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partie de l'expédition , et l'empressement du public de Cadix se manifestait pour sa personne avec le plus grand intérêt.
La flotte se mit à la voile le 25 septembre ; elle se rendit aux îles Canaries où elle compléta son approvisionnement de vivres, d'eau et de bois de chauffage; elle y prit aussi des plantes et des graines dont on voulait essayer la culture à Hispaniola. Le 1 3 octobre, le grand-amiral , après avoir appareillé des Canaries, perdit de vue l'île de Fer et se trouva encore une fois voguant dans Timmensité des mers, mais alors avec la connaissance du but qu'il voulait atteindre. Il se plaça, pendant ce second voyage, dans une latitude moins élevée que lors du premier; il voulait s'assurer de l'existence des îles Caraïbes, dont les insulaires d'Hispaniola lui avaient à peu près indiqué la position; et, effectivement, le 2 novembre, il vit une belle île de moyenne grandeur, très-élevée, qu'il nomma Dominica (la Dominique), du nom du jour du dimanche qui était celui de la découverte de cette île. Il on prolongea la côte occidentale; en continuant sa route vers le Nord, il vit plusieurs autres îles de semblable configuration, séparées les unes des autres par de petits détroits de quelques lieues de largeur, qui faisaient partie du bel archipel nommé aujourd'hui les Antillesdu-Vent ou les Petites- Antilles, par opposition à Saint- Domingue, Cuba et autres avoisinantes, qui sont plus sous le vent, et qui, en général, ont une étendue plus considérable. Les Antilles-du-Ventque Colomb venait de découvrir forment presque un demi-cercle , depuis la cote de la partie avancée de l'Amérique méridio-
nale jusque dans le voisinage de la pointe orientale de Porto-Rico; et ce demi-cercle semble servir de barrière entre l'Atlantique et la mer des îles Caraïbes , plus fréquemment nommée mer des Antilles.
Dans une de ces îles, à laquelle les Espagnols donnèrent le nom de Guadaloupe, ils firent connaissance avec le beau fruit de l'ananas, et ils trouvèrent un l)ordage de la poupe d'un bâtiment européen, provenant, sans doute, d'un naufrage dont ce débris, porté par les courants et poussé par les vents alizés, s'était arrêté sur ce rivage ; ils ne purent recueillir aucune indication à cet égard.
En pénétrant dans les cases des indigènes, les yeux des marins de la flotte furent saisis d'horreur, lorsqu'ils y virent des membres de corps humains, les uns suspendus comme objet d'approvisionnement, les autres cuisant auprès du feu. Colomb en conclut qu'il était réellement au milieu des Caraïbes qu'on lui avait dépeints comme de vrais cannibales; plusieurs captifs, que ses hommes délivrèrent et lui amenèrent, vinrent confirmer ses suppositions. Ces Caraïbes étaient les hommes les plus féroces de tous ces parages ; ils faisaient, dans leurs pirogues, des courses de 100 à 1 50 lieues, débarquaient sur toutes les îles, ravageaient les villages, enlevaient, pour en faire leurs esclaves, leslilles les plus jeunes ou les plus belles, et emmenaient les hommes vivants dans le but de les tuer et de les manger.
Ce fut à Guadaloitfe ou à La Guadeloupe qu'un détachement de huit hommes, commandés par un nommé Diego Marque, s'égara en faisant une reconnaissance
dans riiUérieur de 1 ile. Ne le voyant pas revenir, Colomb envoya divers autres détachements avec des tambours et des trompettes pour les appeler; mais ceuxci battirent le pays en vain et ils revinrent sans avoir aperçu leurs camarades. Ojeda , dont le caractère entreprenant ne pouvait lui permettre l'inactivité , demanda aussi à aller à leur recherche et il partit avec quarante hommes. Il parcourut beaucoup de vallées , pénétra dans un grand nombre de bois, gravit plusieurs montagnes , traversa à la nage vingt-six rivières ou cours d'eau, et il revint fort enthousiasmé de la beauté du sol, du luxe delà végétation, de l'admirable variété de plantes aromatiques et d'arbres fruitiers ou autres qu'il avait vus, mais sans nouvelles de Diego. Cependant, le grand-amiral crut devoir prolonger son séjour dans l'île pour se donner le temps de retrouver les liommessi fatalement absents; mais n'en ayant aucune nouvelle et perdant tout espoir, il allait partir, lorsqu'ils parurent sur le rivage. Égarés et cherchant leur route, ils avaient fini par arriver sur le bord de la mer, presque à l'opposé du lieu du mouillage de la flotte; alors, ils prirent le sage parti de côtoyer l'île jusqu'à ce qu'ils atteignissent le point où étaient leurs bâtiments , et ils arrivèrent exténués , à l'instant où l'on allait mettre sous voiles.
Christophe Colomb s'arrêta encore à plusieurs autres îles de cet archipel; entre autres à Sainte-Croix, où une de ses chaloupes qui allait faire de l'eau eut une escarmouche avec une pirogue montée par quelques indigènes. Deux femmes s'y trouvaient; elles conibattirenl avec une vigueur extrême, et elles blessèrent un
soldat espagnol avec une de leurs flèches. La pirogue ayant chaviré dans la mêlée, les insulaires ne cessèrent pas de se servir de leurs arcs, quoique dans l'eau ; en arrivant à terre , ils prirent position sur les rochers glissants de la côte, et continuèrent l'action avec autant de courage que d'adresse. Ce fut avec heaucoup de difficulté que les Européens parvinrent à les vaincre et à s'emparer d'eux. Conduits à bord, ils ne démentirent ni leur audace , ni leur fierté. Une des femmes semblait être leur reine, tant ses compatriotes lui témoignaient de déférence ! Elle avait auprès d'elle un robuste jeune homme dont l'œil était très-menacant, et qui avait été blessé. Un autre Indien, transpercé d'un coup de lance , mourut presque en arrivant sur le bâtiment , et un Espagnol mourut aussi , ayant été atteint d'une flèche empoisonnée.
En reprenant le cours de son voyage, le grand-amiral passa près d'un groupe très-considérable de petites îles qu'il nomma les Onze mille Vierges, et il arriva un soir en vue d'une belle île couverte de magnifiques forêts et possédant plusieurs ports. Les habitants appelaient cette île Boriqiieii, nom qui fut changé en celui de Saint-Jean- Baptiste ; c'est aujourd'hui Porto-Rico. Toute la journée, il la côtoya de près pour mieux l'admirer; il mouilla le soir à son extrémité occidentale, et, après en avoir appareillé, il se trouva, le 2 novembre, à la liauteur de la partie Est d'Hispaniola. Il serait superflu de décrire l'enthousiasme de tous les marins, (!e tous les passagers de la flotte, en voyant tant de belles îles au sol fertile, à la verdure éclatante, à la végétation inouïe, qui ravissaient leurs regards et qui,
habitées seulement par quelques sauvages, semblaient s'offrir tV elles-mêmes à la prise de possession de l'expédition , et promettre à la mère patrie des richesses infinies; toutefois le premier but que Ton pouvait atteindre c'était un débarquement àllispaniola, c'était le ravitaillement de la petite colonie de la Navidad , c'était de lui donner des secours et, surtout, d'embrasser ou de revoir ceux de leurs généreux compatriotes, dont le dévouement les avait portés à y rester jusqu'au retour de Colomb qui , fidèle à sa promesse, arrivait enfin et se préparait à leur remettre plus encore qu'il ne leur avait promis en les quittant.
La vue d'Hispaniola causa des transports de joie inouïs dans toute la flotte. Une traversée si heureuse, la perspective enchanteresse de toutes les îles découvertes , la beauté du ciel , l'aspect majestueux de la reine des Antilles , tout se réunissait pour augmenter l'enthousiasme , et il n'y avait personne qui n'en lut profondément saisi. On ne parlait plus que des camarades qu'on allait joindre , que du renouvellement de ces charmantes parties que les équipages de la première expédition avaient faites dans les vallées délicieuses habitées par Guacanagari et par sa tribu.
En passant devant le golfe des Flèches (la baie de Samana), Colomb débarqua un Indien de ce pays qui avait demandé à le suivre en Europe; il lui donna un assortiment complet de vêtements ; il lui fit plusieurs cadeaux afin de bien disposer ses compagnons en faveur des Européens; mais il n'entendit jamais plus parler de lui. Un des naturels de Guariahani (San- Salvador) était alors le seul des indigènes partis avec
Colomb qui se trouvait à bord. Il portait le nom du plus jeune des frères du grand-amiral ( Diego) ; il ne voulut jamais quitter les Espagnols, et il leur fut aussi fidèle que dévoué.
La Nina, dans le premier voyage, avait visité la rivière qui avait été appelée Rio-del-Oro, parce qu'elle passait pour rouler ses eaux sur un sable où l'on trouvait souvent de l'or; Colomb s'y arrêta encore pour y faire le plan d'un établissement. Quelle ne fut pas sa douleur, quand on lui fit le rapport que des matelots débarqués , en parcourant le rivage , y avaient vu les cadavres de trois hommes et d'un enfant , dont l'un avait une corde de chanvre d'Espagne encore serrée autour du cou, et un autre toute sa barbe, ce qui était un indice certain que c'était un Européen ! Les corps étaient en état de putréfaction, mais encore assez bien conservés pour qu'on put y remarquer des signes visibles de violence. Le grand-amiral, sous l'impression funeste que ce récit fit sur son esprit, ordonna le rembarquement de tous les hommes qui étaient descendus à terre ; il mit sous voiles précipitamment, et il se hâta d'aller à la Navidad pour y vérifier les tristes pressentiments dont il était obsédé sur le sort d'Arana, de son ami Guttierez et de leurs compagnons.
La flotte arriva le 27 novembre au soir devant la Navidad el y jeta l'ancre; l'obscurité de la nuit qui commençait, empêchant de distinguer les objets, le grand-amiral lit tirer deux coups de canon, dans Fespoir que ce signal serait entendu de la forteresse , et qu'on y répondrait soit par d'autres coups de canon , soit en hissant des fanaux allumés dans des endroits
apparents. Aucune réponse ne fut laite , et plusieurs heures se passèrent dans une extrême anxiété. Tontefois, vers minuit, une pirogue montée par des Indiens se dirigea vers le bâtiment de Colomb et demanda le grand-amiral; on dit aux Indiens de monter à bord, mais ils s'y refusèrent à moins d'être assurés que Colomb était présent. Le vice-roi, qui avait le plus grand désir d'avoir des informations, se présenta à la coupée de l'échelle qui était éclairée ; il fut reconnu à sa mâle contenance, à son air de dignité, et les naturels montèrent aussitôt.
L'un d'eux était parent de Guacanagari dont il portait un présent : le grand-amiral s'empressa de lui demander des nouvelles de la garnison ; l'insulaire lui répondit que plusieurs des Espagnols restés à Haïti étaient morts de maladie , que d'autres avaient péri dans des rixes intestines , que le reste , enfin , s'était dispersé en divers quartiers de l'Ile. Il ajouta que (*uacanagari avait été attaqué par Caonabo , cacique des montagnes aux mines d'or de Cibao , qu'il avait été blessé, et que son village ayant été brûlé, il s'était retiré, fort souffrant de sa blessure, dans une sorte de hameau voisin.
Ce récit donna au vice-roi une lueur d'espoir de retrouver quelques-uns des hommes de la garnison ; il eut donc beaucoup d'attentions pour les Indiens, qui partirent en promettant de revenir le lendemain matin avec Guacanagari ; mais la matinée se passa, la soirée lui succéda sans que personne eût paru , sans même qu'on eût vu à terre aucune fumée. Colomb , trop inquiet pour attendre au lendemain, envoya avant
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la nuit un canot en reconnaissance ; au retour de cette embarcation , on apprit que la forteresse avait été brûlée et démolie, que les palissades étaient abattues, que le sol était couvert de malles brisées, de provisions éparpillées et de vestiges de vêtements européens; qu'enfin, aucun Haïtien ne s'était laissé approcher, qu'on en avait vu épiant à travers les arbustes, mais qu'ils s'enfuyaient au plus vite quand ils s'apercevaient qu'ils étaient découverts.
Ces lugubres détails transpercèrent l'âme de Colomb, qui descendit lui-même à terre le lendemain matin et alla droit à la forteresse qu'il vit effectivement détruite et déserte. 11 y fit faire des recherches pour retrouver au moins des corps ensevelis; il fit tirer du canon pour se faire entendre des survivants s'il en existait ; ce fut en vain. Se souvenant alors qu'il avait donné l'ordre à Arana d'enterrer les richesses qu'il pourrait avoir, ou, en cas de pressant danger, de les jeter dans le puits qu'il avait fait creuser, il fit faire des perquisitions, des fouilles, des excavations, espérant par là arriver à la découverte de quelque fait ; mais rien ne fut trouvé dans le fort. 11 battit alors le terrain avoisinant et il finit par apercevoir sous un tertre qui pourtant était déjà raffermi, les cadavres de onze hommes assez méconnaissables pour que leurs noms demeurassent un mystère, mais qu'il était facile de voir être ceux d'Européens. Il visita alors les cases voisines : elles paraissaient avoir été abandonnées avec précipitation, et il y trouva divers objets qui ne pouvaient pas avoir été obtenus du consentement volontaire de la garnison ; mais comme , d'un autre côté , le village
jadis habité par Guacanagari portait les traces de l'incendie et ne présentait qu'nn monceau de ruines, Colomb put croire qu'une attaque violente et soudaine de Caonabo avait enveloppé dans la même destruction et les Indiens et les Espagnols. Le grand-amiral fit alors tous ses efforts pour entrer en communication avec les naturels ; il parvint à se faire voir et reconnaître ; sa présence calmant les appréhensions , un rapprochement eut lieu , et voici ce qui lui fut dit ou expliqué par son interprète.
Peu de temps après le départ de la Nina^ les ordres et les conseils du grand-amiral avaient été méconnus ; les Espagnols, par toutes sortes de moyens, cherchèrent à s'approprier les ornements en or ou autres objets précieux qui étaient en la possession des naturels et à courtiser ouvertement leurs femmes et leurs filles ; il en résulta des querelles quelquefois sanglantes. Ce fut en vain qu'Arana interposa son autorité ou voulut agir selon ses instructions ; l'union avait disparu ; elle avait été remplacée par l'insubordination : ses lieutenants eux-mêmes, don Pedro Guttierez et Rodrigue Escobedo, voulurent être indépendants ou même commander, et ne pouvant réussir ni à obtenir cette concession d'Arana, ni à se faire obéir, ils partirent à la suite d'une rixe dans laquelle un Espagnol avait été tué, emmenant avec eux neuf de leurs adhérents et plusieurs femmes, pour se rendre aux montagnes de Cibao où ils avaient l'espoir de se procurer beaucoup d'or provenant des minesqu'ellesrenfermaient. Mais ces montagnes étaient enclavées dans le territoire du fameux Caonabo, appelé par les Espagnols le Seigneur de la maison d'or, et qui ,
Caraïbe de naissance et arrivé à Haïti comme un aventurier, avait su par son ascendant féroce, parvenir au rang d'un des caciques les plus redoutés et les plus puissants. Tout ce que Caonabo avait entendu dire des Européens, lui avait donné à penser que son pouvoir ne se maintiendrait pas en face d'envahisseurs aussi formidables, de sorte que, sachant le grand -amiral parti» et voyant un si petit nombre de ces étrangers sur son territoire» il s'était hâté de les faire saisir par une multitude d'Indiens et de les mettre à mort. Ce succès enflant son courage et voyant la garnison réduite d'autant, il partit aussitôt dans le plus grand mystère» suivi de ses sujets les plus éprouvés, et marcha vers la forteresse de la Navidad où il ne restait plus que dix hommes réunis auprèsd'Arana ; les autres étaient épars dans le village de Cuacanagari où ils se trouvaient dans une sécurité profonde. Caonabo et les siens fondirent à la fois sur la forteresse et sur le village en poussant des cris affreux ; tous les Européens furent noyés ou massacrés, et Guacanagari, qui avait voulu embrasser leur défense, fut vaincu, obligé de se cacher, et son village fut livré aux flammes.
Quoiqu'il fût assez extraordinaire que Guttierez, au mépris des ordres exprès du vice-roi qu'il respectait infiniment , eût prétendu déposséder Arana sous le commandement de qui il avait demandé à rester à la INavidad , et qu'oubliant l'injonction précise de vivre dans la plus grande union , il fut allé lui-même se livrer à Caonabo dont la férocité était connue; cependant ce récit, dans son ensemble, pouvait être accepté comme probable, et si la confiance en Guacanagari
en lut ébranlée , au moins ne fut-elle pas détruite , et Colomb alla le voir dans un village voisin où il s'était retiré. Le cacique se montra fort souffrant de la blessure que lui avait faite à la jambe un violent coup de pierre, et plusieurs des Indiens qui l'entouraient purent montrer des blessures qui avaient évidemment été causées par des armes du pays. Guacanagari était d'ailleurs fort agité en présence de Colomb , mais il en assignait la cause au malheur de la garnison dont il ne parlait qu'avec des larmes dans les yeux. Le grand-amiral fit examiner la jambe du cacique par son chirurgien qui ne put voir aucune trace de blessure malgré les cris que jetait le prétendu malade toutes les fois qu'on la touchait ; aussi plusieurs Espagnols furent-ils persuadés que tous ces récits et ce coup de pierre n'étaient qu'une invention qui cachait une perfidie.
Colomb doutait toujours à cause du souvenir de l'ancienne sympathie du cacique, et il l'invita à venir à bord; celui-ci s'y rendit; il se montra fort émerveillé de tout ce qu'il vit ; il admira les chevaux par-dessus tout. Dans ces lies , et en général en Amérique , les quadrupèdes sont de petite espèce ; aussi le chef indien ne pouvait-il se lasser de contempler la hauteur de ces nobles animaux, leur force, leur aspect terrifiant et pourtant leur docilité paifaite; la vue des prisonniers caraïbes qui étaient à bord accrut encore la grande opinion qu'il avait de la vaillance des Espagnols, dont l'audace les avait bravés ou vaincus jusque chez eux , tandis que lui pouvait à peine , sans frissonner , les regarder dans leur humble position de prisonniers.
Parmi ces Caraïbes , il y avait quelques femmes également captives. Une d'elles, que les Espagnols remarquaient pour sa beauté et à qui ils avaient donné le nom de Cataiina, frappa extraordinairement les regards de Guacanagari ; il lui parla avec beaucoup de douceur et parut prendre du plaisir à cette conversation .
Une collation fut servie ; Colomb , malgré le vif chagrin qu'il ressentait du sort de la garnison et de la mort du chevaleresque Guttierez à qui il s'était tendrement attaché lors de son premier voyage, Colomb, disons-nous, voulant chercher à regagner la confiance entière de Guacanagari, fit les honneurs de cette collation avec une affabilité extrême; mais tout fut inutile ; le cacique se montra complètement mal à son aise. Le père Boy le, qui l'observait d'un œil scrutateur, le jugea coupable d'uîi grand attentat contre la garnison et il conseilla au vice-roi, puisqu'il l'avait à bord dans sa dépendance, de l'arrêter et de le garder comme prisonnier. Colomb ne disconvint pas que la conduite de Guacanagari ne fût suspecte; mais sa grande âme s'indigna à la pensée de se venger, par l'emploi de moyens perfides, d'un homme venu sous la garantie d'une invitation , lors même que sa culpabilité serait avérée ; il répondit qu'un semblable conseil était contraire d'abord à la bonne foi, ensuite aux règles d'une saine politique. Guacanagari ne put s'empêcher de remarquer qu'à l'exception du grand-amiral , tout le monde à bord le regardait d'un air soupçonneux ; aussi s'empressa-t-il de prendre congé et de retourner à terre.
Le jour suivant , une grande agitation parut régner sur le rivage parmi les Indiens. Le frère de Guacanagari vint cependant à bord du grand-amiral , portant plusieurs bijoux du pays dont il se défit en écbange de divers articles européens. En parcourant le bâtiment, il eut l'occasion de voir les prisonniers caraïbes et de leur parler, principalement à Catalina. Il quitta le navire assez tard , ne témoignant ni empressement ni inquiétude.
Toutefois, il paraît que, sans que personne du bord s'en doutât, il avait remis un message à la belle insulaire , car à minuit elle réveilla ses compagnes avec précaution , et leur proposa de se jeter à la nage pour gagner le sol baïtien où elle les assura qu'elles seraient bien accueillies. La distance du bâtiment à terre était de trois milles ; mais leur babitude de se tenir dans l'eau même avec un mauvais temps , les empêcba de trouver ce trajet trop long ; elles acceptèrent donc la proposition , se laissèrent glisser à la mer et nagèrent bravement. Elles furent cependant aperçues par les sentinelles; l'éveil fut donné , on arma aussitôt un canot et l'on se mit à leur poursuite dans la direction d'un feu allumé à terre que l'on supposa être le but qui leur était indiqué. Les agiles Caraïbes, semblables aux nympbes des eaux, paraissaient voler sur la surface de la mer; elles atteignirent la côte un peu avant l'embarcation, mais à terre, elles furent moins heureuses; quatre d'entre elles furent reprises par les marins qui les poursuivirent et qui les ramenèrent à bord ; de ce nombre n'était pas la séduisante Catalina , qui , tombant dans les bras de l'amoureux cacique venu sur
la pliige pour In recevoir et fuyant avec cette proie qu'il avait tant convoitée, la ravit à la recherclie des Européens. Guacanagari disparut donc avec sa jeune beauté; il lit emporter en même temps tous les objets ou effets qui étaient dans sa case, et il se retira dans l'intérieur. Cette sorte de désertion ajouta une force nouvelle aux soupçons déjà conçus sur sa bonne foi, et il fut généralement accusé d'avoir été le destructeur principal de la garnison qui excitait tant de regrets.
Colomb abandonna alors l'idée que des circonstances forcées lui avaient suggérée, d'établir une colonie en cet endroit, d'autant qu'après plus mûr examen il put observer que le lieu était bas, humide et qu'il manquait de pierres propres à bâtir des maisons ou à élever des édifices. Il chercha donc un autre point qui fût plus favorablement situé, et il arrêta ses résolutions sur le terrain avoisinant un port , à dix lieues dans l'Est de Monte-Christi , protégé d'un côté par un rempart de rochers, de l'autre par une forêt séculaire , ayant une belle plaine entre les deux, et arrosée par deux rivières. D'ailleurs, ce terrain n'était pas éloigné des montagnes de Cibao, renommées, comme on peut se le rappeler, par les mines d'or qu'elles contenaient.
Les troupes furent débarquées ainsi que le personnel destiné pour cette colonie; les provisions, les armes, les munitions, le bétail le furent aussi. Un camp fut formé sur la lisière de la plaine autour d'une nappe d'eau ; le plan d'une ville fut tracé et l'on commença à bâtir des maisons. Les édifices publics, tels qu'une église , un vaste magasin , une résidence pour le viceroi furent construits en pierres ; les maisons aussi bien
que les servitudes le furent en bois , en roseaux , en plâtre ou ciment et tels autres matériaux qu'il était facile de se procurer. La ville nouvellement fondée , qui fut la première ville chrétienne élevée sur le sol du Nouveau Monde, reçut le nom sympathique d'Isabella, en l'honneur de la gracieuse et magnanime souveraine dont les bontés avaient fait une si vive et si respectueuse impression dans l'âme reconnaissante de Christophe Colomb.
Chacun d'abord s'était mis à l'œuvre avec autant de bonne volonté que d'ardeur ; mais des maladies, dues à l'action d'un climat à la fois chaud et humide sur des corps accoutumés à vivre dans un pays sec et cultivé, ne tardèrent pas à se déclarer. Les pénibles travaux de la construction des maisons et, tout à la fois, de la culture du sol fatiguèrent extrêmement des hommes pour la plupart peu exercés à ce genre de vie et qui avaient besoin de repos et de distractions ; enfin, les maladies de l'esprit se joignirent à celles du corps.
Il n'était pas étonnant, en effet, qu'il en fût ainsi de personnes qui, pour la plupart, même parmi les ouvriers ou les artisans, s'étaient embarquées n'ayant devant l'esprit que la perspective de richesses promptement amassées , de gloire à acquérir et de fortunes aussi brillantes que faciles. Quand, au lieu de ces rêves souriants, on se voyait entouré de forêts peu praticables, soumis à des chaleurs inaccoutumées, condamné à un rude labeur ne fût-ce que prau' obtenir sa subsistance, et que, d'ailleurs, l'or qui avait enflammé tant d'imaginations ne pouvait être recueilli qu'en petites quantités et avec beaucoup de peine, la nature des choses
voulait que la tristesse et le découragement en fussent les conséquences. Toute colonisation est toujours une œuvre longue, épineuse, même pour les peuples qui y ont le plus d'aptitude, et encore n'est-il peut-être donné de s'approprier un pays , vite et bien , qu'aux hommes qui fuient une persécution ou qui veulent se soustraire à une misère à laquelle ils ne voient pas d'autre remède, aux condamnés par la justice qui sont déportés ou qui sont expatriés, à ceux, enfin, qui s'adonnent à cette colonisation sous l'influence d'une cause forcée ou déterminante. Mais celui qui part de chez lui, y ayant l'aisance, le travail, le contentement, sera toujours un mauvais colon ; le premier sentiment auquel il se livrera après quelques légères épreuves, sera le regret du sol natal et le désir extrême d'y retourner.
Colomb, lui-même, malgré la fermeté de son caractère , malgré l'énergie dont son âme était trempée , fut atteint par la maladie , et , pendant quelques semaines, il se vit forcé de garder constamment le lit ; mais sa présence d'esprit ne l'abandonna pas, il ne cessa pas un seul instant de donner ses ordres pour la construction de la ville et pour la direction des affaires de la flotte.
Les débarquements qui avaient eu lieu rendaient plusieurs navires inutiles. Cependant, le grand-amiral ne voulait pas les faire partir pour l'Espagne sans qu'ils rapportassent au moins des espérances : la mort de la garnison avait détruit celles qu'il avait conçues de trouver dans la forteresse de l'or à renvoyer en Europe, et il savait que, de tontes choses, ce seraient les échan-
tillons qui seraient le plus agréables ; il voulut donc , avant le départ de ces navires» faire quelque acte, entreprendre quelque excursion qui soutiendrait la réputation de ses découvertes, qui justifierait les magnifiques descriptions qu'il en avait faites. Voici le parti auquel il s'arrêta : la région des mines n'était éloignée d'Isabella que de trois ou quatre journées de marche, et malgré la réputation de courage et d'audace de Caonabo, cacique de cette partie du pays, il résolut d'y envoyer une expédition. Si le résultat correspondait aux renseignements que les indigènes avaient donnés, il pouvait, en toute confiance, renvoyer une partie de la flotte, puisque la nouvelle de la découverte des mines d'or des montagnes de Cibao suffirait pour la faire bien accueillir. Le choix du commandant de cette entreprise difficile et aventureuse tomba naturellement sur Ojeda qui accepta cette mission avec ravissement.
Il partit à la tête d'un détachement de jeunes cavaliers de bonne volonté et parfaitement disposés à le seconder, il traversa le premier rang des montagnes , et il arriva dans une vaste plaine où se trouvaient plusieurs villages dont les habitants exercèrent envers lui et ses compagnons l'hospitalité la plus cordiale. Après avoir séjourné quelque temps dans cette vallée et s'y être fait beaucoup d'amis par leurs manières prévenantes, les Espagnols continuèrent leur route guidés par des Indiens des villages qu'ils venaient de quitter, traversèrent un assez grand nombre de rivières, la plupart à la nage , et parvinrent enfin à atteindre le pied des montagnes de Cibao.
Leur attente ne fut ni déçue ni longue à se réaliser;
ils reconnurent tout d'abord les signes d'une grande richesse métallique. Le lit des torrents des montagnes était parsemé de parcelles d'or qui brillaient de tous côtés; les pierres et les roches en étaient émaillées et incrustées jusqu'à leur partie centrale, comme si, dans un travail volcanique , le métal et le roc , confondus ensemble et lancés à la surface de la terre par une violente secousse, n'avaient plus pu se séparer et s'étaient condensés ensemble. En quelques endroits gisaient des morceaux d'or pur, de volumes assez considérables , parmi lesquels Ojeda en découvrit un qui pesait neuf onces.
Ces points étant bien constatés, le détachement retourna à Isabella , portant des preuves évidentes du succès de ses recherches. Un jeune Espagnol, nommé Garvolan , que le vice-roi avait envoyé avec quelques hommes dans une autre direction et en même temps qu'Ojeda, rapporta les mêmes faits ainsi que les mêmes espérances. Le vice-roi , satisfait de ces preuves , expédia dès lors , sans plus tarder , douze de ses bâtiments sous les ordres d'Antonio de Torras , l'un des principaux officiers de la flotte, et n'en garda que cinq pour le service de la colonie. Aux échantillons de l'or trouvé , il ajouta des fruits , des plantes , des graines d'espèces précieuses ou inconnues en Europe , donna un détail des épices de sortes diverses qui croissaient spontanément dans l'île , fit remarquer le développement que la canne à sucre acquérait en ce pays , et il envoya , en même temps , ses prisonniers caraïbes , pour (ju'ils fussent instruits dans la langue espagnole et initiés aux principes de la religion chrétienne, afin
qu'ils pussent , dans la suite, servir d'interprètes, et contribuer à la propagation de la foi qu'il regardait comme le meilleur moyen de civilisation. On sait quel est le parti que , récemment , les Anglais ont tiré de cette idée, et combien leur commerce et la culture des terres de l'Océanie sont redevables au zèle de leurs missionnaires. Colomb n'oublia pas, enfin, de demander des vivres et des approvisionnements , alléguant, avec beaucoup de raison , que ce qu'il en possédait serait bientôt épuisé, et qu'il serait fatal à la santé des bommes sous ses ordres , d'être obligés de se nourrir entièrement avec les productions de l'île.
Mais , au milieu d'indications utiles , Colomb , qui craignait qu'une colonie qui demandait beaucoup, et qui encore ne rapportait rien en réalité, ne fût considérée comme une cbarge trop pesante, eut la malheureuse pensée de proposer, pour indem.niser la métropole des dépenses qu'elle avait faites et qu'elle allait être obligée de faire , que les naturels féroces des îles Caraïbes, qui étaient les ennemis déclarés de la paix des autres îles , pussent être capturés et vendus comme esclaves ou donnés à des négociants , en échange de provisions pour la colonie; il colora même cette proposition de l'avantage qu'il y aurait , pour ces cannibales païens , de pouvoir gagner ainsi le ciel par l'instruction religieuse qu'ils seraient en mesure d'acquérir dans leur nouvelle condition. Quoique les Espagnols et d'autres peuples européens aient, plus tard, commis, dans ces pays, des infractions bien plus blâmables à la morale et à l'humanité, cependant cette proposition de Colomb a lieu d'étonner, car sa philanthropie et la
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rectitude de son esprit ne permettent pas de comprendre comment il put se laisser aller à la formuler : on ne peut la mettre sur le compte que de la crainte où il était de voir sa colonie négligée ou abandonnée par suite des frais qu'elle devrait occasionner. Quoi qu'il en soit , la magnanime Isabelle , qui se montra toujours la protectrice bienveillante des Indiens , ordonna que des secours fussent envoyés à Colomb, mais que la liberté des Caraïbes fût respectée.
Lorsque Antonio de Torras fut arrivé en Espagne , quoiqu'il n'apportât pas d'or , cependant les nouvelles qu'il y donna furent très -favorablement accueillies, et ce fut à peine si les petits calculs des esprits médiocres purent se produire. Il y avait, en effet, quelque cbose de vraiment grand à penser qu'on allait entrer en connaissance de plus en plus prononcée avec de nouvelles races d'bommes , de nouvelles espèces d'animaux , d'une quantité considérable de plantes jusqu'alors inconnues, qu'on allait bâtir des villes, fonder des colonies , et jeter le germe des lumières dans ces pays sauvages et si beaux. Les savants pensaient à l'extension qu'en devraient prendre les connaissances humaines; et les littérateurs, se repaissant des rêves de leur imagination , croyaient être sur le point de voir se réaliser, de nouveau, les temps poétiques de Saturne, de Cérès, de Triptolème , voyageant en ces contrées, y répandant les inventions des hommes , et renouvelant les entreprises renommées des Phéniciens.
Pendant que l'Espagne saluait ainsi l'aurore de cet avenir , les murmures et la sédition se faisaient jour
parmi les colons d'Isabella. Désappointés, dégoûtés , malades , tout ce qui les entourait leur semblait un désert , et ils ne pensaient plus qu'à retourner en Espagne. Un nommé Firmin Cado , qui s'était donné comme essayeur de métaux, mais ignorant, obstiné et d'un esprit captieux, se fit remarquer au nombre des mécontents; il prétendit, d'ailleurs, qu'il n'y avait que fort peu d'or dans l'île , et que ce qu'on en avait vu provenait de l'accumulation qui en avait été faite pendant des siècles, de génération en génération. Une conspiration fut même ourdie par Bernai Diaz de Pisa, contrôleur de la flotte , et il n'était question de rien moins que de profiter de l'état de souffrance où était encore le vice-roi et de s'emparer des bâtiments pour retourner en Espagne : là , leur plan consistait à se faire absoudre, en taxant Colomb de déceptions et de palpables exagérations.
On pense bien que Colomb connaissait trop les bommes et se trouvait dans une position trop exceptionnelle pour ne s'être pas ménagé des intelligences parmi ses subordonnés. Dès qu'il fut informé que le complot existait effectivement, il agit avec la résolution qu'il montrait toujours dans les grandes occasions, il lit arrêter les principaux moteurs, et il fit emprisonner Bernai Diaz à bord d'un des navires pour être envoyé en Espagne par la première occasion afin d'y être jugé. Quelques autres, moins compromis, furent punis mais avec indulgence, car le vice-roi ne voulait se montrer sévère que pour réprimer et que pour empêclier le retour de semblables méfaits. Comme ce fut le premier acte de rigueur exercé dans le gouver-
nement du vice-roi , et qu'un grand nombre d'Espagnols auraient désiré la réussite de la conspiration , il y eut d'abord quelques clameurs contre Colomb , et l'on paraissait se croire fort vis-à-vis de lui, parce que , étant étranger , on pensait qu'il aurait moins d'appui dans la métropole que ses opposants dont plusieurs appartenaient à de puissantes familles; mais la justice était évidemment de son côté et les esprits se calmèrent. Toutefois , ce n'était pas assez pour le vice-roi qui pensa qu'afui de couper le mal dans sa racine , il fallait opérer une diversion trancbée dans les esprits ; c'est ce qu'il fit en annonçant son projet de faire lui-même et avec une grande partie des colons , une autre expédition sur une échelle plus considérable , dans l'intérieur d'Hispaniola.
Il laissa donc le commandement d'isabella à son frère Diego, et il se mit en route, le 12 mars 1494, emmenant avec lui les hommes valides dont il put disposer et sa cavalerie entière. Tous étaient parfaitement armés; les cultivateurs, les ouvriers, les mineurs furent aussi de l'expédition qui était suivie par une multitude dTndiens. Après avoir traversé la plaine et les deux rivières, Colomb se trouva au pied d'un sentier diffîcultueux qui conduisait à travers les montagnes. De ce sentier il fallait former une sorte de route : les travailleurs, encouragés, aidés même par les jeunes cavaliers qui étaient encore remplis d'ardeur, parvinrent, après bien des travaux, à rendre ce chemin praticable; ce fut le premier qui fut exécuté par les Européens dans le Nouveau Monde; en commémoration de cet événement, connue aussi pour rendre un juste hom-
mage au zèle de ces jeunes cavaliers, la route lut nommée Puerto de los Hidalgos, c'est-à-dire Passage des Gentilshommes.
Le jour suivant , ce petit corps d'armée arriva à la gorge de la montagne qui débouchait dans l'intérieur; on eut de là un coup d'œil admirable : au bas était une plaine délicieuse, émaillée de toutes les richesses de la végétation tropicale. Une imposante forêt en ornait une partie; on y remarquait des palmiers d'une hauteur inouïe et des arbres d'acajou étendant au loin leurs longues branches chargées d'un épais feuillage ; des ruisseaux serpentaient au milieu de cette plaine dont ils entretenaient la fraîcheur tout en fournissant une eau abondante aux villages au pied desquels ils passaient. On voyait aussi des colonnes de fumée s'élever du milieu de la forêt, indiquant par là que d'autres villages y existaient. La vue se portait ainsi jusqu'aux extrémités d'un horizon éloigné, où le ciel et la terre semblaient se confondre dans une même nuance d'un rose mêlé de bleu de la plus belle douceur. Les Espagnols demeurèrent longtemps en extase, contemplant cette scène ravissante qui réalisait à leurs yeux l'idée du paradis terrestre ; frappé de sa splendide étendue , le vice-roi lui donna le nom de Vega-Real ( Plaine- Royale).
Le corps d'armée , dont les armes brillaient au loin en étincelant aux rayons du soleil , pénétra dans cette plaine au l)ruit de ses instruments guerriers qui faisaient entendre les fanfares les plus retentissantes. Quand les Indiens virent ces guerriers, leurs chevaux, leurs bannières déployées, et que les échos répétèrent
les sons mâles de leurs trompettes, de leurs tambours, ils furent saisis d'étonnement et s'enfuirent dans leurs bois ; mais rappelés amicalement et poussés par la curiosité, ils revinrent et se familiarisèrent bientôt avec les Européens qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer. Les cavaliers surtout firent sur eux une forte impression; ils croyaient que le cheval et l'homme ne formaient qu'un seul être , et rien ne peut égaler leur surprise quand ils les virent se séparer et se réunir à volonté. Alors ils se hâtèrent d'apporter des provisions en abondance, ils trouvèrent même fort étrange qu'on leur donnât une récompense ou un salaire en échange, car ils avaient cru ne faire que remplir strictement les devoirs de l'hospitalité.
En comparant les cavaliers espagnols à des centaures, et en croyant qu'ils ne faisaient qu'un avec leurs chevaux, les Haïtiens eurent une idée qui s'est renouvelée depuis, mais sur un sujet burlesque : ce fut lorsque l'illustre Cook visita les îles de l'Océanie ; dans une d'entre elles , un officier de sa suite qui était chauve et qui portait une perruque, s'en débarrassa un moment pour essuyer avec son mouchoir la transpiration qui inondait sa tète. Les Indiens présents jetèrent alors un cri d'étonnement extrême, croyant que c'était la propre chevelure de l'officier qui se détachait ainsi tout entière à volonté , et que celle de tous les Européens avait la même propriété.
Le corps d'armée prit sa route par la plaine, traversa deux rivières dont l'une fut nommée Rivière des Roseaux, l'autre Rivière \ erte, et après plusieurs jours A de marche, il arriva au pied d'une chaîne de montagnes
très-arides qui contrastaient, singulièrement avec les pays fertiles qu'il venait de parcourir, comme si la nature s'était plu à établir des contrastes en regard les uns des autres, comme également si elle avait cherché à donner à ces montagnes Textérieur de la misère , tandis qu'elles recelaient dans leur sein de riches mines d'or : c'étaient réellement les montagnes si vantées de Cibao dont le nom signifiait pierre , mais où il fut facile de trouver des parcelles nombreuses du métal désiré. Colomb y chercha un emplacement convenable pour y élever un fort; dès qu'il l'eut trouvé, le fort fut bientôt bâti, et il en donna le commandement à un jeune Catalan de l'ordre de Santiago , nommé don Pedro-Marguerite.
« Seigneur vice-roi, lui dit ce gentilhomme, je m'incline respectueusement devant votre volonté, mais i! me reste à savoir quel est le nom que Votre Altesse veut que porte ce fort ?
a Don Pedro, lui dit le vice-roi en souriant, je n'y avais vraiment pas pensé, et je vous remercie de l'observation ; puis il ajouta finement : Vous avez sous vos ordres plusieurs hommes qui ont partagé l'opinion de Firmin Cado, et qui, comme l'apôtre saint Thomas, ne veulent croire qu'à bon escient ; eh bien î le fort que vous commandez s'appellera le fort Saint-Thomas. »
Pendant cette construction , un jeune cavalier de Madrid , nommé Jean de Luxan , alla explorer les environs; il revint avec les assurances les plus formelles de productions aurifères, végétales et forestières dont le pays abondait.
Les Indiens des villages voisins accoururent à Saint-
Thomas , où ils apportaient de l'or pour faire des échanges. Un d'eux se trouva parfaitement satisfait de recevoir un grelot de faucon pour deux morceaux d'or pesant ensemble une once ; on assura le vice-roi qu'il y en avait un peu plus loin d'aussi gros qu'une orange et même que des têtes d'enfant.
Colomb, après avoir bien approvisionné le fort où il laissa cinquante-six hommes pour le défendre, commença à effectuer son retour à Isabella ; mais il procéda lentement, parce qu'il s'occupait, chemin faisant , de la route qui devait joindre le fort à la colonie.
Le vice-roi avait à peine mis le pied à Isabella, qu'un messager de don Pedro-Marguerite lui apporta la nouvelle que les Indiens du voisinage avaient tous abandonné leurs villages sur un ordre formel de Caonabo qui, ayant eu connaissance de l'établissement formé à Saint-Thomas, et en craignant les conséquences pour son pouvoir, avait annoncé son dessein de détruire le fort ainsi que la garnison. Le grand-amiral envoya aussitôt un renfort de vingt hommes à don Pedro, et il expédia trente ouvriers pour achever d'ouvrir des communications faciles entre Isabella et Saint-Thomas. Tant de marches et de travaux joints à l'action d'un climat dissolvant, à la pénurie des provisions et au peu de ressources médicales, tout augmenta les maladies qui atteignirent les Européens; le vice-roi donnant aussitôt l'exemple, se réduisit et réduisit chacun dans la ration accoutumée des vivres européens ; il y eut alors de longs murmures, parmi lesquels on ne peut , sans indignation , citer ceux d'hommes élevés par leur position , entre autres du moine bénédictin
Boyle, qui se montra fort irrité que lui et les gens de sa maison fussent soumis à une règle que le vice- roi s'était cependant imposée.
Il était devenu nécessaire de construire un moulin pour moudre le grain : les ouvriers étant malades , il fallut bien que Colomb fît exécuter ce travail par les personnes valides , quel que fut leur rang. Plusieurs gentilshommes voulurent s'y refuser; quand des moyens coercitifs furent employés , ils dirent audacieusement qu'ils n'étaient pas faits pour être ainsi menés par un intrigant étranger qui, pour son élévation, ne reculait pas devant l'idée de porter atteinte à la dignité de la noblesse espagnole, et outrageait ainsi la nation dans son honneur.
On ne peut se dissimuler que le sort de cette jeune noblesse, accoutumée à toutes les douceurs de la vie civilisée de l'Espagne et dépourvue en ce moment des consolations et des aises du toit paternel, ne fût très à plaindre. Le pays, au premier coup d'œil et examiné à travers les espérances de l'avenir, était, il est vrai, fort séduisant ; mais on ne savait pas alors que le travail manuel en plein air y est souvent fatal aux Européens, et l'on ne connaissait pas encore les ardeurs de la chaleur qu'on devait y ressentir pendant les mois où le soleil allait darder ses rayons d'aplomb sur le sol.
