement amoindrie.

Ces idées nouvelles, excitées encore par la rivalité du Portugal, stimulèrent donc les hommes qui vivaient dans cette période vers la nouvelle expédition de Colomb ; le jeune Espagnol sédentaire eut bientôt plus à craindre les brocards que ne l'avait fait auparavant l'inconstant aventurier; d'ailleurs, la fin de la guerre contre les Maures, en laissant beaucoup de bras inoccupés, ouvrait un champ libre aux caractères impatients, et ceux-ci ont toujours dominé par le nombre dans cette nation. Des seigneurs, des cavaliers de haut rang demandaient avec empressement à faire, même à leurs frais, la campagne projetée ; ils ne rêvaient que combats glorieux ou que fortunes brillantes promptement acquises parmi les peuples à moitié sauvages de l'Occident. Aucun, cependant, n'avait une idée précise de l'objet ou de la nature du service auquel il s'engageait. On ne voulait même rien savoir : lorsque l'imagination est saisie de cette sorte de lièvre, la réalité, si on la lui présentait, serait repoussée avec dédain, tant le public redoute d'être troublé dans les chimères qu'il a su se créer !

Parmi les jeunes gens de grande distinction qui montrèrent le plus de désir de s'associer au voyage de Colomb, on voyait Don Alonzo de Ojeda, qui mérite une mention particulière; parce que sou nom a marqué

dans la carrière hasardeuse où il allait faire les premiers pas.

Il était de petite taille mais bien fait et possédant ime grande force musculaire ; son teint était brun, son maintien animé et sa supériorité était reconnue dans tous les exercices du corps ; quant à son courage , il était indomptable : en un mot, aucun de ceux qui prirent parti dans l'expédition n'était plus renommé pour les entreprises périlleuses, ni pour les exploits singuliers. Pour citer un de ses traits de hardiesse ou plutôt de témérité, un jour que la reine Isabelle se trouvait en face de la Giralda qui est la tour, bâtie par les Maures, la plus élevée de la cathédrale de Séville, il parut à une ouverture d'où saillait, à une prodigieuse hauteur, une poutre qui s'avançait horizontalement de vingt pieds dans l'espace. Ojeda marche sur celte poutre avec autant de confiance que s'il s'était promené dans sa chambre et il va jusqu'à son extrémité la plus avancée; arrivé à ce point, il se pose sur la pointe d'un de ses pieds, lève l'autre en Tair, se retourne agilement, se dirige vers la tour, et, avant d'y arriver , il jette une orange sur la plate-forme qui la surmonte !

Cependant, les dépenses de la flotte excédèrent, comme on devait bien le penser, les sommes qui y avaient été destinées, et Jean de Soria ne manqua pas d'agir comme font à peu près tous les contrôleurs; c'est-à-dire qu'il éleva des difficultés insignifiantes et qu'il refusa sa signature aux comptes présentés par le grand-amiral. Fonseca, s' attachant aussi à la lettre de ses fonctions administratives, chicana sur ses demandes

Je serviteurs et de domestiques qu'il réclamait en sa qualité de vice-roi; Colomb se vit obligé d'en référer à la cour qui expédia immédiatement Tordre qu'on n'avait pas cru nécessaire de donner plus explicitement, que tout ce qui était ou serait demandé personnellement par le grand-amiral, devait être fourni sans délai ni réflexions.

Rien n'était plus naturel, ni plus juste; mais ces deux bommes, imbus d'idées mesquines peu dignes de véritables administrateurs, en conçurent une irritation violente; et c'est à cette cause si futile que les bistoriens du temps attribuent la rancune et la baine qui prirent alors naissance en leur cœup, qu'ils ne négligèrent, par la suite, aucune occasion de manifester envers Colomb, et qui, si ce grand bomme en ressentit les funestes effets , n'en ont pas moins désbonoré , aux yeux de la postérité, ceux qui s'en rendirent coupables, et ont refoulé leurs noms au niveau de ceux que la bassesse et l'envie ont le plus avilis.

Christopbe Colomb se rendit à Cadix, qui était le lieu où sa flotte avait été équipée; il y trouva son ami , le docteur Garcia Fernandez , à qui il y avait donné rendez-vous. Fernandez lui remit une lettre très-affectueuse du vénérable supérieur Jean Ferez de Marcbena , et il se cbargea de la réponse que lui écrivit le vice-roi. Tous les jours , Colomb et Fernandez avaient de fréquentes entrevues et de longues conversations ; dans un de ces entretiens , Colomb lui dit une fois :