Ces jeunes gentilshommes furent donc sous l'influence de ces causes et sous celle de l'irritation produite par la blessure que ressentait leur orgueil; aussi tombaient-ils comme des victimes; et, dans leur désespoir , ils maudissaient le jour où ils avaient quitté leur patrie. L'effet de ces morts affreuses et précoces
sur Tesprit public fut tel , que, longtemps après que rétablissement (Flsabella eut été abandonné, des légendes lamentables circulaient sur ces tristes événements, et qu'on affirmait que ses ruines et ses rues désertes étaient parcourues la nuit par les âmes errantes de ces jeunes seigneurs , se traînant lentement avec leurs costumes anciens, saluant les visiteurs avec un silence aussi triste que solennel , et s'évanouissant comme des ombres fugitives quand on s'en approchait. Les ennemis de Colomb ne manquèrent pas de lui attribuer ces désastres et de dire que ces infortunés , qui cependant s'étaient pressés en foule pour briguer l'honneur de l'accompagner , avaient été perfidement séduits par ses promesses décevantes , et sacrifiés par lui pour satisfaire ses intérêts personnels.
Avant que la saison des fortes chaleurs, dont il faut dire que Colomb ignorait parfaitement quelles seraient les funestes influences, fût arrivée, le vice-roi, toujours dans le but principal de soutenir le moral des hommes de son expédition, résolut de faire un voyage à l'île de Cuba ou de Juana ; mais auparavant, il voulut mettre les affaires de la colonie sur le meilleur pied possible. Il détacha donc d'Isabella tous les hommes qui ne lui parurent pas nécessaires à la police, aux travaux de cette ville ou aux soins des malades, et il expédia sur Saint-Thomas un corps de deux cent cinquante archers, de cent dix arquebusiers, de dix-huit cavaliers et de vingt officiers ; il en donna le commandement à don Pedro-Marguerite , qui devait laisser celui du fort à Ojeda que Colomb employait aussi souvent qu'il le pouvait sans lui faire supporter des fatigues excessives
ou sans exciter contre lui la jalousie de ses égaux.
Le vice-roi , dans les instructions écrites et minutieuses qu'il envoya à don Pedro, lui prescrivait de taire une tournée militaire, d'explorer les parties principales et les plus distantes possible qui se trouveraient dans le rayon du fort, lui enjoignait d'entretenir la discipline la plus exacte, de protéger soigneusement les droits ou les intérêts des insulaires, et il lui recommandait par-dessus tout de cultiver leur amitié en tant que ce serait compatible avec sa sécurité.
Malheureusement qu'Ojeda, en se rendant à la forteresse , apprit que les Indiens avaient , au gué d'une rivière, volé les effets de trois Espagnols, et que les coupables avaient été protégés par leur cacique qui avait partagé ce butin avec eux. Ojeda , dont l'esprit était essentiellement militaire, vit là une injure grave et fit rechercher les voleurs ; on lui en amena un, il lui tit aussitôt couper les oreilles au milieu de la place publique du village, et il l'envoya lui, le cacique, son fils et son neveu chargés de chaînes , au vice-roi qui, désolé d'apprendre le supplice infligé à l'un d'eux, les mit tous en liberté, mais en déclarant que ce n'était que par pure commisération qu'il ne les condamnait pas à mort.
Le vice-roi, avant de partir pour l'île de Cuba, forma une junte pour gouverner la colonie : son frère Diego en fut le président ; les autres meml)res furent le père Boyle, Pedro Fcrnandez Coronal, Alonzo Sanchez Caravajal et Jean de Luxan. Il appareilla alors avec trois de ses ciiKj bâtiments, dont les noms étaient 1m Sanhi-ChinL le San-Juan et la Cordera. Nous
ferons remarquer ici que Colomb, en commémoration de la campagne qu'il avait faite dans son premier voyage sur la Nina , avait donné ce même nom à la Santa-Clara où flottait son pavillon de grand-amiral. Ce fut le 24 avril qu'eut lieu son départ d'Isabella.
Un des desseins qu'il se proposait dans cette expédition était de visiter la partie occidentale de Cuba , afin de s'assurer si cette terre était une île ou un grand promontoire de l'Asie dont alors il se proposait de prolonger la côte pour arriver soit dans l'Inde, soit à Mangi , au Catliay ou autres terres riches et commerçantes qu'il se flattait en ce cas de découvrir, et qui devaient confiner aux États du Grand-Khan, tels qu'en effet ils avaient été décrits par les illustres voyageurs Mandeville et Marco-Paolo.
Le grand-amiral s'arrêta à un ou deux points de l'ile qu'il prolongeait par sa côte méridionale ; il y prit de l'eau et des vivres frais. Partout, les habitants, émerveillés de voir d'aussi grands bâtiments glisser aussi rapidement sur la surface azurée de l'eau, sortaient de leurs villages , s'embarquaient dans leurs pirogues et venaient offrir en cadeau tout ce qu'ils avaient de plus agréable au goût. Sur leur rapport unanime qu'il y avait dans le Sud une grande île qui contenait beaucoup d'or, Colomb, se décidant à faire cette nouvelle découverte, mit effectivement le cap dans cette direction. Dès le 3 mai , les sommets bleuâtres de l'île qui porte aujourd'hui le nom de la Jamaïque s'offrirent à sa vue ; mais il ne put l'atteindre que deux jours après. 11 la côtoya jusqu'à un golfe de sa partie occidentale qu'il appela le golfe Btientempio, où il mouilla.
Les naturels lui en parurent plus ingénieux, mais aussi plus belliqueux que ceux de Juana et d'Hispaniola. Leurs pirogues construites avec un certain art, avaient des ornements sculptés à la poupe ainsi qu'à la proue ; quelques-unes étaient même fort grandes, mais toutes provenaient d'un seul arbre creusé qui était ordinairement de l'espèce de l'acajou. Le grand-amiral mesura une de ces pirogues, dont il consigna dans son journal les principales dimensions , lesquelles étaient de 96 pieds de long sur 8 de large. Chaque cacique en possédait une à peu près de cette grandeur, qu'il semblait considérer comme les souverains considéraient alors en Europe une galère royale.
Les Espagnols furent reçus avec hostilité par ces fiers insulaires; mais , après quelques escarmouches, les naturels, voyant la supériorité des armes des nouveaux débarqués, se décidèrent à établir des relations amicales. Christophe Colomb eut bientôt reconnu que l'or qui pouvait exister dans l'île ne se trouvait , pour la plus grande partie , que dans des mines qu'il fallait exploiter. Il crut alors son voyage assez utilisé par la découverte d'une terre d'une aussi grande fertilité, et il se détermina à en appareiller pour aller continuer son exploration de Cuba. Au moment de son départ , un jeune Indien se rendit à son bord et demanda aux Espagnols de l'emmener avec eux. Presque au même moment, arrivèrent ses parents qui le supplièrent de renoncer à ce projet. Pendant quelque temps , il fut indécis entre son désir d'aller visiter le pays de ces étrangers qui l'impressionnaient si vivement vX la tendresse de sa famille; mais la curiosité ,
jointe au penchant de la jeunesse pour les voyagé:; , l'emporta; il s'arracha aux embrassements de ses amis et, pour ne plus être témoin de leurs larmes ou de leurs instances , il se précipita dans la cale du bâtiment où il se blottit dans Tendroit le plus caché. Le vice-roi, touché de cette scène attendrissante, se sentit pris d'un intérêt extrême pour ce jeune homme résolu, et il ordonna qu'il fût traité avec les plus grands égards. De nos jours, on aurait attaché beaucoup de prix à étudier, chez ce sauvage aux idées si arrêtées , l'effet qu'auraient produit en lui le contact des marins, les merveilles savantes de la navigation et, plus tard, la vue et l'habitation de notre monde civilisé; mais, telles ne furent pas les préoccupations des Espagnols dans cette période, et rien n'a plus transpiré sur ce que devint ce jeune Indien, ni sur les émotions qu'il éprouva dans sa nouvelle existence.
La Nina atterrit le 18 mai à Cuba près d'un grand cap auquel fut donné le nom de caj) de la Croix qu'il porte encore; continuant sa route à TOuest, elle se trouva au milieu d'un labyrinthe de petites îles et de cayes qui rendaient la navigation très-dangereuse et qui exigeaient la plus active surveillance. Les cayes sont des bancs dont le sommet est plat, assez étendu, peu éloigné du niveau de la mer, et qui sont formés de sable mou, de vase, de coraux et de madrépores; quelques-unes ont des arbustes qui verdoient au-dessus de la mer, mais dont le pied est dans l'eau. Les cayes ont acquis depuis lors une grande célébrité, comme ayant servi d'asile et de refuge presque inaccessible aux navires des ranieiix ilibustiers, à ceux des pirates
et d'une intinité de corsaires qu'on a vus l'aire une guerre des plus acharnées, principalement à ces mêmes Espagnols qui alors, sous la conduite de Christophe Colonih, faisaient la conquête des Antilles, et qui sous Cortez, Pizarre et autres vaillants guerriers, devaient compléter celle des deux Amériques. A ces îles et à ces caves ornées d'une si fraîche verdure , Colomb donna le nom (V Archipel des Jardins de la Reine, De nos jours, les cayes sont , en général , le repaire des contrebandiers.
Quittant l'Archipel des Jardins de la Reine, la flottille trouva, pendant trente-cinq lieues, une mer libre, qu'elle parcourut en côtoyant la partie de l'île qui se trouvait à sa droite, et qui s'appelait Omofay, La vue des navires européens y excita la joie des naturels qui s'empressaient de se rendre à bord avec des fruits et des présents. Le soir , quand la brise de terre s'élevait, et après les ondées de pluie qui accompagnaient sa venue , on respirait à bord la fraîche douceur d'un air embaumé, apportant en même temps les chants des insulaires ainsi que le bruit des tam-tams ou autres instruments qui leur servaient à célébrer , par des danses et par des chants nationaux, le passage de ces merveilleux étrangers.
Bientôt se présentèrent de nouveaux amas d'îlots et de cayes qui avoisinent l'extrémité occidentale de Cuba. Il faut être marin pour comprendre les peines, les difficultés, les dangers d'un semblable voyage. Les navires touchaient souvent sur des écueils sous-marins , et il fallait des efforts incroyables pour les raflîouer ; mais, quoicjue Colomb tint pour probable qu'il elait
près de la terre ferme de l'Asie, et que, ce point admis, il eût pu s'arrêter et revenir où des intérêts plus puissants l'appelaient, il continua sa route à l'Ouest afin de vérifier une information que les hommes de l'île lui avaient donnée de l'existence d'un pays voisin où les habitants étaient habillés , et qu'ils appelaient Mangon, nom qu'il pensa pouvoir être celui de Mangi, grande province de l'Asie décrite par Marco Paolo. On lui avait parlé aussi de montagnes un peu plus éloignées, où régnait un monarque puissant dont les vêtements traînaient jusqu'au sol , qu'on qualifiait de saint, et qui ne communiquait ses ordres à ses sujets que par signes. Son imagination le reporta alors aux histoires qu'il avait lues du célèbre prêtre Jean , potentat mystérieux qui a longtemps figuré , tantôt comme souverain, tantôt comme prêtre, dans les narrations des voyageurs orientaux; bientôt ses convictions se communiquant à ses officiers et aux équipages, il n'y eut personne à bord qui ne partageât ses idées à cet égard .
Un jour qu'une corvée de marins était allée à terre pour remplir plusieurs barriques d'eau potable , un archer descendu avec eux s'enfonça dans un bois à la recherche de quelque gibier. Tout à coup , on le vit revenir saisi d'une terreur sans pareille. Il déclarait avoir vu par une clairière, un homme vêtu d'une longue robe blanche, suivi de deux autres portant des tuniques de la même couleur ; tous avaient la peau et la complexion d'Européens. Christophe Colomb put se croire, en ce moment, arrivé au pays de Mangon; dans cet espoir , il envoya deux détachements armés
pour s'assurer de la vérité de ee rapport. L'un des deux revint sans nouvelles; le second avait suivi à la trace les empreintes de pas figurant des griffes de quelque grand animal qu'on supposa d'abord être un lion ou un gros griffon, mais qui, plus probablement, était un de ces monstrueux crocodiles qui abondaient alors sur ces terres intertropicales. Effrayés, les hommes du détachement revinrent au village; et, comme on acquit dans cette contrée la certitude que ce n'était pas là que l'on plaçait les Indiens habillés , mais beaucoup plus loin, on finit par comprendre que le corps vêtu de blanc aperçu par l'archer , n'était autre chose que la sentinelle de grues blanches gigantesques qui, vue par derrière, à travers des broussailles , et par un homme dont l'esprit était prévenu , pouvait représenter assez bien la hauteur et la rectitude d'une forme humaine. On sait , en effet , que ces oiseaux marchent en compagnie , et que , lorsqu'ils cherchent leur nourriture dans quelque étang , ils ont le soin de laisser quelques-uns d'entre eux à une certaine distance , pour surveiller ce qui se passe auprès , afin d'avertir en cas de l'approche de quelque ennemi.
Toutes ces circonstances , surtout la présence des ilôts et des cayes dont on ne voyait pas la fin, décidèrent le grand-amiral à discontinuer ses découvertes le long de l'île de Cuba; ces circonstances étaient , il est vrai, déterminantes ; mais nous savons aujourd'hui qu'il ne fallait pas plus de deux ou trois jours de marche pour arriver à l'extrémité de l'ile et pour la doubler dans l'occident ; or , il est fâcheux , sous un autre rapport, qu'il n'ait pas cru convenable, dans cette
position, de poursuivre la route à l'Ouest pendant deux ou trois jours de plus, puisqu'une direction plus utile aurait pu être donnée à ses voyages futurs. Colomb remit donc le cap à l'Est; les équipages épuisés de fatigue, écrasés par la chaleur caniculaire du mois de juillet et presque dépourvus de provisions de campagne, saluèrent cette détermination d'unanimes acclamations.
Selon la plupart des historiens qui ont écrit la vie de Christophe Colomb, il est un point qui n'a pas été contesté ; mais qui nous parait tellement incroyable, que nous déclarons d'avance ne pas pouvoir l'admettre ; et qu'après l'avoir aussi rapporté, nous le combattrons immédiatement comme marin, en donnant les motifs qu'en cette qualité nous avons à émettre pour en prouver l'impossibilité ; si nous parvenons à faire adopter nos convictions à cet égard, ce sera une des preuves de l'avantage qui existe à ce que la vie de Colomb soit écrite et appréciée par un homme de la même profession que lui.
On affirme qu'avant de discontinuer sa route dans l'Est le long de la bande méridionale de Cuba , l'illustre navigateur avait arrêté le dessein de se diriger vers la mer Rouge, d'y pénétrer, de traverser par terre l'isthme de Suez , et de se rendre en Espagne par la Méditerranée; ou, si ce projet se trouvait être d'une exécution trop difficile, d'attaquer la côte orientale de l'Afrique , d'en faire le tour par le cap de Bonne-Espérance , et d'aller serrer ses voiles à Cadix , près des fameuses colonnes d'Hercule qui, en géographie, étaient le ner plus ullra des anciens. On ajoute que
ses otTiciers partageaient, comme lui, l'opinion que l'île (le Cuba était un promontoire tie l'Asie ; mais que les dangers, la longueur de l'entreprise les effrayèrent, qu'ils employèrent tous les moyens de persuasion pour détourner le grand-amiral de cette idée, que Colond) céda à leurs instances quoique avec beaucoup de répugnance, mais qu'il exigea auparavant que les officiers et les matelots signassent une déclaration dans laquelle ils assuraient être dans la ferme conviction que Cuba appartenait au continent asiatique , et en était le point le plus avancé.
La première partie de ce projet est si absurde , que c'est peu la peine de s'y arrêter, car qu'aurait fait Colomb de ses trois bâtiments, en supposant qu'il eût pu les conduire jusqu'aux bords de l'isthme de Suez? et, dans ces temps où la croix et le croissant étaient en guerre permanente , comment aurait-il pu parvenir à quelqu'un des ports ottomans de la Méditerranée , et y trouver les moyens de se faire transporter , à une époque où la navigation de cette mer était si peu répandue, lui et tous les siens, jusqu'en Espagne?
Admettons maintenant que Colomb et ses compa^ gnons, qui n'avaient d'autres données que la carte de Toscanelli, que les descriptions de Marco Paolo et de Mandeville, n'aient pas soupçonné l'existence du continent américain , et qu'ils aient cru être arrivés aux confins orientaux de l'Asie. Que prouverait tout cela, si ce n'est que l'Asie aurait été avancée beaucoup plus dans l'Orient qu'on n'avait pu encore le vérifier? Mais on ne peut contester que Colomb ne sût fort bien que cette terre de Cuba n'était qu'à environ 90 degrés ou
1,800 îieues marines de l'ancien continent, et que, pour revenir à ce continent en faisant le tour du monde de l'Est à l'Ouest, il y avait 270 autres degrés à parcourir, qui, à cause des détours inévitables, exigeaient au moins une navigation de 6 à 7,000 lieues. Or, comment eût-il pu venir à l'esprit de n'importe quel homme doué d'aussi peu de bon sens qu'on le voudra, qu'avec des navires avariés par de fréquents échouages, des équipages fatigués , sans aucun port de ravitaillement connu, dans des mers infréquentées, sans vivres de campagne, sans presque plus de rechanges, on ait pu penser à s'aventurer dans ce voyage de 6 à 7, 000 lieues ! Colomb était très-téméraire, dira-t-on ; oui certainement, il avait cette qualité du marin de savoir être téméraire à l'occasion ; mais aussi, à l'occasion, il était prudent; et, sans ces deux qualités employées à propos, se compensant l'une l'autre, se corrigeant l'une par l'autre, et servant tour à tour, selon que les circonstances l'exigent, nous pouvons poser en principe qu'il n'existe pas de vrai marin ; or, Colomb était marin suivant l'expression la plus étendue du mot; et c'est à ce mélange de ces deux qualités qu'il dut et ses découvertes et l'habileté avec laquelle il parvint à les effectuer.
D'ailleurs, dans l'exécution de ces projets, que devenaient sa colonie d'Isabella, les deux bâtiments qu'il y avait laissés et les hommes qui l'y attendaient et qui l'auraient, à juste titre, accusé de la plus légère et de la plus inqualifiable désertion?
Enfin, qu'était-ce que cette prétendue déclaration de ses officiers et de ses matelots dont, en ces temps
d'ignorance, l'avis ne pouvait certainement être compté comme ayant quelque valeur ? Colomb ne pouvait pas ignorer combien de pareilles déclarations sont de peu d'importance. C'est , en général , un très-mauvais moyen qu'un homme qui a quelque confiance en soi dédaigne toujours d'employer : plus que qui que ce soit, notre illustre navigateur était en droit de se passer de semblables conseils ou de telles approbations ; et il l'avait prouvé en plusieurs circonstances très-remarquables.
Nous pensons donc, pour nous résumer, que Colomb a fort bien pu dire qu'il croyait avoir la mer ouverte devant lui jusqu'à l'extrémité méridionale de l'Afrique, et qu'il aurait désiré être en position d'achever la circonnavigation du globe dont ses découvertes laissaient entrevoir la possibilité ; mais c'eût été chose insensée à lui, de vouloir alors exécuter cette circonnavigation et d'en avoir le projet assez fermement arrêté pour qu'il ait fallu des instances infinies ainsi qu'une déclaration écrite de ses officiers et de ses matelots pour l'y faire renoncer. C'eût été insensé, disons-nous, et moins qu'à qui que ce soit c'est un reproche qu'on n'a jamais été en droit d'adresser à notre éminent marin.
En reprenant la route à l'Est qui, à longueur égahs exige toujours plus de temps en ces parages, à cause des vents et des courants, que celle que l'on fait à l'Ouest, la petite division navale du grand-amiral eut beaucoup à souffrir de la fatigue, de la pénurie de vivres de campagne et de la chaleur, car on était alors au mois de juillet. Dans la saison qui venait de commencer, la température y est en effet suffocante et
presque mortelle aux Européens qui eu affrontent les ardeurs. Aujourd'hui même, soit à cause des maladies qui y régnent, soit pour se dérober aux ouragans qui peuvent s'y déclarer, la navigation y est alors presque entièrement interrompue; les bâtiments, quand ils sont forcés de séjourner dans ces pays, s'amarrent à quatre amarres dan.s le fond le plus reculé de quelque port bien à l'abri ; et en général , sur tous les navires qui fréquentent les Antilles, les tentes sont faites dès le matin pour amortir un peu la chaleur sur le pont du bâtiment, et tout travail de force, à moins de circonstances très-pressées, est interdit sur rade, depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir.
Ces précautions, qui sont loin de suffire de nos jours, et les ressources en hôpitaux, médecins, remèdes, pharmacies et magasins remplis de nos denrées que trouvent nos marins dans ces colonies, manquaient totalement à Colomb ainsi que l'expérience des localités; l'on peut apprécier par là quelle navigation pénible ses bâtiments avaient à faire et combien ils devaient souffrir.
Le 7 juillet, ils mouillèrent, pour prendre quelque repos, à l'embouchure d'une belle rivière. Suivant son habitude, le vice-roi, en signe de prise de possession, y planta une croix ; c'était un dimanche matin : un cacique accompagné de plusieurs indigènes voulut être témoin de la cérémonie et Colomb y mit une certaine pompe. La messe fut célébrée avec beaucoup de piété sous un massif de verdure odorante ; mais quel ne fut pas l'étonnement de Colomb, lorsque après cette célébration, un vieillard , ami du cacique.
s'avança vers lui, avec un maintien fort digne, et lui dit : « J'ai appris que tu étais venu dans ces contrées avec beaucoup de forces, que tu avais soumis plusieurs îles, et que tu as répandu une grande terreur dans divers pays; mais n'en tire pas trop de vanité : les âmes des défunts ont un voyage à accomplir , soit dans un lieu d'horreur et de ténèbres préparé pour ceux qui ont été injustes ou cruels, soit dans un séjour rempli de délices destiné à ceux qui ont fait régner la paix sur la terre et parmi ses habitants. Si donc tu es mortel , aie bien soin de ne faire de mal à qui que ce soit , surtout à ceux qui ne t'en ont pas fait. »
Christophe Colomb, réjoui d'apprendre qu'une aussi saine notion de l'immortalité de l'âme régnait dans les croyances de ces insulaires, fut extrêmement touché de l'allocution que ce vieillard avait prononcée avec une éloquence si naturelle ; il le fit assurer, par son interprète , qu'il n'avait été envoyé par ses souverains que dans des vues parfaitement conformes aux doctrines qu'il venait d'entendre , que pour les protéger contre la dévastation ou Tanthropophagie , et que pour soumettre les Caraïbes ou les initier à ces mêmes doctrines. Le vénérable Indien fut très-surpris de comprendre par cette réponse qu'un homme qui lui paraissait aussi extraordinaire que Colomb fût sujet et non pas roi; et quand on lui eut parlé de la beauté de l'Espagne, de la grandeur de ses souverains et des merveilles de l'Europe , il fut saisi d'un désir si violent de s'embarquer avec le grand-amiral et de le suivre, qu'il fallut des efforts inouïs de sa femme, de ses enfants et du cacique lui-même pour l'en dissuader. En commé-
moration de ce touchant épisode, cette rivière fut nommée Rio-de-la-Misa (rivièrede la Messe).
Colomb alla reconnaître le cap de la Croix, et de là il fit route pour la Jamaïque dont il voulait achever l'exploration. Il mouillait presque tous les soirs et il appareillait le matin pour mieux connaître cette île. Dans ses fréquentations avec les naturels, il reçut une visite qui lui rappela, sur une plus grande échelle, le désir du vieillard de liio-de-la-Misa : ce fut celle d'un cacique et de sa femme suivis de leur famille consistant en deux jeunes filles fort belles, deux fils et cinq de ses frères ; tous peints ou tatoués et ornés de plumes , de manteaux, de bijoux, escortés par des porte-étendards et par des Indiens qui faisaient résonner l'air de leurs tam-tams, tambours et trompettes en bois. Ils voulaient aussi s'embarquer avec Colomb et le suivre en Espagne ; mais le vice-roi , songeant aux déceptions qu'ils éprouveraient ainsi qu'au malaise auquel ils seraient soumis pendant le voyage, se refusa à cette offre par un sentiment de compassion ; il leur fit des présents et il leur dit que, ne devant retourner en Espagne que dans un temps assez éloigné, il était obligé de les prier d'attendre dans leur île, et que, s'il le pouvait, il y reviendrait pour les chercher.
Le 1 9 du mois d'août, la flottille quitta la Jamaïque; bientôt , elle se trouva près de la longue presqu'île d'IIispaniola connue sous le nom de cap Tiburon , et à laquelle le vice-roi avait donné celui de Saint-Michel. Il côtoya le Midi de l'île ; pendant une violente tempête, il eut le bonheur de trouver un abri dans le canal de Saona ; mais il n'en fut pas de même des deux
bâtiments qui naviguaient avec lui et qui reçurent le mauvais temps en mer : aussi Colomb eut-il beaucoup d'inquiétude sur leur compte.
Étant enfin rejoint par ces bâtiments, il se dirigea vers TEst pour compléter la reconnaissance des îles Caraïbes. Cependant , cinq mois d'une navigation aussi pénible où tout roulait sur lui, où rien ne se faisait sans qu'il eût bien vu et ordonné, où la surveillance de tous les moments qu'il avait à exercer lui laissait à peine la faculté de prendre quelques heures de repos, toutes ces causes , disons-nous , réagirent de nouveau sur sa constitution ; et, succombant, pour ainsi dire, sous le poids de la fatigue et sous l'excès de la chaleur, la maladie, qui fit de rapides progrès, le plongea bientôt dans une profonde léthargie presque semblable à la mort. A bord, on crut impossible qu'il revînt à la santé; dans cette supposition, dont on regardait le fatal dénoùment comme très-prochain , on se hâta de se rendre à Isabella où Colomb était encore dans un état complet d'insensibilité, quand la Nina y arriva. Son frère Barthélémy s'y trouvait rendu et l'y attendait ; mais dans quelle fâcheuse situation il le revoyait!
Il faut savoir avec quelle tendresse Colomb aimait ce frère pour comprendre l'émotion et le bonheur qu'il éprouva lorsque les soins qu'il reçut, l'ayant rendu à la vie , il vit Barthélémy veillant auprès de son chevet. Il n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles; c'était pourtant bien lui; c'était le compagnon le plus aimé de son enfance; c'était l'émissaire zélé qu'il avait envoyé aux cours de France et d'Angleterre pour faire approuver ses projets ; c'était enfin
un second lui-même, car, quoiqu'il fut excessivement attaché à son plus jeune frère Diego qui était également présent , cependant il y avait toujours eu des rapprochements plus intimes entre lui et Barthélémy,
C'est à Paris que Barthélémy avait appris la nouvelle de la découverte du Nouveau Monde par son frère , celle de son retour en Espagne , du triomphe qu'on lui avait décerné et des préparatifs d'une seconde expédition qu'il devait commander. Colomh lui avait écrit immédiatement pour l'engager à venir le joindre le plus tôt possible , et c'était bien aussi son intention. Le roi de France Charles YIII , dès qu'il connut ces détails , s'empressa , avec sa libéralité accoutumée , de mettre Barthélémy en état d'accomplir promptement ce voyage, et il lui fit compter l'argent qui pouvait lui être nécessaire pour cet objet. Barthélémy fit alors toute diligence ; mais, à cette époque, les moyens de transport étaient fort lents; aussi, quelque hâte qu'il y mît, il ne put atteindre que Séville, le jour même où son frère venait d'appareiller de Cadix.
La reine Isabelle , toujours magnanime , ne se contenta pas de lui en faire témoigner ses regrets, elle fit équiper trois bâtiments dont elle lui donna le commandement pour aller, au plus vite, retrouver son frère bien-aimé ; on mit sur ces bâtiments des approvisionnements en tous genres, on pressa leur armement, et Barthélémy mit sous voiles ; mais hélas î en arrivant à Isabella, il apprit que le vice-roi venait d'en partir: craignant alors de ne pas le rencontrer en mer faute de données positives, il prit la résolution de rester dans la nouvelle colonie, jusqu'au retour de l'expédition.
Ce jour arriva ; quel navrant spectacle pour Barthélémy que la vue de ce corps presque inanimé dans lequel il avait peine à reconnaître celui dont il attendait l'arrivée avec tant d'anxiété! Ce furent alors lui et Diego qui prirent la haute main dans la direction de la santé d'un malade si cher, qui ne le quittèrent pas une seule minute et qui eurent enfm le bonheur de voir ses yeux se rouvrir à la lumière , et ses sens revenir progressivement.
Si la présence de Barthélémy fit l'effet d'un baume salutaire sur la santé du vice-roi, elle apporta aussi de grands soulagements à son esprit, car il apprit bientôt que la colonie avait besoin d'une main plus ferme que celle de Diego qui était un excellent homme, mais dont le caractère le portait plus exclusivement aux occupations de la science qu'au gouvernement d'un pays. Barthélémy était également fort instruit, mais il était actif, résolu ; et son physique vigoureux, sa taille élevée, son air d'autorité secondaient merveilleusement ces qualités. Généreux, affable même et bienveillant à l'occasion, il tempérait par là une sorte de rudesse qui pouvait lui faire beaucoup d'ennemis; enfm, il entendait parfaitement ce que l'on nomme les affaires ; mais il n'avait pas ce liant, cette fleur exquise d'urbanité , cette bonté inépuisable , ce maintien grave et digne que la nature avait ajoutés à tous les dons qu'elle avait prodigués à Christophe Colomb, qui, simple fils d'un ouvrier et ayant passé vingt des premières années de sa vie parmi les hommes qui se piquaient le moins de science ou de politesse, était aussi bien placé dans les salons des grands ou des rois et dans les as-
semblées des savants que sur le pont d'un bâtiment. Mais racontons ce qui s'était passé à Isabella depuis le départ du vice-roi. Pedro-Marguerite, à qui Colomb avait donné Tordre de faire une tournée militaire dans l'île, était effectivement parti avec la plus grande partie des troupes , et il avait laissé Ojeda dans sa forteresse de Saint-Thomas. Mais, au lieu de chercher à reconnaître les points essentiels du pays, il se répandit dans la plaine , s'y établit dans les villages les plus hospitaliers ou les plus peuplés, et se livra, lui et les siens, à une conduite licencieuse et oppressive qui excita bientôt la haine et l'indignation des naturels. Diego en fut informé, il rassembla la junte, et, au nom du conseil qui la composait, il écrivit à Pedro-Marguerite, lui fit des reproches et lui ordonna de poursuivre sa tournée ainsi que l'avait ordonné le vice-roi.
Pedro répondit d'un ton arrogant, qu'il était indépendant à l'égard de son commandement , et qu'il n'avait aucun compte à rendre ni à la junte ni à don Diego. îl fut même soutenu dans son insubordination par une sorte de parti aristocratique qui s'était formé des gentilshommes les plus entichés de leur noblesse, et qui, dans leur orgueil alors poussé très-loin à cet égard en Espagne, affectaient de faire fort peu de cas de l'élévation rapide et récente de Diego, et de considérer le vice-roi et ses frères comme des étrangers parvenus. Le moine Boyle, qui commençait à être trèsfatigué de vivre dans ce qu'il appelait un sauvage désert, n'avait pas craint de paraître approuver ces procédés si blâmables, et même de faire éclater de l'hostilité contre la personne de Christophe Colomb.
Il poussa l'insolence jusqu'à monter une cabale avec Pedro, et ils eurent l'audace, sans consulter ni Diego ni les autres membres de la junte , de s'emparer d'un <les navires mouillés dans le port et de partir pour l'Espagne, où ils pensèrent qu'étant tous les deux personnellement connus du roi et protégés par lui, il leur serait facile de se justifier de cette infraction si grave à leurs devoirs militaires ou religieux, en mettant sous ses yeux l'état fâcheux de la colonie et en accusant Colomb et son frère Diego de tyrannie et d'oppression.
Le départ de Marguerite laissant ses soldats sans chef, ceux-ci se dispersèrent par bandes et se livrèrent à toutes sortes d'excès. Les indigènes, quand ils virent l'hospitalité qu'ils avaient d'abord accordée avec tant de prévenance, si mal récompensée , se refusèrent à porter dorénavant des vivres aux Européens qui furent dans la nécessité d'en obtenir par la ruse ou par la violence. Les naturels devinrent alors leurs ennemis déclarés, et toutes les fois qu'ils pouvaient s'emparer d'un Espagnol, ils le tuaient; il y eut même un chef nommé Guatiguana, qui en fit périr dix dans son village, incendia une maison qui en contenait quarante de malades, et fit le siège d'une petite forteresse récemment bâtie, appelée Sainte-Madeleine, dont le commandant n'eut d'autre parti à prendre que de s'y renfermer pour s'y défendre et pour attendre des renforts.
Mais le plus redoutable ennemi des Espagnols était Caonabo , ce cacique caraïbe dont il a déjà été question dans les tristes événements de La Navidad, et dont nous avons parlé plus récemment à propos de l'érection (lu fort Saint-Thomas, lequel, bâti presque dans
ses dominations, lui avait inspiré de vives inquiétudes. Il savait qu'Ojeda, qui commandait le fort, n'avait que cinquante hommes sous ses ordres ; et, voyant le corps d'armée de Marguerite détruit, il crut le moment favorable pour recommencer la scène cruelle de La Navidad; mais, quoiqu'il eût l'appui de trois de ses frères, tous aussi entreprenants , aussi vindicatifs que lui , et de dix mille guerriers indiens, il allait avoir à lutter contre un commandant qui ne se laissait pas facilement intimider.
Ojeda était en effet un homme opiniâtre et décidé , de la trempe de ceux qui firent, plus tard, la conquête du Mexique et du Pérou , et qui avait vu de très-près plusieurs des phases les plus sanglantes de la guerre contre les Maures; toujours il s'y était distingué, et, dans toutes ces batailles, dans tous les duels que son caractère enflammé lui suscitait , jamais il n'avait été blessé. Selon l'esprit religieux de l'époque, il portait sur lui une image de la vierge Marie sous la protection spéciale de qui il s'était placé, et il avait la persuasion intime que cette précieuse image le rendait invulnérable ; on le voyait, dans ses marches, s'arrêter quelquefois , mettre au jour son talisman , le fixer contre un arbre et dévotement faire ses prières en le contemplant. H ne jurait que par la Yierge; il l'invoquait en toute occasion; sous son égide, il n'y avait aucun danger qu'il ne fût disposé à braver.
Caonabo, ni ses trois frères, ni ses dix mille guerriers ne purent rien contre un tel homme; ce fut en vain qu'ils firent le siège de la forteresse pendant trente jours, ce fut en vain qu'Ojeda et sa garnison furent réduits
à la plus grande détresse, rien n'afFaiblissait leur courage ; presque tous les soirs , ils faisaient des sorties où ils tuaient les plus braves guerriers du cacique ; aussi, fatigué de l'inutilité de ses efforts, Caonabo se retira, emportant la plus haute idée de la vaillance d'Ojeda. Toutefois, l'astucieux cacique ne renonça pas à ses projets de vengeance ou d'ambition; à peine rentré dans le lieu de sa résidence habituelle , il chercha à ourdir quelque trame contre les Européens; il s'appliqua à former une ligue avec quatre autres caciques des districts les plus voisins : c'étaient Guarionex, qui gouvernait la plus grande partie de la plaine dite Royale; Guacanagari, celui-là même qui avait enlevé la belle Catalina , et qui régnait sur le district appelé Marion dans lequel avait été construite la forteresse de La Navidad; Behechio, qui dominait à Xaragua, et Cotabanama, qui avait sous sa dépendance le domaine de Higuey occupant presque toute la partie orientale de l'ile jusque-là peu visitée par les Espagnols. Trois de ces caciques, pleins de ressentiments contre les étrangers , entrèrent d'abord dans les projets de Caonabo ; mais Guacanagari , qui était celui sur lequel il comptait le plus, fut parmi les deux opposants. Non-seulement il se refusa aux instances qui lui furent faites pour l'y engager, mais il informa les Espagnols de ces projets et il se chargea d'entretenir cent d'entre eux sur son territoire , et de subvenir à leur alimentation avec son ancienne générosité. Behechio , courroucé , tua une de ses femmes qu'on supposa être cette belle Catalina qui, après s'être jetée à la nage à La Navidad, s'était passionnément jetée dans ses bras; Caonabo lui
en enleva une autre qu'il retint en captivité; mais rien ne put ébranler sa fidélité , et , comme c'étaient ses domaines qui étaient contigus à la colonie d'Isabella, les projets hostiles des autres caciques ne purent avoir un effet immédiat.
Tel était l'état critique de l'établissement européen lors du retour du vice-roi ; Guacanagari se rendit auprès de lui dès qu'il eut été informé de son arrivée , car son cœur était reconnaissant de l'indulgence que Colomb lui avait témoignée lors de sa visite à bord de la Santa-Clara où il s'était fort bien aperçu que tout le monde était exaspéré contre lui, et qu'on avait engagé le grand-amiral à se saisir de sa personne. Dans sa nouvelle entrevue avec Colomb, il chercha à dissiper tous les anciens nuages; et, soit que sa conduite ait été précédemment coupable ou non, soit qu'il crût dans ses intérêts de ne pas se liguer avec Caonabo, il révéla les confidences intimes qu'il avait reçues de lui, et il s'offrit à conduire ses sujets dans les rangs des Espagnols et à combattre avec eux. Le vice-roi parut convaincu de sa bonne foi ; ce n'était pas le moment de réveiller d'anciens griefs et il accepta ses offres, mais avec la pensée de s'assurer de leur sincérité.
Colomb , dont la santé se rétablissait peu à peu , considérait alors la confédération des caciques comme ayant peu de consistance à cause de leur inexpérience des choses de la guerre ou de la politique ; il était d'ailleurs trop faible pour entrer résolument en campagne lui-même ; Diego étant peu militaire de sa personne, il ne pouvait penser à lui donner le commandement des troupes; quant à Barthélémy, il était
trop récemment arrivé, trop peu connu et trop jalousé , pour qu'il lui confiât un poste aussi important. Cependant, il le nomma Adelantado, c'est-à-dire lieutenant-gouverneur, afin d'avoir une occasion de le mettre parfois en évidence.
Ne pouvant donc attaquer les Indiens de front et avec une vigueur spontanée, il s'attacha a les prendre en détail. Il commença par envoyer des secours au fort Sainte-Madeleine; il fit poursuivre Guatiguana qui avait incendié la maison contenant quarante Espagnols malades, et il ordonna que son pays fût ravagé. Plusieurs des guerriers de ce petit chef furent tués , mais il se déroba à la vengeance des Européens par une prompte fuite. Comme il était tributaire de Guarionex, souverain de cette portion de la Plaine Royale, on expliqua à celui-ci que ce n'était pas à sa puissance ni à lui qu'on en voulait , mais qu'il s'agissait seulement de venger un horrible attentat. Guarionex était un homme paisible qui ne demandait pas mieux que d'avoir un prétexte honnête de rester neutre ; le vice-roi , pour le maintenir dans cette disposition favorable , négocia , avec l'habileté qui lui était particulière , le mariage d'une des filles de ce même cacique avec l'insulaire de San-Salvador qui avait été baptisé en Espagne sous le nom de Diego, et qui , dévoué au grand-amiral , avait renoncé à retourner dans son île pour rester avec les Espagnols. Par suite de ce mariage, Colomb obtint de Guarionex son assentiment pour bâtir, au milieu de ses domaines, une forteresse qui reçut le nom de la Conception.
Ce succès partiel et quelques autres prouvèrent
combien la présence d'un homme peut contribuer à l'amélioration d'affaires chancelantes , et avec quelle énergie mêlée de prudence, le vice-roi réparait les fautes commises pendant son voyage; mais le but essentiel n'était pas atteint, car tant que Caonabo aurait le pouvoir de nuire à la colonie, il n'y avait à espérer aucune sécurité. Colomb était fort préoccupé de cette idée, lorsque s'en entretenant avec Ojeda qu'il avait mandé auprès de lui , ce jeune et vaillant guerrier aborda le cœur même de la question , et , allant droit au but , lui dit qu'il ne demandait que dix hommes déterminés , choisis de sa main , et qu'il s'engageait , sous serment fait à sa patronne , la vierge Marie , d'amener le cacique, soit de gré, soit captif, à la ville d'Isabella, mais qu'il demandait carte blanche en tout et pour tout.
« Je vous donne toute latitude , lui répondit Colomb ravi de cette proposition inattendue, parce que je sais que vous êtes un homme d'honneur, et que si vous connaissez les lois et les ruses de la guerre, vous savez aussi qu'il ne faut pas compromettre la réputation de votre chef, et que vous ne devez, même envers un ennemi aussi perfide que Caonabo, prendre, soit en mon nom, soit au vôtre, aucun engagement que ni vous ni moi ne puissions tenir. »
Et puis, sur un geste d'assentiment d'Ojeda, il ajouta, comme en se parlant à lui-même : « Heureux les hommes qui se sentent en eux assez de résolution, de confiance et d'habileté, pour faire réussir d'aussi périlleuses entreprises ; et plus heureux encore les chefs lorsqu'ils ont de tels hommes pour les seconder î »
Ojeda fut on ne peut plus sensible à un compliment aussi flatteur , et il dit en s'inclinant avec une respectueuse reconnaissance :
« Seigneur vice-roi, nul, plus que Yolre Altesse, n'a le droit de parler de résolution, de noble confiance en soi et d'babileté ; aussi, quoi que je puisse faire, je resterai toujours fort au-dessous des nobles exemples, que vous en avez donnés à l'univers, et dont tous les jours nous sommes les témoins î »
Ojeda partit avec dix cavaliers bien montés ; après un trajet de 60 lieues, il se montra, sans crainte, au milieu d'un gros village où résidait le cacique , et il l'aborda en lui disant qu'il venait traiter avec lui d'une affaire fort importante. L'agilité, l'air ouvert, la force musculaire d'Ojeda, son adresse dans tous les exercices charmèrent Caonabo qui se sentit disposé à l'écouter favorablement. Notre jeune guerrier désirait l'emmener à Isabella ; il employa toute son éloquence pour y parvenir, lui disant que s'il y allait de bonne grâce, il trouverait le vice-roi très-disposé à faire avec lui un traité qui lui serait fort avantageux. Ces moyens oratoires ne réussissant pas, Ojeda lui parla de la cloche de la chapelle espagnole qui faisait l'admiration de tous les insulaires. Quand elle sonnait pour la messe ou pour les vêpres, les Haïtiens avaient remarqué que les Européens accouraient vers la chapelle, ou si c'était pour V Angélus, qu'ils s'arrêtaient sur le champ, interrompaient leurs travaux , étaient leurs chapeaux , et priaient. Ils s'imaginaient que cette cloche avait un pouvoir mystérieux, ils ne se lassaient pas de l'écouter, ils admiraient comme le bruit de ses battements ira-
versait l'espace et résonnait majestueusement dans les forêts voisines; ils croyaient enfin qu'elle venait du Turey ou du ciel, qu'elle avait le don de parler aux hommes, de s'en faire obéir; et lorsque Ojeda eut dit à Caonabo qu'elle serait le prix du traité, celui-ci qui en avait fort entendu vanter les merveilles, ne put résister à la tentation de la posséder, et il se montra décidé à partir.
Le jour fut fixé ; mais Ojeda fut très-surpris de voir une armée d'Indiens se présenter pour accompagner Caonabo ; aussi fit-il l'observation que c'était beaucoup d'appareil pour une visite purement amicale. Le cacique répondit qu'un prince comme lui ne pouvait pas faire moins pour sa dignité et pour les convenances. Ojeda craignit quelque sinistre projet 5 pour déjouer les intentions présumées de Caonabo contre lui ou contre la colonie d'Isabella , il eut recours à un stratagème qui paraît ressembler à une fable, mais qui est rapporté par tous les historiens contemporains, et qui, d'ailleurs, rentre dans le caractère aventureux du chef de l'entreprise , et dans les idées des ruses de guerre habituelles aux Indiens quand ils ont des différends ou des démêlés, et qu'ils sont en état d'hostilité.
Comme l'armée s'était arrêtée vers la fin du voyage près d'une petite rivière appelée Yegua, Ojeda montra avec une sorte d'affectation une paire de menottes en acier si parfaitement poli qu'elles étaient plus brillantes que de l'argent, et il dit à Caonabo que c'était un ornement porté par les monarques castillans dans les grandes cérémonies. Le guerrier indien les regarda avec convoitise , et Ojeda se montra disposé à les lui
offrir en présent ; mais il ajouta qu'il fallait, pour s'en parer, une sorte de purification qui consistait en un bain pris dans la rivière, après quoi, il le ferait monter en croupe sur son cheval ; que là, il le décorerait de ce bijou précieux qu'il lui attacherait aux poignets, et qu'ensuite il le ferait passer devant ses sujets qui seraient rangés en ligne pour le voir et l'admirer.
Le cacique , ébloui de l'éclat de ces menottes , et charmé de se montrer à ses guerriers dans l'appareil d'un souverain espagnol et monté sur un de ces beaux animaux tant admirés par ses compatriotes, consentit à tout; mais à piene fut-il sur le cheval, et eut-il une menotte passée à chaque poignet que , le saisissant vigoureusement par les mains , Ojeda réunit les deux menottes, les ferma, et, suivi de sa troupe, prit un temps de galop forcé, emmenant Caonabo captif derrière lui. Arrivés à bonne distance dans une forêt, le cacique fut lié avec des cordes; et ce fut avec Caonabo attaché derrière lui qu'Ojeda fit son entrée à Isabella.
Le fier Indien se présenta devant Colomb avec un maintien orgueilleux; il n'essaya même pas de se justifier de la part qu'il avait prise au massacre de La Navidad ; il alla jusqu'à se vanter d'être venu secrètement à Isabella pour reconnaître la place et dresser un plan de destruction ; mais quant à Ojeda , il ne lui montra aucune rancune de la ruse qu'il avait employée pour se rendre maître de lui, convenant qu'elle était dans les lois de la guerre , et la regardant comme un des stratagèmes les plus habiles et les mieux imaginés, à tel point que lorsque le vice-roi entrait dans sa prison, et que tout le monde se levait et le saluait, lui
restait immobile et dédaigneux ; mais quand il voyait Ojeda, il disait que c'était là l'homme qui avait osé se rendre dans le cœur de ses États pour mettre la main sur sa personne, et il n'y avait pas de marques de respect qu'il ne lui témoignât.
Plus Colomb était frappé de cet héroïsme naturel , plus aussi il trouvait prudent de maintenir cet ennemi si dangereux en captivité : il le tint donc renfermé , mais en le traitant avec tous les égards , avec toute la douceur possibles , jusqu'à ce qu'il pût l'envoyer en Espagne. Cependant , un des frères de Caonabo rassembla des Indiens pour essayer de s'emparer du fort Saint-Thomas par un coup de main , espérant ainsi faire des prisonniers et obtenir, par échange, la liberté du cacique; mais l'infatigable Ojeda, averti à temps , prévint cette attaque, se lança avec quelques cavaliers au milieu des ennemis, en tua un grand nombre, dispersa ces guerriers et fit beaucoup de prisonniers , au nombre desquels se trouvait celui des frères de Caonabo qui était le chef de cette entreprise.
A l'arrestation du cacique se joignit un autre événement qui répandit une grande joie dans la colonie : ce fut l'arrivée de quatre bâtiments venant d'Espagne, sous le commandement de ce même Antonio de Terres à qui le vice-roi avait confié les navires qui lui étaient devenus inutiles à Isabella pour les ramener en Europe, après qu'il en eut débarqué les hommes et la cargaison destinés pour la colonie. Il y avait à bord un médecin, un pharmacien , des ouvriers de diverses professions , et, en particulier, des meuniers, des laboureurs; enfin, il s'y trouvait beaucoup d'approvisionnements de toutes
sortes. Antonio de Torres remit, en outre, à Coloml) une lettre des souverains espagnols , où Tapprobatiou la plus complète était donnée à tous ses actes, et par laquelle il était informé que quelques différends qui s'étaient élevés entre les cours d'Espagne et de Portugal, au sujet de la délimitation finale de leurs prétentions réciproques en fait de découvertes , étaient sur le point d'être aplanis. Enfin, il était invité à retourner en Europe pour assister à la conférence qui devait être tenue pour cet objet, ou au moins à envoyer quelqu'un qui pût dignement l'y représenter.
Le vice-roi résolut de faire repartir ces bâtiments ; il y fit porter tout l'or qu'il avait pu recueillir, beaucoup de plantes , d'arbustes , de végétaux précieux , et il ordonna que ses prisonniers , au nombre de cinq cents, y fussent embarqués pour être vendus à Séville comme esclaves. Il est facile, aujourd'hui, de condamner une telle mesure et de prendre fait et cause contre cet outrage fait à l'humanité : on se laisse même entraîner si loin à cet égard que , parmi les écrivains qui ont blâmé cet acte, il s'en trouve un d'un très-grand mérite assurément, mais qui appartient à une nation se disant très-libre , fort éclairée , justifiant, d'ailleurs , cette bonne opinion d'elle-même sous beaucoup de rapports, mais chez laquelle l'esclavage de la race africaine existe encore aujourd'hui et est maintenu avec une extrême opiniâtreté. Il faut, cependant, pour bien juger cette mesure, se reporter à l'époque où elle fut prise , et penser qu'alors rien n'était si commun , ni considéré comme plus naturel que de voiries Maures captifs, vendus en Espagne comme des esclaves, et les
chrétiens être tous mis en servitude chez les puissances barbaresques lorsque le sort des armes les livrait entre leurs mains, ou que, seulement, ils devenaient la proie des pirates, des corsaires, des bandits qui infestaient la Méditerranée , et qui poussaient Taudace jusqu'à venir débarquer sur les côtes européennes pour y faire des prisonniers.
Colomb comprenait fort bien, pourtant, la portée de l'accusation lancée contre ses découvertes , lorsqu'on disait qu'elles coûtaient beaucoup et qu'elles ne rapportaient rien. On ignorait , alors , qu'il ne peut qu'en être ainsi de tous les établissements coloniaux ; que pour les faire progresser, pour leur faire acquérir une grande valeur, il faut beaucoup d'argent, beaucoup de soins, beaucoup de patience ; que ce n'est qu'à ce prix que l'on peut fonder des colonies prospères, et qu'enfin ce n'est que longtemps après, qu'elles peuvent rendre, etau centuple, les frais qu'ellesontoccasionnés. Le vice-roi voulait donc, par la vente de ces prisonniers quelque répréhensible qu'elle puisse être aujourd'hui, faire rentrer au trésor une partie des sommes que coûtaient les armements exécutés pour ses expéditions, et, par là, atténuer les critiques que l'on faisait de ses projets que , faute de l'expérience de ces choses , ses amis eux-mêmes n'étaient pas en mesure de repousser.
Cependant, sa santé était revenue ; l'arrestation de Caonabo , l'arrivée d'Antonio de Terres, tout concourait à mettre la joie dans le cœur des Espagnols, à rétablir complètement Colomb, et il hâtait les préparatifs du départ des (juatrc bâtiments, lorsque Guaca-
nagari vint F in former qu'un autre IVère de Caonabo , nommé Manicaotex, ayant joint ses forces à celles des deux caciques qui avaient voulu faire cause commune entre eux , marchait vers Isabella pour y livrer un grand assaut. Colomb préférant aller au-devant d'eux que de les attendre, partit lui-même avec toutes ses troupes; mais auparavant, il expédia ses navires, et ce fut Diego, son frère, qu'il envoya pour le représenter dans la conférence projetée entre les Espagnols et les Portugais.
Qu'il nous soit permis ici de faire une réflexion : Colomb allait atteindre sa soixantième année; il avait beaucoup d'ennemis; il était étranger; la noblesse lui avait été conférée ainsi qu'à son frère Diego ; or , ces titres de Don Cristoval (Don Christophe ) et de Don Diego dont ils avaient été récemment gratifiés, les dignités de vice-roi et de grand-amiral dont il jouissait, la haute faveur que lui manifestaient les souverains espagnols , toutes ces causes lui suscitaient un grand nombre d'envieux : d'ailleurs, il avait certainement assez fait pour sa gloire ; eh bien î lorsqu'il recevait une invitation de retourner en Espagne pour régler un grand différend international, il eût été sage et prudent qu'il saisit cette excellente occasion de quitter le théâtre où son génie devait jeter encore de vives lueurs, mais aussi avoir quelques éclipses, et qu'il se reposât, après tant de travaux, dans l'existence la plus honorable qu'il soit donné à un homme de posséder. L'illustration qu'il avait acquise par ses découvertes, pouvait difficilement être augmentée par quelques services subséquents quelque signalés qu'on puisse les supposer, et
il se fiit épargné bien des peines, bien des soucis, bien des nialbeurs ! Mais , ainsi sont faits les bomnies ; il est rare qu'ils sachent s'arrêter ou se modérer , et ils finissent, presque toujours, par être entraînés plus loin qu'ils ne devraient aller î
Nous n'entendons pourtant pas blâmer Colomb d'avoir livré bataille à Manicaotex ; son devoir était tracé : il devait , comme il le fit si noblement , prendre le commandement en personne ; mais il aurait pu retenir ses bâtinients jusqu'après l'issue du combat, et, ensuite, se rendre aux vœux de ses souverains; rien, selon nous, n'était plus dans les intérêts de sa gloire et de son bonheur , que de faire alors ses adieux au Nouveau Monde, d'aller mener en Espagne la vie d'un philosophe, et de s'y faire admirer comme le savant le plus éclairé , l'homme le plus illustre de la chrétienté.
N'omettons pas de mentionner que la recommandation la plus importante que fit Colomb à Don Diego, fut de s'attacher minutieusement à bien exposer, en Espagne, l'odieuse conduite des infâmes Boyle et Pedro Marguerite , et à réfuter les calomnies qu'ils devaient avoir déversées sur la colonie et sur lui.
Le vice-roi entra en campagne avec deux cents fantassins et vingt cavaliers à la tête desquels se trouvait Ojeda. Il y avait aussi vingt chiens d'une force prodigieuse, très-redoutés des Indiens contre qui ces féroces animaux avaient une sorte d'aversion naturelle. Pour prouver sa fidélité, Guacanagari se joignit aux Espagnols avec les guerriers de son domaine.
Ce fut le 27 mars 1494 que Colomb, secondé par
son frère Bartliéleniy agissant dans ses fonctions d'Adelantado , partit d'isabella et s'avança rapidement vers ses ennemis qui étaient rassemblés dans la Plaine Royale près du lieu où , depuis lors , la ville de Santiago a été bâtie , et qui , quoiqu'au nombre , peut-être exagéré , qu'on a évalué être de cent mille liommes , furent ébranlés dans la confiance qu'ils avaient montrée jusque-là, en voyant l'intrépidité avec laquelle Colomb s'avançait vers eux. Sans perdre de temps, le vice-roi fit commencer l'attaque. L'Adelantado, avec son impétuosité caractéristique, entraîna à sa suite l'infanterie massée par petits détachements qui firent feu presque à bout portant de la manière la plus efficace : le bruit des tambours , les fanfares des trompettes retentirent avec fracas , et les Indiens commencèrent à plier. Le bouillant Ojeda arriva alors avec ses cavaliers, le sabre au poing, et fit un carnage effroyable ; les chiens furent aussi lancés, ils terrassaient les ennemis en leur sautant à la gorge, et puis ils leur déchiraient les entrailles; en un mot, la déroute fut totale et la victoire fut complète.
Le vice-roi poursuivit son triomphe en faisant une tournée militaire dans les contrées voisines, qu'il soumit à sa domination et où il imposa divers tributs ou diverses redevances qui devaient être acquittés en or ou en coton. Plusieurs forteresses furent élevées dans les endroits les plus convenables, et la bataille, recevant le nom du lieu où elle avait été livrée, fut appelée bataille de la Veçia Real ou de la Plaine Royale.
Cette lutte, cette bataille, ce sang versé, sont sans doute déplorables, mais c'était une conséquence forcée
de la situation. En effet, du moment où ces beaux pays étaient découverts , il devenait de toute impossibilité que le bon accord entre les Européens et les naturels durât toujours, et que les habitants restassent éternellement plongés dans la paresse et dans l'idolâtrie ; il étaitégalement impossible que les richesses territoriales en demeurassent à jamais inexploitées; il ne se pouvait pas, enfin, que les habitants continuassent à y être exposés aux incursions, au brigandage, à l'anthropophagie des Caraïbes qui les tenaient dans des alarmes continuelles. Nous ne nous dissimulons pas tous les maux qui leur ont été apportés par la domination européenne, mais nous avons beau y réfléchir, nous n'imaginons pas comment les choses auraient pu se passer autrement.
Toute oppression, cependant, amène nécessairement une réaction quelconque : aussi vit-on les Haïtiens , désabusés de l'idée de résister par la force, avoir recours à la ruse ; et, sachant que la nourriture des Espagnols dépendait presque totalement de leurs cultures , ils détruisirent leurs champs de maïs, dépouillèrent les arbres de leurs fruits, fouillèrent leurs plantations de manioque pour les arracher, et allèrent se cacher dans leurs montagnes.
A leur tour, les Espagnols presque affamés, les poursuivirent dans leurs retraites , les pourchassèrent comme des bêtes fauves, et firent expier à un grand nombre le préjudice, pourtant bien naturel, qu'ils éprouvaient. Ces malheureux n'eurent donc plus de ressources que de se rendre , de se soumettre au joug et de travailler. Telle fut enfin la terreur inspirée par
îes Espagnols, qu'un seul d'entre eux, avec son fusil sur l'épaule, aurait pu marcher, circuler dans toute l'île, et trouver des naturels prêts à le transporter sur leurs épaules quand il le jugeait convenable , ou qu'il était fatigué. Tristes et pénibles conséquences d'un commencement d'occupation, et qui si , comme nous le croyons, elles sont inévitables, suffiraient peut-être pour détourner d'en jamais entreprendre !
Quant à Guacanagari , il devint en exécration à ses compatriotes : quelque respectables que puissent être les sentiments d'amitié qui l'attachaient à Colomb , si toutefois, ce qu'il croyait être son intérêt personnel ne l'excitait pas, on ne saurait disconvenir que cette exécration était méritée. Pendant une absence du vice-roi, ses voisins le soumirent, lui-même, à un tribut qui lui était fort onéreux. Alors, ne pouvant supporter les nmrmures de ses sujets, les hostilités des autres caciques, les extorsions de ses ennemis, et la vue des malheurs auxquels il sentait bien qu'il avait contribué, il se retira dans les montagnes, s'y cacha avec obscurité et y mourut dans la misère. Sa vie est restée une énigme; son admiration pour Colomb l'avait fasciné ; il ne paraît pourtant pas exempt de reproches dans le massacre de la garnison de La Navidad, et son malheur paraît avoir consisté à n'avoir jamais su prendre un parti bien net, et à n'avoir pas pu adopter une ligne de conduite franche et invariable.
Si nous tournons nos yeux vers l'Espagne, nous y verrons que ce que Colomb avait prévu s'élait réalisé de tous points, et qu'on y avait prêté l'oreille aux odieuses calomnies des infâmes déserteurs Pedro Mar-
guérite et du moine bénédictin Boyîe, qui, s'ils avaient été traités comme ils le méritaient, auraient du être arrêtés dès leur arrivée et passer en conseil de guerre. Ils taxèrent le vice-roi d'exagérations coupables dans les descriptions qu'il avait données des contrées qu'il avait découvertes, de tyrannie et d'oppressions à l'égard des colons 5 ils le représentèrent comme ayant contraint les Espagnols à un travail excessif malgré l'état de faiblesse et de maladie où ils se trouvaient, comme ayant infligé des peines sévères pour les moindres offenses, et comme ayant traité avec indignité les gentilshommes du rang le plus élevé ; mais ils eurent grand soin de taire les causes pour lesquelles un travail inusité avait été exigé, la paresse et l'indiscipline ou la sensualité des colons , les cabales enfui et l'insolence, ou au moins les singulières prétentions de ces gentilshommes, qui pensaient que leur rang devait les faire exempter de toute participation aux charges et aux labeurs que la situation imposait. Ces calomnies des deux déserteurs étaient d'ailleurs appuyées par des fainéants revenus du Nouveau Monde avec le mécontentement de ne pas y avoir amassé, en ne prenant aucune peine , des monceaux d'or sur lesquels ils avaient eu la simplicité de compter, sans même, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, avoir voulu être éclairés sur ce point. De proche en proche, ces singulières et puériles accusations parvinrent jusqu'aux grands personnages du royaume; elles altérèrent la popularité de Christophe Colomb, et même l'ancienne faveur dont il jouissait auprès de Leurs Majestés. La première mesure qui annonça le déclin de cette
faveur fut une proclamation par laquelle tout Espagnol fut autorisé à se rendre à Hispaniola, à commercer avec le Nouveau Monde, et à y faire, à son compte, des découvertes. Une partie des bénéfices devait en revenir à la couronne, et Colomb conservait, il est vrai, ses droits au huitième de ces mêmes bénéfices en sa qualité de grand-amiral ; mais il fut très-mécontent de n'avoir pas été consulté , et il comprit facilement qu'une pareille faculté accordée à tout le monde, dans un moment où rien n'était encore assis ni établi dans ces pays, apporterait une grande perturbation dans le cours régulier des découvertes, par la licence et par les entreprises déprédatrices d'obscurs et d'avides aventuriers.
L'arrivée des bâtiments commandés par Antonio de Torres contre-balanca un peu le mauvais effet qui venait d'être produit ; mais on n'en pensa pas moins qu'il fallait envoyer un commissaire à Isabella, pour s'y enquérir de l'état des choses en général, et de la conduite de Colomb en particulier : ce fut un nommé Jean Aguado qui fut chargé de cette mission. Il avait déjà été dans la colonie et il en était revenu avec des lettres de recommandation du vice-roi, de sorte qu'on pensa que si l'on commettait un acte désagréable à Colomb par Tenvoi d'un commissaire, le choix que l'on faisait d'une personne qui devait lui être dévouée, tempérerait l'âpreté de cet acte.
L'affaire des cinq cents. Indiens prisonniers ramenés par ïorres pour être vendus en Espagne comme esclaves, avait aussi causé quelque émotion : avec son grand sens, la reine Isabelle la soumit à une conférence
de pieux théologiens qui débattirent longtemps la question, mais qui ne purent se mettre d'accord et ne formèrent aucune majorité tranchée. La clémente Isabelle, ne consultant alors que la magnanimité de son cœur vraiment religieux, ordonna que ces prisonniers fussent ramenés dans leur patrie , et qu'ils y fussent mis en liberté aussitôt que la tranquillité de la colonie le permettrait.
Le commissaire Aguado partit d'Espagne vers la fin du mois d'août 1 495 , avec quatre caravelles chargées de secours et d'approvisionnements : Don Diego revint aussi par la même occasion. Ce commissaire était un esprit faible à qui cette mission avait donné le vertige; il n'eut rien déplus pressé que d'oublier les obligations qu'il avait à Colomb, et d'excéder les limites de son mandat. Le vice-roi était en tournée quand ces caravelles arrivèrent ; alors, sans aucun égard pour Barthélémy, frère du vice-roi et Adelantado ou lieutenant-gouverneur, il prit en mains le commandement suprême, il fit publier ses prétendus pouvoirs à son de trompe, il fit arrêter plusieurs officiers publics, exigea de quelques autres des comptes rigoureux, et invita tous les individus qui po'uvaient avoir quelques plaintes à formuler contre Colomb à se présenter à lui pour les faire connaître; il poussa même l'audace jusqu'à insinuer que Colomb prolongeait son absence par crainte des recherches qu'il avait à faire sur sa conduite, et jusqu'à manifester l'intention de se mettre à la tête de quelques cavaliers pour aller à sa poursuite et pour l'arrêter. C'était en vérité d'une rare insolence de la pari d'un sinq^le commissaire qui ne venait , en
quelque sorte , que pour dresser un procès-verbal de l'état des choses, et qui, au lieu d'y procéder avec justice, sens et ménagement , bouleversait tout , affichait des prétentions ridicules, et plongeait la colonie dans la plus horrible confusion.
Le vice-roi, informé de l'arrivée de cet étrange personnage et de ses inconcevables procédés, fit voir qu'il ne craignait ni recherches ni imputations quelconques , et il se hâta de retourner à Isabella. Il aborda cet Aguado avec un maintien grave et cérémonieux , prit connaissance de ses instructions ; puis , voyant qu'il y avait beaucoup de vague, il lui dit que, dans la crainte de ne pas interpréter comme il convenait les ordres de Leurs Majestés pour lesquels son respect ne pouvait être égalé que par sa reconnaissance, il lui laissait, sous sa responsabilité, toute latitude d'en agir comme il l'entendait ; qu'ensuite, lorsqu'il croirait avoir rempli sa mission et jugé convenable de retourner en Espagne, il s'y rendrait lui aussi pour se justifier d'accusations qui n'en étaient réellement pas, et pour expliquer les vraies causes du malaise de la colonie.
Lorsque l'ingrat et infatué Aguado eut achevé de remplir le pitoyable rôle qu'il s'était donné, de provocateur à la délation et à la calomnie, on songea au départ ; mais pendant qu'on en faisait les préparatifs, il éclata sur file un de ces coups de vent dévastateurs que les Lidiens appelaient urkans, nom que nous avons conservé en France sous celui d'ouragans. Trois des bâtiments qui étaient à l'ancre furent brisés et coulés avec leurs équipages; d'autres furent jetés fes uns sur les autres et poussés à la côte où ils s'échouèrent
comme des navires naufragés. Le bâtiment-amiral la Santa-CIara , celui auquel Colomb , par un souvenir de prédilection, avait donné le surnom de la Nina, fut le moins maltraité ; mais il avait besoin de grandes réparations. On s'occupa donc de ces réparations ; enfin le vice-roi eut l'idée de faire construire un nouveau navire avec les débris qu'il put sauver des autres.
On se livrait à ces travaux , lorsqu'on apprit la découverte de mines d'or très-riches dans l'intérieur de l'île. Un jeune Aragonais nommé Michel Diaz, au service de l'Adelantado , ayant blessé un de ses compatriotes dans une querelle , avait fui d'Isabella avec cinq ou six camarades. Après avoir longtemps erré dans l'île , ils arrivèrent à un village indien placé sur les bords de la rivière Ozéma, là même où la ville de San-Domingo est en ce moment située ; les habitants les y accueillirent avec bienveillance et ils y prirent leur résidence. Ce village était gouverné par une femme qui en était la cacique; elle conçut un vif attachement pour Diaz, et des relations intimes s'ensuivirent entre eux.
L'Aragonais paraissait aussi heureux que son amante, mais au bout de quelques mois, il devint inquiet, mélancolique, et il était préoccupé du désir de revoir Isabella et les compagnons qu'il y avait laissés ; toutefois , craignant la sévérité de l'Adelantado , il ne savait comment accomplir son dessein. La cacique se rendit parfaitement compte des tristesses de Diaz, elle craignit d'en être prochainement abandonnée ; et comme elle avait entendu parler de l'attrait que l'or avait pour les Européens, elle imagina de révéler à
son hôte qu il y en avait de grandes quantités dans le voisinage, afin qu'il le fît connaître aux colons d'Isabella et qu'ils se transportassent tous sur les bords de rOzéma, où elle donnait l'assurance qu'ils seraient parfaitement reçus.
Diaz fut ravi d'entendre ces propositions qu'il voulut se hâter d'aller transmettre à ses compatriotes , se flattant que , porteur d'aussi bonnes nouvelles , il obtiendrait son pardon de l'Adelantado. Son espoir ne fut pas déçu, le vice-roi, lui-même, lui en sut le meilleur gré, car il pensa aussitôt quel excellent argument ce serait à opposer aux insinuations fâcheuses que ses ennemis répandaient dans la métropole sur son compte.
L'Adelantado, dont l'activité était incomparable, partit immédiatement avec l'Aragonais et ses guides qui les conduisirent sur les bords d'une rivière appelée Hayna , où ils trouvèrent beaucoup plus d'or et en morceaux beaucoup plus gros que n'en fournissait la province de Cibao ; ils aperçurent aussi plusieurs excavations qui leur firent conjecturer que ces terrains étaient exploités depuis de longues années. L'Adelantado ne perdit pas une minute pour aller rapporter ces détails ainsi que plusieurs magnifiques échantillons au vice-roi, qui en témoigna la plus vive satisfaction, et qui ordonna qu'une forteresse fut aussitôt élevée dans le voisinage des mines. Alors, il prit encore moins de souci qu'il ne l'avait fait jusque-là des forfanteries d'Aguado, et il pressa le départ.
Pour l'honneur de Diaz, et pour montrer que la jeune et belle cacique de ces contrées avait fait sur le
cœur de son amant une impression aussi prolbncle que passionnée, nous constaterons qu'il la fit baptiser sous le même nom de Catalina que les Espagnols avaient donné à l'intrépide Caraïbe délivrée par Guacanagari ; que l'Aragonais se maria légitimement avec elle; qu'il resta constamment fidèle à ses engagements , et que l'Haïtienne lui donna , par la suite , deux enfants qui furent élevés dans la religion catholique.
Le navire nouvellement construit était une caravelle nommée la Sainte-Croix; Aguado y prit passage, et le grand-amiral, après avoir laissé le commandement de la colonie à son frère TAdelantado , s'embarqua sur la Nina, Ces bâtiments portaient deux cent vingt-cinq hommes, soit malades ou débauchés et fainéants dont on débarrassait l'île d'Haïti , et qui formaient le plus triste aperçu qu'on puisse imaginer de cette colonie où ils étaient allés comme à une terre de promission ; il y avait aussi trente Indiens à bord , parmi lesquels se trouvaient Caonabo, le chef naguère si redouté, un de ses frères et un de ses neveux. Colomb leur avait promis à tous de les ramener libres dans leur pays , espérant qu'après avoir été présentés à ses souverains , et qu'étant touchés des bons traitements qui leur seraient faits, ils garderaient le souvenir de la puissance, de la grandeur de l'Espagne , renonceraient à toute hostilité, et deviendraient de trèsutiles auxiliaires pour amener une prompte soumission de l'île et le goût du travail parmi les indigènes.
Le grand-amiral, dans sa navigation, au lieu d'aller au Nord du tropique, chercher des vents variables, suivit la même route que lors de son premier retour ,
c'est-à-dire qu'il lulla avec persévérance contre les vents alizés et contre les courants que la continuité de ces vents détermine. Nous avons expliqué, en parlant du voyage précédent, par quels motifs Christophe Colomb avait pu se décider à prendre cette direction ; mais , quoique la Nina actuelle eût beaucoup souffert de l'ouragan, et que la Sainte-Croix n'eût pas pu être construite avec le même soin qu'on l'aurait fait en Europe , cependant ces bâtiments étaient beaucoup plus navigables que l'ancienne Niîïa qui n'était même pas pontée, de sorte qu'ils auraient fort bien pu soutenir, surtout dans la belle saison où l'on se trouvait, les mers de la zone tempérée, bien qu'elles soient plus rudes que celles de la zone torride. Nous ne nous expliquons donc pas cet itinéraire , à moins qu'il n'ait été adopté par la crainte d'être obligé de passer dans le voisinage des orageuses Açores, et de s'y retrouver assailli par quelqu'une de ces vigoureuses tempêtes comme l'ancienne Nina en avait vu deux fondre sur elle et qui lui firent courir des dangers auxquels il ne fallait pas exposer deux navires meilleurs , il est vrai, mais loin d'offrir toutes les garanties de solidité désirables. Les contrariétés que le grand-amiral éprouva furent si nombreuses, qu'étant parti d'Hispaniola le 10 mars, il ne se trouvait, le 10 avril, que dans le voisinage des îles Caraïbes, et qu'il crut devoir relâcher à la Guadeloupe pour y renouveler son eau douce, son bois de chauffage , et prendre quelques provisions en vivres frais. Il n'y fut reçu qu'avec hostilité : hommes et femmes se présentèrent bravement pour s'opposer au débarquement, et montrèrent autant de cou-
rage que de force et cragilité. La résistance fut opiniâtre , mais il fallut céder : une des guerrières se fit remarquer par son intrépidité ; obligée pourtant de fuir, elle se serait échappée tant sa course était prompte, si elle n'avait été poursuivie par un matelot espagnol des îles Canaries renommé pour sa légèreté et qui la serra de très-près. Cependant elle tourna la tête, vit que ce matelot était assez en avant de sa troupe; alors elle fit volte-face, s'élança sur lui, le saisit à la gorge, et l'aurait étranglé dans la lutte qui s'engagea entre eux , sans l'arrivée d'autres matelots qui la firent prisonnière; plusieurs de ses compatriotes furent également faits prisonniers.
Avant de quitter la Guadeloupe, le grand-amiral, non-seulement rendit la liberté aux Indiens qu'il avait pris, mais encore il leur fit à tous des présents. Toutefois, la guerrière dont nous venons de parler ne voulut pas retourner à terre; elle demanda avec instance qu'on la laissât à bord pour adoucir, par sa présence, la captivité du cacique Caonabo qu'elle avait appris être aussi un Caraïbe , et dont elle avait entendu raconter les exploits et le malheur. Hélas ! son dévouement ne put sauver Caonabo de la mort qui l'attendait prochainement , et qui eut lieu pendant le cours du trajet qui restait à faire pour retourner en Europe ; ce n'en fut pas moins un acte très-honorable pour la jeune Guadeloupienne; et quoiqu'on puisse l'attribuer à une passion tendre qui prit Yiaissance en son cœur à la vue de l'infortune du cacique , cependant ce n'était pas une âme vulgaire qui pouvait avoir conçu l'idée d'un si grand sacrifice.
Si Colomb avait compté , en preiiaiU la route qu'il suivit , sur un voyage exempt de mauvais temps , ses prévisions furent parfaitement justifiées; mais il lui fallut une période assez longue pour l'exécuter, et des inconvénients d'une nature très-grave en furent la conséquence. Il avait appareillé de la Guadeloupe le 20 avril; le 20 mai, c'est-à-dire un mois plus tard, il n'était encore que peu avancé dans l'Est; il fallut alors songer à réduire les rations à six onces de biscuit et à une bouteille et demie d'eau par homme et par jour. Au commencement de juin, il y avait à bord une sorte de famine; cependant on s'était rapproché un peu plus, proportionnellement, qu'auparavant; mais les esprits étaient exaspérés , et comme on ne voyait pas de terme à cette traversée; et que la disette pervertissait tous les sentiments d'humanité, on en vint , au bout de quelques jours , à proposer de tuer quelques prisonniers indiens pour les manger, ou tout au moins de les jeter à la mer afin de diminuer, par là, les consommations. Il fallut toute l'autorité de Colomb, toute son énergie , tout l'ascendant qu'il avait sur les hommes de l'équipage, pour les forcer à se désister de ces projets homicides; afin, d'ailleurs, de les ramener à leur devoir par un argument qu'il crut être d'un trèsgrand poids , il les assura qu'il comptait , très-prochainement, avoir connaissance du cap Saint-Vincent.
Cette promesse fut considérée à bord comme n'ayant d'autre but que de calmer les mécontentements; mais bientôt, à la joie universelle, la prédiction s'accomplit; on vit effectivement le cap Saint-Vincent et, dans la soirée de ce même jour, 1 1 juin 1 496, la Nina
et la Sainte-Croix jetèrent l'ancre dans la rade de Cadix, après un voyage long , à la vérité , mais qui , en résumé, n'avait pas excédé cinquante-deux jours depuis le départ de la Guadeloupe.
La ville de Cadix montra le plus grand empressement à voir ces arrivants du Nouveau Monde; mais, cette fois , la vue fut peu réjouie à l'aspect de tant de malheureux, partis malades, pour la plupart, d'Isabella, et exténués par les privations de leur traversée; eux qui, avant de quitter l'Espagne, ne croyaient, dans les illusions qu'ils se faisaient, y revenir que le cœur satisfait, l'esprit joyeux, et surtout les mains remplies d'or !
Christophe Colomb même, qu'on n'avait vu qu'avec un maintien noble et digne, s'imagina, sans qu'on ait jamais pu en savoir la vraie cause qu'on a supposée être un vœu religieux qu'il accomplissait, s'imagina, disons-nous, de débarquer, lui vice-roi et grand-amiral, vêtu d'une robe de moine franciscain, serrée à la taille par une corde, et ayant laissé pousser toute sa barbe comme les ecclésiastiques de cet ordre. C'est ainsi qu'il lit sa route de Cadix à Burgos où était alors la cour; cependant, pour parler aux yeux d'une autre manière , il fit une grande exhibition de couronnes , de colliers, de bracelets et autres bijoux en or, dont il para les Indiens qu'il avait emmenés d'Hispaniola , et par qui il se faisait accompagner. Un frère de Caonabo, qui était l'un des caciques de l'île , portait sur sa personne un collier et une chaîne en or massif , du poids de six cents castillanos qui sont représentés par environ dix-sept mille francs de notre monnaie.
En pensant aux intrigues et aux calomnies de Marguerite et de Boyle , en se rappelant les inqualifiables procédés d'Aguado, Colomb s'attendait à être accueilli froidement par Ferdinand et par Isabelle ; mais il n'en fut pas ainsi : les souverains espagnols, en le revoyant, revinrent des préventions qu'on avait cherché à leur inspirer, et ils le reçurent avec la faveur la plus marquée; ils eurent trop de pénétration pour ne pas apprécier les difficultés extraordinaires de sa situation ; ils connaissaient trop son mérite pour ne pas lui rendre justice , ils ne firent même aucune allusion soit aux calomnies, soit aux procédés que nous venons de mentionner.
Encouragé par ces nouvelles marques de bonté, Colomb entretint longtemps Leurs Majestés des difficultés ainsi que des espérances de la colonisation de pays aussi riches et aussi fertiles : il développa les plans qu'il avait conçus; il parla des découvertes infinies qui restaient à faire dans cette partie du globe; il revint sur la probabilité d'atteindre ainsi les rivages de l'Inde, et il fit la demande de huit bâtiments dont deux porteraient des approvisionnements à Hispaniola , et dont les six autres seraient placés sous son commandement pour de nouvelles découvertes.
Les souverains, charmés de tant de belles perspectives, promirent d'accorder des bâtiments, et ils étaient sincères dans leurs promesses, mais l'époque n'en fut pas précisée; dans les circonstances politiques où Ton se trouvait , elle ne pouvait même pas l'être , de sorte qu'il y eut un retard considérable causé par l'état des finances de l'Espagne.
A cette époqiie, en effet, Ferdinand consacrait toutes ses ressources à des entreprises guerrières; il se tenait artificieusemeut dans un état de contestation et de politique tortueuse avec la France; en tendant obstinément à se saisir du sceptre de Naples, il posait les fondements d'une connexion imposante par le mariage de ses enfants, d'où résulta l'alliance de famille qui, par la suite, plaça et consolida un des plus immenses empires qui aient jamais existé, entre les mains de son petit-fils et successeur, le célèbre Charles-Quint. Ilélas î que sont les projets des hommes , et qu'est devenue cette puissance colossale?
Ce ne fut qu'au printemps de 1497, que la reine Isabelle put revenir avec sa sympathie naturelle , à s'occuper des affaires du Nouveau Monde, et elle le fit avec un zèle qui montrait une volonté bien arrêtée de les placer sur une base durable. Elle s'apercevait parfaitement que le roi n'était plus préoccupé que de ses projets ambitieux dans le midi de l'Europe ; elle ne pouvait pas ignorer que le jaloux et haineux Fonseca, chargé de diriger les opérations d'outre-mer, ne négligeait aucune occasion d'attaquer la réputation , les actes de l'illustre navigateur ; et elle commença par faire définir clairement et d'une manière stable , quels seraient ses pouvoirs, et comment il serait récompensé des services éminents qu'il avait rendus ; car il n'était pas de chicane, de ruse, d'odieuse machination que Fonseca ne mît en usage pour que Colomb fût dépossédé et de ces pouvoirs et de ces récompenses.
Il est aisé de se rendre compte comment les dépenses des expéditions entreprises jusque-là , avaient consi-
dérableiiieiit excédé la valeur des retours ; aussi, con- Ibrniément aux conventions conclues entre la couronne et Colomb, Fonseca maintenait rigoureusement que rénjinent marin était le débiteur du trésor public pour des sommes qu'il n'était pas difficile à un administrateur de grossir démesurément. La généreuse Isabelle commença par couper court à cette absurde prétention, en se déclarant financièrement satisfaite, et en ordonnant que ce sujet fut à jamais écarté. Elle prescrivit en outre que, pendant les trois années subséquentes , le dixième de tous les profits nets fût alloué à Colomb.
La question de la permission accordée à tous les Espagnols de naviguer librement dans les ports des colonies naissantes, et de pouvoir se livrer à des voyages de découvertes sans aucun contrôle , avait , connue nous l'avons fait connaître, vivement afiïigé Colomb par la crainte du tort que causeraient à ces pays ou à ces établissements à peine formés, des aventuriers, qui n'étant retenus par aucun frein , y commettraient toutes sortes d'excès. Cette question fut mise sur le tapis : Fonseca apporta dans la discussion, l'opposition qui lui était habituelle quand il s'agissait de Colomb ; mais Tacte fut révoqué en tout ce qui pouvait être préjudiciable à ses intérêts. C'était un moyen adroit d'annuler ce même acte sans paraître se contredire , et sans détruire trop ouvertement une mesure qui avait le privilège d'être revêtue des signatures royales.
La reine permit ensuite à Christophe Colomb d'établir ou de former un majorât dans sa famille, réversible, dans sa descendance , de mâle en màlc , et par rang
de priniogéniture, mais sous la condition expresse que les titres de vice-roi et de grand-amiral qui lui avaient été conférés s'éteindraient avec lui, et que les possesseurs du majorât n'en prendraient aucun autre que simplement celui d'AmiraL Christophe Colomb , le cœur rempli de reconnaissance pour l'appui que la reine Isabelle lui avait donné avec tant de bienveillance sur les points précédents , n'insista nullement sur celui-ci, et il accepta cette condition.
Une affaire très-délicate restait à traiter : c'était celle du titre d'Adelantado ou de lieutenant-gouverneur , dont le vice-roi avait investi son frère Barthélémy contre qui Fonseca était parvenu à vivement indisposer le roi Ferdinand, en lui représentant que toute autorité émanait de sa personne, et qu'il n'appartenait qu'au souverain seul de donner, à qui que ce fut, le droit de commander les sujets de la couronne. Certainement , et en droit absolu , ce raisonnement est incontestable ; mais lorsqu'à une distance extrême de la métropole, un vice-roi malade et presque sur le bord de la tombe , se trouve revenu dans une colonie où il n'y avait plus que désordre et confusion, il y a bien nécessité à ce qu'il attribue, à la personne qui lui inspire le plus de confiance, -un rang et un pouvoir qui mettent cette personne à même de se faire obéir. Il avait, ensuite, fallu marcher contre l'ennemi que les mémoires du temps affirment avoir formé une armée do cent mille combattants réunis dans 'la Vega lieal. Nous admettrons quil n'y avait que moitié de ce nombre ; mais n'était-ce donc rien que ces cinquante mille hommes armés de massues, d'arcs et de flèches,
el animés par les excitations de leurs caciques ? Une telle multitude aurait pu effrayer, par sa masse seule, un corps de troupes beaucoup plus considérable que celui du vice-roi qui s'élevait à peine à deux cent vingt hommes; et, sans aucun doute, si Colomb avait montré la moindre indécision , c'en était fait de lui , de ses soldats , et tous auraient subi le sort de leurs compatriotes égorgés à La Navidad. Mais il jugea parfaitement la situation : il eut foi dans son habileté , dans l'intrépidité de celui qu'il avait nommé Adelan^ tado, dans le courage indomptable du vaillant Ojeda; et, à eux trois, ils eurent indubitablement la plus belle part au gain de la grande bataille de la Vega Real, laquelle eut le résultat immédiat de livrer toute l'île si étendue d'Hispaniola à la domination de l'Espagne.
Colomb fit valoir ces arguments avec son éloquence naturelle , et il obtint que le titre d'Adelantado serait conservé à Barthélémy qui fut anobli d'ailleurs comme ses deux autres frères, et qui acquit ainsi le droit d'être appelé Don Barthélémy, comme ceux-ci étaient devenus Don Cristoval et Don Diego.
Après que la reine Isabelle eut donné à Colomb ces sujets de satisfaction, en faisant régler ces différends, elle s'occupa des intérêts matériels de la colonie. Le personnel en hommes et en femmes qui dut être envoyé à Hispaniola , fut fixé ; des règlements furent établis pour la solde, ainsi que pour les secours ou les vivres ([ui leur seraient alloués ; on fit la répartition des terres qui devaient être ouvertes à la culture; Fintelligenlc Isabella insista personnellement sur le systèuic de bienveillance (ju'il convenaif d'adopter
envers les naturels , et sur la nature ou Télendue des tributs qu'il convenait de faire peser sur eux ; enfin, cette souveraine si éclairée et dont la bonté du cœur était inépuisable, recommanda expressément que, dans l'exercice du gouvernement de la colonie, les mesures de rigueur ne fussent employées que dans les cas d'absolue nécessité, et que l'on cberchât toujours à éclairer l'esprit des insulaires par les principes de la religion , tout en les attirant par l'indulgence et la douceur.