« Vous savez, excellent docteur , l'affection que je vous porte, et je suis certain de votre estime; je vais

donc vous parler à cœur ouvert : je quitte l'Espagne pour une expédition moins périlleuse que la précédente, mais plus compromettante pour moi. Il y a près d'un an que mon départ s'effectuait obscurément ; alors j'avais au moins pour consolation, en quittant Palos, Tamitié sincère du respectable Jean Ferez à qui vous pouvez dire que je ne pense et que je ne penserai jamais sans une vive émotion et sans une reconnaissance inilnie. Aujourd'hui, sur le point de quitter encore le vieux monde, je ne vois que trop que, sous des dehors bienveillants, l'envie, la méchanceté se sont éveillées sur mon compte, et que je serai poursuivi par elles. Oui, c'est facile à prévoir : en mon absence, on agira sourdement ; ceux qui me flattent le plus deviendront mes calomniateurs, et ils se vengeront de la faveur que j'ai obtenue, en me dénigrant avec acharnement. Les souverains seront assiégés de mensonges et l'on m'imputera à crime le moindre échec ou le moindre malheur. Je laisse, il est vrai, des amis tels que vous, tels que Jean Ferez, Saint-Angel et Quintanilla; aussi, je compte beaucoup sur vous tous, non pour obtenir des distinctions qui ne procurent guère que des jaloux, mais pour agir et pour parler dans l'intérêt de la justice et de la vérité. »

Après quelques réflexions de Fernandez , Colomb ajouta :

« Vous venez de nommer Fonseca qui a tant de pouvoir dans les affaires extérieures; gardez-vous de croire en lui : quoi qu'il dise ou qu'il fasse, il est mon ennemi; je l'ai pénétré malgré son grand art de dissimuler; et soyez assuré que je ne me trompe pas. îl en f^st un

autre dont, à l'égal de la sienne, je redoute fort l'inimitié ; je veux parler d'un certain Francesco de Bobadilla : celui-ci a moins déguisé ses sentiments à mon égard, et il ne manquera pas de me nuire quand il en aura l'occasion. »

ce Je sais, répondit Fernandez, que le roi. jadis chevalier si courtois et si digne de respects, admet aujourd'hui près de lui beaucoup d'intrigants; mais la reine!... »

— « Ah! reprit Colomb avec vivacité, on ne peut rien attendre que de généreux de son noble caractère ; mais , assaillie de faux bruits répandus avec autant de persistance que d'adresse, l'esprit même travaillé, peutêtre par le roi, son oreille pourra-t-elle toujours rester sourde à la calomnie et ouverte à la vérité? Mais, quoi qu'il arrive, dit le grand-amiral, d'une voix qui trahissait une émotion extrême , le souvenir de ses bontés ne sortira jamais de mon cœur, et le mal qu'on pourra me faire n'égalera jamais le bienfait que j'ai reçu d'elle, en obtenant l'armement de mon premier voyage; oui, l'on aura beau faire, rien ne pourra em* pêcher que je n'aie commandé l'expédition de la découverte et que je n'y aie eu tout le succès que je pouvais désirer. »

Sur les dix-sept bâtiments de la flotte, trois étaient d'un port considérable ; les quatorze autres étaient des caravelles entièrement pontées, mais dont quelques-unes avaient des voiles latines qui sont fort utiles en certains cas et, sans contredit, les plus pittoresques de toutes; vent arrière, on voit leurs extrémités aiguës s'étendre transversalement, elles ressemblent alors aux ailes d un

oiseau gigantesque qui les déploierait en sortant de son nid.

Rien de plus frappant, au surplus, que le contraste des ressources de cette seconde expédition avec celles de la première. Colomb était parti dans l'isolement , presque dans l'oubli, avec trois frêles caravelles qu'accompagnaient les malédictions des habitants de Palos. Aujourd'hui, les voiles des bâtiments les mieux armés allaient blanchir les flots de l'Océan ; rien ne manquait à bord; le grand-amiral était entouré d'une partie de l'élite de la noblesse du royaume qui avait brigué l'honneur de le suivre, et qui allait se familiariser avec la vue de cette mer se présentant dans un horizon sans bornes, comme pour mieux ressembler à l'éternité.

La population de Cadix, ainsi que celle de toutes les autres villes d'Espagne, témoigna le plus vif plaisir à recevoir Colomb et elle se portait avec empressement sur son passage pour le voir, lui et ses deux fils qui l'accompagnaient. Le cortège du grand-amiral se composait ordinairement de jeunes seigneurs dont le plus grand nombre devait partir avec lui, et dont la figure animée, la démarche fière, l'œil souriant annonçaient la parfaite satisfaction. Le personnel de l'expédition avait d'abord été fixé à mille hommes ; mais plusieurs volontaires y furent ensuite admis, et, y compris les individus qui réussirent à s'embarquer en cachette, ce même personnel ne s'élevait pas à moins de quinze cents hommes. Le frère le plus jeune du gi'and-amiral, celui qui avait pour prénom : Giacomo (en français /ac^i/es, en espagnol Diego), était accouru en Espagne au hv\\\\ des succès de son frère: il faisait

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