Colomb ne fut étranger, par les opinions qu'il émit, à aucun de ces actes ; ce sera un honneur qui re-jaillira éternellement sur Isabelle et sur lui, que d'avoir tracé une ligne de conduite qui, si elle avait été fidèlement et constamment suivie, aurait épargné aux Européens bien des souillures , et à ces beaux pays de longues scènes de désolation dont ils se ressentent encore, et dont peut-être ils se ressentiront toujours. Toutefois, ces scènes de désolation auraient été fort affaiblies, au moins pour l'époque dont nous parlons , si les intentions de la reine avaient pu être remplies dans toutes leurs parties. Il en fut une, entre autres , à l'exécution de laquelle des obstacles matériels s'opposèrent si complètement qu'il fut im.possible de la réaliser : nous voulons parler de l'envoi des colons en ces pays. Il ne s'en présenta , en effet , aucun : le découragement avait remplacé le charme qui avait saisi les Espagnols lors du voyage précédent de Christophe Colomb ; et , au lieu de milliers de personnes, même des rangs les plus élevés, qui alors se pressaient sur ses pas et briguaient l'honneur de l'accompagner , il ne s'en trouva plus une seule qui désirât s'expatrier,
et qui voulût échanger l'existence la plus médiocre en Espagne, contre Tespoir, qu'on voyait si incertain, de revenir bientôt avec des richesses sur lesquelles on avait appris qu'il fallait peu compter pour le moment présent.
Pour obvier à cet inconvénient , on eut la funeste idée de transporter dans la colonie, pour un temps déterminé , des condamnés à l'exil ou aux galères , excepté pourtant ceux qui avaient commis des crimes atroces. Ce fut une source de malheurs; l'on doit être encore plus surpris , quand on pense qu'après le triste résultat qu'eut alors cette mesure, d'autres nations aient cru, depuis, devoir l'adopter.
Toutes ces causes, tous ces retards ne permirent d'envoyer à Hispaniola les deux bâtiments demandés pour cette ile, qu'au commencement de 1 498, époque où enfin ils partirent sous le commandement de Pedro- Fernandez Coronal. Quant aux six autres bâtiments destinés pour la nouvelle expédition de Colomb, Fonseca qui , tout en étant devenu évêque de Badajoz , avait conservé la direction des affiiires d'outre-mer, en entrava l'armement par mille délais. Les officiers de cette flottille étaient les créatures de l'évêque; et tous, pour se rendre agréables à Fonseca, se faisaient remarquer par un mauvais vouloir, par une attitude dénigrante qui paralysaient tout.
Colomb en souffrait vivement et ne savait comment y remédier, nul ne se mettant ouvertement ni complètement en état de désobéissance. Il pensait bien à s'adresser à Fonseca pour faire rentrer ces malheureux dans de meiUeins sentiments ; mais il < omprenait
aussitôt que cette satisfaction qu'il procurerait à Fonseca, eu se montrant en quelque sorte son subordonné, n'aurait d'autre résultat que d'accroître son orgueil. Il craignait alors qu'une scène violente ne s'ensuivît ; et comment, si ce n'est à son désavantage, pouvait se terminer un éclat entre lui et un évêque? C'est là le grand mal qu'il y a à conférer un pouvoir civil quel-^ conque à des ecclésiastiques; ils savent, en effet, trèsbien se prévaloir des droits que leur donne ce pouvoir pour se faire obéir; mais quand il s'agit de vider une affaire particulière ou de répondre de leur conduite devant les tribunaux , ils peuvent se targuer de leur qualité d'ecclésiastiques, et cbercher par là à se soustraire aux ressentiments de ceux qu'ils ont offensés, ou aux jugements de l'autorité temporelle. Aujourd'hui , tout cela s'est un peu modifié ; mais , en règle générale, le vrai rôle d'un prêtre est de se vouer exclusivement au service de Dieu ; et il peut y avoir danger pour la société, lorsqu'il est appelé à prendre une part quelconque dans les affaires civiles d'un État qui ne vit pas sous le régime théocratique.
L'insolence des créatures de Fonseca alla toujours en croissant jusqu'au moment du départ du grandamiral, à tel point qu'un jeune homme nommé Ximeno de Breviesca, Maure converti, qui était devenu trésorier, et qui se faisait partout remarquer par ses provoquants propos sur le compte de Colomb, crut se rendre agréable à son patron dont, au surplus, il n'était que l'écho , en barrant le passage au grand-amiral à l'instant où il allait définitivement s'embarquer, et en lui tenani le langage le plus im|>udemment offensant.
L'indignation tit un moment sortir Colomb de la ligne modérée qu'il avait toujours suivie ; il ne vit que l'insulte odieuse qui lui était faite, et comme Ximeno s'obstina à empêcher le grand-amiral de s'avancer, tout en continuant à donner un libre cours à sa langue de vipère, Colomb, exaspéré, le saisit au collet d'un bras nerveux, et en lui disant : « Téméraire, tu me pousses à bout ; voilà ton châtiment ! » 11 terrassa et foula aux pieds cet indigne favori, que nous voyons qualifié , dans les pages d'un auteur très-grave , d'avoir été le mignon de l'évêque Fonseca.
Les ennemis de Colomb , Fonseca à leur tête , exploitèrent habilement ce mouvement pourtant si naturel de colère : Fonseca en écrivit au roi ; il représenta cette action (très -blâmable quoique si excusable) comme une preuve évidente du caractère irascible du grand-amiral et comme une confirmation des plaintes qui étaient venues de la colonie sur l'oppression et la cruauté dont quelques malheureux l'y accusaient. Il est certain que ces imputations artificieusement présentées firent , comme on put s'en apercevoir , une impression fâcheuse sur l'esprit de Sa Majesté. Quel prêtre, grand Dieu , quel ministre de la religion î Et quelle différence avec le vénérable Diego de Deza de la conférence de Salamanque , devenu ensuite archevêque de Séville , et avec l'excellent Jean Ferez de Marchena, supérieur du couvent de Sainte-Marie-de-Ia- Fiabida, dont nous regrettons vivement que les historiens du temps ne nous donnent plus l'occasion de parler î
Quant à Colomb, il fut au désespoir de s'être laissé
aller à ce mouvement de vengeance; avant de partir, il écrivit une longue lettre aux souverains espagnols pour expliquer comment il n'avait pas pu s'empêcher de punir une semblable insulte, et pour les supplier de continuer à l'honorer de leur bienveillance, lui qui en avait tant besoin dans le rôle difficile qu'il était appelé à remplir , et qui d'ailleurs , aux désavantages « d'être étranger et fort jalousé , allait encore avoir celui d'être absent, et de ne pouvoir se défendre personnellement. »
Ce fut le 30 mai 1 498 , que Christophe Colomb , dans la soixante-quatrième année de son âge, appareilla avec ses six bâtiments, du port de San-Lucar-de- Barrameda, pour un troisième voyage de découvertes, et avec le dessein de vérifier les assertions des naturels d'Haïti et des îles Caraïbes sur des îles qu'ils lui avaient affirmé se trouver dans le Sud; il pensait même, d'après leurs versions, trouver ces pays habités par des hommes de race noire , chose qui lui paraissait assez probable, attendu qu'en Afrique, sous de semblables latitudes, cette couleur noire était celle des habitants. Il toucha à Porto-Santo ainsi qu'à Madère , pour y prendre de l'eau et du bois ; il se rendit ensuite aux îles Canaries d'où il expédia trois de ses navires pour la colonie d'Isabella où ils portaient des approvisionnements : avec les trois autres , dont un seul , celui qu'il montait , était entièrement ponté , il lit route pour les îles du cap Vert , et il y arriva avec une forte fièvre et avec une attaque de goutte beaucoup plus prononcée que plusieurs autres qu'il avait déjà ressenties, mais qui n avaient jusque-là sévi que fort
légèrement. Il iTavail cependant pas eessé de diriger la route de son bâtiment et d'en ordonner toutes les manœuvres avec sa vigilance, son exactitude et son habileté accoutumées.
Le 5 juillet , après avoir complété de nouveau son eau, ses provisions et son bois, Colomb partit des îles du cap Vert et fit route au Sud-Ouest jusqu'à ce qu'il eût atteint le cinquième degré de latitude. Il y éprouva, comme on le voit fréquemment dans les parages qui avoisinent la ligne équinoxiale , des calmes profonds et une chaleur étouffante qui fit fondre le brai des bordages du pont de son navire, qui attaqua ses viandes salées alors fort mal préparées , et qui fit éclater plusieurs barriques des vins capiteux si abondamment alcoolisés de l'Espagne. Quelques pluies survinrent, . mais la chaleur en fut à peine diminuée ; elles rendirent l'atmosphère beaucoup plus lourde, et elles couvrirent tout , à bord , d'une sorte de moisissure. Les marins perdirent presque toute leur énergie ; ils se rappelèrent alors les anciennes fables sur les régions torrides , sur les barrières infranchissables de feu , et sur l'impossibilité de pouvoir vivre dans ces parages.
Le grand-amiral jugea bientôt devoir mettre le cap au Nord-Ouest pour se rapprocher des îles Caraïbes ; après avoir suivi cet air-de-vent pendant quelques jours , et après avoir éprouvé des alternatives fréquentes de brises favorables, de calmes, de pluies et de vives chaleurs , le ciel devint tout à coup clair et serein , le soleil se montra dans toute sa gloire, la brise fraîchit un peu ; enfin, quoique la température fût encore assez élevée, cependant elle était devenue très-supportable.
Le 31 juillet, c'est à peine s'il se trouvait un tonneau d'eau à bord lorsqu'un matelot en vigie , nommé Alonzo Ferez, cria « Terre! » et aperçut trois montagnes qui se détachaient au-dessus de l'horizon. Peu après, on s'assura que ces trois montagnes se tenaient par leur base ; aussi , le grand-amiral ne manqua-t-il pas de leur donner le nom de la Trinité qu'elles conservent encore en ce jour. Colomb s'approcha de l'extrémité orientale de l'île de laquelle elles s'élevaient ; il trouva qu'elle avait la configuration d'une galère à la voile , et il appela ce cap Pointe-de-la-Galère. Côtoyant cette même île dans le Sud, il vit au large une étendue de terres de plus de 20 lieues ; c'était la côte plate sur laquelle se déversent les branches de l'embouchure de l'Orénoque. Colomb, d'abord, pensa que cette partie du continent, qui est aujourd'hui désignée sous le nom d'Amérique méridionale, était une île, et il l'appela l'Ile-Sainte. Se trouvant alors dans le golfe de Paria, il crut, et chacun croyait à bord, naviguer dans un archipel auquel on espérait trouver une issue , en continuant à faire route en avant. Comme il ne marchait guère que le jour, il fut une fois arraché de son mouillage par un fort raz de marée , et il alla jeter l'ancre un peu plus loin ; là , il débarqua sur le long promontoire de Paria qui fait partie du continent américain : il fut donc le premier Européen qui mit le pied sur ce même continent ; mais l'opinion générale à bord était qu'on se trouvait sur une île . Il y eut diverses entrevues avec les naturels, auprès desquels il se procura une grande quantité de perles dont quelques-unes étaient d'une grosseur et d'une beauté remarquables.
Cependant Colomb ne put s'enipèdier de remarquer la quantité abondante d'eau à peine saumâtre qui arrivait toujours dans le golfe de Paria et qui formait un vif courant; il crut ne pouvoir l'attribuer qu'à un grand fleuve dont le cours devait avoir plusieurs centaines de lieues, et qui, par conséquent, avait sa source dans quelques montagnes éloignées et traversait un grand nombre de pays. Il en était très-agité, et la nuit, après y avoir mûrement réfléchi, il se confirma avec sa sagacité transcendante dans l'idée que les terres qu'il voyait dans le Sud et que le promontoire lui-même de Paria faisaient partie d'un continent. Son génie frappa donc juste encore une fois, et le matin, en paraissant sur le pont, l'imagination toujours échauffée des hautes pensées qui l'avaient si fortement préoccupé , il assembla son équipage autour de lui, et donnant un libre cours à ses jjaroles éloquentes, il leur dit :
« Dieu nous a récompensés de nos peines , de nos travaux , de nos souffi'ances ; car ces terres que vous voyez au midi et que nous avons découvertes, ne sont pas des îles, mais un continent qui doit être immense, et que nous léguerons à nos successeurs pour l'explorer, le cultiver, le civiliser et l'élever à la connaissance de notre sainte religion. Le ciel soit loué de m'avoir permis de voir et de deviner, le premier , des pays d'une fertilité, d'une richesse inouies, et qui, s'ils sont gouvernés avec intelligence et humanité , seront une source éternelle de prospérité pour l'Espagne î Mon premier voyage m'avait mis sur la voie , le second a confirmé toutes mes hypothèses, celui-ci sera non moins glorieux , et ce sera un honneur éternel pour
nous, d'avoir abordé dans ces belles contrées î » D'abord on se refusa à le croire, mais il entra dans les détails avec tant de conviction , il parla avec un enthousiasme si éclairé, qu'enfin son opinion prévalut; il fut encore salué par de vives acclamations comme le plus grand génie de l'humanité; et ses marins qui, quelques minutes auparavant , se croyaient dans un archipel, demeurèrent persuadés de la réalité du continent que le grand-amiral venait de leur annoncer.
Ce qui charma surtout Colomb , ce fut la température de ces pays où, effectivement, le thermomètre se tient ordinairement dans les limites de 1 8 à 26 degrés Réaumur (environ 23 et 32 degrés centigrades). Nous savons actuellement que cette circonstance est due à la quantité des pluies qui y tombent pendant huit mois, et à la fraîcheur qui y est entretenue par la végétation le plus active qu'il soit possible d'imaginer. Colomb qui n'avait pas à cet égard notre expérience, se laissa aller à une foule de suppositions et de systèmes fort ingénieux qui attestaient sa brillante imagination , mais qu'il serait superflu de rapporter
La passion des découvertes était tellement innée chez Christophe Colomb, qu'il allait oublier la pénurie de ses subsistances pour retourner vers le Sud , et visiter les côtes de ce continent dont la découverte flattait tant son esprit : on lui en fît faire la remarque au moment où il allait donner l'ordre de gouverner dans cette direction; revenant alors à la rectitude exquise de son jugement, il se détermina à se diriger vers Hispaniola où il promit de donner quelque repos à ses équipages.
et d'où il se proposait d'expédier son frère, Fintrépide Adelantado pour compléter l'importante découverte qu'il venait de faire. Quel homme était-ce donc que ce Christophe Colomb , et de quelle trempe était la vigueur intellectuelle de son esprit, de penser à poursuivre , lui-même , de semblables projets , lorsque la goutte, cette affreuse ennemie de la santé de l'homme, sévissait sur lui avec plus d'intensité que jamais? La fièvre cependant l'avait abandonné; mais ses veilles continuelles jointes à la chaleur ainsi qu'à l'humidité de ces climats, attaquèrent ses yeux d'une inflammation ardente; et c'est à peine s'il pouvait jouir du sens de la vue.
Le 14 août, il se trouva dans un détroit fort resserré , situé entre le promontoire de Paria et l'île de la Trinité. Toutes les eaux provenant des rivières des Amazones, de l'Oyapock, de l'Approuague, du Maroni et autres fleuves de la Guyane , ainsi que celles de l'Orénoque non moins majestueux que les Amazones, semblent se donner rendez-vous dans ce détroit dont le voisinage ou les abords sont parsemés de petites îles, de roches et de bancs, et elles y ont un cours violent, saccadé, qui rendent la navigation de ce détroit fort dangereuse. Le grand-amiral s'y trouva plusieurs fois en danger imminent d'y faire naufrage; mais ses talents nautiques lui firent surmonter toutes les difficultés; il parvint , enfin , à franchir ce défilé qu'il trouva assez redoutable pour lui donner le nom de Bouches-du-Dragon. A ceux qui pouvaient encore douter , il fit considérer ces masses énormes d'eau à peine saumâtre , et il leur demanda quelles seraient
les îles qui pourraient les produire; en effet, le doute n'était plus permis.
Après avoir reconnu la côte dans l'Ouest jusqu'aux îles Cubaga et Marguerite , et lui avoir trouvé les caractères d'une portion de continent, il fut satisfait de ce surcroît de preuves; il mit donc le cap sur la rivière Ozema de l'île d'Haïti où il savait qu'il devait trouver son frère dans le nouvel établissement qu'il lui avait enjoint de faire près des mines; il eut péniblement à lutter contre les courants qui l'entraînaient vers l'Occident; mais, à la fm, il atteignit sa petite rivière d' Ozema; et, s'il y arriva excédé de fatigues, presque perclus de goutte , et les yeux dans un état pitoyable, au moins eut-il la satisfaction infinie d'y être reçu par son cber frère, Don Barthélémy, son second lui-même, l'Adelantado.
Don Barthélémy avait pour lui l'amitié la plus tendre qui s'alliait au respect profond qu'il portait à son génie; de son côté Don Cristoval Colomb, avait pour l'Adelantado la plus grande confiance dans son activité infatigable , dans son courage , dans sa connaissance des affaires, et surtout dans sa déférence absolue pour lui. Les deux frères, pendant cette longue séparation, avaient souvent regretté de ne pas pouvoir s'appuyer de plus près l'un sur l'autre, et de ne pas avoir eu à se donner des marques fréquentes de sympathie ; il est donc facile de s'imaginer avec quel plaisir ils se revirent et se tinrent étroitement embrassés.
Colomb avait compté sur quelque repos à Hispaniola, mais les nouvelles que lui en donna l'Adelantado le détrompèrent promptement. D'abord , Don Barthé-
îemy commença par se réjouir de la découverte nouvelle du continent que son frère venait de faire , et il attacha à cet événement une portée encore plus grande, si c'est possible, que son frère ne l'avait fait; après lui en avoir adressé les félicitations les plus cordiales, il entreprit le récit qu'il avait à lui dérouler sur la position de la colonie et sur les événements qui y étaient survenus depuis leur séparation.
Suivant les instructions du vice-roi, l'Adelantado avait commencé , dès le départ de son frère , à bâtir une forteresse dans le voisinage des mines d'Hayna, à laquelle en l'honneur de Colomb, il donna le nom de Saint-Christophe ; il en éleva , ensuite , une autre sur le bord oriental de la rivière Ozema , près du village habité par la cacique qui y avait attiré Michel Diaz à qui elle avait uni sa destinée. Cette nouvelle forteresse fut appelée San-Domingo; elle fut le point de départ de la ville qui porte encore ce nom, et qui a été longtemps la capitale des établissements espagnols dans l'île d'Hispaniola. \
Il mit ces deux forteresses sur un pied respectable et il partit pour visiter les dominations du cacique Behechio, qui régnait sur les terres avoisinant le grand lac de Xaragua jusqu'à la partie occidentale de l'île y compris le cap Tiburon. Les habitants avaient la réputation d'être les plus agréables, les moins sauvages, les plus favorisés, sous le rapport physique , de toute l'île d'Haïti dont cette contrée était considérée comme une sorte d'élysée.
Avec Behechio , résidait sa sœur Anacoana , veuve <lu redoutable Caonabo; c'était, non-seulement , une
des pins belles femmes de l'île , mais encore une des plus intelligentes et des plus distinguées par sa grâce et son air de dignité. Son nom , suivant l'usage du pays, avait une signification particulière, et voulait dire « Fleur d'or. » Fidèle à la fortune de son mari pendant ses luttes , elle n'avait , cependant, jamais partagé ses préventions contre les Espagnols qu'elle admirait comme des êtres d'une origine surhumaine ; elle avait même cherché à adoucir la haine que Caonabo leur portait : c'est dans le même esprit et avec plus de force encore , qu'elle s'efforçait de persuader son frère , en lui mettant , d'ailleurs , sous les yeux , les malheurs que la résistance de Caonabo avait fait peser sur lui.
L'Adelantado pénétra dans les territoires de Behechio , tambour battant , bannières déployées , et avec cette attitude résolue qui lui était particulière ; le cacique s'avança vers lui à la tête d'une multitude d'Indiens armés, à qui le courage paraissait revenu : l'Adelantado lui fit connaître qu'il était prêt à livrer bataille, mais que sa visite n'avait rien que d'amical. Sa parole était toujours crue avec autant de respect que celle du vice-roi; aussi, à l'instant même, Behechio fit disperser ses soldats et il engagea Don Barthélémy à aller voir sa résidence principale , située dans une grande ville haïtienne près de la baie profonde qui porte actuellement le nom de Léogane.
Anacoana , charmée du résultat de cette rencontre et avertie à temps , prépara une réception magnifique au frère de Colomb. Trente jeunes filles des plus belles allèrent au-devant de lui , agitant , dans les airs , des
branches de palmiers, chantant leurs ballades favorites et dansant avec un ensemble parfait ; elles s'agenouillèrent en s'approchant de l'Adelantado, cessèrent leurs chants et déposèrent leurs branches de palmiers à ses pieds. La belle cacique traversa alors un passage que lui avaient laissé ouvert les jeunes filles; elle était gracieusement assise sur une litière portée par six vigoureux Indiens; elle était revêtue d'une étoffe en coton de couleurs éclatantes et variées qu'elle avait drapée sur son corps avec une intention manifeste de coquetterie féminine ; une guirlande de fleurs moitié blanches , moitié d'un rouge vif, reposait sur sa tête animée, et elle en avait aussi les bras et les mains ornés. Elle descendit de sa litière , salua l'Adelantado de l'air le plus affable, et le pria de se rendre dans la demeure qu'elle avait fait préparer avec le plus grand soin pour le recevoir.
L'Adelantado s'était fait une loi pour lui , comme aussi pour donner l'exemple sur un point aussi essentiel, d'imiter son frère dans une austérité extrême en tout ce qui concernait ses relations avec les femmes du pays; aussi quoique touché de tant de séductions , de tant de prévenances, quoique ravi de ces sites charmants, qui, d'eux-mêmes, excitaient à la mollesse; quoiqu'il eût pu se croire transporté, comme en rêve, dans les jardins enchantés d'Armide, ou à la cour de Cléopàtre, ou enfin dans les régions mystérieuses du voluptueux Orient, il accepta l'invitation avec un grand air de supériorité, mais qui n'avait aucune teinte d'orgueil et qui était plutôt tempéré par un maintien trèsbienveillant. Tel il fut, en tendant une main amie à
la belle Anaeoana, tel il marcha, pour se rendre iàiê^^ résidence du cacique, a\ec le cortège des trente jeunes et gracieuses filles qui reprirent leurs branches de palmiers, et qui recommencèrent^leurs' danses et leurs chants joyeux jusque chez Behe(5hio. Une foule innombrable d'insulaires faisant retentir^'air de cris de joie et du son de leurs instruments, les accompagnaient et complétaient ce cortège enthousiasmé.
La visite dura plusieurs jours qui furent une 3uc-. cession non interrompue de fêtes dont Anaeoana, avec les grâces inexprimables qu'elle tenait de la.TOturiê , faisait le plus bel ornement. Don Barthélémy eut, cependant, plusieurs conférences avec Behechio, il lui promit assistance et protection contre tous les ennemis qui pourraient se déclarer contre lui ; le cacique de son côté s'imposa un tribut périodique en colon, cassave et autres productions de la localité ; et quand l' Adelantado quitta ces lieux hospitaliers , Espagnols et Haïtiens se montrèrent remplis de regrets sincères. Les adieux, en particulier, de l'Adelantado au cacique et à la noble Anaeoana eurent quelque chose de pathétique qui fit beaucoup d'impression sur les spectateurs. Yoilà bien comme Ton gagne les cœurs , comme l'on colonise ; mais qu'il y a peu de personnes qui sachent pratiquer cette manière d'agir !
Le petit corps d'armée, après cette expédition amicale , se dirigea vers Isabella qui se trouvait dans un état fort précaire de santé et presque dépourvue de provisions ; l'Adelantado en écarta tous les hommes qui étaient trop faibles ou trop maladifs pour porter les armes en cas d'atlaciue, et il les cantonna en divers
points de rintérieur où l'air était meilleur et les vivr'es plus abondants : pour leur protection et comme ouvrages de défense militaire delà colonie, il fit en même temps élever des forts qui reliaient entre eux San- Domingo et Isabella, c'est-à-dire le Nord et le Sud de l'île et qui devaient tenir en respect ses deux parties orientale et occidentale à chacune desquelles cette ligne de fortifications, fort bien combinée, faisait face de chaque côté.
Mais l'impatience, quelques insultes de la part des Espagnols, des punitions très-sévères infligées par eux dans la Vega Real, et des exigences outrées pour les tributs imposés, firent naître chez les Haïtiens un esprit de vengeance qui fut communiqué à leur cacique Guarionex , homme très-modéré cependant , par plusieurs autres chefs qui l'excitèrent à prendre les armes. La garnison du fort de la Conception fut presque aussitôt informée de ce projet qui devait avoir pour premier but l'enlèvement de ce fort, sa destruction et le massacre de ses soldats. Le point le plus difficile était d'en donner connaissance à l'Adelantado , car le fort fut bientôt bloqué. Une lettre portée par un Indien pouvait seule en fournir le moyen ; mais les naturels envisageaient cet expédient avec terreur, persuadés qu'une lettre pouvait parler et les perdre; enfin, à force de présents, on en trouva un qui sortit du fort en se disant estropié et retournant dans ses foyers : la ruse réussit , on le laissa passer et il remit la lettre.
L'Adelantado partit comme la foudre, fondit à l'improviste sur les assiégeants, arrêta Guarionex de sa propre main, punit deux des instigateurs du fomplot.
de la peine de mort, pardonna au reste, et termina cette affaire avec autant de vigueur dans l'action que de modération dans la vengeance. Il fit plus : apprenant que ce qui avait le plus excité Guarionex , avait été un outrage dont un Espagnol s'était rendu coupable envers sa femme, il infligea un châtiment public à l'Espagnol, et rendit la liberté au cacique qui s'attendait à perdre la vie. Cette clémence inespérée toucha sensiblement le cœur de Guarionex ; son premier acte fut, alors, de rassembler ses sujets et de leur faire un discours à la louange des Européens. Il fut écouté avec beaucoup d'attention, et ses auditeurs, en signe d'assentiment , le prirent sur leurs épaules et le portèrent triomphalement jusqu'à son domicile. La tranquillité de la Vega fut, par là, rétablie pour quelque temps.
Fidèle à ses promesses , Beliechio quelque temps après, fit informer Don Barthélémy que le tribut promis était prêt. Par les détails qui furent donnés , l'Adelantado comprit que les denrées annoncées excédaient de beaucoup celles qui avaient été convenues ; il jugea donc devoir conduire lui-même vers ces parages, une caravelle qui y fut accueillie et fêtée avec enthousiasme. Les marins de ce navire s'accordèrent à dire n'avoir rien vu de si beau que ce pays qu'ils comparaient à un paradis, ni d'aussi aimable que ses habitants.
Behechio et Anacoana voulurent visiter la caravelle: Don Barthélémy alla les chercher pour leur en faire les honneurs. Quand ils quittèrent le rivage, une salve d'artillerie partit du bâtiment : ce bruit formidable, la fumée qui se déroulait majestueusement en rasant les
flots , rembrasement de la poudre qui , semblable à des éclairs, perçait cette fumée, tout frappa les insulaires d'épouvante. Anacoana s'évanouit en tombant entre les bras de l'Adelantado, et tous les autres visiteurs ou visiteuses se seraient jetés à l'eau, s'ils n'avaient été rassurés par ses paroles et par ses gestes affectueux.
L'admiration des insulaires se manifesta visiblement quand ils furent montés à bord , qu'ils y entendirent une musique guerrière, qu'ils virent l'intérieur entier du bâtiment, qu'ils s'en furent fait expliquer les détails, qu'ils eurent sous les yeux l'aspect des marins en grande tenue et pleins du respect qu'ils témoignaient à leurs chefs. Une collation élégante était servie à laquelle ils prirent part de la meilleure grâce du monde; ensuite, l'Adelantado s'offrit à leur faire faire une promenade au large sur le navire, et il se mit en mesure de se préparer pour l'appareillage. Quand tout fut disposé, il alla chercher ses invités et il monta sur le pont avec eux ; mais au moment de mettre sous voiles , la ravissante Anacoana, avec cet air de nonchalance mêlé de bouderie qui a tant d'attraits chez les femmes de couleur de ces pays, s'approcha de Don Barthélémy et lui dit :
« Seigneur Adelantado , vous ne savez pas ce que pense mon frère, là- bas, dans ce coin; et je ne sais vraiment pas si je dois le communiquer à Votre Excellence î »
« Certainement, Princesse, répondit Don Barthélémy, et je dois le savoir î »
« Eh bien, puisque vous nrenhardissez, il faut que
vous sachiez qu'il croit que vous voulez tous nous emmener à Isabella et nous y retenir prisonniers. Quant à moi, je n'ai aucune appréhension de cette sorte , et vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira , sans que j'en sois aucunement alarmée ! »
« Mais n a-t-il pas ma parole , et n'est-il pas mon invité? »
« Il est votre invité, c'est vrai , mais il n'a pas votre parole, car s'il l'avait, il n'aurait aucune inquiétude; croyez-le bien, seigneur Adelantado î »
« Eh bien , charmante princesse , veuillez lui dire que, par cela seul qu'il est mon invité, il a ma parole; mais puisqu'il la veut expressément, je la donne. »
« Il suffît, » dit Anacoana, en saluant de la main avec une grâce parfaite : un moment après, elle reparut avec Behechio qui riait comme un enfant, tant il était heureux d'être rassuré.
L'Adelantado était un marin consommé qui avait navigué une grande partie de sa vie ; il est même des auteurs qui le citent parmi les hardis compagnons de Barthélémy Diaz, lorsque cet autre illustre navigateur fit, en 1 486 , la découverte si longtemps cherchée de la pointe méridionale de l'Afrique que nous connaissons sous le nom de cap de Bonne-Espérance. Il manœuvra avec un grand aplomb, au milieu d'un silence profond: l'ancre fut dérapée, les voiles furent présentées pour recevoir une brise douce, il fit avancer, tourner, revenir son bâtiment , comme si c'eût été un jeu ; et , après deux heures d'évolutions, il ramena ses hôtes au lieu même d'où il était parti, comme si son navire avait été un immense être intelligent à qui il ne fallait
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que parler pour être obéi. C'est, en effet, le plus grand effort de l'esprit humain que d'avoir ainsi emprisonné les vents dans des toiles légères , et de les avoir fait servir, à force de science et d'audace, à dompter les mers et à exécuter les volontés de l'homme.
On revint à terre , mais il fallut bientôt songer à quitter ces pays délicieux, leurs aimables habitants, et la fascinante Anacoana , qui montra les plus vifs regrets. Don Barthélémy fut poli, affectueux, mais toujours austère; et si, comme l'affirment les écrivains contemporains, il quitta cette jeune et charmante princesse avec la stoique froideur d'un Caton , il eut une retenue et une gloire dont on ne peut faire honneur à un grand nombre de capitaines qui se trouvèrent dans des positions aussi délicates. En prenant congé de Behechio , il lui dit qu'il avait fait le calcul de la quantité dont ce qu'il emportait excédait le tribut convenu, et que ce serait à déduire du prochain envoi. Il fit des présents sans nombre à Anacoana , il l'assura que son souvenir resterait éternellement gravé dans son esprit 5 et il les quitta tous les deux sur la plage où il s'embarqua , en les saluant avec sa dignité accoutumée et en leur faisant, de la voix et de la main, de nouveaux adieux à mesure qu'il s'éloignait : à l'instant de perdre le rivage de vue, il fit un dernier salut avec son artillerie, et il disparut.
Nous sera-t-il permis de dire, ici, que notre carrière maritime nous avait mis à même , à l'âge de vingt-deux ans, de visiter le sol des quatre parties du monde, que, lors de l'expédition de Saint-Domingue ordonnée, en 1802, et qui fut suivie de tant de cala-
mités, nous avons aussi parcouru les lieux gouvernés, trois cents ans auparavant, par Behechio. Hélas! dans les temps agités du séjour que nous y fîmes, retrouver rien qui pût nous rappeler ce cacique et son aimable sœur, était de toute impossibilité! Nous n'en avons pas moins jeté aux vents les doux noms d'Anacoana et de l'Adelantado , mais à peine si les échos attristés de contrées alors si bouleversées, purent seulement les répéter !
Pendant que par cet heureux mélange de vigueur , de modération, de justice, de prudence et d'abnégation, le frère de Colomb apaisait les insurrections , gagnait des amis à la cause espagnole, et travaillait à la colonisation de cette île magnifique sur la meilleure base possible , les factions fermentaient à Isabella , et elles s'y développaient sous l'influence d'un nommé Francisco Roldan, que la protection du vice-roi avait progressivement élevé au rang d'alcade-major ou de chef de la justice dans la colonie. Quand Colomb partit pour détruire , par sa présence , les imputations d'Aguado , Roldan crut que son crédit n'y résisterait pas , et il voulut profiter de cette chute présumée. Il chercha donc à préparer son avènement au pouvoir suprême dans la colonie en annonçant , comme chose certaine, la disgrâce prochaine du vice-roi, en critiquant tous ses actes, et en représentant ses frères comme des parvenus , comme des étrangers qui ne pouvaient porter aucun intérêt au bien du pays , qui même , se servaient des Espagnols pour les surcharger de travaux, et pour faire bâtir, par leurs mains , des forteresses , afin de s'y meltrc on sûreté, eux et les richesses qu'ils
extorquaient des caciques. Lorsque ces idées eurent germé dans les esprits, il ne lui restait plus, pour saisir l'autorité, qu'à faire assassiner TAdelantado afin de se substituer à sa place ; ce fut, en effet, le projet auquel il s'arrêta ; mais il fallait une occasion favorable pour l'exécuter, et il était difficile de la trouver avec un tiomme aussi actif, aussi vigilant que Don Barthélémy. .Quand la caravelle fut arrivée de Xaragua avec les approvisionnements qu'elle apportait, l'Adelantado laissa le soin d'en faire le déchargement à son frère Don Diego qui était revenu à Isabella , et il s'absenta pour faire une tournée dans l'île. Don Diego, éprouvant beaucoup de difficultés à ce déchargement à cause du petit nombre d'embarcations propres à ce service qu'il possédait , et voyant , d'ailleurs , l'état de vétusté du navire qui ne lui permettait pas de retourner en Europe, prit le parti de le faire jeter sur un endroit propice de la côte, pour que l'opération du déchargement coûtât moins de peines et de temps.
Roldan ne dit rien pour s'y opposer ; mais , quand la caravelle fut échouée, il se répandit en insolentes clameurs, disant que les deux oppresseurs des Espagnols avaient imaginé ce moyen pour les empêcher de retourner jamais dans leur patrie; la conclusion de ses discours fut qu'il fallait remettre le navire en mer, s'en emparer, y proclamer l'indépendance des colons, et aller mener une vie licencieuse dans la partie de l'Ile qui leur plairait , faisant travailler les Indiens comme des esclaves et leur enlevant leurs femmes.
Don Diego, trop pacifique pour résister ouvertement rt pour faire punir ce misérable, imagina de l'éloigner
— soleil lui offrant un commandement, sous prétexte de révoltes qu'il paraissait craindre dans la Vega. Roldan saisit cette occasion de se voir à la tête d'une force qu'il parvint à élever au nombre de soixante-dix hommes bien armés; il se les attacha par une infinité de promesses; mais comme les pensées de rébellion n'existaient pas chez les Indiens de la Vega, il n'eut pas à les combattre; il employa, au contraire, tous ses moyens de séduction pour s'y faire des amis , en promettant aux chefs qui voudraient faire cause commune avec lui, de les exonérer de leurs tributs.
Ayant réussi à faire accepter ses propositions par ces chefs, il posa ouvertement le masque qu'il avait gardé jusqu'alors, revint à Isabella, jeta insolemment un défi à l'Adelantado qui était encore absent et à son frère , les dépeignit comme ne tenant leur autorité que de Colomb qui avait perdu la sienne; et, aux cris de « Vivent Leurs Majestés î » prétendit pouvoir agir en maître et gouverner la colonie. 11 voulut alors faire remettre la caravelle à flot, mais il ne put y parvenir. En dédommagement, il fit ouvrir de force tous les magasins et il y puisa à pleines mains pour donner à ses compagnons des armes, des munitions, des vêtements et des provisions ; ensuite, ils partirent tous pour s'emparer du fort de la Conception , qui , heureusement , commandé par un brave et loyal militaire nommé Michel Ballester, refusa d'en ouvrir les portes, et annonça sa détermination de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Au factieux Roldan, se joignirent bientôt Adrien de Moxica et Diego de Escobar, alcade du fort de la Ma-
deleine; les choses en étaient là, quand TAdelantado t'iit informé de ces trahisons. Ne sachant à qui se fier, ignorant même l'étendue véritable de la conspiration, il ne put agir avec sa vivacité ordinaire. Ce qui lui parut le plus pressé fut de se rendre sur les lieux et chez le seul partisan sur lequel il pût compter, qui était Michel Ballester ; il se jeta donc dans le fort de la Conception avec des soldats dont il connaissait le dévouement; quand il se fut ainsi assuré un point respectable de résistance, il demanda à Roldan une entrevue, que celui-ci accepta, au pied de la forteresse où il se rendit pendant que l'Adelantado parlait par une embrasure de canon. La scène fut vive : l'Adelantado exigeait une soumission immédiate et promettait , en ce cas, un pardon complet; de son côté, Roldan voulait obtenir le désistement volontaire de Don Barthélémy , à son profit , et il s'engageait à faire , à cette condition , embarquer paisiblement les deux frères de Christophe Colomb pour l'Espagne. Aucun des deux ne voulut accéder à de semblables propositions; et les affaires de la colonie en prirent un tour très-fâcheux.
Les Indiens, profitant de ces divisions, cessèrent de payer leurs tributs. La bande de Roldan se recrutait tous les jours ; les soldats qui voulaient rester fidèles à leurs devoirs étaient forcés de s'enfermer dans les forts et d'y vivre de privations ; les provisions, livrées au gaspillage , s'épuisaient , et l'Adelantado , sachant qu'il serait assassiné s'il mettait les pieds au dehors du fort de la Conception, ne pouvait songer à le quitter.
Ce fut dans cette critique situation qu'eut lieu l'arrivée à San -Domingo, des deux bâtiments commandés
par Pedro-Fernandez Coronal. Ils eurent bientôt divulgué la nouvelle que le vice-roi , toujours protégé par les souverains espagnols , allait arriver avec une escadre puissante, et que Don Barthélémy avait été officiellement confirmé en sa qualité d'Adelantado par le roi Ferdinand.
A peine l'Adelantado en fut-il informé que , sans plus craindre aucun de ses ennemis ouverts ou secrets, sans daigner en faire avertir le perfide Roldan , il fit ouvrir les portes du fort et se mit en marche pour San- Domingo. Cette noble audace intimida tous ceux qui avaient juré sa perte, et il traversa leurs détachements sans que pas un seul homme osât seulement l'approcher.
En sûreté à San-Domingo, l'Adelantado eut la magnanimité de dépêcher Coronal vers Roldan, lui offrant amnistie complète s'il voulait, lui et les siens , mettre bas les armes. Arrivé à un défilé, Coronal fut arrêté par quelques archers à la tête desquels était Roldan , qui lui dit : « Halte-là , traître î si tu étais arrivé huit jours plus tard, tu n'aurais trouvé ici qu'un seul parti, et c'eût été le mien î » Coronal fit tout ce qu'il put pour ramener Roldan, qui lui répondit que jamais il ne reconnaîtrait que le vice-roi ; que s'il arrivait, il se soumettrait à son autorité, mais non à celle d'aucune autre personne quelconque.
Au retour de Coronal, il ne restait plus à l'Adelantado qu'à lancer une proclamation déclarant Roldan ainsi que ses adhérents , traîtres , et c'est ce qu'il fit. A cette nouvelle, Roldan résolut de s'éloigner; il fit à ses soldats les tableaux les plus attachants du pays en-
chniilciir de Xaragiia, il lonr dit de se rappeler tout ce (|iie leurs coiupatrioles (jui y élaieul allés avec TAdelautado, eu avaient rapporté sur la fertilité du sol, sur la douceur des habitants , sur l'extrême beauté des femmes ; il leur promit de les laisser se livrer à tous leurs désirs, et ce fut cette charmante contrée vivant heureuse sous les lois de Behechio, sous Finfluence de l'esprit distingué d'Anacoana, qu'ils allèrent souiller de leur infâme présence.
Mais à peine eurent-ils quitté la Vega Real que les Indiens ne voyant (|u'un très-petit nombre d'Espagnols autour d'eux, se mirent en insurrection. Leur cacique Guarionex, y avait été excité par Roldan luimême, lors de son départ ; il eut l'imprudence de suivre ce conseil , il devint ingrat envers l'Adelantado et il commença ses opérations en bloquant le fort de la Conception. Don Barthélémy accourut aussitôt au secours de la forteresse ; son nom seul et la nouvelle de son approche glacèrent le courage de Guarionex, qui prit la fuite au plus vite et ne s'arrêta , avec sa famille et quelques-uns de ses serviteurs les plus lidèles, qu'aux montagnes de Cigiiay, les mêmes qui avoisinent la baie de Samana et dont les habitants avaient eu une escarmouche avec les marins de la Nina^ lors du premier voyage de Colomb dans ces parages. Mayonabex était toujours le cacique de cette localité.
L'Adelantado, indigné, prit avec lui quatre-vingtdix hommes dévoués, et se mit à la poursuite de Guarionex, le trafpiant à travers les montagnes, les forêts, les rivières, et sans s'inquiéter en aucune manière des embuscades des Indiens ni des difficultés du terrain.
Il arriva ainsi près du cap Cabron où résidait Mayonabex, et il,lui fit intimer Tordre de remettre Guarionex, 'ui promettant alors amitié, paix et secours; mais, en cas de refus, se proposant de livrer ses dominations aux flammes et au pillage.
« Dites à votre chef, répondit nobleoient le cacique à renvoyé de Don Barthélémy, que je respecte infiniment en lui la quaUté du frère de Colomb dont je n'ai pas oublié les généreux sentiments; mais Guarionex est mon ami , il est en fuite , il est venu chercher un asile chez moi, je lui ai promis protection et je tiendrai ma parole ! »
Disons ici en toute sincérité et malgré notre admiration pour les grands talents de FAdelantado , qu'il agit en cette circonstance avec beaucoup moins de noblesse que Mayonabex : l'orgueil de ne pas vouloir revenir sur une parole mal calculée l'entraîna dans de coupables excès ; il avait menacé , en cas de refus du cacique, de livrer ses dominations aux flammes et au pillage , et il eut la cruauté de le faire. Rien ne fut épargné : pendant trois mois entiers, le pays fut battu et dévasté; Mayonabex, quoique vivement sollicité par ses sujets de livrer son confrère, s'y refusa obstinément et se cacha : il fut à la fin découvert par douze Espagnols qui parvinrent à s'emparer de lui, de sa femme, de ses enfants, de quelques serviteurs, et qui les amenèrent à l'Adelantado. Satisfait de ce résultat. Don Barthélémy revint sur ses pas avec ses prisonniers qu'il confina au fort de la Conception , mais qu'il relâcha peu de temps après , à Fexception de Mayonabex. Que ne fut-il mieux inspiré pour sa gloire,
et (ju'it eût été plus noble de laisser partir aussi le cacique lui-même! Il crut peut-être que ce serait un otage qui lui garantirait la paix de Tavenir. L'Adelantado avait cependant laissé quelques soldats dans les montagpes de Ciguav, avec Tordre de chercher à s'emparer de Ùuarionex ; ils y réussirent , le chargèrent de chaînes et le conduisirent au fort de la Conception. Ses insurrections réitérées, la persévérance f^vec laquelle il avait été poursuivi , ne lui parurent pas pouvoir faire espérer de trouver grâce devant la rigiclité de l'Adelantado ; il crut donc devoir se donner la mort ! Ainsi disparut de la scène du monde ce malheureux cacique, nouvelle victime, d'abord de sa faij)le^se de caractère, et ensuite des conséquences t]ésolantes de roccupation.
Ce fut après ces expéditions , que Don Barthélémy effectua son retour à San-Domingo, et qu'il eut le l:jpnhevu^ d'y voir arriver son frère après une séparation de près de deux ans et demi.
Une des premières mesures que prit le vice-roi fut d'approuver les actes du gouvernement de l'Adelantado, en déclarant traîtres Roldan et ses adhérents. Cet homme turbulent et insubordonné s'était cependant rendu à Xaragua où les naturels lui tirent une bienveillante réception, et où une circonstance heureuse pour lui, vint augmenter ses forces ainsi que ses ressources. On se souvient que Colomb avait expédié des îles (Canaries, trois caravelles ayant mission de porter des approvisionnements à la colonie : or, il arriva que les courants ayant agi sur leur route , ce fut à la côte de Xaragua ou'elles abordèrent. Les rebelles se cru-
reiit poursuivis; mais Roldan ayant été fixé sur leur conipte, recommanda le secret aux hommes de sa bande , et , se disant envoyé en mission dans cette partie de Tîle, parvint d'abord à se procurer des armes ainsi que des provisions, ensuite à s'attacher plusieurs hommes de cette expédition qui, étant en grande partie des criminels et des vagabonds, ne demandèrent pas mieux que de s'engager avec Roldan et de mener avec lui une existence de licence et d'oisiveté. Ce ne fut qu'au bout de trois jours qu'Alonzo-Sanchez de Carvajal, qui commandait les caravelles, découvrit la ruse; mais le mal était fait.
Les bâtiments furent d'ailleurs retenus par des vents contraires; alors, il fut convenu qu'un des capitaines de ces navires , nouimé Jean-Antoine Colombo , parent du vice-roi, débarquerait avec quarante hommes armés qu'il serait chargé de conduire par terre à San- Domingo. Colombo débarqua, en effet, avec quarante hommes : quelle ne fut pas sa surprise en se voyant abandonné aussitôt , à l'exception de huit d'entre eux, par ses soldats qui, sejoignant aux révoltés, en furent reçus à bras ouverts et avec de longs cris de joie. Colombo voyant ses forces considérablement réduites par cette désertion, retourna à bord. Carvajal, pour ne pas donner lieu à de nouvelles désertions , donna le commandement de sa caravelle à son second, fit partir les navires et resta pour chercher à ramener dans le devoir, et Roldan, qu'il avait cru remarquer être quelquefois chancelant dans sa rébellion, et les hommes qu'il avait entraînés ; mais tout ce qu'il put obtenir, fut que Roldan lui promit, des que l'arrivée de
Colomb lui serait notifiée, de se rendre à Saii-Domingo pour lui faire connaître ses griefs et pour ajuster tous les différends. Il écrivit même , dans ce sens , une lettre au vice-roi , que Carvajal se chargea de lui remettre. Ne pouvant obtenir davantage, Carvajal quitta ces lieux, escorté jusqu'à huit lieues de San -Domingo, par six rebelles, et il y trouva le vice-roi qui y était débarqué depuis quelques jours.
En remettant la lettre de Roldan, Carvajal exprima son opinion sur la probabilité de ramener les révoltés; mais ceux-ci se rassemblèrent bientôt dans le village de Bonao , situé dans la vallée de ce même nom , à vingt lieues de San-Domingo , à dix du fort de la Conception, et ils prirent leur quartier général dans l'habitation d'un nommé Pedro Reguelme qui était l'un de ces révoltés. Informé de ces détails, Colomb écrivit à Michel Ballester qui commandait toujours le fort de la Conception, et il lui donna des pleins pouvoirs pour avoir une entrevue avec Roldan, et pour hii offrir amnistie complète s'il voulait se soumettre et se rendre à San-Domingo afin de traiter avec le vice-roi lui-même , sous l'assurance écrite de sa sûreté personnelle. En même temps, il publia une proclamation, par laquelle il annonçait donner passage gratuit à tous ceux qui voudraient retourner en Espagne , espérant par là, débarrasser la colonie de tous les mécontents et de tous les paresseux.
L'intégrité , la loyauté de Ballester en faisaient un choix qui aurait dû être facilement accepté par Roldan; et l'on vit bien clairement, alors, que toutes les protestations de respect de cet insolent factieux envers le vice-
roi n'étaient que clés moyens de gagner du temps et de rendre sa position meilleure : il répondit effectivement qu il n'entendait traiter que par Tinterinédiaire de Carvajal, dont, disait-il, il avait appris à apprécier la droiture à Xaragua.
Colomb pensa alors à recourir aux armes, mais avant d'y faire un appel définitif, il voulut connaître combien il pourrait ranger de soldats sous son drapeaii; or, il obtint ainsi la fâcheuse assurance que , excepté soixante-dix militaires fidèles au devoir, tous se rallieraient à Roldan , soiis les ordres de qui ils avaient à espérer une vie de brigandage et de sensualité. Colomb se garda donc bien àe mettre en trop grande évidence l'exiguïté du chiffré numérique de ses partisans, et quelque cruel qu'il fût pour lui de ménager un misérable comme Pioldan, il fut obligé de temporiser. Quelle pénible extrémité cependant, pour un homme d'honneur comme Colomb, d'être si souvent forcé de tendre une main amie à un individu qu'il ne pouvait que mépriser, et qui, lui-même, semblait se faire un jeu de son déshonneur !
Le vice- roi se borna donc, pour le moment, à activer le départ de cinq de ses navires pour purger l'île du plus grand nombre possible de mécontents, afin de diminuer par là les chances qu'il voyait à ce qu'ils se ralliassent à Roldan s'ils restaient plus longtemps à portée de ses excitations. Il écrivit, par cette occasion, à ses souverains, à qui il envoya une carte ainsi qu'une description de la partie du vaste continent qu'il avait découverte, et il y joignit les perles magnifiques qu'il s'y était procurées dans ses entrevues avec les naturels.
Il n'oublia pas de leur ùùve connaître tous les détails de la rébellion de Roldan, qu'il dépeignit coiiime provenant principalement d'un démêlé entre l'Aclèlantado et lui ; et, pour que l'affaire fût bien instruite, il pria Leurs Majestés d'envoyer dans la colonie un fonctionnaire versé dans les matières juridiques, avec le titre de premier jiige.
Roldan ne manqua pas aussi de profiter de cette occasion pour écrire en Espagne, ce qu'il iît en accusant, comme toujours, Colomb d'injustice et d'oppression. Rien cependant ne prouvait mieux le désir dii vice-roi d'être à l'abri de ces reproches que là derhandë qu'il faisait de voir les attributions de la justice distraites de son pouvoir, et remises entre les mains d'iin juge expérimenté nommé par la couronne. Oh verra, cependant, que les imputations articulées par un traître et envenimées par l'odieux Fonseca qui détestait toujours en Colomb un étranger et un homme dont les services éclatants avaient acquis une grande faveur auprès de Leurs Majestés, finirent par faire beaticoup trop d'impression sur leur esprit.
Après le départ des navires , le vice-roi reprit ses négociations avec Roldan, il alla même jusqu'à lui écrire avec une bonté marquée : il lui rappela l'ancienne confiance qu'il s'était plu à avoir en lui, il lui dit qu'il était prêt à renouer ses anciennes relations avec sa personne, il Tinvita fortement, au nom de son ancienne réputation elle-même qui était bien connue du roi, à ne pas persister dans la ligne fâcheuse de conduite qu'il tenait, et il renouvela l'assurance (ju'il ])0UYait venir s'expliquer avec lui, sons
la garantie formelle de riuviolabilité de sa personne.
11 s'agissait de savoir qui porterait eette lettre; Roldan avait déelaré qu'il n'avait eontianee qu'en Carvajal, et l'on représentait à C.olonib (|uo cette préférence exclusive était de nature à créer de violents soupçons contre la fidélité de cet otlicier. Le vice-roi prit alors son parti avec sa grandeur d'ànie habituelle, et il ne voulut s'-en rapporter qu'à lui seul. Il lit donc appeler Carvajal, le questionna franchement, noblement; et, ayant aciiuis la conviction de sa loyauté, il lui contia la mission diiVicile d'entamer la négociation avec Roldan.
On comprend combien l'émissaire de Colomb eut de peines et essuya dhumiliations dans le cours de cette affaire. Il tinit cependant par obtenir que Roldan écrivit au vice-roi et, de plus, qu'il eût une entrevue avec lui. Les révoltés sentaient leur force , et ils exigeaient les choses les plus extravagantes. Sur ces entrefaites, Michel Rallester écrivit au vice-roi; il l'informa que le parti des rebelles augmentait à tel point (]u'il n'y avait d'autre parti à prendre qu'à accepter leurs conditions quelles qu'elles fussent, ^i Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Altesse, disait-il en terminant sa lettre , que les soldats eux-mêmes de la garnison du fort que je coinmande , sont en voie contiimelle de désertion , et que je pense qu'à moins d'un prompt arrangement, qu'à moins de l'embarquement prochain des insurgés pour la métropole, non-seulement l'autorité de Votre Altesse, mais aussi son existence courent le plus grand danger. Certainement , je s 'irai minn'ir à nv^n poste et vous défendce jus({u'à
la dernière goutte de mon sang; mais j'aurai si peu d'imitateurs, que notre résistance et la vôtre ne pourront certainement pas conjurer le danger. »
Quelque triste et alïligeant que fût le contenu de cette lettre, l'esprit se repose pourtant avec plaisir sur les beaux sentiments professés par cet honorable militaire qui brille avec beaucoup d'éclat au milieu d(î tant de révoltes , de trahisons , d'entraînements funestes; et l'on aime à voir un loyal soldat qui après avoir tracé d'une main affligée , les défaillances , les torts de ses compatriotes coupables ou égarés, retrouve toute la trempe de son caractère pour exprimer son dévouement inaltérable, son attachement à ses devoirs qu'il préfère à la vie, et pour s'engager jusqu'à la mort, à défendre l'autorité et la personne de son chef.
Tant de motifs décidèrent Colomb à faire un arrangement avec les révoltés : il fut stipulé que Roldan et ses adhérents s'embarqueraient au port de Xaragua , pour l'Espagne, sur deux navires qui seraient prêts à prendre la mer dans cinquante jours an plus tard; qu'ils recevraient tous un certificat individuel de bonne conduite et une garantie pour leur solde jusqu'au jour du départ ; que des esclaves leur seraient donnés, comme on l'avait fait pour certains colons, en considération de services rendus; que ceux d'entre eux (\m avaient des Indiennes pour femmes pourraient les emmener en lieu et place de même nombre d'esclaves; que les propriétés qui leur avaient c^ppartenu et qui avaient été séquestrées, leur seraient restituées, et qu'il en serait de même des avantages qui avaient précédemment été faits à Roldan.
Cet odieux traité, qu'on ne pouvait même se flatter (]e voir accoîiipli, était d'une nature si révoltante qu'on a de la peine à se figurer que Colomb n'eût pas préféré s'exposer à toutes les conséquences possibles, qu'à Tobligalion de le signer. Pour nous, nous aimerions inliniment mieux que le vice-roi, plutôt que de cour- ])cr la tète sous des exigences si mortifiantes, eût quitté une colonie où il lui était devenu impossible de rétablir l'ordre si profondément troublé par les faclieiix, et que, la lettre de Bailester à la main, il fût allé demander aux souverains espagnols la faveur d'être remplacé dans un commandement qu'en sa qualité d'étranger qui inspirait de si funestes préventions, ii ne pouvait plus exercer avec avantage, soit pour la colonie , soit pour la métropole. On a prétendu que Colomb avait à cœur d'envoyer son frère l'Adelantado en exploration vers le continent qu'il avait découvert, pour y recueillir des renseignements plus précis , et qu'il lui aurait fallu renoncer à ce dessein , s'il ne pacifiait pas la colonie : mais tout n'était-il pas bouleversé; et, en accordant deux navires à Roldan , lui restait- il assez de ressources pour donner suite à l'expédition projetée? D'ailleurs, la découverte du continent était faite; aucun autre que lui ne pouvait y prétendre et cela devait lui suffire. A lui, en effet, l'bonneur insigne d'y avoir abordé le premier; à d'autres, le soin de glaner après lui et de coloniser les beaux pays dont il avait ouvert fentrée aux nations émerveillées !
Quoi qu'il en soit, Roldan et ses bandits se rendirent àXaragua, et le vice-roi, laissant temporairement
le coinniandeinent à son frère Diego , partit avec l'Adelantado pour visiter les forteresses et pour rétablir les choses sur leur anciien pied.
Cependant , quelques détails inévitables et de trësniauvais temps retardèrent lés deux navires au delà de Tépoqué convenue. Il en résulta des plaintes; on allégua que les bâtiments étaient iiial armés; que les délais avaient eu lieu à dessein et il s'ensuivit un refus de s'embarquer. De noiivelles cÔiiditions étant même demandées par ces imsérables, il f^iîlut ouvrir d'autres négociations. Sans doute que lloldari pensàiit à sa conduite passée, avait réfléchi qu'il serait imprudent à Idi de retourner en Espagne ; sans doute aussi que la canaille qui l'accompagnait répugnait à quitter la vie de licence et de désordre qu'elle menait ; et Ton dut voir bientôt combien il sériait difiicile d'amener tous ces vauriens à délivrer l'île de leur présence impure.
x\u milieu de ces difficultés , le vice-roi reçut une lettre d'Espagne en réponse à celles où il avait dépeint le fâcheux état de la colonie. Cette lettre était écrite par Fonseca qui se bornait à lui dire que cette affaire ne pouvait pas être traitée immédiatement , attendu que les souverains entendaient la régler eux-mêmes. Il pensa d'après cela que l'astucieux directeur des affaires d'outre-mer voulait laisser les esprits s'envenimer de plus en plus , et qu'il était disposé à ne rien faire, soit pour améliorer la situation de l'île, soit pour faire disparaître les difficultés dans lesquelles Colomb se trouvait enveloppé.
Le vice-roi ne voyant rien dé plus pressé que le dé-
part (le Roldan, espéra le décider à l'effectuer en allant lui-même , vers la fm du mois d'août 1 408 , au port d'Azna où il se rendit sur deux caravelles , accompagné des personnages les plus importants qui lui étaient restés dévoués. Loin d'être sensible à cette démarche, l'infâme Roldan affecta des airs de hauteur, comme si c'eût été à lui de dicter des conditions : il demanda que des terres fussent concédées gratuitement à ceux de ses partisans qui voudraient rester à Hispaniola, et qu'il fût, lui-même , rétabli dans ses fonctions d'aïcade-major.
L'âme est abreuvée de dégoûts à l'aspect de tant de noirceurs, de bassesses et de perfidies; et l'on ne peut que plaindre Colomb lorsqu'on apprend qu'abandonné de presque tous, et ne trouvant nulle part ni un appui ni un conseil, il se crut forcé de signer encore un traité qui garantissait aux insurgés leurs nouvelles et insolentes demandes. Il est vrai qu'on lui avait donné l'avis que ses propres adhérents songeaient à s'emparer de la ppvince de Higuey où ils avaient l'intention de se déclarer indépendants. Toujours est-il qu'il consentit encore une fois aux exigences toujours croissantes des rebelles ; et quoique, dit- on, il eût l'intention de renier plus tard ce nouveau traité comme lui ayant été arraché par une force à laquelle il ne pouvait pas résister dans ce moment, il n'en est pas moins vrai que ce môme traité reçut immédiatement un commencement d'exécution, et qu'une fois Roldan réintégré dans son emploi, il y déploya toute l'arrogance qu'on pouvait supposer devoir éclater chez un homme aussi entier et aussi peu délicat que lui.
Quelle tache pour Colomb que d'avoir à lutter contre l'insolence de cet odieux personnage , que d'avoir à ramener à San-Domingo, ce ramassis d'êtres éhontés à qui il fallut assigner des portions de terrain, accorder des esclaves indiens provenant des prisonniers de guerre, et indiquer des résidences choisies, soit à Bonao, soit sur différents points de la Vega Real, naguère le théâtre des exploits de Colomb , de l'Adelantado et d'Ojeda !
Le vice-roi fit en même temps un arrangement avec divers caciques voisins, qui durent désigner un certain nombre de leurs sujets, pour travailler, à certaines époques, à la culture des terres des Espagnols. Ce fut une sorte de service féodal qui devint l'origine des fameux Repartimientos ou des distributions et levées d'Indiens libres, instituées pour aider les colons, et dont, par la suite , ceux-ci abusèrent tellement dans toutes leurs possessions transatlantiques, qu'elles finirent par avoir pour résultat, l'extermination de la race indigèneen général, et plus rapidement encore de celle de l'île d'Hispaniola. Mais de quoi n'ont pas alors abusé les Espagnols dans ces pays ; quelles autres scènes y ont-ils présentées que celles de la violence, de la jalousie, delà rapine, des dissensions intestines ; et, en analysant ce qui se passait sous l'administration de Colomb qui avait tant de talents, tant de génie , et qui était animé de si excellentes intentions, comme il était facile de prévoir dès lors, que même sur les points où la puissance espagnole pourrait d'abord le plus s'élever , elle tomberait bientôt en dissolution !
Roldan obtint pour sa part plusieurs terres dans le
voisinage dlsabella, qu'il réclama comme prétendant |ui avoir appartenu avant sa révolte ; en outre , une {rès-belle ferme royale, située dans la Vega, connue sQifs le nom de La Esperanza; plus des propriétés étendues dans la province de Xaragua avec des Repartimientos ; plus enfin certains droits à prélever des provisions de bouche sur les Indiens.
Un des premiers actes de cet homme absolu , prétendant agir en sa qualité d'alcade-major, fut de nommer Ppdro Pieguelme, un de ses plus actifs partisans, alcade de Bonao. Colomb en fut fort choqué, car il vit dans cette nomination une usurpation de pouvoirs et une atteinte formelle portée à son autorité de viceroi ; il le fut bien plus encore, quand il apprit que I^eguelme, sous prétexte de bâtir une ferme, élevait si^' la crête d'une colline un édiiice assez solidement construit pour pouvoir être facilement converti en forteresse. Roldan n'était pas étranger à l'idée de celte construction qu'il regardait comme un lieu de refqge en certains moments prévus. Toutefois , Colomb ordonna impérieusement que les travaux fussent immédiatement discontinues sur ce point et ils le furent.
Voyant une apparence de tranquillité rétablie dans la colonie, le vice-roi songea à retourner en Espagne, pour expliquer à ses souverains, mieux qu'il ne pouyait le faire dans sa correspondance , quel était l'état véritable de l'ile; mais les maladies sévissaient alors, et il ne crut pas pouvoir quitter le pays dans un moment aussi critique. Il se contenta d'expédier deux caravelles où il donna toutes facilités aux soldats de Roldan de s'embarquer. Plusieurs s'y décidèrent ; ils
emmenèrent avec eux, soit les esclaves qui étaient devenus leur propriété par la teneur des traités, soit des filles de caciques qu'ils étaient parvenus à persuader d'unir leurs destinées aux leurs et de quitte]* Iciis ramilles pour les suivre en Espagne.
Colomb écrivit par cette occasion à Leurs Majestés. Comprenant parfaitement que ses stipulations avec Iloldan seraient critiquées , il s'appliqua à démontrer que lui ayant été arrachées par la violence , elles ne liaient nullement la couronne ; il réitéra sa demande de la désignation d'un juge suprême pour rendre la justice dans la colonie ; il désira qu'un conseil dont les membres seraient nommés en Europe, fût organisé dans l'île pour délibérier sur les points importants; il demanda qu'il fût pourvu à certains emplois des finances , et que les pouvoirs de tous fussent assez bien détinis, pour qu'il n'y eût ni empiétements dans fautorité, ni difficultés quant aux rangs, honneurs et privilèges; enfin, sentant l'influence d'un âge avancé, il priait Leurs Majestés de lui envoyer son fils Diego , toujours page à la cour mais dont la raison commençait à se développer, afin de l'initier aux affaires et d'être aidé par lui dans raccoinplissement de ses devoirs. Son second fils Fernand était aussi à la cour et il devait également aux bontés de la reine d'être page; mais il était trop jeune pour que son père pensât à l'appeler auprès de lui.
Malgré le moment de calme qui semblait régner en ce moment, et dont, après tant de bouleversements, on aurait pu croire ({ue chacun devait désirer la continuatioUj la mesure n'était pas comblée, les ennemis
de Colomb n'étaient pas satisfaits : leur jalousie odieuse, leurs menées iniques , leurs trames criminelles continuaient à s'ourdir sous la direction de l'exécrable Fonseca ; et nous aurons bientôt à dire comment cet infâme personnage parvint à outrager toutes les lois de la justice, de l'honneur, de l'humanité, et à faire peser sur Colouib le poids de la haine la plus ignominieuse qui ait pu couver dans le cœur du plus grand monstre d'hypocrisie et de méchanceté qui ait jamais existé î
On commençait à peine à respirer dans la colonie , et l'on avait atteint l'année i 499 , lorsque le vice-roi reçut la nouvelle que quatre bâtiments avaient mouillé dans la partie occidentale de Tile, un peu au delà de l'endroit actuellement appelé Jacquemel , et que les marins de ces bâtiments paraissaient avoir le dessein de couper des bois de teinture et d'emmener des Indiens comme esclaves ; mais ce qui surprit le plus Christophe Colomb, fut d'apprendre que cette expédition était commandée par le même Ojeda qui avait donné tant de marques de bravoure , de dévouement à sa personne, et qui, après son exploit de la prise de Caonabo, était retourné en Europe. Il fallait vraiment que les étranges procédés de Fonseca, que l'appui qu'il donnait à quiconque entreprenait de saper l'autorité de Colomb ou de lui créer des embarras fussent bien connus, il fallait être bien sûr de plaire à ce dispensateur des grâces ou des faveurs et de pouvoir agir avec impunité, pour que le mal eût gagné jusqu'au cœur d'un guerrier qui, jusque-là, avait professé tant de respect pour le vice-roi. Il en était cependant ainsi.
et c'était bien Ojeda qui, comniandant de quatre bâtiments, se présentait sur un point important de l'île et qui prétendait y agir sans contrôle.
Colomb qui, mieux que personne, connaissait l'esprit entreprenant de ce nouvel ennemi, pensa qu'il ne pourrait rien faire sans Roldan qui même pourrait, s'il refusait de se rallier à lui , paralyser ses moyens d'action contre Ojeda; il imagina alors, avec beaucoup de tact, de faire comprendre à Roldan que ce serait une occasion d'atténuer ses torts , et il lui offrit de se charger de s'opposer aux projets du chef de cette expédition. Roldan accepta avec empressement : ses actes séditieux avaient mis en son pouvoir les objets de tous ses vœux; il fit aussitôt la réflexion que font ordinairement les ambitieux ou les perturbateurs lorsqu'ils sont entrés en possession de ce qu'ils ont convoité , que, quelque mal acquises que soient leurs richesses, il est bon, selon eux , de les conserver , et que ce qu'il y a de mieux pour y parvenir, c'est de les placer sous l'égide de bons services rendus qui puissent faire oublier leurs anciennes offenses.
Roldan partit donc de San-Domingo avec deux caravelles ; il arriva le 26 septembre à deux lieues du port où les quatre bâtiments d'Ojeda étaient mouillés; il débarqua avec vingt-cinq hommes résolus, apprit qu'Ojeda était parti pour une excursion dans l'intérieur de l'île, et il se posta pour couper la communication entre lui et ses quatre bâtiments.
Dès qu'il put entrer en pourparlers avec Ojeda, il lui demanda pourquoi, sans seulement avoir informé le vice-roi de son arrivée, il avait opéré son débarque-
ment sur un point aussi éloigné et aussi peu fréquenté de l'île. Ojeda répondit avec adresse qu'ayant entrepris un voyage de découvertes, il se trouvait en détresse quand il avait jeté l'ancre, et qu'il ne demandait qu'à réparer ses navires et qu'à obtenir quelques provisions.
Vinrent ensuite d'autres explications privées d'où il résulta qu' Ojeda avait entendu parler, en Espagne, de la découverte, par Colomb, d'un continent très-étendu et des perles magnifiques qu'il avait envoyées , qui provenaient de ce continent; que Fonseca, désirant s'attacher Ojeda pour se servir de lui contre Colomb , lui avait communiqué les lettres du vice-roi aussi bien que les plans et les cartes qu'il avait dressés de ce pays et sur lesquels il avait tracé la route qu'il avait suivie; qu'encouragé par ce même Fonseca, il avait formé une expédition dans laquelle il s'était associé un riche Florentin , nommé Amerigo Yespucci qui avait fait une grande partie des frais de l'armement, et qu'après avoir parcouru tous les lieux visités par Colomb dans les parages de TOrénoque, il s'était rendu aux îles Caraïbes où, à la suite de plusieurs engagements contre les insulaires, il leur avait fait un grand nombre de prisonniers qu'il comptait vendre comme esclaves sur le marché de Séville. Au surplus, Ojeda prolesta de son respect pour le vice-roi, et il affirma qu'aussitôt que ses bâtiments seraient prêts, il appareillerait pour San-Domingo afin de lui rendre ses devoirs. Rohian crut , un peu légèrement sans doute, à cette prétendue assurance; satisfait de ce qui s'éîait passé, il leva l'ancre, et il retourna avec ses
deux caravelles à San-Domingo, pour rendre compte de sa mission.
Mais avant de parler des projets réels d'Ojeda , qui d'ailleurs étaient fort peu en harmonie avec son ancien caractère chevaleresque, tant ses entretiens avec le perfide Fonseca l'avaient perverti ! faisons remarquer d'abord que l'autorisation donnée, en Espagne à Ojeda, par le même Fonseca, n'était signée que par lui et nullement par les souverains; ensuite, qu'elle était totalement contraire aux conventions faites avec Colomb, qui aux termes de ces conventions, devait être préalablement consulté sur toute expédition projetée pour le Nouveau Monde, d'autant qu'il s'agissait ici d'un continent qu'il venait de découvrir, et qu'il était d'une justice rigoureuse de lui en réserver la future exploration, ou au moins de lui laisser le choix des premiers explorateurs destinés à marcher sur ses traces.
Pour ne citer qu'un inconvénient d'un pareil procédé, il suffit de dire (jue cette autorisation qui, d'ailleurs, était, delà part de Fonseca, un manquement formel à ses devoirs envers ses souverains, fut la cause directe de l'idée qu'eut Amerigo de donner à cet immense continent son nom lequel, malgré l'ingratitude qu'il y eût à en déposséder Colomb , fut adopté par l'envieux Fonseca, prévalut ensuite dans un public insouciant, et a tini par être accepté par toutes les nations et à être conservé par elles; tellement l'habitude et les premières impressions ont d'empire sur les hommes! 11 est, cependant, certain qu'Amerigo, qui fut toujours un des admirateurs les plus zélés de Colomb, ne crut pas que cette idée pourrait janinis être
considérée comme une usurpation préjudiciable au héros de la découverte du Nouveau Monde ; mais Fonseca y dut voir une satisfaction donnée à ses sentiments d'envie ; or , il n'est pas douteux qu'il n'ait saisi , avec ardeur, ce moyen d'affaiblir la popularité de Christophe Colomb, et qu'il n'ait fortement contribué à maintenir le nom d'Amérique au continent nouvellement découvert. Enfin, soit dessein prémédité, soit caprice de la fortune, Colomb fut déshérité de l'honneur dénommer le Nouveau Monde, et le nom d'Amerigo prévalut. Dérision , peut-on dire , de la gloire humaine dont le grand homme fut victime, mais dont l'heureux Florentin ne fut pas précisément coupable ; si donc on peut reprocher une injustice et une ingratitude à ceux qui donnèrent ou qui sanctionnèrent cette dénomination, au moins doit-on en absoudre presque complètement Amerigo !
Loin de songer à faire voile pour San-Domingo, Ojeda se rendit à Xaragua où les anciens corebelles de Roldan, dans l'espoir de gagner à leur cause un homme aussi audacieux, l'accueillirent avec des transports de joie, et lui proposèrent, à défaut de Roldan qu'ils blâmaient sévèrement de se tenir à l'écart actuellement qu'il avait obtenu tout ce qu'il désirait, de se mettre à leur tête pour se faire compter par Colomb un arriéré de solde, qu'il était pourtant totalement impossible au vice-roi de leur payer par suite de la pénurie extrême de ses finances. Ojeda, certain de l'appui de Fonseca et connaissant par lui la décroissance de la faveur de Colomb auprès du roi, accepta; et il proposa de marcher immédiatement sur San-Domingo
pour forcer le vice-roi à accéder à cette demande; mais, à l'instant de partir, quelques-uns d'entre ces hommes, et des moins déraisonnables, refusèrent de marcher, alléguant qu'à tout considérer, ils se trouvaient heureux où ils étaient, sans avoir à courir les chances d'une révolte ouverte pour obtenir ce que le vice-roi ne pourrait pas leur payer. Furieux, leurs camarades, plus insatiables, voulurent les contraindre par la violence; alors une rixe opiniâtre eut lieu, plusieurs hommes des deux partis furent tués ou blessés, et la victoire resta à ceux qui voulaient aller à San- Domingo.
Roldan, informé du nouveau projet d'Ojeda, alla audevant de lui avec quelques soldats bien disposés, et il reçut, chemin faisant, le renfort de son ancien compagnon, Diego de Escobar, accompagné de plusieurs partisans. Ojeda ne pouvant faire tête à ces opposants, revint à bord de ses bâtiments où il saisit l'occasion de faire des débarquements pour inquiéter l'ennemi. Roldan n'en fut pas intimidé ; il manœuvra avec intelligence pour ne pas laisser gagner du terrain à Ojeda qui, voyant l'inutilité de ses efforts, finit par se décider à appareiller et à faire voile vers d'autres îles afin d'y compléter une cargaison d'esclaves indiens. Quelle triste issue d'une expédition commandée par un guerrier si brillant quand il servait fidèlement sous les ordres de Colomb î
Les soldats de Roldan, accoutumés à dicter des lois à leur chef pour prix des services qu'ils pouvaient rendre, lui demandèrent bientôt à recevoir en partage la belle province de Cahay, contiguè à celle de Xara-
gua. Roklan, qui cherchait à se foire une meilleure réputation, se refusa à leurs sollicitations ; toutefois, pour calmer leur rapacité, il consentit à répartir entre eux les terres qui lui avaient été concédées à lui-même dans la province de Xaragua.
Pendant les opérations de cette répartition, on vit arriver un jeune gentilhomme nommé Hernando de Guevara , cousin d'Adrien de Moxica Tun des chefs de la révolte précédente, qui avait été banni de San- Domingo à cause de sa conduite licencieuse, et qui était destiné à partir sur les navires d'Ojeda. Il arriva trop tard; mais Roldan, voyant en lui un ancien camarade, le traita avec bonté; il fut même reçu avec distinction chez la belle Anacoana qui, malgré les scènes fâcheuses dont elle venait d'être témoin, avait toujours conservé une grande partialité en faveur des Espagnols : elle avait une fille de douze ou treize ans, mais déjà nubile ainsi que le sont généralement les femmes nées dans ces climats. Cette jeune fille, dont le père était l'infortuné Caonabo, s'appelait Higuenamota et se faisait remarquer par une extrême beauté. Guevara en devint passionnément amoureux. Jeune, d'un physique fort agréable, de manières fort engageantes qui laissaient peu soupçonner la dépravation de ses mœurs, il toucha facilement le cœur d'Higuenamota, et Anacoana, charmée de voir sa fille demandée en mariage par un cavalier qui lui semblait aussi accompli, y donna son consentement.
Mais Roldan , également épris de cette jeune fille , devint extrêmement jaloux de la préférence qu'elle accordait à son rival ; aussi exila-t-il Guevara de la pro-
vince de Cahay. Celui-ci feignit de partir, revint pendant la nuit et se cacha chez Anacoana ; il y fut découvert, trouva Roîdan implacable, mais se soustrayant à ses menaces, il médita un plan de vengeance consistant à se faire un parti chez les mêmes hommes qui , ayant naguère idolâtré Roldan comme chef de conjurés, le détestaient aujourdliui qu'il paraissait rentré dans la ligne de ses devoirs. On convint de s'emparer de lui par surprise et de le tuer ou de lui arracher les yeux; toutefois, le complot fut découvert, Guevara fut arrêté avec sept de ses complices sous les yeux d'Higuenamota et de sa mère, et ils furent envoyés à San-Domingo pour y être retenus prisonniers dans la forteresse.
Adrien de Moxica , en apprenant cette arrestation , se rendit au milieu des anciens révoltés de Bonao où se trouvait le nouvel alcade, Pedro de Reguelme, dont il réclama un appui qui fut promptement accordé. Moxica, se trouvant à la tête d'une force assez imposante, se proposa non-seulement de délivrer son cousin, mais de pousser la vengeance jusqu'à tuer Roldan et même le vice-roi.
Colomb était au fort de la Conception quand il fut informé de ces détails , et il n'y disposait que d'un nombre insignifiant de soldats. Il jugea bientôt que son salut ne pouvait dépendre que de mesures promptes et vigoureuses : on sait qu'alors il n'hésitait jamais; i! ne trouva qu'une dizaine d'hommes dévoués à le suivre; il les arma cependant , partit la nuit, arriva à l'improviste au milieu des conjurés et il s'empara de Moxica ainsi que de plusieurs des principaux che(s do
ce parti qu'il emmena au fort de la Conception. Il était indispensable de faire un exemple qui pût inspirer une terreur salutaire, et mettre un terme à ce parti pris de révoltes continuelles qui éclataient sous le moindre prétexte. Le vice-roi tenait entre ses mains un des grands instigateurs de ces troubles , l'occasion était bonne; il valait mieux frapper un des hommes marquants de ces rébellions, que des malheureux qui, souvent, ne s'écartent de leur devoir qu'en cédant à des instances auxquelles ils ne savent pas résister; il ordonna donc que Moxica fût pendu au haut de la forteresse. Le condamné demanda un confesseur qui vint aussitôt ; mais au lieu de s'accuser de ses fautes, il se laissa entraîner à proférer à haute voix des imputations atroces contre plusieurs Espagnols, contre Colomb luimême, à tel point que l'indignation publique ne pouvant être contenue , il fut jeté du haut des remparts et mourut au pied du fort.
Cet acte de sévérité eut d'heureuses suites : Pedro Reguelme fut surpris, caché dans une caverne du pays de Bonao, et fut conduit à la forteresse de San-Domingo. Les autres conspirateurs s'enfuirent dans la province de Xaragua , où ils furent vigoureusement poursuivis par l'actif Adelantado que secondait Roldan; la plupart furent saisis et bientôt les factieux furent complètement subjugués.
Libre de soucis de ce côté , Colomb songea à reprendre son projet de l'exploration du continent qu'il avait découvert , et de l'établissement d'une pêcherie pour arriver à la possession des perles qui gisaient dans les eaux de ce pays ; mais hélas ! combien ses espé-
rances furent encore trompées , comme ses plans furent cruellement bouleversés ! Dans ses méditations , il ne voyait que des succès , des richesses , des trésors de toute espèce pour l'Espagne; il touchait cependant au moment où cette même Espagne, devenue ingrate, allait le plonger dans les plus grandes infortunes , lui arracher ses honneurs, le dépouiller de ses avantages si rudement acquis par ses travaux, son génie , ses efforts, et le rendre un des exemples les plus frappants des vicissitudes humaines.
11 n'arrivait pas un navire du Nouveau Monde en Espagne , que, par suite des instigations de Fonseca , les calomnies les plus odieuses ne fussent répandues sur le compte de Colomb. C'était, disait-on, un étranger qui n'avait en vue que ses intérêts particuliers et qui n'agissait nullement selon ceux de la métropole ; puis on prétendait qu'il voulait se faire proclamer roi de ces contrées, ou tout au moins les faire passer, pour des sommes considérables, entre les mains d'un autre souverain, ajoutant , à cet égard, tout ce que l'on savait pouvoir le mieux exciter le mécontentement du roi Ferdinand qui était fort jaloux de son pouvoir et surtout très-méfiant ; on alléguait que ces pays coûtaient fort cher au trésor public et qu'ils ne lui rapportaient à peu près rien du tout ; il s'ensuivait ou que les tableaux séduisants de l'opulence de ces contrées étaient faux et avaient été fort exagérés par Colomb qui, alors, avait sciemment trompé Leurs Majestés, ou qu'il était inhabile à gérer les affaires de ces mêmes contrées. Ensuite , on faisait retentir bien haut les plaintes de ceux qui, en revenant, réclamaient, à tort
ou à raison , des arriérés de solde que le vice-roi avait sans doute, selon eux, retenus à son bénéfice; on vit même un jour une cinquantaine de ces misérables suivre le roi lors d'une de ses promenades à cheval , et lui montrer quelques grappes de raisin qu'ils tenaient à la main, criant que c'était la seule alimentation qui leur fût permise par l'effet des fausses promesses de Colomb; et, comme ils virent passer ses deux fils qui étaient pages à la cour : « Voilà, s'écrièrent-ils , les enfants , magnifiquement traités dans les palais de nos souverains, de celui qui a découvert une terre de vanité et de déception, propre seulement à servir de tombeau aux Espagnols ! »
Tout cela était absurde, extravagant, facile à réfuter si Ton avait pu ou voulu établir une discussion calme ou sérieuse sur tous ces points ; mais c'est ce que Fonseca ne voulait pas ; il cherchait, au contraire, en toute occasion, à donner du poids à ces ridicules imputations ; et , à force d'y revenir, il gagnait toujours du terrain. Enfin, il fallut que ce fût bien fort , puisque la magnanime Isabella elle-même se laissa aller à avoir quelques doutes : « Colomb et ses frères sont des hommes honnêtes, dit-elle un jour, du moins j'aime à le penser ; mais ils peuvent errer ; et, en se trompant, fut-ce de bonne foi, on est exposé à causer autant de tort à l'État que si l'on était réellement incapable ou méchant. » La reine , il est vrai , n'émettait , en parlant ainsi , que de simples suppositions ; mais le roi était plus affirmatif et il se disait convaincu. On avait remarqué plusieurs fois qu'il ne s'exprimait plus sur le compte de Colomb avec son an-
cienne cordialité, et que , depuis que la domination des terres découvertes était un fait bien accompli et entièrement en sa faveur, il regrettait les pouvoirs étendus qu'il lui avait conférés.
Il prit donc la fatale et injuste résolution d'envoyer à Hispaniola un personnage qui eut à rechercher quelle était la situation véritable de File et à y prendre le commandement si la nécessité lui en était démontrée. Dans l'état actuel des affaires , c'était un moyen certain, quoique détourné et indigne d'un souverain, de poser en principe la destitution de Colomb ; encore , si l'on s était contenté de le destituer î On reconnaît bien , dans ces actes détestables , le machiavélisme de Fonseca qui y avait pris effectivement la part la plus active , et qui s'empressait de les faire mettre à exécution.
Les ordres furent donc écrits, les instructions furent dressées; mais Fonseca rencontra un obstacle qu'il ne put pas alors briser. Ce fut la volonté de la reine, qui, en voyant la dureté d'un procédé aussi exorbitant contre un homme pour qui elle avait conçu tant de reconnaissance et d'admiration, déclara, lorsqu'on lui présenta ces pièces à signer, qu'à l'instant de prendre un parti si excessif, sa main se refusait à les revêtir de son nom, et qu elle ne pouvait encore s'y résoudre. Honneur et gloire à la reine, qui, une fois déplus, fut bien inspirée en cédant aux excellents mouvements do son cœur généreux î
Cependant, les bâtiments qui portaient les complices de Roldan arrivèrent; on vit alors le roi, luimême, s'oublier au point de donner son approbation
à la conduite de Roldan, et des éloges à ceux qui l'avaient imité. Jusque-là , Isabelle serait restée dans les mêmes sentiments vis-à-vis de Colomb, mais on se souvient que le vice-roi s'était cru obligé de laisser emmener par ces misérables, des esclaves indiens et même des jeunes filles qui arrivèrent avec eux, les unes étant enceintes, les autres déjà mères , et toutes dans un état de misère difficile à décrire.
Tout cela, dit-on à la reine, avait été fait sciemment et volontairement par les ordres exprès de Colomb. Sa sensibilité s'en émut, sa dignité de femme s'en trouva offensée : « Qui donc , s'écria-t-elle , a pu donner à Colomb le droit de disposer de mes sujets et de mes vassaux ; j'ordonne que tous les Indiens qui se trouvent en Espagne soient ramenés dans leur patrie , je veux qu'on y reconduise aussi ces jeunes femmes avec toutes sortes de soins ou d'égards , et j'entends que de semblables faits ne se renouvellent plus ! »
Fonseca voyant quelle était l'indignation de la reine mit aussitôt sous ses yeux une lettre que le vice-roi avait écrite, dans laquelle il établissait son opinion, qui, au surplus, était généralement partagée alors, excepté par Isabelle qui avait tant devancé son siècle, que l'esclavage des prisonniers indiens devait être maintenu pendant quelque temps encore, dans l'intérêt de l'occupation générale; il sut si bien profiter de la disposition d'esprit où se trouvait la reine en ce moment, qu'il la lit consentir à la mesure de l'envoi d'un liaut commissaire cbargé de porter ses investigations sur l'administration de Colomb, et de le remplacer dans ses fonctions s'il était reconnu coupable.
Le personnage qui fut désigné pour cette mission fut choisi et présenté par Fonseca ; on peut penser qu'il n'était ni impartial, ni favorable à Colomb. Ce fut Don Francisco de Bobadilla, officier de la maison du roi et commandeur de l'ordre militaire et religieux de Calatrava. Fonseca put alors donner un libre cours à sa haine jalouse , et nous allons dire comment il se déshonora à tout jamais en cherchant à satisfaire cette honteuse passion.
Bobadilla arriva à San-Domingo le 23 août 1500. Avant d'entrer dans le port, il fut informé par les hommes d'une pirogue qui accosta son bâtiment, que le vice-roi et l'Adelantado étaient en tournée dans l'intérieur de l'île, et que c'était leur frère Don Diego qui exerçait le commandement pendant leur absence. Il apprit également la récente insurrection de Moxica, le châtiment qu'avaient reçu plusieurs assassins dont sept venaient d'être pendus et celui de cinq rebelles qui étaient renfermés dans la forteresse de San-Domingo. Parmi ceux-ci se trouvaient Pedro Reguelme, et Guevara dont la passion pour Higuenamota avait été la cause première de la révolte. Bobadilla put môme voir en entrant deux potences dressées, une de chaque côté du port, où, selon l'usage des temps de laisser les suppliciés pendant quelques jours exposés aux regards de la multitude , étaient encore suspendus deux des condamnés à mort.
Dès qu'on sut à San-Domingo qu'un commissaire royal était à bord du navire qui venait d'arriver, on s'empressa d'aller au-devant de lui et de rechercher sa faveur; on remarqua, plus particulièrement, parmi
ces courtisans, les hommes qui auraient dû avoir le plus à craindre de la justice du commissaire, si luimême était venu avec des intentions impartiales. Or, ce furent ceux-là mêmes qui obtinrent le meilleur accueil et qui reçurent tout encouragement pour articuler des plaintes contre le vice-roi ; on peut donc affirmer qu'avant le débarquement de Bobadilla, la culpabilité de Colomb était un point arrêté dans son esprit.
Ce qui le prouve jusqu'à l'évidence, c'est qu'il publia aussitôt des proclamations dans lesquelles il donnait des extraits de ses lettres patentes, d'où il résultait qu'il était autorisé à faire toutes sortes de recherches sur l'état des choses et à poursuivre les délinquants; qu'en conséquence il exigeait la mise en liberté de Reguelme et de Guevara pour entendre leurs dépositions.
Don Diego déclara qu'il ne pouvait rien faire sans les ordres du vice-roi de qui il tenait ses pouvoirs, et qu'il ne relâcherait pas les prisonniers demandés ; il ajouta qu'il était convenable qu'il lui fût délivré une copie exacte des lettres patentes du commissaire afin qu'il les envoyât à son frère; mais cette demande, pourtant si naturelle, fut refusée. Bobadilla, espérant plus de succès d'uue nouvelle proclamation, en fit publier une autre le lendemain, par laquelle il prenait les titres et l'autorité de gouverneur de toutes les îles et du continent nouvellement découverts : c'était excessivement outre-passer ses instructions qui ne lui permettaient de se qualifier de gouverneur que dans le cas où Colomb serait trouvé coupable, et il n'avait encore été ni entendu ni même vu. A l'issue de celte
étrange publication, il exigea de nouveau la remise des prisonniers entre ses mains, mais Don Diego qui, pour être un savant très-pacifique, n'en était pas moins doué d'une grande fermeté, demeura inflexible, alléguant d'abord les devoirs d'un subordonné envers celui de qui il tenait son mandat, et ensuite les titres du vice-roi qui tenait des souverains espagnols des pouvoirs beaucoup plus élevés que ceux sur lesquels Bobadilla s'appuyait.
Le commissaire imagina alors d'informer les habitants qu'il était nanti d'un mandat de la couronne, enjoignant à Christophe Colomb et à ses frères de livrer entre ses mains tous les forts, tous les bâtiments ou navires, tout enfin ce qui appartenait à l'État, et ordonnant que tout arriéré quelconque de solde fût payé par eux à qui de droit. Cette dernière injonction fut accueillie avec de grands transports de la joie la plus bruyante par la multitude charmée.
Cette popularité acquise par un si pitoyable moyen qui n'était d'ailleurs qu'un leurre, puisqu'il n'était au pouvoir de personne de tenir la solde à jour lorsque la métropole laissait les caisses publiques de la colonie presque constamment vides ; cette popularité, disonsnous, accrut l'audace de Bobadilla, qui déclara que si Don Diego ne lui remettait pas les prisonniers, il irait lui-même les chercher et les délivrer. Don Diego persista avec énergie dans son refus; alors le commissaire se rendit au fort et somma Michel Diaz, qui le commandait, de faire sortir les prisonniers. Michel Diaz répondit qu'il n'y consentirait que sur l'ordre du viceroi; à cette réponse, Bobadilla ne connut plus de
bornes, il fit débarquer les matelots de son navire, se fit suivre par la lie de la population; et à la tête d'une tourbe ardente et ameutée , il attaqua le fort qui , peu en état de se défendre, fut pris par ce ramassis de gens sans aveu. Les prisonniers furent ainsi délivrés; mais, pour conserver une apparence de justice dans ce renversement de toute légalité, ils furent mis sous la surveillance d'un alguazil.
Ainsi débuta le haut commissaire royal, qui venait cependant pour rétablir l'ordre, scruter avec impartialité la conduite de chacun, et faire régner les lois et l'équité. Conséquent avec ce premier acte, il prit domicile dans la maison de Colomb, s'y installa en maître, se mit en possession de ses armes, de ses objets précieux, de ses chevaux, de ses livres, de ses lettres, de ses manuscrits particuliers, n'établissant aucun compte de ce dont il s'emparait, payant quelque arriéré à ceux qu'il favorisait le plus , avec les deniers de Colomb, et disposant du reste comme il l'entendait sous prétexte qu'il avait tout confisqué au profit de la couronne. Puis, il donna des autorisations de vingt années pour se livrer à la recherche de l'or, n'imposant que le onzième du produit net pour l'État au lieu du tiers qui avait été exigé jusque-là; enfin, il tint le langage le plus véhément contre Colomb, et dit publiquement qu'il avait pouvoir de le renvoyer en Espagne chargé de fers, affirmant que jamais plus ni lui ni personne de sa famille n'exercerait le commandement de l'île.
Tels furent les premiers actes de ce commissaire , qui était le même Bobadilla que , dans ses entretiens
avec le docteur Garcia Fernandez, Cliristopbe Colomb, avant son départ de Cadix pour son second voyage d'Amérique , avait signalé comme un de ses ennemis les plus prononcés : et encore, il était impossible qu'il put alors prévoir jusqu'à quel quel point l'âme perverse d'un tel bomme pousserait la violence de l'inimitié. Nous allons dire quels furent les excès où il osa se laisser aller.
Ce fut au fort de la Conception que Colomb apprit ces étranges nouvelles. Malgré la connaissance qu'il eut des proclamations de Bobadilla, il aimait à se flatter qu'il ne devait voir en lui qu'un premier chef de la justice dont il avait plusieurs fois demandé l'envoi à ses souverains, et que tout au plus celui-ci avait des pouvoirs particuliers pour s'enquérir des troubles qui avaient récemment éclaté : tout ce qui, selon lui, sortait de ces limites, était, comme on l'avait vu pour Aguado, une extension d'autorité que le nouveau commissaire assumait de son fait. Le sentiment qu'il avait de ses services, de son intégrité, de sa confiance en Leurs ^Majestés lui permettait peu de soupçonner toute la vérité.
Sous l'empire de ces idées, il écrivit des lettres aussi modérées que conciliantes à Bobadilla et, à son tour, il fit des proclamations pour contre-balancer l'effet de celles du commissaire. Des émissaires lui furent alors expédiés porteurs de lettres royales où il lui était ordonné, s'il en était requis par Bobadilla, de lui obéir en quoi que ce fût; en même temps il fut mandé immédiatement à San-Domingo pour comparaître devant le nouveau gouverneur.
Quoique blessé au dernier point dans sa dignité, il n'hésita pas et il partit sans emmener presque aucune suite. Bobadilla fit quelques sortes de préparatifs militaires pour recevoir Colomb, comme s'il avait paru craindre qu'il n'en eût appelé aux caciques de la Vega pour l'aider à conserver ses pouvoirs. De plus, il avait fait arrêter Don Diego, et, sans aucun motif allégué, il Tavait fait mettre aux fers à bord d'une caravelle.
Poursuivant le cours de ses violences, dès que Colomb fut arrivé, il le fit également arrêter, mettre aux fers et enfermer dans un fort. Cet outrage immense fait, sans aucune autre raison que sa volonté personnelle , à un homme d'une apparence ainsi que d'un caractère si vénérables et qui avait rendu des services si éminents à TEspagne, parut si énorme, que nul ne voulut prendre la charge de le consommer , et que ce fut un des domestiques de Bobadilla qui eut cette triste mission. Las Casas a consigné, dans ses écrits, l'infâme nom de ce vil mercenaire qu'il dépeint comme un type d'insolence : il s'appelait Espinosa. Colomb tendit les mains et les pieds à ce stipendié , et il n'opposa que le dédain et le mépris à tant d'injustice et d'ingratitude.
Colomb se soumit donc sans résistance, et même sans se plaindre de l'arrogance d'un être aussi violent et aussi mal inspiré que l'était Bobadilla : il se garda bien d'accuser Leurs Majestés qu'il pensait bien devoir un jour éprouver une grande indignation, lorsqu'elles sauraient jusqu'à quel point Bobadilla avait durement agi contre lui. Il adhéra, enfin, sans récriminer aux iniquités criantes de Bobadilla et il poussa la magnani-
mité jusqu'à écrire à son frère Don Barthélémy, qui était à Xaragua à la tête d'un corps de troupes armé, de se soumettre aussi; Don Barthélémy licencia aussitôt ses soldats, se dirigea paisiblement vers Saii-Domingo et n'y arriva que pour être également mis aux fers et transféré sur une caravelle , autre que celle où était détenu Don Diego. Bobadilla ne voulut se donner la honte de voir ni Colomb ni aucun de ses frères, et il les fit emprisonner en se contentant de faire savoir qu'il tenait ses instructions de Fonseca.
Ce fut ainsi que ces deux hommes , l'un l'âme de ces affreuses machinations, l'autre le servile instrument de son horrible chef, procédèrent pour consommer la ruine de celui qui avait découvert l'île et qui y avait gagné la grande bataille de la Vega Real; eux dont l'un ne devait parler , ne devait étendre sa main épiscopale que pour concilier, que pour bénir au nom d'un Dieu de paix , de mansuétude et de charité ; et dont l'autre, chargé de rendre la justice en ne consultant que sa conscience, profanait ce saint nom de justice en n'écoutant que les passions dont il se faisait l'écho , et en ne faisant servir son pouvoir que pour plaire lâchement à celui qui l'avait fait nommer pour accomplir ces attentats inouïs !
Honte ! oui, cent fois honte et exécration sur le méprisable Fonseca î Honte î cent fois honte et exécration sur son lâche acolyte Bobadilla ! et puissent leurs noms ne passer à la postérité (jue flétris par tous les cœurs honnêtes et généreux î On vit ainsi le génie, le dévouement, les grands services, l'élévation de caractère chargés de fers dans les personnes de Colomb ainsi
(jue de ses frères; et, pour pendant à ce triste tableau, on vit la lâcheté, rignominie, la haine, la trahison, la perfidie triompher dans les personnes odieuses de Fonseca et de Bobadilla. Nous le répétons donc avec une émotion que rien ne pourra jamais afïliiblir : « Honte! cent fois honte et exécration à tout jamais, sur Fonseca et sur Bobadilla î »
Les plus mauvais jours du temps d'Aguado furent alors mille fois surpassés : on alla jusqu'à accuser le pieux et intègre Colomb de s'être opposé à la conversion des naturels, pour avoir le prétexte de les faire vendre comme esclaves, et d'avoir caché et détourné à son protit une grande quantité de perles de la côte de Paria qui auraient dû figurer dans les valeurs de la couronne. Les plus tarés d'entre les révoltés furent admis à déposer contre Colomb ; Guevara, Reguelme furent publiquement acquittés et déchargés de toute prévention; et, si Roklan conserva son pouvoir, ce fut non pas à cause de son retour à de meilleurs sentiments qu'on eut de la peine à lui pardonner , mais uniquement parce qu'il avait été l'un des premiers rebelles, et qu'il avait donné le fatal exemple de méconnaître le pouvoir et l'autorité du vice-roi.
Il ne restait plus qu'à statuer sur le sort de Colomb et de ses frères; ce fut une tâche facile pour l'infâme Bobadilla et promptement remplie par lui : il ordonna qu'ils seraient conduits en Espagne sur des bâtiments dont on hâta les préparatifs de départ , et que quelques pièces à leur charge rédigées par lui, seraient en même temps envoyées à la métropole. A ces pièces furent jointes des lettres particulières de Bobadilla qui
avaient pour but de prouver la culpabilité des prisonniers. Un trait fut ajouté à ces scandales , c'est que l'ordre fut donné de conserver , pendant la traversée, les fers et les chaînes rivés sur les personnes de Colomb , de Barthélémy , de Diego ! Jusqu'à un certain point, on pouvait supposer qu'aussi longtemps que ces illustres personnages auraient été à Hispaniola ou dans le voisinage , Bobadilla aurait pu croire possible leur évasion et, dans des vues d'intérêt personnel, leur laisser ces ignobles fers dont il avait eu l'ignominie de les charger ; mais il ne pouvait avoir une semblable crainte lorsque les navires auraient atteint le large; et ce ne peut être que par l'effet de la méchanceté la plus noire et la plus injustifiable qu'il put prescrire une mesure aussi détestable.
Alonzo de Villejo fut l'officier chargé d'exécuter les ordres de Bobadilla; ses instructions portaient expressément de ne remettre ses prisonniers qu'à Fonseca en personne, ce qui était une preuve évidente de l'accord qu'il y avait entre ces deux hommes. Yillejo se rendit à la prison où était Colomb, et il se présenta à lui en disant qu'il venait le chercher.
« Yillejo, lui dit Colomb, vous savez que j'ai souvent bravé la mort et que je ne la crains pas; mais si mes jours doivent être tranchés, je ne demande qu'une seule grâce, c'est qu'il me soit permis d'écrire une lettre à Leurs Majestés pour leur dire que je meurs innocent, et plein de reconnaissance ainsi que de respect pour les facilités qu'elles m'ont données lors du premier voyage pendant lequel j'ai découvert des pays qui me sont devenus si funestes, mais qui pourront
être un jour une source intarissable de richesse et de grandeur pour l'Espagne. »
<c Excellence , lui répondit Yillejo , il est vrai que je tiens mon commandement de monseigneur Fonseca, mais je ne l'aurais pas accepté si c'avait été pour me déshonorer. J'ai l'ordre de conduire Votre Excellence en Espagne; mais j'en jure par mon épée, dès que vous aurez mis le pied à mon bord, vous serez à Tabri de toute insulte. Malheur à celui qui oserait y manquer d'égards ou de respect à l'homme que les revers accablent si cruellement , mais que je n'admire pas moins comme le plus grand génie de l'humanité ! »
Colomb fut attendri jusqu'aux larmes en entendant des paroles si différentes de celles qu'on lui adressait depuis l'arrivée de Bobadilla; il releva alors majestueusement son front qu'il avait tenu appuyé contre une de ses mains, et ce fut en ces termes qu'il remercia Yillejo :
a Yillejo, vous avez un noble cœur; il me tarde de me trouver sur le pont d'un bâtiment dont l'air sera purifié par l'effet de votre présence, par celle de vos braves marins ; ne perdons pas une minute , partons , je vous suis, et laissons cette terre qui m'est devenue si inhospitalière. »
Les navires appareillèrent dans le mois d'octobre ; à peine eurent-ils perdu la côte de vue, que Yillejo voulut faire enlever les chaînes de Colomb ; mais il s'y refusa obstinément en disant avec fierté :
« Leurs Majestés m'ont enjoint d'obéir strictement aux ordres de Bobadilla ; c'est en s'appuyant sur leur autorité qu'il m'a fait charger de fers, je dois donc les
garder jusqu'à ce que nos souverains en ordonnent autrement ; je les conserverai ensuite comme des sou^ venirs de mes services et de mes infortunes. »
Fernand , second fils de Colomb , qui , ainsi que nous Tavons déjà mentionné , fut Thistorien de son père, affirme avoir, depuis lors, toujours vu ces chaînes dans le cabinet de Colomb, qui, à l'époque de sa mort, demanda qu'elles fussent ensevelies avec lui : c'était un appel qu'il faisait à Dieu de l'injustice et de l'ingratitude dont il avait été la victime ; c'était comme s'il avait voulu présenter au ciel les preuves de la méchanceté des misérables qui l'avaient si outrageusement persécuté.
Malgré le refus de Colomb, Villejo n'en fut pas inoins très-bien inspiré ; l'histoire , qui a mission de flétrir les lâches, les infâmes et les persécuteurs , doit aussi préconiser ceux qui ont agi avec noblesse, désintéressement, abnégation et grandeur. Que Yillejo soit donc glorifié pour sa belle conduite, et n'oublions pas de mettre presque sur la même ligne, son second, Andréas Martin, qui témoigna, pendant toute la campagne , la plus vive sympathie pour l'illustre captif et qui ne cessa de lui prodiguer les marques les plus sincères d'attentions et de respect î La traversée fut courte, exempte de mauvais temps. Elle fut en quelque sorte dirigée par Colomb à qui Yillejo soumettait toujours ses vues; et ce fut à Cadix que Yillejo aborda avec Colomb toujours chargé de fers , mais qui supporta très-stoïquement cette épreuve pourtant si douloureuse.
Il y eut un long cri d'indignation poussé à Cadix
lorsqu'on y apprit que Colomb y arrivait avec ces mêmes fers ; et ce cri eut un retentissement qui se propagea en Espagne avec autant de rapidité que l'avait fait la nouvelle de son retour triomphant après son premier voyage. Nul ne voulait connaître ni seulement écouter quels en étaient les motifs réels ou supposés : Colomb était ignominieusement renvoyé du Nouveau Monde qu'il avait eu la gloire de découvrir ; c'en était assez pour exalter l'opinion publique du pays, qui se montra on ne peut plus exaspérée de l'indigne affront dont on avait abreuvé un aussi grand cœur que celui de Colomb. Ainsi, tous les soins que s'était donnés Bobadilla pour chercher à indisposer la nation contre notre illustre marin par les lettres particulières qu'il avait écrites afin qu'elles fussent lues et répandues, ces soins furent entièrem.ent perdus ; les lettres furent, au contraire, tenues secrètes ou détruites : elles auraient été déchirées avec colère, si l'on s'était permis d'en proposer la lecture à qui que ce fût.
Christophe Colomb ne sachant pas exactement jusqu'à quel point les souverains espagnols avaient autorisé Bobadilla dans l'indigne traitement qu'on lui avait fait subir, avait pensé qu'il n'était pas dans les convenances qu'il leur écrivît immédiatement, mais il avait adressé une lettre détaillée à une dame de la cour qui avait été gouvernante du prince Juan pendant son enfance, qui était l'une des personnes les plus aimées d'Isabelle, et qui avait constamment porté l'intérêt le plus vif à tout ce qui concernait Colomb ainsi que ses deux fils, toujours pages à la cour. Cette lettre arriva à Grenade où étaient alors Leurs Majestés, au moment
même où de violents murmures sur le sort de Colomb éclataient jusque dans l'Alhambra qui était le palais de leur résidence.
« Quel est donc ce bruit inaccoutumé , dit la reine d'un air étonné, et pourquoi cette explosion soudaine de mécontentement ? »
Comme Isabelle prononçait ces mots, entra chez elle Tex-gouvernante de son fils, tenant la lettre de Colomb ouverte à la main, et qui lui dit :
« Lisez, reine, vous saurez tout ; et je désire vivement ne pas mériter votre désapprobation en ajoutant que je partage ce mécontentement. »
Isabelle lut cet écrit avec une émotion extrême. En voyant combien on avait abusé de sa condescendance et de son consentement en lui faisant signer un acte dont il avait été fait un usage si abominable, elle se leva, se rendit avec précipitation chez le roi à qui l'on venait d'expliquer la cause de l'indignation du peuple , et elle lui remit la lettre, en s'écriant :
« Sire, faites justice, expédiez un courrier extraordinaire, et que Colomb et ses frères soient libres ! »
Le roi, toujours mal disposé envers Colomb qu'il se repentait d'avoir élevé à de si hautes dignités , réfléchissait , lorsque Isabelle entra chez lui, à ce qu'il y avait lieu de faire dans la circonstance présente, et il était encore indécis ; mais la voix convaincue de la reine ne lui permit plus d'hésiter, et il pensa qu'il serait au moins très-imprudent de chercher à résister à la force du vœu populaire qui se prononçait avec une énergie toujours croissante. C'était un des traits caractéristiques de Ferdinand de savoir céder à propos ou lorsque encore
on le pouvait avec honneur : il est peu de rois qui aient possédé ce tact si heureux.
Ferdinand acquiesça donc aux désirs d'Isahelle ; sans attendre même les documents de Bobadilla, il fut décidé qu'un blâme sévère serait jeté sur lui, et qu'on ferait mettre à l'instant même Colomb en liberté comme si son innocence ne pouvait pas être l'objet d'un doute ; il fut aussi ordonné que ses frères seraient libres et dégagés de toute poursuite; qu'ils seraient traités avec la plus grande distinction ; que Leurs Majestés écriraient à Colomb pour lui exprimer leurs regrets les plus vifs du traitement qu'il avait subi et pour l'inviter à se rendre à Grenade ; enfin , qu'une somme de 2,000 ducats lui serait expédiée pour le mettre à même de faire dignement les frais de son voyage.
Colomb se sentit revivre en recevant la lettre royale qui lui fut écrite; il partit pour Grenade et il y arriva, non comme un homme ruiné ou malheureux, mais la ligure souriante , la physionomie ouverte , et vêtu d'habits d'une richesse et d'une élégance extrêmes : c'était le temps des beaux costumes; or, à personne mieux qu'à Colomb la mise de l'époque ne pouvait convenir, à cause des avantages personnels de sa taille élevée, de sa tournure distinguée et de son maintien imposant.
Le roi et la reine mirent tous leurs soins à le recevoir dignement. Quand Isabelle vit cet homme vénérable qu'elle avait toujours aflectionné, s'approcher avec sa noblesse et sa modestie accoutumées, et qu'elle pensa à toutes ses souffrances, elle ne put maîtriser
son attendrissement ; des larmes s'échappèrent de ses yeux. Colomb avait été bien malheureux, bien maltraité, et il avait tout supporté avec impassibilité; mais quand il vit l'accueil bienveillant du roi, quand il aperçut les pleurs de la sensible Isabelle, des sanglots sortirent de sa poitrine oppressée, il se jeta à leurs pieds, et pendant quelques minutes , il lui fut impossible de proférer une seule parole.
Ferdinand et Isabelle s'empressèrent de le relever et cherchèrent à l'encourager par les expressions les plus gracieuses; alors il redevint maître de lui-même, fit une éloquente justification de sa conduite, parla du zèle qui l'avait sans cesse animé et qui l'animerait toujours pour les intérêts de l'Espagne, et pria Leurs Majestés de croire que si, comme il était probable, il avait commis quelques fautes, ses intentions n'en avaient pas moins toujours été pures, que ces fautes tenaient en partie aux difficultés de la position, et peut-être aussi à son inexpérience dans Fart du gouvernement.
Leurs Majestés exprimèrent vivement toute leur indignation contre Bobadilla qu'elles désavouèrent complètement pour la manière odieuse dont il avait interprété leurs sentiments; elles déclarèrent qu'il serait destitué, que Colomb rentrerait en possession de ses privilèges, de ses dignités, et qu'il serait indemnisé de toutes ses pertes.
Colomb conçut, d'après cette réparation, l'espoir qu'il serait très-prochainement rappelé au gouvernement d'Hispaniola et des Indes occidentales, avec ses titres de vice-roi et de grand-amiral; mais il eut la
douleur en ceci d'éprouver un désappointement qui répandit un nuage de tristesse sur le reste de sa vie. Ferdinand avait bien pu, en effet, se complaire à donner à la reine et au peuple espagnol la satisfaction d'une désapprobation formelle aux actes iniques de Bobadilla qui, seul, fut en cause en cette circonstance, puisque rien ne pouvait mettre Colomb en mesure de prouver matériellement la connivence de Fonseca; d'ailleurs, il croyait au-dessous de sa dignité de descendre au rôle d'accusateur. Ferdinand avait bien pu aussi faire à l'illustre marin une réception éclatante; mais les bistoriens s'accordent à dire qu'il fut au fond très-satisfait de l'éloignement de Colomb du théâtre de sa gloire, de la perte de ses fonctions, et qu'il avait résolu, dans son esprit, que jamais il ne les réoccuperait. Il s'était longtemps repenti d'avoir accordé à un sujet, particulièrement à un étranger, des pouvoirs et des prérogatives aussi étendus, se doutant peu, quand il les avait accordés, quelle serait l'importance des contrées qui seraient découvertes.
De récents voyages entrepris au mépris des stipulations faites avec Colomb prouvaient à Ferdinand que ces contrées, ainsi que l'avait annoncé l'illustre navigateur après avoir débarqué sur la côte de Paria, devaient réellement présenter une surface pour ainsi dire sans bornes ; Vincent Yanez Pinzon, qui commandait la Nina dans la première expédition du Nouveau Monde , avait , depuis lors , traversé la Ligne Èquinoxiale et confirmé les assertions de Colomb , en explorant la côte orientale de l'Amérique jusqu'au cap Saint-Augustin. Diego Lepe, autre marin de Palos,
avait, après Pinzon, doublé ce même cap et vu le continent se dessiner à l'œil selon une longue ligne indéfinie qui se dirigeait dans le Sud-Ouest. En un mot, tous ceux qui en revenaient dépeignaient ce pays comme étant d'une fertilité, d'une richesse extrêmes. Ferdinand n'en déplorait que plus, selon ses idées égoïstes, d'avoir créé Colomb vice-roi de ce même pays, avec un droit sur ses productions et sur les profits du commerce qui y serait effectué. Ainsi donc, chaque découverte nouvelle qui aurait dû, si son esprit avait eu de la grandeur, augmenter sa reconnaissance, ne faisait qu'accroître ses regrets d'avoir accordé d'aussi magnifiques récompenses.
D'ailleurs, selon l'habitude des princes qui font de la politique plus avec la tête qu'avec le cœur, Ferdinand considérait que Colomb ne pouvait plus personnellement lui être utile. La grande découverte était faite, la route d'un monde nouveau était connue, et chacun pouvait la parcourir. Des marins habiles s'étaient formés et enhardis sous ses auspices; ils assiégeaient le gouvernement, offrant de faire des expéditions à leur compte, et même de donner à la couronne une bonne part dans les gains. Pourquoi donc, toujours, selon lui^ conférer des dignités élevées et des avantages princiers, tandis qu'il trouvait sous la main nombre d'hommes qui ne demandaient qu'une simple autorisation de pouvoir faire des armements et de partir.
Tels furent les motifs qu'on attribua à Ferdinand pour éloigner Colomb du gouvernement auquel il avait toutes sortes de droits; et dans le fait, sa conduite
subséquente prouva que c'était bien sous ce point de vue rétréci qu'il avait envisagé cette, question. Peu lui importa donc de manquer à ses engagements, d'être injuste, peu généreux, d'être même ingrat; son but était que Colomb n'exerçât plus les fonctions de vice-roi, et il s'attacba à l'atteindre.
Il fallut alors trouver une raison plus ou moins plausible, pour paraître justifier l'éloignement de Colomb, et Fonseca ne fut pas longtemps à la proposer. C'est, en effet, le propre de certains hommes de savoir colorer leurs actes, quelque injustes qu'ils soient, par un certain vernis qui leur donne l'apparence des convenances ou de l'équité. Ainsi, l'on prétendit que les éléments des factions qui avaient été en guerre ouverte à Hispaniola , n'avaient pas cessé d'exister et qu'ils se reproduiraient pour causer de nouveaux troubles, si Colomb y retournait trop tôt; qu'il était donc plus sage d'y envoyer un officier de talent pour remplacer Bobadilla et pour y exercer le commandement pendant deux ans; qu'alors, seulement, les mauvaises passions seraient calmées, et que Colomb pourrait y retourner pour reprendre son autorité avec plus de facilité pour lui-même, et plus d'avantage pour la couronne. Mais si l'on pense que Colomb avait alors soixante-cinq ans, on sera convaincu que c'était partie gagnée que d'obtenir un délai de deux années pendant lesquelles il perdrait l'habitude des affaires; il en éprouva un vif déplaisir, mais il fut obligé de se contenter de ce mauvais arrangement et d'un espoir aussi incertain.
Le choix du successeur de Bobadilla fut fait en faveur de Don ^Nicolas de Ovando, décoré de l'ordre d'Alcan-
tara; l'on verra plus loin que cet homme qui passait alors pour être équitable, modéré et modeste, cacliaif , sous son apparente humilité, une soif excessive du commandement. Il fut le fléau le plus impitoyable de la race indienne ; et, dans ses procédés envers Colomb, il manqua complètement de justice et de générosité.
Plusieurs causes retardèrent le départ d'Ovando : pendant ces délais, il arrivait d'Hispaniola les plus fâcheuses nouvelles. Bobadilla s'était persuadé que la sévérité avait été le principal ècueil de ses prédécesseurs; et ses premiers actes avaient été une protection déclarée accordée à la révolte, à l'indiscipline, à la licence : la porte avait été ouverte par là à l'insubordination, à l'oubli de toute règle ; la foule s'était élancée dans ce courant d'idées qui promettait l'impunité à tous ses caprices ; et quand Bobadilla voulut rétablir un peu d'ordre dans la colonie, il lui fut impossible de se faire obéir, et il recueillit amplement ce qu'il avait semé. Enfin, ceux mêmes des ennemis de Colomb qui avaient conservé un peu de droiture et qui ne voulaient pas aller à une catastrophe terrible, en vinrent à regretter leur ancien vice-roi, toujours si juste et si dévoué, ainsi que l'administration de son frère l'Adelantado, dont la règle sévère était plus inflexible encore pour lui-même que pour les autres.
Chaque concession de Bobadilla était suivie de la demande d'une nouvelle concession toujours plus compromettante. On vendit les fermes et les domaines de la couronne à de très-bas prix; on accorda toutes sortes de permissions pour l'exploitation des mines; on n'exigea que la rétribution de la onzième partie de
leurs produits au lieu du tiers qui , jusque-là, avait été payé à la couronne. Il fallut donc, pour conserver l'intégralité du revenu public , augmenter considérablement les concessions, ce qui entraîna naturellement l'accroissement des fameux repartimientos, si préjudiciables aux intérêts et à la conservation delà population indigène ; alors, on en vint à un recensement des naturels, à leur classement; et puis, on en disposait en faveur des colons, selon la faveur, le caprice ou l 'importunité.
Bobadilla poussait l'oubli de toutes les convenances, jusqu'à dire à ses administrés : « Ne perdez pas de temps, ne négligez rien pour vous enrichir; qui peut savoir combien cela durera ! » Ceux-ci agissaient d'après ses incitations ; ils écrasaient les insulaires de travaux : et, dans le fait, ils firent produire au droit du onzième, plus que n'avait produit celui du tiers ; mais les Indiens succombaient par milliers à la peine sans qu'on en prît le moindre souci. La tyrannie la plus oppressive était exercée contre eux par leurs maîtres dont la plupart n'étaient autre chose que d'ignobles condamnés provenant des cachots de l'Espagne. Ces insolents parvenus se donnaient des airs de grands seigneurs ; ils ne marchaient que suivis d'une quantité considérable de serviteurs ; ils prenaient à leur service les femmes et les filles des caciques eux-mêmes ; dans leurs voyages ou même dans leurs courses , ils se faisaient porter sur les épaules des Indiens, nonchalamment allongés sur des litières ou dans des hamacs , et se faisaient rafraîchir par d'autres Indiens, agitant l'air qu'ils respiraient avec des feuilles de palmiers ou
avec des éventails en plumes. On voyait parfois les épaules de ces infortunes porteurs ruisseler du sang que le poids ou le frottement des litières en faisait jaillir; les Espagnols n'en avaient aucune pitié. Quand ils arrivaient dans un village, ils s'emparaient capricieusement de toutes les provisions qui étaient à leur convenance ; ils faisaient danser les jeunes filles et les jeunes gens pour récréer leurs loisirs; jamais ils ne parlaient aux naturels que dans le langage le plus grossier et le plus dégradant ; enfin, pour les moindres fautes, ou au moindre accès de mauvaise humeur, ils les faisaient battre ou frapper à coups de fouet , à tel point que plusieurs en mouraient sans que personne intervînt en leur faveur.
Ces affreux détails parvenus aux oreilles de la reine Isabelle, affligèrent profondément le cœur de cette généreuse princesse; aussi pressa-t-elle, autant qu'il fut en son pouvoir, le départ d'Ovando. Il fut ordonné au nouveau gouverneur de faire cesser immédiatement des abus si criants ; de révoquer les licences ou les autorisations imposant des travaux excessifs qui avaient été accordées par Bobadilla ; d'alléger considérablement les fardeaux exigés des Indiens ; de s'occuper , avec soin, de leur instruction religieuse; de préciser les pertes que l'on avait fait subir à Colomb tant lors de son emprisonnement, que pour les arriérés de solde ou autres émoluments qui pouvaient lui être dus, afin qu'il pût en être complètement indemnisé ou dédommagé : il fut enfin établi que Colomb aurait un représentant dans l'île pour surveiller ses intérêts, et qu'Hispaniola serait la capitale du gouvernement colo-
niai qui devait s'étendre sur toutes les îles avoisinantes ainsi que sur le continent récemment découvert. L'homme que Colomb désigna pour le représenter fut le même Alonzo Sanchez de Carvajal, dont la conduite honorable a pu être appréciée dans le récit que nous avons fait de la révolte de Roldan.
Plusieurs autres mesures administratives furent prises en même temps : en particulier, nous citerons le décret en vertu duquel il fut permis de transporter, dans l'île, des nègres esclaves bien que nés en Espagne , et qui descendaient des naturels de la côte de Guinée où le trafic dit des noirs avait lieu de la part des Espagnols et des Portugais. On ne peut s'empêcher de faire, à cette occasion, le rapprochement que c'est dans cette même îled'Hispaniolaoù fut effectuée la première introduction de ces esclaves, qu'a eu lieu aussi la première et terrible insurrection d'une population noire contre ses maîtres, qui a ébranlé pour bien longtemps peut-être encore, la sécurité et le bonheur de ce beau pays.
L'armement équipé pour Ovando fut le plus considérable que l'on eût encore vu pour cette destination. Ce gouverneur était un des favoris du roi ; Fonseca s'appliqua à être aussi libéral pour lui, qu'il avait été mesquin envers Colomb, et c'était encore une manière de témoigner l'antipathie qu'il avait toujours éprouvée à son égard. La flotte se composa, en effet, de trente bâtiments bien approvisionnés, contenant 2,o00 hommes, dont plusieurs étaient d'un haut rang; il s'y trouvait un assez grand nombre de familles. Un cortège brillant fut accordé au nouveau gouverneur; on
lui donna des gardes du corps à cheval; et, malgré les lois somptuaires de l'Espagne qui interdisaient certains objets de luxe aux sujets de la couronne, il lui fut permis de se parer de pierres précieuses et d'étoffes de soie de la plus grande valeur. On voit que rien ne fut fait pour adoucir , dans Tesprit de Colomb , la mortification qu'on lui faisait éprouver en la personne du rival qui lui était si injustement préféré. Ce fut le 'J3 février 1502, que la flotte appareilla.
Notre illustre marin passa neuf mois à Grenade , toujours attendant qu'on s'occupât de lui mais s'efforçant de rétablir ses affaires tombées, depuis les derniers événements, dans la plus grande confusion. Il y reprit aussi son projet sur le Saint-Sépulcre, et avec sa ferveur accoutumée, il fit un long écrit pour rappeler à Leurs Majestés l'engagement qu'il avait pris devant elles, de faire tourner au succès de cette opération , les avantages qu'il avait alors espéré recueillir de ses découvertes; mais l'on doute qu'il ait jamais communiqué ou présenté cet écrit aux souverains espagnols. Toutefois, ce même écrit existe encore, minuté de la main de Colomb et réuni en un corps de volume* C'est la bibliothèque dite (Colombienne delà cathédrale de Séville qui possède ce précieux manuscrit.
Il parait que ce qui l'empêcha d'entretenir les souverains espagnols du retour de ses idées vers ce sujet, fut la nouvelle direction qu'elles prirent lorsqu'il fut informé de l'heureuse issue du voyage de Yasco de Gama qui venait de contourner l'Afrique, de conduire ses vaisseaux triomphants jusqu'aux côtes occidentales de la presqu'île de l'Inde, et d'en renvoyer une par-
tie sous I(\s ordros de Pedro Alvarez Cabrai, qui les ramena en Portugal chargés de marchandises précieuses derOrieot. Les richesses du ('>alicut devinrent alors l'âme de toutes les conversations; les beaux rêves du princîe Henri et du roi Jean II se trouvaient ainsi réalisés ; et tandis que les sauvages régions du Nouveau Monde si opulentes, mais en espérance seulement pour le moment , ne rapportaient rien à l'Espagne et ne lui rapporteraient rien pendant longtemps encore, la route que Gama avait frayée allait mettre immédiatement le Portugal en jouissance et comme en possession des trésors de ces merveilleuses contrées.
Il est probable que les lauriers que Colomb avait cueillis dans sa découverte du Nouveau Monde, avaient enflammé le courage de Vasco de Gama dont les succès , à leur tour , excitèrent l'imagination de Colomb en qui la passion pour les découvertes ne pouvait être affaiblie ni par son âge déjà assez avancé, ni par les malheurs qu'il avait éprouvés; il formula alors un système qui reposait sur de grandes probabilités, mais auquel il manquait la sanction de l'expérience, et cette sanction, il s'offrit à Ferdinand et à Isabelle pour consacrer ses efforts à l'obtenir. Selon lui, le continent qu'il avait découvert dans sa partie septentrionale, se dirigeait, aussi loin qu'il avait pu en observer le gisement de la côte, vers la partie de l'Ouest , et un fort courant des eaux de la mer était établi dans le même sens. A l'opposé de ce continent dans le Nord, était la longue langue de terre appelée Cuba, que tout le monde à son bord et lui-même pendant son second voyage ,
o7 — considéraient comme le promontoire extrême des points les plus orientaux de TAsie. Tout disait donc, toujours selon lui, que plus loin, entre ce promontoire et le continent qu'il avait découvert, se trouvait un détroit qui devait conduire dans l'Inde. 11 se flattait de trouver ce détroit, de le traverser, de parcourir une route encore plus facile et plus directe que celle que les Portugais venaient de suivre en doublant le cap de Bonne-Espérance, et c'est par là qu'il voulait terminer la longue série de ses voyages et de ses travaux. 11 est à remarquer que le point du globe qu'il avait désigné comme étani celui où devait se trouver son détroit, était précisément le même où l'on voit l'istbme de Panama. Par ce brillant exposé, on se convainc que l'esprit de Christophe Colomb était resté insensible aux atteintes de la vieillesse , et que son corps était déjà suffisamment reposé des persécutions dont il avait été l'objet, a L'homme disait-il, est un instrument qui doit se briser à l'œuvre dans la main de la Providence lorsqu'elle a besoin de s'en servir. Aussi longtemps que l'esprit déclare vouloir, le corps doit obéir î »
Ce plan rencontra, comme toujours, quelques contradicteurs toutefois peu sérieux ; mais , en général , il fut goûté comme n'ayant pu être conçu que par un esprit très-supérieur; on l'adopta et une expédition fut préparée pour qu'il fût mis à exécution. Colomb partit, en effet, de Séville où il se trouvait pendant l'automne de 1 50 ! , pour aller en surveiller les préparatifs; mais Fonseca et ses agents y mirent tant de mauvais vouloir, y apportèrent tant d'obstacles, que ce ne fut
qu'au mois de mai de l'année suivante, que les bâtiments furent prêts à prendre la mer.
Avant de mettre à la voile, Colomb pensa à prendre quelques mesures de prévoyance en cas qu'il lui arrivât quelque catastrophe dans un voyage si long , et dans une entreprise assez périlleuse pour glacer des courages ordinaires. Il avait alors 66 ans; sa constitution n'était plus aussi vigoureuse que par le passé, mais le déclin de ses forces physiques n'avait nullement altéré sa grande intelligence, ni abattu son énergie naturelle; aussi, se disposait-il à partir, à cette période de la vie où l'homme, en général, cherche le repos, et pour une expédition dont on ne pouvait se dissimuler ni les fatigues ni les incidents fôcheux, avec autant d'ardeur que s'il avait été dans toute la force de l'âge.
Il fit dresser des copies authentiques de toutes les lettres patentes qui émanaient de Leurs Majestés au sujet des diverses stipulations le concernant qui avaient été passées ; il fit également enregistrer la lettre qu'il avait adressée à l'ex-gouvernante du prince Juan , où il se justifiait pleinement des accusations de Bobadilla; il en fut de même de deux autres lettres qu'il avait écrites aux directeurs de la banque de Gènes qu'il chargeait de percevoir le dixième de ses revenus, pour être employé à diminuer les droits sur les objets de consommation de sa ville natale , et il en fit parvenir les copies certifiées et légalisées à son ami le docteur Nicolo Oderigo, qui avait été ambassadeur de la république de Gênes près la cour d'Espagne , le priant de veiller à ce qu'elles fussent déposées en lieu de sûreté.
et de tenir son fils Diego au courant de tout ce qui aurait trait à cette transaction.
Enfin, il écrivit au pape Alexandre YIÏ, pour lui faire connaître son intention inébranlable de lever, à son retour, des troupes pour une croisade au Saint- Sépulcre; l'informant des causes qui, en lui faisant perdre son gouvernement, l'avaient forcé d'ajourner cette expédition, espérant cependant pouvoir plus tard donner suite à son projet , et exprimant le désir d'aller , après son voyage, présenter ses respectueux bommages au cbef de la cbrétienté.
Colomb appareilla de Cadix le 9 mai 1 502 ; sa flottille se composait seulement de quatre caravelles dont la plus grande n'était que de 70 tonneaux; la plus petite n'en jaugeait que 50. Le personnel de ces bâtiments n'était que de 1 50 hommes ; et c'est avec un si faible armement, avec des navires si frêles, qu'il allait à la recherche d'un détroit dont il espérait franchir les eaux pour se lancer ensuite dans des mers tout à fait inconnues, et accomplir la circonnavigation complète du globe. On le voit, Colomb avait toujours le mèuie désir des grandes choses et la même confiance en lui pour parvenir à les exécuter malgré l'insignifiance des moyens. Son frère, Don Barthélémy, commandait une des caravelles, et son plus jeune fils Fernand, qui était alors dans sa quatorzième année, l'accompagnait dans ce voyage.
La flottille se dirigea sur les Canaries où elle relâcha; continuant bientôt sa route, elle fit une excellente traversée jusqu'aux îles Caraïbes; elle aborda, le 15 juin, à Tune d'entre elles du nom de Mantinino et
qui est aujourd'hui appelée la Martinique. Le dessein primitif de Colomb avait été de se rendre directement à la Jamaïque, et d'y prendre son point de départ pour aller à la recherche du détroit supposé; mais parmi ses quatre navires, il y en avait un qui se trouvait en si mauvais état, qu'il fut obligé de s'arrêter aux lies Caraïbes pour le réparer de son mieux, et qu'ensuite , il se vit forcé de le conduire à San-Domingo, se proposant de l'y laisser et de l'y échanger contre un de ceux de la flotte nombreuse d'Ovando. Il était, à la vérité, contraire à ses instructions de toucher à Hispaniola'; mais il y avait ici un cas de force majeure : en eftet, puisque le bâtiment avarié qui était sous ses ordres pouvait à peine continuer à tenir la mer, où devait-il le conduire et le laisser, si ce n'est à San- Domingo? C'est un de ces cas exceptionnels qui sont admis chez toutes les nations, et même en temps de guerre, par les puissances belligérantes.
La flotte qui avait amené Ovando, était alors dans le port de San-Domingo, et prête à remettre à la voile pour TEspagne. Il s'y trouvait Roldan, Bobadilla et d'autres ardents ennemis de Colomb; dans la ville elle-même, il y avait aussi plusieurs de leurs adhérents contre lesquels des mesures sévères avaient été prises et qui étaient tous dans un état d'exaspération difficile à décrire. Le bâtiment sur lequel Bobadilla devait effectuer la traversée, était le plus considérable; il y avait fait porter une quantité d'or de trèshaute valeur qu'il avait recueillie pendant son usurpation, et dont il espérait faire servir une partie à se faire des amis puissants en Espagne qui le mettraient
à même de conserver le reste pour lui. Dans le nombre des présents qu'il destinait pour Leurs Majestés, on voyait une grosse masse d'or vierge, qui est encore citée à cause du poids qu'elle avait, lequel était de trois mille six cents castillanos, équivalents à près de cent mille francs de notre monnaie. Roldan et d'autres aventuriers avaient également fait embarquer beaucoup d'or qui, hélas î était le résultat du travail excessif imposé aux Indiens et de leurs longues sueurs.
C'était le 29 juin que Colomb était arrivé à Sau- Domingo ; il expédia aussitôt un officier au gouverneur pour lui expliquer le but de sa relâche; en outre , il demanda la permission de remonter un peu la rivière dont l'embouchure formait, en quelque sorte, le port, pour y mettre sa flottille à l'abri, parce qu'il prévoyait un ouragan comme devant éclater bientôt. Ovando ne prit conseil que de l'effroi que lui causait la présence de Colomb aussi près du siège de son gouvernement, et il se refusa soit à l'échange d'un de ses navires contre celui de Colomb qui était avarié , soit à la demande fondée sur l'approche dune tempête que, dans son inexpérience, il traitait de prophétie absurde et menteuse.
Colomb indigné de ne pouvoir s'arrêter un seul moment dans un port qu'il avait découvert , s'éloigna pour chercher un refuge loin des yeux du jaloux Ovando ; mais voyant que le mauvais temps devenait de plus en plus imminent, il navigua le long de la côte, espérant y trouver un abri dans quelque baie ou quelque rivière jusqu'alors inexplorée. La flotte de Bobadilla appareilla presque au même moment ,
sans se préoccuper de ravertissement de Colomb qui lie se vérifia que trop, deux jours après qu'il eut été donné. L'ouragan fut , en effet, d'une rare furie; les navires de Colomb furent séparés. Il put, à son bord, se maintenir près de terre et y trouver un mouilhige ; mais les autres bâtiments furent poussés au large et eurent à lutter pendant longtemps contre la rage des éléments. Don Bartbélemy ne dut son salut qu'à son expérience et à son énergie ; il perdit son grand canot qui fut emporté de dessus le pont par une lame affreuse, et il eut plusieurs avaries; les autres navires souffrirent pareillement beaucoup; enfin, ils se rallièrent tous au port Hermoso, situé à quelques lieues dans r Ouest de San-Domingo.
Quant à la flotte de Bobadilla, l'ouragan la frappa avec toute sa violence; et, comme elle était beaucoup moins bien manœuvrée que les bâtiments de Colomb, c!ie éprouva les plus grands désastres. Le navire, entre antres, où se trouvaient Bobadilla, Roldan et les ennemis les plus invétérés de Colomb, coula au fond : tout l'équipage périt ! La fameuse masse d'or vierge fut engloutie; plusieurs autres bâtiments furent également perdus; ceux qui purent revenir à San-Domingo étaient dans un état déplorable; un seul enfin se trouva en état de continuer son voyage ; ce fut précisément le plus faible de tous, celui à bord duquel se trouvaient quatre mille pièces d'or qui étaient la propriété de Colomb et qui furent rapportées en Espagne par son fondé de pouvoir Carvajal.
Ce terrible événement a été décrit par Fernand, fils de Colomb, et par le vénérable Las Casas, qui fut.
par la suite, l'avocat si zélé des Indiens et l'apôtre si renommé de la religion dont il était un des plus dignes ministres; tous les deux le considérèrent comme un de ces jugements redoutables qui semblent quelquefois suppléer à la justice bumaine, et comme une punition infligée par la Providence. Tous les deux aussi font ressortir cette circonstance que, pendant que les adversaires les plus actifs de Colomb mouraient presque sous ses yeux en méprisant sa science profonde , le seul navire qui n'eût éprouvé aucune avarie et que la ^tempête eût, en quelque sorte, pris plaisir à épargner, fut la frêle caravelle qui portait sa propriété. Les équipages, alors très-superstitieux, allèrent jusqu'à dire que l'babile navigateur, par une puissance surnaturelle, avait évoqué l'ouragan et l'avait fait servir à la destruction de ses ennemis. Guarionex, l'infortuné cacique de la Vega, était sur le même navire que Bobadilla et que Roldan, et il y périt aussi.
Ce n'est pas nous qui , en aucun cas , contesterons le savoir de Colomb ; nous croyons, cependant, devoir dire, en cette occasion, que nous nous croyons fondé à n'admettre l'infaillibilité absolue d'aucun bomme, d'aucun instrument météorologique, d'aucune donnée préalable, d'aucun signe précurseur, en ce qui concerne toute prédiction ou toute annonce sur le temps qu'il fera, non-seulement deux jours, mais même deux heures à l'avance. Que Colomb, par exemple, en cette occasion, ait remarqué que les nuages des régions supérieures avaient une marche assez prononcée à rencontre de celle des nuages plus voisins de la terre; qu'il ait observé que les vents alizés faiblissaient, que
par intervalles, les brises de l'Ouest prenaient de l'ascendant ou toute autre indication pratique, et qu'il ait jugé prudent de prendre ses précautions et de se mettre à l'abri ; nous le concevons facilement, d'autant qu'en marin consommé, Colomb avait l'habitude, qui est celle de tous les chefs prudents, d'avoir toujours la pensée préoccupée de sa route, de son navire, de l'état du ciel et des probabilités du moment î Mais quant à déclarer positivement qu'une tempête devait éclater dans deux jours, nous croyons que c'est audessus des facultés humaines, et que ni Colomb ni» personne au monde n'a jamais pu le prédire avec certitude !
Après avoir quoique imparfaitement pu réparer ses navires et avoir renouvelé sa provision d'eau et de bois de chauffage , Colomb mit le cap sur le continent qu'il avait découvert; mais les calmes survinrent et les courants le portèrent jusqu'à la côte Sud-Ouest de Cuba. Lorsque le vent redevint favorable, la flottille reprit sa route et , le 30 juillet, elle atteignit l'île de Guanaga, située près de la terre d'Honduras; une grande pirogue s'en détacha et se rendit à bord de Colomb avec un cacique et sa famille. La pirogue était manœuvrée par vingt-cinq Indiens ; elle était tentée avec des feuilles de palmiers et chargée d'objets du pays parmi lesquels on remarquait des haches, des ustensiles de cuivre et des sortes de creusets pour faire fondre ce métal; il y avait aussi différents vases de marbre, d'argile, de bois durci au feu, des espèces de manteaux en coton de couleurs variées, et plusieurs articles qui annonçaient un certain degré de civili-
satioTi. On prétend, autant que les naturels purent se faire comprendre, qu'ils conseillèrent à Colomb de se diriger vers le pays d'où ils venaient , et qu'il y trouverait une contrée riche , cultivée et des habitants industrieux; ainsi, dit-on, il serait promptement arrivé à Yucatan, et la découverte du Mexique s'en serait suivie. Il est facile déraisonner après l'événement et de faire parler à sa guise des Indiens dont la langue est inconnue, et dont on interprète le dire selon ses idées ; mais ce n'était pas là le plan de Colomb, ce n'était pas ce qui avait été approuvé par ses souverains, et il dut naturellement continuer sa recherche du détroit imaginaire, il est vrai, mais qu'il espérait et qu'il pouvait raisonnablement espérer de trouver.
Quelques lieues plus dans le Sud, Colomb aperçut des montagnes, et puis le cap Honduras. Dans ces parages, il éprouva des temps très-mauvais; il y eut beaucoup d'orages et il tombait souvent une forte pluie. Ses bâtiments furent très-endommagés dans leur voilure, dans leur grément; ils eurent des voies d'eau, et les provisions se détériorèrent. Les matelots épuisés de fatigues , se trouvèrent assaillis par plusieurs de leurs terreurs habituelles. Colomb, de son côté, fut repris par la goutte ; mais quoique accablé par ses veilles, quoiqu'en proie aux plus fortes douleurs, il ne cessait de tout voir, de tout ordonner; et, d'un lit de repos qu'il avait fait placer à l'entrée de la petite dunette construite à bord pour lui, il se tenait au fait de tout ce qui se passait. Si la maladie sévissait avec trop de rigueur, il s'armait de patience, mais il
regiettait parfois tV avoir fait faire une aussi rude campagne à son filsFernand et à son frère chéri Don Bartliélemy ; ses pensées se reportaient alors aussi sur Diego, son fils aine, et sur les embarras et les difficultés de toutes sortes que sa mort lui causerait, si elle venait à avoir lieu.
Pour donner une idée des rigueurs de ce voyage, il nous suffira de faire observer que, dans Tespace de quarante jours, on ne put franchir qu'une distance de 70 lieues. Enfin, le 1 4 septembre, on arriva devant un cap où le gisement de la terre prit brusquement la direction du Sud. On doubla ce cap; aussitôt une douce brise se fit sentir, on fit déployer toutes les voiles, et le nom Gracîas-à-Dios ( Grâce-à-Dieu ! ) fut donné à cette partie du continent.
Pendant trois autres semaines, Colomb battit la côte voisine ; il eut le malheur d'y perdre, dans la houle de Tembouchure d'un fleuve, un de ses canots et l'équipage entier de cette embarcation. Les entrevues qu'il eut généralement alors avec les naturels eurent un caractère de méfiance et d'inimitié. On alla jusqu'à dire que les Indiens y possédaient un pouvoir de lancer des sorts et des charmes sur leurs adversaires , et que leur magie s'était étendue sur les navires espagnols et sur les mers qu'ils visitaient en ce moment.
Toutefois, le o octobre, Colomb atteignit le point de lacôte appelé Costa-Rka ( Côte-Riche) , ainsi nommé , à cause des mines d'or et d'argent contenues dans les flancs de ses montagnes ; il y trouva les naturels en possession d'une grande quantité d'ornements de Vor
-^367 ~le plus pur. Cette quantité augmenta encore dans le pays appelé Yeragua , où on l'assura qu'existaient les mines les plus belles de toutes les contrées avoisinantes. En naviguant le long de ces terres, on l'entretint souvent d'un royaume très-étendu situé à quelques jours de marche dans l'Occident, nommé Ciguare, où les habitants portaient des bracelets, des couronnes d'or, brodaient leurs vêtements avec des fils de ce métal, et en garnissaient en relief leurs meubles et leurs effets. On ajoutait qu'ils étaient armés de boucliers, d'épées, de cuirasses comme les Espagnols; qu'ils avaient des chevaux ; qu'enfin, il y avait des ports fréquentés, qu'on y faisait le commerce, et que même le canon y était connu. Colomb crut comprendre , d'après ces narrations d'ailleurs fort confuses, que la mer bordait une grande partie de ce royaume de Ciguare, et que, non bien loin de là, était une magnifique rivière, qu'il se plut à croire pouvoir être le Gange.
On a pu supposer, depuis lors, que , dans ces vagues rumeurs, il était question du royaume du Mexique; mais nous devons nous souvenir que si Colomb se méprit à cet égard et crut soit au voisinage des États du Grand-Kan, soit à celui du Gange, c'est qu'il devait fonder ses raisonnements sur les opinions très-arrêtées de tous les savants de l'époque, qui attribuaient à la circonférence de notre globe une étendue moindre d'un tiers que celle qui a été constatée depuis lors.
Aussi, l'illustre et infatigable navigateur continuat-il à se livrer, avec opiniâtreté, à la recherche de son détroit, luttant contre les vents, les courants, les dif-
ficultés d'une navigation on ne peut plus périlleuse, et ayant à surmonter le mauvais vouloir des Indiens de ces contrées qui se montrèrent plus ou moins hostiles, et qu'on a crus être de la même race que les habitants des îles Caraïbes. A la vue des bâtiments de la flottille, ces Indiens faisaient retentir leurs forêts et leurs montagnes, de cris de guerre, du bruit de leurs tambours ou autres instruments, et ils ne se présentaient, en général, sur le rivage, qu'en troupes considérables, armés de massues, de lances et de sortes d'épées fabriquées avec leur bois le plus dur.
Enfin, après avoir découvert Porto-Bello et doublé le cap Nombre-de-Dios, Colomb atteignit un petit détroit qu'il nomma el Retrete (le Cabinet). C'était un point qu'un voyageur entreprenant , appelé Bastides , venait d'explorer ; mais Colomb l'ignorait. Quoi qu'il en soit, ses navires étaient, en ce moment, dans un état si pitoyable, et ses équipages dans une situation si fâcheuse de lassitude et de maladie, que toute sa persévérance dut céder devant l'impérieuse loi de la nécessité, et qu'il fallut songer au retour. Cependant, il voulut donner à son voyage un caractère d'utilité, et il se proposa de se diriger vers la côte de Veragua avec le dessein d'acquérir quelque certitude sur les mines qui paraissaient si abondantes en ce pays. Il y avait loin de là, il faut le dire, à l'accomplissement des vues élevées qui avaient présidé à la grande et glorieuse pensée du but primitif de son expédition ; mais puisqu'il était devenu de toute impossibilité de continuer à y donner suite, il était d'un bon esprit de ne pas quitter ces parages
sans chercher au moins à trouver une compensation dans les avantages matériels qu'ils pourraient procurer.
Ainsi, malgré ses travaux pour ainsi dire surhumains, le problème géographique d'une si éminente portée qu'il s'était posé et que son âge avancé ne l'empêcha pas de vouloir résoudre lui-même, resta voilé, et l'on ne put pas savoir alors s'il se trouvait un détroit ou un isthme au fond du golfe dans lequel il s'était si intrépidement lancé, ou si les terres qu'il avait devant lui étaient attenantes à celles de l'Asie, ou enfin s'il existait une mer interposée entre ces mêmes terres et les contrées de l'Inde.
On a su, quelques années après, que c'était cette dernière hypothèse qui était la véritable; ce fut un chef de guerriers espagnols nommé Nugnez Balboa qui, en 1513, après avoir traversé le Mexique par terre , vit , le premier , paraître devant ses yeux éblouis le vaste océan qui est connu sous le nom de Mer Pacifique, et que, quelquefois aussi, on appelle Mer du Sud. L'épisode de cette découverte, bien que ce soit ici une digression, mérite d'être rapporté dans cette histoire de la Vie de Colomb, car c'est un événement remarquable qui rentre sous plusieurs rapports dans notre sujet.
Ce fut après avoir gravi le sommet d'une éminence, que Nugnez Balboa se trouva spontanément en face d'une immense étendue d'eau dont les ondes paisibles, à peine plissées par le souffle léger d'une brise naissante, brillèrent devant lui sous l'éclat d'un ciel azuré qu'enflammait le soleil le plus radieux. Aucune terre ne bornait cette vaste nappe liquide du côté du cou-
chant. A ce spectacle imprévu, NugnezBalboafut saisi d'un saint respect, ainsi que l'est tout homme à qui se révèle, pour la première fois, quelque grande création de la nature. Ses idées furent d'abord confuses et indécises comme celles qui suivent un long sommeil ; mais la réflexion vint bientôt les fixer, et il pressentit que l'Océan qu'il venait de découvrir était celui qui baignait, par son autre extrémité, les rivages de l'Inde que le grand Colomb avait cherchés dans cette direction.
L'enthousiasme s'empara de lui à la pensée qu'il avait ainsi complété la découverte de l'immortel navigateur; cédant à cet enthousiasme, il prit son élan, se précipita le long de l'éminence en courant vers la plage qu'il atteignit bientôt et, continuant sa course, il pénétra dans l'onde amère où il s'avança jusqu'à ce que sa poitrine y fût à moitié plongée ; en ce moment, il éleva les bras, étendit les mains, redressa tièrement la tête; puis avec l'accent d'un homme inspiré qui prend les cieux à témoin , il s'écria de toute la voix que ses poumons purent lui donner :
« Mer calme et resplendissante , mer mystérieuse , mer si longtemps cherchée! au nom de mon souverain, je prends possession de tes eaux et je te nomme la Mer Pacifique! Heureux celui qui, le premier, franchira ton étendue; heureux celui qui abordera ainsi au continent asiatique! La navigation aura atteint par là sa phase suprême; les peuples de tous les continents seront en relation directe entre eux; et, libres d'échanger leurs produits, ils entreront dans une ère nouvelle qui sera l'honneur de l'humanité ! »
11 s'arrêta alors un moment, ensuite reprenant :
« Mer calme et resplendissante, dit-il, mer mystérieuse, mer si longtemps cherchée ! je répète que je te nomme la Mer Pacifique; c'est à un fils de la noble Espagne que l'univers devra ta découverte, et cette découverte sera, à tout jamais, la gloire de Nugnez Balboa. »
Ces nobles paroles planèrent sur la surface des flots et, s'élevant. dans les airs, le vent les apporta aux oreilles attentives des compagnons de Nugnez Balboa qui, ébahis sur la plage, étaient en contemplation devant cette scène sans pareille dans les annales du monde; elles furent redites ensuite, propagées , répandues; enfin, sept ans après, elles portèrent leur fruit.
Ce fut, en effet, en 1 520 qu'un autre intrépide navigateur, qui s'appelait Magellan, résolut d'accomplir les prédictions ou les vœux de Nugnez Balboa. Il partit, côtoya la bande occidentale de l'Amérique vers le Sud, découvrit la terre de Feu, doubla le continent par son extrémité méridionale; et après avoir traversé cette même Mer Pacifique dans toute son étendue , en gouvernant vers ce magique Ouest que Colomb , dans son premier voyage, indiquait avec tant de confiance aux frères Pinzon qui commandaient la Pm^a et la Nina, deux des navires de Magellan, dans l'espace d'un peu moins de deux ans, eurent l'honneur d'aborder en Espagne , après avoir accompli le premier voyage qui ait été fait autour de la terre. Mais , hélas ! Magellan n'eut pas la douce satisfaction de voir la fin d'une campagne qu'il avait si brillamment commencée; il fut tué par les sauvages de l'ile de Matan, le 27 avril 1 52i 1
QuantàrJirisloplic (iOlomb qui avait indiqué la route et qui fut obligé de renoncer à son projet, ce ne fut pas sans des difficultés extrêmes qu'il parvint à rejoindre la côte de Yeragua ; nous allons voir, en effet, que si, jusqu'à cette période, il avait, dans sa recherche d'un détroit, été en butte à mille tribulations ou exposé à des périls sans cesse renaissants , son retour ne fut ni moins accidenté, ni moins dangereux; on verra aussi quelle force d'âme, quelle habileté infinie, quelles ressources d'imagination il fallait qu'il y eût, dans sa splendide organisation intellectuelle, pour triompher de tous les obstacles qui vinrent, de nouveau , se réunir contre lui .
Ce fut le 5 décembre de l'année i 502, que Colomb appareilla d'El Retrete pour retourner vers la côte de Yeragua. Presque aussitôt, le vent lui devint aussi défavorable qu'il l'avait été lorsqu'il avait à suivre la direction opposée; il augmenta même à tel point que la navigation en devint presque impraticable : pendant neuf jours surtout , ce fut une tempête continuelle , d'autant plus redoutable que la flottille se trouvait dans une mer inconnue, et qu'à chaque instant elle pouvait craindre de se voir jetée à la côte ou sur quelque rocher. Le journal de Colomb dépeint la mer aussi tourmentée que si elle avait été dans un état de haute ébullition, s'élevant parfois en montagnes couvertes d'écume. Pendant la nuit, elle lançait des parties lumineuses qui s'en détachaient comme des flammes; une journée entière, le ciel lui-même sembla également enflammé, tant les nuées s'entr'ouvraient souvent pour livrer passage à des éclairs étincelants î Le tonnerre s'y mêlait avec sa voix formidable et, presque sans cesse,
des torrents de pluie inondaient les navires et transperçaient les vêtements des infortunés matelots.
Un autre danger vint menacer l'expédition : ce fut celui d'une trombe qui s'en approcha en aspirant l'eau de la mer que l'on voyait dans ses flancs , et la soulevant jusqu'aux nuages. Jamais pareil spectacle n'avait irappé les yeux des marins de ces bâtiments, et jamais, peut-être, phénomène de cette nature ne s'est annoncé avec un caractère aussi funeste; toutefois, par un hasard providentiel que les équipages attribuèrent à la vertu des prières qu'ils adressèrent à saint Jean l'Evangéliste, le fléau passa entre les navires efl*rayés et il ne leur causa aucun dommage.
Le calme survint ensuite et dura avec une persévérance désolante. Ce qui, particulièrement, impressionna beaucoup alors les marins, c'est qu'ils virent une grande quantité de requins obstinés à rôder dans leurs eaux. On avait la croyance à bord que ces animaux voraces, qui suivent ordinairement les bâtiments pour recueillir les débris alimentaires qu'on en jette au dehors, avaient aussi l'instinct ou le pressentiment de la mort de quelque homme à bord, ou même du naufrage prochain du navire.
Trois semaines s'écoulèrent encore après ce calme, pendant lesquelles, repoussé par les vents, contrarié par les courants, Colomb ne put pas franchir plus de 30 lieues en bonne direction ; aussi donna-t-il à la partie de la terre qui avoisinait le plus la route qu'il avait eue à faire, le nom de Costa de los contrastes (Côte des contrariétés). Enfin, à la joie inexprimable de tous, et à force de prudence, de travaux, de fati-
gués, tie veilles et d'habileté, le grand-amiral vit, le 6 janvier, les rivages tant désirés do Yeragua, et il mouilla dans une rivière à laquelle, en l'honneur de la fête du jour qui était celui de l'Epiphanie, il donna le nom de Beîem ou de Bethléem.
Les naturels se tinrent d'abord sur la défensive, mais il fallait se les concilier pour obtenir les renseignements que l'on voulait avoir. Le puissant moyen de séduction, celui des présents, fut employé; Colomb y joignit celui qui manquait rarement de produire son effet : il se présenta personnellement, il déploya son affabilité, agit sur les esprits parla fascination qu'exerçaient habituellement son noble visage , son grand air de dignité naturelle; et, après quelque indécision, les indigènes consentirent à entrer en pourparlers; ils apportèrent plusieurs objets d'un très-bel or pour en faire des échanges , et ils dirent qu'il y avait des mines de ce métal près de la rivière de Yeragua , qui n'était qu'à deux lieues de distance.
Don Barthélémy fut chargé par Colomb d'avoir une entrevue particulière avec Quibian : c'était le cacique de Yeragua; il l'invita à aller voir les bâtiments de la flottille où il fut reçu avec une grande distinction. Quibian était un homme sérieux, méfiant, taciturne et très-robuste. Peu de jours après. Don Barthélémy, accompagne par soixante-huit marins bien armés, partit pour aller explorer le terrain où se trouvaient les mines. Il remonta la rivière une lieue et demie audessus de son embouchure, et il arriva en vue du village où résidait Quibian. Le cacique descendit de la hauteur où était le village avec une suite non armée,
mais très-nombreuse, et il s'assit sur une pierre auprès (le la rivière. Il accueillit les Espagnols avec déférence, surtout Don Barthélémy dont la haute stature, le regard fier et les formes herculéennes avaient fait une grande impression sur son esprit. On pouvait cependant voir une secrète jalousie se manifester sur sa physionomie à l'aspect des Européens , mais il ne leur en donna pas moins des guides pour les diriger.
Don Barthélémy, en suivant les indications de ses guides, parcourut un espace d'environ six lieues; là , dans un sol delà plus magnifique végétation, il trouva la terre effectivement parsemée d'une telle quantité de parcelles d'or , qu'elles adhéraient aux racines ellesmêmes des arbres; puis, il fut conduit sur une éminence d'où il put contempler un paysage délicieux, garni de plusieurs villages entourés d'arbustes ou de plantes charmantes, et il acquit la certitude que toute l'étendue en était remplie du précieux métal, jusqu'à une distance de vingt journées de marche vers l'Ouest.
Une autre expédition le long de la côte vers l'occident, également commandée par l'infatigable Don Barthélémy, fut non moins satisfaisante. Ce qu'il vit, ce qu on lui raconta ou ce qu'il crut comprendre, tout non-seulement confirma ses idées sur la richesse aurifère du pays en général, mais lui garantit l'assurance d'un royaume riche et civilisé dans l'intérieur. L'imagination brillante de Colomb s'enflamma aux récits de son frère; il se lança dans ses hypothèses savantes, il se crut sur le point d'atteindre les contrées fabuleuses que l'historien Josephe plaçait aux points les plus éloignés du globe, et d'où l'on avait retiré les monceaux
d'or qu'il avait fallu pour bâtir et embellir le temple (le Jérusalem.
Don Barthélémy, qui était un homme très-positif , entra pourtant tout à fait dans les idées de Colomb; ils pensèrent tous les deux qu'il fallait fonder une colonie sur le point où ils étaient, et qu'elle serait le centre de la vaste région de ces mines qui semblaient inépuisables. Colomb proposa alors à son frère de rester sur les lieux avec tout le personnel dont il serait permis de disposer, pendant que lui-même irait en Espagne pour y faire goûter ses plans, et pour en revenir avec des renforts et des moyens de colonisation. Le dévouement de Don Barthélémy à la personne de son frère était tel qu'il ressemblait à l'obéissance aveugle du fds le plus respectueux envers le père le plus tendrement aimé, et Colomb n'eut pas plutôt exprimé son désir, que son frère y acquiesça sans faire la moindre objection.
On se mit aussitôt à tout préparer pour l'exécution du projet : quatre-vingts hommes furent choisis pour rester sur les lieux; des maisons en bois, couvertes en feuilles de palmiers, furent construites sur la rive la plus élevée de la crique où étaient les navires, et un magasin fut élevé pour recevoir les munitions, les provisions, ainsi que l'artillerie. Mais, au moment de partir, le grand-amiral s'aperçut d'une diminution assez considérable dans la hauteur des eaux, à l'embouchure de la rivière où il était mouillé; il chercha une passe, sonda sur plusieurs points, essaya de franchir les moins élevés en s'allégeant ou en se touant; mais tout fut inutile ; il se vit dans l'obligation de renoncer à appareiller pour le moment, et d'attendre le retour des pluies pour
pouvoir sortir du bassin, momentanément fermé, où il était enclavé.
Cependant, les préparatifs pour un séjour prolongé dans ce pays, avaient éveillé la susceptibilité, on doit le dire fort naturelle, de Quibian. On le vit, en effet, tenir des hommes épiant avec anxiété tout ce qui se faisait, et l'on sut qu'il envoyait des émissaires dans toutes les directions, pour faire rassembler les guerriers de ses dominations auprès de lui. Ces mouvements furent suivis avec autant de zèle que d'intelligence par un nommé Diego Mendez, notaire, remplissant dans l'expédition les fonctions d'officier de l'état civil, et qui était entièrement dévoué au grand-amiral. L'intrépidité de cet homme lui fit môme affronter un danger extrême pour mieux connaître ce qui se passait sur les lieux : suivi d'un seul compagnon, il osa pénétrer jusqu'à la résidence du cacique, alléguant qu'ayant appris qu'il avait été blessé à la jambe par une flèche, dans une escarmouche avec un détachement maraudeur ennemi , il venait , en qualité de chirurgien , lui offrir ses services et l'usage de drogues bicni'aisantes dont il s'était pourvu. L'habitation de Quibian était entourée de trois cents poteaux surmontés de tètes d'adversaires tués en diverses rencontres ; c'était fort peu encourageant pour Mendez, mais il ne se laissa pas intimider par cet affreux spectacle; il eut l'audace de s'avancer jusqu'à la porte du cacique où le fils de celui-ci se présenta avec colère , et le repoussa d'un coup de poing violent qu'il lui appliqua sur la poitrine. L'Espagnol n'en parut que fort peu ému, fit connaître le but supposé de sa visite, et montra quehjues présents qu'il
destinait à Quibian et à sa famille. Les présents furent acceptés, Mendez put rester quelques heures dans le village comme pour prendre du repos, mais il ne lui fut pas permis de voir le cacique.
Il se retira convaincu de la réalité de ses soupçons et il fit part à Colomb de mille détails qui ne pouvaient laisser aucun doute. Un Indien vint, d'ailleurs, fortifier les assertions de Mendez, en affirmant que la blessure de Quibian n'était que supposée; que c'était parce qu'elle n'existait pas qu'il n'avait pas voulu se laisser voir, et qu'il avait le projet d'aller, au moment le plus sombre de la nuit, incendier les maisons ainsi que les magasins, massacrer les Espagnols et mettre le feu à leurs navires.
Don Barthélémy s'offrit aussitôt pour porter un coup fatal au cacique et pour déjouer ses desseins en les prévenant spontanément. Le grand-amiral, qui n'hésitait jamais plus que son frère, lui donna soixantequatorze hommes bien armés, parmi lesquels était le courageux Mendez, et il les fit embarquer dans des canots qui les portèrent, à l'entrée de la nuit, jusqu'au point le plus près du village des ennemis. Tous étant débarqués, Don Barthélémy prit les devants seul avec Mendez et quatre hommes, recommandant aux autres d'observer le plus strict silence, de ne le suivre qu'à une assez grande distance, mais de s'élancer au pas de course lorsque la détonation d'une arquebuse se ferait entendre. Ils auraient alors à lui porter secours et, surtout, à entourer l'habitation, pour qu'aucun des chefs qu'il y supposait réunis, ne put s'échapper.
Quibian, entendant du bruit près de sa demeure, se
précipita vers la porte, s'assit sur le seuil, et, reconnaissant Don Jiarlliéleniy, il l'invila à s'approcher loul seul. J^'intrépide marin , inaccessible à la crainte , l'ait signe à Mendez de s'arrêter avec les (juatre hommes, et va droit au cacique, s'inibrmant de sa blessure (ju'il demande à voir. Quibian s'y refuse; alors Don Ijarlliélemy le prend par le bras comme pour l'aider à se mettre debout : son adversaire résiste, un commencement de lutte s'engage; aussitôt Mendez et ses quatre compagnons accourent. (Cependant Don Barthélémy et Quibian faisant tous les deux usage de leurlbrce musculaire qui était remarquable, s'étreignent et combattent corps à corps avec une énergie et une vigueur sans égales ; niais le cacique est renversé, et soudain Mendez et sa suite lui garrottent les pieds et les mains. Toutefois, ils avaient fait le signal convenu de la décharge d'une arquebuse; le gros de la troupe arrive en courant, l'habitation est cernée et tous ceux qui s'y trouvaient, les femmes du cacique, ses enfants, les chefs principaux, tous furent pris, tous furent dirigés vers les navires de Colomb.
Don Barthélémy retint avec lui ceux des soldats qui ne furent pas jugés nécessaires pour escorter les prisonniers, et, toujours infatigable, il se mit à la poursuite des Indiens qui pouvaient être hostiles.
Quant à Quibian, il fut confié à la garde spéciale de Jean Sanchez , premier pilote de la flottille , avec mission de veiller avec le plus grand soin à ce qu'il ne s'évadât pas. Sanchez s'y engagea, et dit même que si son prisonnier lui échappait, il consentait à ce que sa barbe lui fût entièrement arrachée, et poil par
poil. En arrivant dans son canot, il y fit attacher Quibian à l'un des bancs; mais les gémissements et les plaintes de Quibian sur les douleurs que lui faisait souffrir la pression des cordes furent si vifs, que Sanchez consentit à ce qu'il fût donné un peu de jeu à ses liens. Or, pendant qu'on y procédait, le captif glissa comme une anguille, et se jeta à l'eau î 11 f lisait nuit et quoi que l'on fît à bord du canot , il fut impossible de le reprendre. Sanchez ramena à l)ord le reste des prisonniers, mais rien ne put le consoler de la mortification que lui causèrent, d'un côté, l'assurance si peu réalisée qu'il avait donnée que le cacique ne lui échapperait pas , de l'autre , le chagrin d'avoir été vaincu en stratagème par un sauvage.
Don Barthélémy ne revint que le lendemain soir; tout était ou redevenait tranquille à son approche , et il arriva avec les dépouilles conquises dans Thabitation de Quibian, parmi lesquelles étaient des bracelets, des anneaux pour le bas des jambes, des plaques et deux couronnes en or. Le cinquième du butin fut mis de côté pour le trésor de leurs Majestés Espagnoles; une couronne fut décernée, par un vœu unanime, au brave Don Barthélémy, et le reste fut partagé entre ceux qui l'avaient accompagné et si bien secondé !
Une crue dans les eaux de la rivière permit, peu après, à Colomb, de faire sortir sa flottille; il laissa cependant une caravelle pour l'usage du nouvel établissement, et il mouilla une lieue au large pour y attendre des vents favorables.
Mais Quibian ne s'était pas noyé comme quelques personnes l'avaient supposé : revenu chez lui et trou-
vanl son habitation dévastée, voyant les navires espagnols au large, pensant que ses fenniies, ses enfants, ses amis les plus chers y étaient captifs, et que ses joyaux ou autres objets les plus précieux y étaient aussi renfermés, il fut anim'» (Vun désir infini de vengeance, alla chercher des guerriers dans les environs, arriva à rimproviste au milieu des Espagnols restés dans le pays, peu sur leurs gardes en ce moment et disséminés à quelque distance de leurs maisons. Don Barthélémy, qui se trouvait heureusement sur les lieux et qui entendit les cris affreux que poussaient les naturels, saisit une lance, sortit avec huit hommes qui se trouvaient auprès de lui et s'élança sur les Indiens. Mendcz, selon sa coutume, prêt à braver le danger, accourut à leur secours avec quelques autres Espagnols qu'il put promptement rallier; la rencontre fut rude, un Européen fut tué, huit furent blessés; Don Barthélémy reçut un coup de lance dans la gorge, mais il n'abandonna pas le champ de bataille. Entin les Indiens, après avoir vu tomber un grand nombre des leurs, s'enfuirent dans leurs forets et dans leurs montagnes. Précisément, pendant la mêlée, une chaloupe de la flottille vint dans la rivière pour chercher de l'eau et du bois. Diego Tristan, qui commandait la caravelle d'où provenait la chaloupe, était à bord ; malgré l'avis de plusieurs personnes, il persista à vouloir remonter la rivière; mais quelques-uns des fuyards qui étaient cachés, se croyant découverts, firent pleuvoir sur l'embarcation une nuée de traits, de flèches ou de javelots. Tristan, surpris, et n'ayant pu faire usage de ses armes à feu, fut atteint à l'œil par un de ces javelots, et
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mourut à Tinstiint. La confusion la plus grande succéda à cette catastrophe; les naturels s'enhardirent jusqu'à aborder la chaloupe avec leurs pirogues et ils en massacrèrent l'équipage à l'exception d'un seul homme qui se jeta par-dessus le bord, nagea entre deux eaux et atteignit le rivage où il se cacha pour se dérober au sort fatal dont il était menacé.
Les colons furent tellement impressionnés de cette attaque et de l'idée des dangers nouveaux qui paraissaient devoir les menacer à tout moment dans l'avenir, qu'ils résolurent de s'embarquer sur leur caravelle et d'abandonner l'établissement. Don Barthélémy , soumis aveuglément aux ordres de son frère , s'y opposa de toutes ses forces, mais on persista à vouloir donner suite au projet. Toutefois, les pluies avaient cessé, les eaux de la rivière s'étaient de nouveau abaissées , et il fut impossible à la caravelle de franchir les hautsfonds qui barraient le passage. Pour comble de contrariétés , les vents devinrent très-forts , la mer fut très-mauvaise j et il fut impossible d'informer le grandamiral de la situation fâcheuse où l'on était. Les colons furent d'ailleurs très-douloureusement émus quand ils virent les cadavres de Diego Tristan et de ses compagnons, soulevés à fleur d'eau par l'effet de leur décomposition, et descendre le courant de la rivière accompagnés de troupes de corbeaux ou autres oiseaux carnassiers qui s'en disputaient les restes , se battant entre eux et jetant des cris qui imprimaient la désolation dans le cœur des témoins de cette horrible scène.
La position des Espagnols était devenue vraiment
déplorable ; le jour, ils voyaient de tous côtés, derrière les arbres , dans les fossés , près des tertres , partout enfin, des Indiens qui les espionnaient de loin avec des figures sinistres et qui fuyaient dans l'intérieur dès qu'ils étaient poursuivis; la nuit, les bois et les montagnes retentissaient de hurlements affreux et du bruit rauquc ou discordant de trompettes ou de tambours sauvages, qui étaient des appels aux armes prémédités contre eux. Don Barthélémy crut, par prudence , devoir abandonner le village , et il alla se fortifier le mieux qu'il put sur un plateau découvert où il ne pouvait pas être surpris. Là, il fallut monter une garde incessante, se tenir perpétuellement sur le quivive, et faire de temps en temps usage de ses armes à feu pour inspirer quelque terreur; mais les provisions et les munitions devaient finir par s'épuiser, et le moment en était extrêmement redouté de tous.
Pendant que des dangers si grands menaçaient ceux qui étaient à terre , une anxiété très-pénible régnait à bord des navires de Colomb. Tristan ne revenait pas; on ne possédait plus qu'un seul canot dans toute la flottille , la mer continuait à être très-mauvaise , de sorte qu'on était sans nouvelles de la terre et qu'on vivait dans l'impatience la plus vive d'en avoir. Les naturels qui étaient prisonniers sur les navires, tentèrent alors un effort désespéré pour aller informer leurs compatriotes de Tagitation et du malaise qu'ils n'avaient pu s'empêcher de remarquer autour d'eux. Pendant l'obscurité d'une nuit, ils se dégagèrent de leurs liens et, malgré la grosse mer qu'ils allaient avoir à franchir, ils voulurent se jeter à la nage. Plu-
sieurs y réussirent; ceux qui en furent empêcliés furent saisis et confinés dans une prison du bord ; mais tel était leur désespoir, qu'ils se servirent des cordes qui les attachaient, pour se pendre ou pour s'étrangler, et que le lendemain ils furent tous trouvés morts !
C'est dans les grandes occasions que l'on voit les grands dévouements; un nommé Pedro Ledesma en fit preuve en cette circonstance. Il s'était parfaitement rendu compte de l'état où l'on se trouvait, il appréciait les préoccupations qui devaient assaillir le grand amiral, et il demanda à être admis devant lui. Il s'offrit alors à traverser à la nage la barre qui brisait près du rivage, si la seule embarcation qui restait à la flottille voulait le porter jusque-là, à aller ensuite chercher des nouvelles de Don Barthélémy , et à revenir aussitôt les transmettre à Colomb. On ne pouvait faire une proposition plus hardie ni, en même temps , plus opportune et plus utile; aussi fut-elle acceptée avec autant de promptitude que de reconnaissance.
Le courageux Pedro Ledesma eut la force, l'énergie et le bonheur d'accomplir sa mission comme il avait eu l'heureuse idée et la résolution d'en concevoir le plan; il partit donc et, le même jour, il revint auprès du grand-amiral, à qui il fit le tableau sincère, mais affligeant, de tout ce qu'il avait ou vu ou appris. Colomb en conçut un chagrin profond; il ne balança pas dans le projet de recueillir sur ses navires tout ce qui pouvait rester à terre, en personnel ou en matériel de l'établissement, mais il n'en voyait pas moins que le moment allait en être longtemps retardé par un mauvais temps dont rien ne lui annonçait la fin comme devant
être prochaine : et combien (V événements sinistres il pouvait se passer jusque-là !
Les navires de la flottille , eux-mêmes, couraient aussi de grands dangers, mouillés comme ils Tétaient, sur une rade foraine où aucun abri ne les garantissait de la violence d'un vent très-intense et d'une mer fort tourmentée, d'autant qu'ils n'étaient retenus sur leurs ancres que par des câbles fatigués ou énervés. Le souci constant que tant de puissants motifs entretenaient dans l'âme de Colomb , les veilles non interrompues auxquelles il se livrait, surtout la douleur de ne pouvoir porter aucun secours à Don Barthélémy, son frère, qu'il aimait tant, finirent par réagir sur sa santé, et il tomba dans un état de maladie si grave, que le délire s'empara de son esprit et qu'on craignit sérieusement pour ses jours.
Le sentiment de l'égarement de ses idées ne lui fut cependant pas inconnu, car, dans une lettre qu'il écrivit peu de temps après à Leurs Majestés , il fait allusion à cette circonstance, et il raconte comment , dans les instants où sa raison semblait le plus l'abandonner, une voix secrète et divine semblait aussi lui dire qu'il triompherait de difficultés intinies qui l'assiégeaient, de même que, par sa confiance en Dieu, il avait triomphé de beaucoup d'autres; effectivement, au moment où il y avait le plus à désespérer de sa guérison et du retour du beau temps , la santé lui était revenue et le calme s'était rétabli dans les éléments
Les communications se renouèrent donc entre la mer et la terre; tout ce qui avait quelque valeur fut transporté sur la flottille; les hommes rentrèrent tous à
bord, mais il fallut se résigner à la perte de la caravelle échouée dans la rivière. Don Barthélémy, toujours semblable à lui-même, toujours faisant preuve de ce beau caractère qu'il avait déployé dans ses anciennes fonctions d'Adelantado, etMendez, toujours aussi actif, aussi dévoué, se surpassèrent dans cette opération pénible du transport des objets et du rembarquement des hommes, qu'ils firent effectuer malgré les obstacles qu'y apportaient les naturels, avec autant de bravoure que d'intelligence ; ils quittèrent la terre les derniers : en revoyant Colomb, l'un trouva un frère tendre et rassuré qui le remercia et le récompensa en le pressant étroitement sur son cœur; l'autre, un chef juste et bienveillant qui , en retour de ses bons et loyaux services, lui donna le commandement de la caravelle, devenu vacant par la mort de l'infortuné Tristan.
Ce fut à la fin d'avril 1503, que la flottille put quitter la côte de Veragua; le grand-amiral avait le plus grand désir et, certainement aussi, le besoin le plus vif de se rendre à Hispaniola," qui était le seul point où il put trouver à se ravitailler et à se réparer. Il profita, à cet effet, d'un vent assez favorable qui lui permit de gagner du chemin vers l'Est, et il chercha à s'élever suffisamment pour atteindre l'ile le plus promptement possible. Heureusement pour lui qu'il fit cette route qui l'éloignait peu de la côte, car il arriva subitement que celle de ses caravelles qu'il avait voulu laisser à San-Domingo, ne put plus tenir la mer; il n'eut que le temps de la faire entrer dans un port, appelé par la suite Porlo-Bello, où il en retira l'équipage et où il la laissa. Il continua ensuite à suivre son même air-de-
vent; mais bientôt, il fut obligé de mettre le cap au Nord, et il ne put atteindre que le groupe des îlots des Jardins-de-la-Reine qui est situé dans le Sud de Cuba. Cette navigation avait duré plus de trente jours pendant lesquels ses matelots, sans cesse à la pompe ou aux manœuvres et d'ailleurs fort mal nourris, étaient littéralement épuisés. Ils essuyèrent cependant une bourrasque violente pendant laquelle les deux seules caravelles qui restaient, d'abord souventées, s'abordèrent ensuite et s'endommagèrent tellement, qu'il ne fut pas possible de songer à gagner Hispaniola. Le grand-amiral se dirigea donc vers la terre alors la plus voisine qui était l'île de la Jamaïque, mais il ne parvint à y mouiller que le 24 juin. Le port dans lequel entra Colomb fut nommé par lui San-Gloria ; il vit là, à l'inspection de ses navires , qu'il lui serait impossible de les y radouber, qu'il y avait même danger à ce qu'ils coulassent dans le port; il se hâta, dès lors, de les amarrer ensemble et de les échouer sur la partie la plus vaseuse de la côte; il y fit élever des sortes de teugues ou de dunettes sur toute la longueur des ponts, pour y coucher et y abriter son monde; il les mit en état de défense contre une attaque soudaine des naturels, et il prit toutes les mesures de discipline ou de prudence nécessaires pour éviter tout conflit avec eux. Les Indiens accoururent bientôt sur le rivage; Colomb donna à deux officiers la charge expresse de surveiller tous les échanges ou achats, afin qu'ils fussent laits avec la plus grande loyauté de la part des Espagnols ; il envoya l'intrépide Mendez accompagné de quatre hommes dans l'intérieur, pour y traiter amicalement avec les caciques des environs afin
d'assurer ?es approvisionnements, et il éprouva un grand soulagement d'esprit lorsqu'il vit ce serviteur si zélé, si dévoué et si intelligent, revenir au bout de quelques jours, dans une belle pirogue qu'il avait achetée, qu'il avait remplie de vivres, et après avoir conclu des arrangements satisfaisants pour établir des marchés.
Ayant ainsi pourvu au plus pressé, Colomb porta ses pensées vers l'avenir, mais il ne put se le peindre que sous les couleurs les plus sombres. Au nombre des éventualités futures, celle de l'impossibilité de sortir de l'île et d'être condamné à y périr, lui ainsi que tous les siens, de misère, de chagrin, peut-être même de mort violente, n'était pas la moins probable de toutes. Il fallait trouver un moyen de se rendre à Hispaniola ou d'y faire connaître sa position ; sans cela il n'y avait que le hasard le plus providentiel qui put amener, de lui-même, un navire européen précisément au point où l'on était, et donner un secours qu'on pouvait considérer comme inespéré ; mais comment quitter l'ile sans bâtiment, sans moyens d'en construire un, sans même une seule chaloupe ou un seul canot en bon état ! Obsédé par ces réflexions et par de plus pénibles encore, frémissant au sort funeste qui pouvait atteindre son fils Fernand et son frère Don Barthélémy, Colomb s'enferma le soir dans sa cabine comme pour prendre quelque repos , mais en réalité pour se livrer aux plus profondes méditations, et pour chercher dans les ressources toujours si fécondes de son imagination quel était le meilleur parti à suivre dans la situation si critique où il était.
Au point (lu jour, il se leva; quoique la veille il eùl eu assez d'empire sur lui pour ne laisser apercevoir dans sa physionomie aucune trace de l'anxiété qui l'assiégeait, on aurait pu remarquer qu'en faisant son apparition au milieu de ses marins, il y avait sur ses traits une certaine empreinte de satisfaction qui éclatai l comme malgré lui. Mendez fut un des premiers qui s'approcha de lui pour le saluer; le grand-amiral lui parla sur un ton en apparence fort indifférent, mais en le quittant pour recevoir d'autres marques de respect, il lui dit à mi-voix de venir le voir bientôt dans sa cabine où il avait quelque chose de très-particulier à lui communiquer.
Mendez fut ponctuel. Nous allons rapporter l'entretien qui eut lieu pendant cette conférence. L'art de formuler des dialogues a été poussé très-loin depuis quelque temps dans les relations; les historiens euxmêmes n'en dédaignent pas l'emploi quoique souvent ces dialogues ne soient que des fictions, tant il y a de charmes dans ces conversations où le cœur semble se montrer à découvert, tant on est certain d'attacher le lecteur et de l'intéresser ainsi! Maison en a tellement abusé, on a tellement ainsi métamorphosé la vérité elle-même en roman, que, pour éviter cet écueil dans un récit aussi sérieux que celui-ci, nous nous en sommes le plus souvent abstenu, et que nous n'avons fait parler nos personnages que lorsque nous avons eu des raisons suffisantes de croire que le langage que nous placions dans leur bouche avait été réellement tenu par eux. Tel est le dialogue suivant dont l'authenticité est doublement constatée, d'abord par le té-
moignage de Colomb lui-même ; ensuite, par celui de Mendez qui l'a inséré tout entier dans une description qu'il a faite de ces événements dont il pouvait certainement bien dire :
« Quorum pars magna fui! »
Le vénérable grand-anûral ouvrit la conversation en ces termes :
« Diego Mendez, mon fils, de tous ceux qui sont ici, vous et moi nous connaissons le mieux le péril où nous nous trouvons : nous sommes en très-petit nombre, et ces sauvages insulaires sont au contraire trèsnombreux; d'ailleurs, leur caractère est irritable et cbangeant; à la suite de la moindre altercation, ils peuvent très-facilement jeter à notre bord des faisceaux de broussailles et de bois embrasés, et nous brûler sur nos bâtiments. Je vous sais on ne peut plus de gré des mesures que vous avez prises pour assurer notre subsistance ; mais le capricieux Indien qui nous apporte des vivres avec joie aujourd'hui, peut cesser de venir demain , et nous forcer, soit à mourir de faim , soit à faire une guerre qui devrait finir par notre extermination. J'ai cherché un remède à ces maux, mais je ne puis rien sans un homme très-capable, trèsénergique et très-déterminéJ Je vaism'expliquer : vous avez eu la fort heureuse idée d'acheter une bonne pirogue; c'est bien peu pour s'aventurer sur des mers comme celles qui nous entourent, mais avec l'assistance de Dieu, et avec un brave marin pour la conduire et la diriger, je suis persuadé que cette pirogue atteindra Hispaniola Il n'y a que ce moyen de nous procurer
un navire et de nous tirer d'ici; dites-moi, Mendez, qu'en pensez-vous? »
« Seigneur grand-amiral, répondit Mendez, le danger dont vous parlez est effectivement beaucoup plus grand qu'on ne peut aisément l'imaginer; mais la traversée d'ici à Hispaniola, dans une aussi frêle embar* cation et à travers ces mers dont nous ne connaissons ({ue trop bien la violence, est, à mon sens, une entreprise inutile à tenter, car elle est impossible à exécuter! Je ne connais personne, Seigneur, qui osât s'aventurer à ce point. »
Colomb s'abstint de répondre; mais, à l'air expressif de son noble visage , Mendez comprit facilement que c'était lui que le grand-amiral désirait charger de cette périlleuse mission; il reprit alors sa phrase, et il la continua ainsi :
« Seigneur, j'ai plusieurs fois exposé ma vie pour le salut de nous tous, et Dieu m'a protégé de la manière la plus éclatante ; l'exposer une fois de plus pour vous obéir ne m'arrêterait pas; mais sachez que l'on s'est plaint à bord que, lorsqu'il y avait quelque honneur à retirer d'une mission, c'était moi que Votre Excellence choisissait, tandis que d'autres auraient aussi bien pu s'en acquitter que moi ; je ne puis donc accepter aujourd'hui que si, après avoir publiquement communiqué votre projet et réclamé le dévouement des équipages, personne ne se présente pour remplir vos intentions. En ce cas, je m'avancerai, et je me mettrai à votre disposition. »
Le grand-amiral consentit joyeusement à l'offre de Mendez; Téquipage fut, quelques moments après, ras-
semblé en sa présence, et il fit un appel à une bonne volonté à laquelle nul ne se sentit le désir de répondre, tant le projet parut téméraire et irréalisable! Aussitôt, Diego Mendez s'avança vers Colomb, et il lui dit d'une voix ferme et accentuée qui impressionna vivement tous les assistants :
« Seigneur, je n'ai qu'une vie à perdre, mais j'en fais volontiers le sacrifice pour votre service et pour le bien de tous ceux qui sont ici présents; d'ailleurs, j'ai foi en la bonté de Dieu, et je me mets sous sa protection ! »
Le grand Colomb embrassa le généreux Mendez; et tous les marins le comblèrent d'actions de grâces et de marques de reconnaissance et de respect.
Sans perdre de temps, la pirogue fut balée à terre, on y plaça une fausse quille et des fargues qui en exhaussaient le plat-bord ; on y appliqua un bon couroi; on y mit quelque lest; elle fut matée et voilée; des vivres, de l'eau y furent embarqués ainsi qu'une boussole et plusieurs autres instruments de navigation; des instructions très-précises sur la route à suivre furent dressées par le grand-amiral, et il écrivit à Ovando, gouverneur d'Hispaniola, pour qu'il lui envoyât un navire propre à le ramener avec ses compagnons; enfin il remit à Mendez une lettre pour être portée à Leurs Majestés.
Dans cette dernière lettre, Colomb donnait tous les détails relatifs à son dernier voyage; il demandait qu'un bâtiment lui fut expédié à Hispaniola, pour qu'il put effectuer son retour en Espagne, et il s'offrait à repartir aussitôt pour Yeragua, dépeignant les avantages qu'il y avait à en recueillir pour la métropole ,
et la nécessité d'en initier les nombreuses peuplades aux clartés de la religion chrétienne. Quel génie pour les découvertes, quelle foi religieuse, et quelle passion pour les voyages n'y avait-il pas dans le cœur de cet homme extraordinaire , puisqu'il persistait toujours dans les mêmes idées, lors même que Tâge et les infirmités se faisaient si péniblement ressentir, et qu'il était enfermé dans des débris de navires, sur la côte éloignée d'une île presque complètement inconnue en Europe!
Tout étant disposé pour le départ, Diego Mendez s'embarqua sur sa pirogue avec un autre Espagnol qui, stimulé par lui, consentit à le suivre; six Indiens furent aussi de l'expédition. Le commencement du voyage fut rude et périlleux ; ils côtoyèrent l'île et ils eurent beaucoup de peine à en atteindre la pointe orientale. Arrivés là, ils voulurent mettre pied à terre pour se reposer, mais ils furent entourés par les naturels qui s'emparèrent d'eux et les conduisirent trois lieues dans l'intérieur , avec leurs vêtements et leurs provisions qu'ils avaient l'intention de se partager entre eux, et où ils se proposaient de les mettre à mort.
On en fit même les apprêts, mais une dispute s'éleva sur la distribution du butin. Pendant cette querelle, Mendez parvint seul à s'échapper; il fut poursuivi , il n'eut que le temps de regagner sa pirogue , de pousser au large, et il eut le bonheur de retourner au port où étaient les naufragés.
Mais rien ne pouvait décourager un homme comme Mendez ; il avait fait le sacritice de sa vie pour le salut commun, et il considérait comme un devoir ou de la perdre, ou de réussir dans vSon entreprise. Il se dis-
posa donc à partir de nouveau ; toutefois il demanda à être escorté sur le rivage jusqu'à l'extrémité de l'île par une force armée pour le protéger. Cette demande fut accueillie : un Génois, nommé Barthélémy Fiesco, qui avait commandé une des caravelles et qui était extrêmement atlaché au grand-amiral, s'offrit même à partager les périls de la traversée entière. Son dévouement excitn celui des six autres Espagnols; une seconde pirogue fut procurée et dix Indiens se joignirent à eux. En arrivant à Hispaniola , Fiesco devait immédiatement revenir à la Jamaïque pour y donner des nouvelles de leur voyage, et Mendez devait, en toute hâte, continuer sa route jusqu'à San-Domingo pour y expédier le plus tôt possible un navire à Colomb, et pour s'embarquer et se rendre en Europe avec les dépêches dd grand-amiral à Leurs Majestés.
Aussi bien armés, aussi bien disposés et approvisionnés que possible, ces hommes généreux partirent. Ils furent salués par des acclamations unanimes d'encouragement et d'admiration lorsqu'ils quittèrent le rivage; Don Barthélémy, à la tète de plusieurs marins, les suivit sur la côte , en mesurant sa marche sur la leur. Ils atteignirent tous ainsi l'extrémité de Tîle où il fallut attendre, pendant trois jours, un temps plus favorable que celui qu'ils avaient en ce moment. Enfin, les pirogues s'élancèrent bravement dans l'espace; Don Barthélémy, monté sur une éminence, y attendit qu'elles disparussent à l'horizon; alors, satisfait de les voir en bonne route et paraissant naviguer avec succès, il retourna vers son frère, pour lui communiquer ces détails tranquillisants.
Cependant plusieurs mois s'écoulèrent , et Colomb n'entendit parler ni de Mendez , ni de Fiesco , ni du résultat de leur entreprise. On comprend quel devait être l'état des naufragés , se regardant comme abandonnés et à jamais confinés dans cette solitude oi^i la nourriture était presque entièrement conq)osée de végétaux , dans un climat tantôt très-jiumide, tantôt très-chaud , et où les esprits étaient en proie à une tristesse que la réflexion ne faisait qu'augmenter. Les jours succédaient aux jours, les semaines suivaient les semaines; on épiait à l'horizon tout ce qui pouvait être le signe de quelque apparence nouvelle ; la moindre pirogue indienne aperçue du rivage donnait des lueurs d'espérance qui s'évanouissaient toujours; on ne pensait qu'à une libération qui n'arrivait pas; on n'osait se livrer à l'idée que les courageux messagers de Colomb eussent péri en mer, tant cette supposition, une fois admise, aurait enfanté de terreurs ! mais , au fait , rien n'arrivait , le désespoir se glissait dans les âmes, les maladies assaillaient les meilleures santés , l'irritation croissait de moment en momenl; quelquesuns étaient même assez injustes pour accuser leur amiral de tous les maux qui pesaient sur eux, comme s'il avait pu les empêcher, comme si, au contraire, il n'avait pas fait tout ce que peuvent la science et la prudence pour les conjurer, comme enfin s'il ne les ressentait pas autant, et plus sans doute encore, que ceux qui étaient assez injustes pour le représenter comme étant la cause de ces maux!
Au nombre des officiers de Texpédition se trouvaient deux frères, Francisco et Diego Porras, ({ui poussèrent
Toubli de leurs devoirs jusqu'à affirmer que Colomb ne pouvait pas, en réalité, avoir l'intention de retourner en Espagne puisqu'il en était banni par leurs souverains; ils ajoutaient que l'accès de l'Ile d'Hispaniola lui était également interdit, et qu'il ne pouvait vouloir autre chose que rester à la Jamaïque jusqu'à ce que ses amis eussent obtenu son rappel à la cour. C'était pour ses intérêts privés, disaient encore les frères Porras, que Mendez et Fiesco avaient été expédiés, non pas afin de décider Ovando à lui envoyer un navire car il était bien évident qu'il n'en ferait rien, mais pour aller en Espagne et pour solliciter en sa faveur; s'il en était autrement, pourquoi le navire d'Hispaniola n'arrivait-il pas ; pourquoi , seulement , Fiesco , qui avait promis de revenir aussitôt qu'on aurait vu cette île, ne retournait-il pas? Enfin, si les pirogues avaient eu vraiment la mission d'aller demander du secours, ou elles seraient revenues depuis longtemps, ou elles auraient péri en mer; or, dans ces deux hypothèses, il fallait se décider à mourir à la Jamaïque de misère et d'inanition , ou tenter la fortune en se procurant d'autres pirogues et en partant pour Hispaniola. Mais quelle apparence que le grand-amiral voulût prendre un tel parti , étant aussi âgé et aussi infirme qu'il l'était devenu?
Ces suggestions insidieuses étaient parfaitement calculées pour porter les tètes à la révolte, et les frères Porras ne manquaient pas d'assurer qu'on pouvait compter sur l'appui d'Ovando et de Fonseca dont la haine jalouse contre Colomb ne devait être révoquée en doute par personne , et même , jusqu'à un certain
point, sur celui de Leurs Majestés qui avaient témoigné visiblement leur mauvais vouloir envers Colomb, en le dépouillant , ainsi que chacun le savait , d'une grande partie de ses dignités , honneurs et privilèges.
Les équipages étant ainsi excités, on résolut de se révolter. En conséquence , le 2 janvier 1 504 , Francisco Porras entra résolument dans la cabine où le grand-amiral était retenu par une attaque de goutte; il eut l'audace de lui reprocher avec véhémence de garder volontairement les Espagnols dans ce lieu de désolation , et de n'avoir nullement l'intention de les ramener dans leur patrie. Colomb qui était couché, se souleva sur son séant et, conservant le calme le plus parfait, il voulut entreprendre de démontrer à son interlocuteur que jamais assertions n'avaient été moins fondées; Porras parut être sourd à tout argument, et il s'écria d'une voix qui retentit jusqu'aux extrémités des deux caravelles :
« Embarquez-vous pour partir ou restez ici si vous le préférez ; mais moi, je quitte cet affreux séjour et je veux revoir la Castille: que ceux qui sont de mon avis se disposent à me suivre î »
Ce fut le signal du soulèvement général , de tous côtés on entendit vociférer :
« Castille î Castille î »
Et , l'exaltation gagnant tous les cerveaux , des armes furent saisies , des lances furent brandies avec colère , et des voix coupables et égarées allèrent jusqu'à menacer les jours du grand-amiral !
Colomb , toujours insensible à la crainte , sortit de son lit en trébuchant à chaque pas par l'effet des
douleurs aiguës de sa maladie; ranlmation lui donnant des forces, il arriva sur le pont pour faire face aux rebelles. Don Barthélémy était accouru pour faire à son frère bien-aimé un rempart de son corps; les mutins qui allaient se couvrir d'un opprobre éternel en portant leurs odieuses mains sur la personne de leur chef, furent arrêtés par la vigueur, par la résolution de Don Barthélémy , et la réflexion revenant à plusieurs d'entre eux, ceux-ci conjurèrent les deux frères, pour laisser calmer la première effervescence , pour éviter un effroyable malheur, de rentrer dans la cabine du grand-amiral. Ils les y forcèrent même en quelque sorte par leurs supplications; et, au moins, un grand crime ne fut pas commis.
Les révoltés s'emparèrent alors de dix pirogues que le grand-amiral avait achetées des naturels; et, au nombre de quarante-huit, ils se mirent en mesure de quitter l'île.
« Partez , dit Colomb à ces malheureux égarés , partez, puisque mes conseils ne peuvent pas vous retenir; je ne vous reproche pas de m'abandonner ici dans l'état où vous me voyez, quoique Dieu me soit témoin, et j'en ai donné la preuve sur la Nina , que dans aucun cas, dans aucun péril, il n'est pas de sacrifice que je n'aie été prêt à faire pour partager le sort de mes équipages; mais je vous reproche de tenter une entreprise que, conduite par vous, je regarde comme désespérée, et de ne pas assez croire en la bonté de Dieu qui , j'en ai la confiance, peut vouloir nous éprouver en nous laissant attendre ici pendant quelque temps encore , mais qui ne nous y abandonnera pas à tout
jamais. Partez donc, puisque tel est votre dessein, et puissiez-vous réussir dans votre tentative ! »
Ils partirent , en effet , et il ne resta avec Coloiril) que son frère et quelques malades qui regrettaient même de ne pas pouvoir s'en aller.
Les frères Porras côtoyèrent l'île où ils firent plusieurs débarquements, prenant des vivres, maltraitant, pillant les habitants , et ayant l'infamie de leur dire que c'était par les ordres de Colomb, afin de les animer contre lui. Arrivés à l'extrémité orientale de la Jamaïque, ils embarquèrent un supplément d'Indiens pour les faire ramer sur leurs pirogues, et ils continuèrent leur route. Mais à peine eurent-ils fait quatre lieues sur la mer, qu'ils comprirent combien l'opposition du grand-amiral à ce voyage était fondée en raison. D'abord , les vents et les courants contraires , qui régnent en ces parages, étaient un obstacle presque insurmontable à ce qu'ils gagnassent du chemin dans l'Est , ensuite la surcharge extraordinaire de leurs pirogues et la confusion qui y. régnait en faisaient une impossibilité. Le danger d'emplir et de couler au fond leur fut bientôt démontré; dans leur alarme, ils jetèrent par-dessus le bord une partie de leurs effets et de leur chargement, et, le péril augmentant, ils se servirent de leurs épées pour forcer les Indiens à se jeter à l'eau. Ceux-ci étaient certainement d'habiles nageurs, mais la distance où ils étaient de la terre les effraya; plusieurs voulurent revenir à bord : en s'approchant des pirogues, ils s'accrochèrent au plat-bord pour tâcher d'y rentrer; mais les impitoyables Espagnols les poignardaient ou leur coupaient les mains, et, impas-
sibles, les voyaient mourir sous leurs yeux, soit de leurs blessures, soit d'épuisenieut ; entin, il ne survéeut que ceux qui turent conservés à bord , comme strictement nécessaires au service des pagayes ou des avirons pour pouvoir ramer jusqu'à terre.
Ils y abordèrent dès qu'ils le purent, mais ils voulurent, après avoir pris quelque repos, faire un nouvel essai qui fut aussi infructueux ; ils prirent alors le parti de rester dans cette partie de Tîle et d'y subsister de rapine en errant de village en village, prenant des provisions par violence et vivant de la manière la plus licencieuse. Si les naturels essayaient de faire quelques remontrances et de dire qu'ils s'en plaindraient à Colomb , ils répondaient , toujours avec la même mauvaise foi, que le grand-amiral le voulait lui-même ainsi, que c'était l'ennemi le plus implacable de la race indienne, et que son but principal était de dominer tyranniquement sur toute l'île.
Pendant ce temps, la santé du grand-amiral, grâce surtout aux tendres soins de son frère, parvint à reprendre le dessus; il s'efforça alors à son tour d'agir par le moral et par des attentions prévenantes pour opérer la guérison des malades qui étaient restés avec lui : il y joignit tous les bons traitements qu'il put employer, et il parvint ainsi à obtenir le rétablissement de la plupart d'entre eux. Pendant leur convalescence, il lit réserver pour les plus faibles ce qui lui restait de biscuit ou d'aliments nourrissants ; et d'ailleurs, il les encourageait par l'espoir qu'il leur donnait, et qui ne l'abandonnait jamais, d'une prochaine délivrance, ajoutant qu'il ne négligerait, à son retour en Espagne,
pour faire valoir leurs souffrances et pour les reconiluaiuler chaudement à la bienveillance de leurs souverains. Ce fut ainsi qu'au bout de quelque temps il se vit entouré d'hommes valides et capables de faire un bon service.
Mais un nouveau danger vint menacer ce reste de l'expédition. Réduits à un très-petit nombre, les Espagnols n'osaient plus se livrer à des excursions pour se procurer des vivres; les naturels, attachant tous les jours moins de prix aux objets européens qui leur étaient livrés en échange^ se montraient de plus en plus indifférents à leur possession; les nouvelles des mauvais traitements infligés par les frères Porras étaient parvenues jusque dans l'Ouest de l'île, et leurs instigations pour laisser affamer Colomb avaient eu de l'effet sur plusieurs des naturels. La famine s'annonçait donc comme imminente et elle aurait prochainement frappé les marins des caravelles, si le grand-amiral n'avait pas trouvé , dans les ressources inépuisables de son génie , un moyen de détourner ce fléau et de ramener l'abondance. L'idée qu'il eut alors est une de celles qui ne peuvent éclore que dans le cerveau de quelques hommes privilégiés que les revers et le malheur ne sauraient abattre, et qui, loin de se laisser décourager, trouvent, au contraire, dans les moments les plus difficiles, comment il est possible d'y résister et d'y remédier.
Colomb fit assembler tous les caciques des environs, sous prétexte d'une communication très-importante qu'il avait à leur faire; quand ils furent réunis sur la plage, il s'avança vers eux, sortant de son bâtiment
avec une physionomie qui semblait préoccupée des plus graves intérêts, marchant d'un pas lent et solennel, levant les yeux au ciel comme s'il continuait de l'interroger, et accompagné d'un interprète à qui il recommanda de rendre fidèlement le sens de ses paroles. Il dit alors :
« J'adore une divinité qui réside dans le firmament; j'ai lu dans les astres que cette divinité est irritée contre les Indiens qui refusent à son protégé et aux Espagnols qui ont la même foi, le tribut de vivres qui avait été promis; mais celte infraction sera punie de la manière la plus exemplaire; et comme un signe évident de la colère céleste, chacun pourra voir, cette nuit même, la lune changer de couleur et perdre graduellement sa lumière qui ne lui sera rendue que si les insulaires se repentent du fond de leur cœur, et se remettent à exécuter les anciens traités en rapportant, sans y manquer jamais plus, les provisions qu'ils étaient accoutumés à livrer. »
Cela dit, Colomb se retira avec le même air inspiré qu'il avait eu en sortant de son bord et , si quelques naturels furent vivement impressionnés par ce langage et par l'attitude majestueuse de Colomb, il y en eut cependant plusieurs qui tournèrent celte scèneen dérision.
Mais Colomb savait, à n'en pas douter, que, pendant la nuit, la lune serait éclipsée ; il attendait avec confiance le résultat de la prédiction qu'il avait faite, et il fit savoir qu'il allait rester en prières jusqu'à ce (jue l'événement qu'il avait prophétisé eût lieu, bien certain qu'il était alors que les plus incrédules seraient tremblants et convaincus.
Tout se passa comme l'illustre navigateur l'avait prévu : à l'heure annoncée , l'astre des nuits se couvrit d'une ombre lugubre, ses rayons disparurent et l'obscurité devint progressivement complète. Soudain, on entendit des hurlements formidables; les sauvages furent consternés, ils coururent se charger de vivres, de provisions, et ils les déposèrent aux pieds du grand- amiral, le conjurant de prier de nouveau pour détourner d'eux la punition qu'ils confessaient n'avoir que trop méritée, et promettant bien qu'à l'avenir ils ne s'exposeraient plus à de semblables calamités. Colomb, qui avait quitté sa cabine pour recevoir leurs promesses et leurs hommages, y rentra pour intercéder en leur faveur. Il revint bientôt, dit que sa divinité, qui lisait dans les cœurs, lui avait annoncé qu'elle était satisfaite et que la lune allait reprendre son éclat accoutumé. La lumière reparut bientôt en effet; et les Indiens, admirant le pouvoir surhumain du grand-amiral, qui, à son gré, obscurcissait les astres ou en ranimait l'éclat, tombèrent à ses pieds et lui jurèrent obéissance et loyauté à toute épreuve. Ils tinrent parole, et depuis ce moment, les approvisionnements ne se firent jamais plus attendre.
Huit longs mois s'étaient écoulés depuis le départ de Mendez et de Fiesco; aucune nouvelle n'en avait été reçue ; l'espoir abandonnait les plus confiants d'entre les marins qui se considérant comn)e voués à un abandon éternel, ne savaient plus que penser ni que devenir. Quant à Colomb , il conservait sa foi en la Providence, il croyait au coui'agc, à l'habileté (le Mendez, à l'efficacité des moyens qu'il avait
mis à sa disposition pour parvenir à effectuer son périlleux voyage, et il attendait toujours avec le calme (ju'il puisait dans ses pieuses convictions : son frère et son fils Fernand , qui n'avaient de pensées que les siennes, partageaient, seuls, les mêmes sentiments et attendaient aussi avec la même résignation. Enfin un beau soir, pendant que ces trois personnages, si bien inspirés, causaient avec épanchement sur le bord de la mer en admirant un de ces magnifiques couchers de soleil dont la nature est si prodigue en ces climats et qui répandait sur la riche végétation de file un charme inexprimable ; un beau soir, disons-nous, alors que la conversation la plus intime allait cesser et qu'on allait dire la prière avant de se livrer au repos, une petite caravelle doubla le cap le plus avancé qui , d'un côté , formait l'entrée du port et, contournant l'extrémité de ce cap avec la légère vitesse d'un oiseau, s'arrêta en face des naufragés, mit en panne devant eux et leur expédia aussitôt une embarcation. Un cri de joie s'échappa de toutes les poitrines, la nouvelle s'en propagea avec rapidité et tous les marins accoururent sur le rivage.
Cette embarcation portait Diego de Escobar, un des anciens complices de Roldan que Colomb reconnut de loin et qu'il jugea n'avoir été choisi que pour être le porteur d'un mauvais message. Cette impression se réalisa. Qu'attendre, en effet, d'un homme qui avait été condamné à mort pour rébellion, et à qui l'infâme Bobadilla s'était empressé de pardonner? Colomb, cependant, s'efforça de faccueillir avec politesse. La caravelle d'Escobar était la plus petite qui exis-
tât à Hispaniola, et elle ne pouvait certainement pas recevoir ou ramener tous les équipages de l'expédition . Colomb, Don Barthélémy et Fernand auraient pu, à la vérité, y effectuer leur retour; mais le grand-amiral, toujours magnanime, toujours conséquent avec luimême, dit noblement qu'il subirait le même sort que ses marins et qu'il ne se séparerait pas d'eux.
Escobar remit à Colomb une lettre d'Ovando, mais qui n'était remplie que de compliments de condoléance sur sa fâcheuse position , et de regrets de n'avoir pas pu envoyer plus tôt ni une réponse, ni un bâtiment plus considérable, ajoutant, cependant, qu'il en expédierait un dès qu'il en aurait la possibilité. Le grandamiral se hâta de répondre à Ovando pour lui dépeindre l'horreur de la situation où se trouvaient ses marins et lui, et pour réclamer instamment l'exécution de sa promesse relative à un navire de plus fortes dimensions. Escobar prit cette lettre et soudain retourna à bord de sa caravelle, qui disparut bientôt au milieu de l'obscurité toujours croissante de la nuit.
ÏNous avons, précédemment, fait connaître avec quel luxe Ovando, avant son départ d'Espagne, avait fait régler l'état de sa maison de gouverneur; eh bien ! le fastueux Ovando fut assez impudent, fut assez éhonté pour se contenter d'envoyer à Colomb, afin de renouveler ses provisions que Mendez lui avait dit dès lors être presque épuisées, un simple baril de vin et un quartier de lard ! On peut reconnaître, dans ce trait honteux, l'homme qui agissait sous l'influence de la jalouse haine de Fonseca, et qui, s'il ne s'est pas rendu coupable envers Colomb d'iniquités aussi révoltantes
que lui et que Bobadilla , n'en est pas moins indigne d'obtenir, dans l'histoire, autre chose que le blâme le plus sévère.
Le grand- amiral fut, intérieurement, fort indigné du procédé d'Ovando ; il pensa que cet homme n'avait retardé l'envoi de secours, que dans l'espoir qu'il mourrait de misère et de chagrin à la Jamaïque, et qu'ainsi, toute concurrence entre eux pour le gouvernement d'Hispaniola serait anéantie. 11 ne vit dans Escobar qu'une sorte d'espion chargé de s'assurer de la réalité des choses ; mais il ne fit aucunement part de ces réflexions à ses marins, dont il chercha, au contraire, à relever le moral en leur promettant qu'aucun retard ne serait apporté à leur délivrance, que la lettre qu'il avait reçue lui donnait le droit de le garantir, que c'était beaucoup que leur sort fût connu à San-Domingo ou que leur existence y fut confirmée, et que tout, dorénavant, devait marcher selon leurs souhaits. L'esprit des matelots est naturellement confiant, et ces explications rendirent la joie et l'espérance.
Colomb, afin même de montrer combien il comptait sur ces résultats, fit partir deux émissaires vers les frères Porras pour leur annoncer la visite qu'il avait reçue , pour les engager à revenir auprès de lui afin d'être en mesure de s'embarquer sur le bâtiment qu'il attendait, et il eut la générosité de leur promettre l'oubli du passé s'ils revenaient au sentiment de leur devoir. Francisco Porras accueillit ces émissaires, accompagné seulement de quelques-uns de ses intimes et, sans permettre qu'ils eussent aucune communication avec le gros de sa troupe, il leur dit qu'il refusait de retour-
ner au port, mais il s'engagea à se conduire paisiblement si on lui promettait solennellement que, dans le cas où deux navires seraient envoyés, il y en aurait un d'exclusivement destiné pour lui et ses compagnons ; enfin que, s'il n'en arrivait qu'un, la moitié leur en serait dévolue ainsi que le partage tant des provisions du navire que de toutes celles qui pourraient rester au grand-amiral, ou des objets d'échange qui seraient encore en sa possession au moment de l'arrivée du navire.
Les émissaires firent observer à Francisco Porras que ces demandes ne pourraient être trouvées qu'extravagantes ou inadmissibles, à quoi il répondit avec arrogance que, si elles n'étaient pas volontairement accordées, il saurait bien obtenir par la force ce qu'il déclarait être dans son droit de réclamer. Ainsi, tout fut inutile, et ce fut dans ces termes que l'on se sépara.
Toutefois, quel que fût le désir de Porras que l'objet de cette conférence restât ignoré, il y eut des indiscrétions commises et la plupart de ses adhérents, apprenant combien Colomb était bienveillant en leur offrant une amnistie qui serait suivie de leur retour à Hispaniola, ressentirent un sentiment de reconnaissance et ils exprimèrent le vœu de revenir parmi leurs anciens camarades restés au port. Francisco Porras chercha alors à les dissuader, en leur disant que c'étaient des paroles insidieuses employées par le grand-amiral pour ressaisir sur eux l'autorité qu'il avait perdue, et pour se venger de leur désertion par des châtiments qu'il leur préparait; il ajouta que la prétendue caravelle qui, selon les émissaires eux-
mêmes, n'avait fait que paraître avec le crépuscule et disparaître avec la nuit, était une illusion que Colomb, fort habile dans l'art des maléfices ou des sortilèges, avait produite aux yeux prévenus des assistants, et qui si c'avait réellement été un bâtiment, pour si petit qu'il fût, il aurait pu contenir le grandamiral, son frère et son fils, qui n'auraient pas manqué de se délivrer ainsi de l'exil qu'ils subissaient sur cette terre ennemie, funeste et sauvage. En tenant ce langage, Porras jugeait de Colomb probablement par lui-même, et il prouvait qu'il n'aurait pas eu la grandeur d'âme de préférer son devoir en restant captif avec ses marins, à son intérêt particulier en les abandonnant pour recouvrer sa liberté.
Quand il crut avoir persuadé ses complices, il voulut les rendre tout à fait indignes du pardon du grand-amiral en leur faisant commettre un acte d'hostilité qui les compromît sans retour ; enflammant leur esprit par la perspective du partage des dépouilles de Colomb et de son parti, il marcha vers le port avec le dessein de charger Colomb de fers, comme l'avait fait l'infâme Bobadilla, et de s'emparer de tout ce qui se trouvait renfermé à bord des caravelles échouées.
Le grand-amiral avait une prudence trop consommée pour ne pas entretenir des intelligences dans les lieux qu'habitait ou que parcourait Porras. Des Indiens vinrent l'informer du nouveau plan que l'on méditait de mettre à exécution contre lui et , selon son excellente maxime qu'il valait mieux, quand c'était possible, marcher contre l'ennemi que de l'attendre, il se disposa résolùuient à ^dler en avant. Son frère
approuva fort ce projet, mais il fut très-alarmé de voir le grand-amiral, à son âge et valétudinaire, vouloir se mettre à la tète du mouvement , et il lui tint ce langage :
« Mon amiral, mon ami, mon frère, vous savez si je respecte vos moindres volontés ; vous savez si jamais aucun de vos subordonnés eut autant de zèle pour le bien général, autant de dévouement à votre personne vénérée que moi. Je suis bien peu de chose pour oser vous faire une objection ; mais mon opinion est que vous ne devez pas partir; vous devez rester ici avec votre fils, avec les malades, avec les convalescents; vous devez faire une forteresse de vos caravelles , et là, j'en conviens, si vous êtes attaqué, vous devez vous défendre jusqu'à la dernière extrémité. Moi, mondevoirestde marcherversl'ennemi ; et, animé comme je le suis par le désir de préserver vos jours, d'être utile à ceux qui resteront près de vous, croyez que, quelque nombreux que soient nos adversaires, votre frère Barthélémy saura les vaincre et les disperser. Qu'avez-vousà objecter à ce plan, et n'auriezvous plus confiance dans celui qui eut l'honneur sans égal d'être votre Adelantado? »
« 11 est vrai, répondit Colomb , que, dans l'ardeur dont j'étais transporté, j'oubliais nos malades, nos convalescents et mon fils ! J'oubliais que vous avez toujours ce grand cœur, ce courage indomptable, cette force athlétique qui ont si souvent et si bien servi notre cause. Partez donc, et croyez que Colomb est sans inquiétude sur le résultat! »
Dès que Don Barthélémy se trouva en présence du
— ilO —
i\>rps de Porras. il onvova un inossai;o de pai\ ol ilo riH'oiu'iliat'uMi. Poi'ias \\\\\[ les propositions de Uon î>arlholoniy avoo iiiopris : il monii'a alors à sos honinios l'Oînlùon otail polil lo nonibro ilos soKlats tMnioinis, ei il :gouta ijiio la nialailio los ayant opnisos on atVaiblis, un soûl ohoo sullirait pour los niottro on tuito. Aussitôt Franoisoo Porras ot los sions s'olauiont, ot six li'outro ou\, oopalulls par lui, ohoroiiont Don P>arlholoiny avoo rintonlion ilo io luor: mais lo tior i^uorrior abat tous oou\ qui Tapproolionl ot so lait jour jusqu'à Porras t]ui. d\][\ ooup do sa longuo ot torto opoo , transpori^a son bouolior ot lo blossa à la main : oopomiant Topoe rosta ombarrassoo dans lo bouolior. ot, avant qu'il ont pu Vei\ roliror. lo rodoutablo Don l>artliolomy sauta sur lui oomnie un tigro turioux, lo saisit ot lo tit prisonnier.
A oet oxploit vainquour, los robollos turont oonsternos : dososporant d'arraobor à Don Rartbolomv la proie dont il avait ou la gloire do s'omparor, ils luiront dans toutes les direotions, pendant que los ludions, surpris au suprême degré do voir les Européens se battre o[itro oux, attendaient Tissuo du oombat pour so ranger du oôté du parti victorieux. Don Bartbolemy retourna Iriompbanl vers son frère» ouimonant avoo lui Porras ol d'autres prisonniers, ot n'avant à regretter que la mort d'un dos siens. Lo jour suivant, les compagnons de Porras eoriviront au grand-amiral pour implorer sa olomenee, pour annonoer qu'ils seraient désormais les plus liiloles de ses subordonnes, et pour dire qu'ils se vouaient à toutes los malovliolions s'ils ne tenaient pas leur nouveau seraient d'obéissance. Colomb, toujours
aussi iii(]iil^(;iit. (;n l'iicc; du r(;j)(;ntir (juc; KÔv<;n; (Mivcîrs hi n'îvollo, |);ir(l(jiinu à lous c(;s iumIIkîijkîijx, inôiinr ;i Jean Siiijciioz, celui <jiii, a V(;rM^ua,îivait laissé écJiappcr 1(3 cacjfjuo Quihian, (;l (jui clail un des six a^n;s.S(MU's (|(; Don harlliclojny dans (:(;tt(î dcîrniènî a(ï'.iii(î ; ((jutclois, il rclinl J^Vancisco Pnrras ()r'is()nni(M' afin f|u il lui plus lard (Mivoyé (tu Kspa^nc; ()oui' > <'lr<;,ju^('; ; cl (:<; n'clail (pjo juslice.
Mais avant de faire; un pas de plus dans ce récil. (I(; la vi(; d(; (luhjuil), il est eunvcuahh; d'exposer sous les yeux de nos lecteurs \(i détail dr; la riianière dont la mission dorniée à l'intrépide Mende/ avait élé renipli(;, car l'arrivée de la [)etile caravelle d'Mscohar à la .lanjaHjue ()rouve que le plan judicieux du ^ranfl-ainiral [)Our faire connaître sa fâcheuse [)Osition à llispaniola avait réussi, et que Mendez était parvenu a atteindn; cette île, Lut difficile de ses efïbrts.
Le calme régnait sur la mer quand Mendez et Kiesco cessèrent de naviguer en vue de la Jamaïque; c'était une; circonstance très-favorahle pour la marche à la rame, mais le ciel était sans nuages et la chaleur était excessive. Les Indiens furent souverjt obligés de se plonger dans la mer pour rafraîchir leur corps : la rjuit vint et elle facilita un peu le travail des pagayes ou des avirons auquel les natin-els se livraient par moitié |)Our que l'autre moitié prît du repos; il en fut de même des Lspagnols, qui avaient à diriger la route et à surveiller les Indiens contre lesquels ils se teriaient en garde, de crainte de (jixdqiie surprise ou de fjuehjue perfidie de leur [)art. On coujpreiid coujhierj < e dev;iil être pénible pour lous.
Le besoin incessant de se désaltérer amena bientôt de la pénurie dans l'approvisionnement d'eau potable qui, sur de pareilles embarcations, ne pouvait être que très-restreint. A midi, du jour suivant, Mendez et Fiesco, touchés de compassion de l'état où se trouvaient les Indiens , mirent en évidence deux barils qu'ils avaient embarqués pour leur usage particulier , et dont ils administraient une simple cuillerée à chacun des rameurs lorsqu'ils s'apercevaient que les forces allaient leur manquer. L'espoir seul que leur avait donné le grand-amiral dans ses instructions, de rencontrer une petite île appelée Nevasa, pouvait les soutenir, car ils comptaient y trouver de l'eau et y prendre quelque repos; mais la nuit vint et File tant désirée ne parut pas. Ils craignirent alors d'avoh' fait une mauvaise route et l'effroi se peignit sur tous les visages.
Le lever du soleil fut témoin de l'agonie d'un des naturels qui expira dans les angoisses de la fatigue, de la soif et dans les accablements de la chaleur. Les autres étaient gisants et pantelants dans le fond des pirogues, se débattant sous l'influence de tourments affreux, cherchant quelquefois à avaler de l'eau de mer qu'ils rejetaient bientôt avec dégoût, et la journée ne fut qu'une suite non interrompue d'essais fort courts pour ramer, de tentatives à chaque instant contrariées par le vent pour faire du chemin avec les voiles, et de douleurs toujours renaissantes.
Mendez et Fiesco s'efforçaient de relever le moral , d'inspirer du courage, et ils luttaient avec une admirable énergie contre les souffrances et le désespoir;
mais leur vigueur physique et intellectuelle commençait à n'y plus suffire lorsque la nuit arriva. Heureusement qu'alors les voiles se remplirent d'une brise faible mais favorable, et tous cherchèrent à réparer un peu leurs forces épuisées en prenant quelque repos et en respirant l'air frais du moment; tous, disonsnous, excepté Mendez, qui, confiant dans les indications données par le grand-amiral, avait les yeux attentivement fixés vers l'horizon du côté de l'Orient. La lune allait se lever, il en voyait les rayons teindre de leur clarté pâle et rosée les parties les moins élevées du firmament, mais quoique le ciel fût sans nuages et que cette clarté fût assez vive pour qu'il put supposer que l'astre devait avoir franchi la ligne de séparation qui existe entre la mer et le bas de la voûte céleste, cependant il ne le voyait pas.
Ému au dernier point, mais incertain , ses yeux ne se détachaient pas du lieu où il s'attendait toujours à voir la lune lui apparaître; tout à coup, un point blanc et lumineux attire son attention un peu plus haut, et il aperçoit l'astre se détacher d'une éminence noirâtre qu'il reconnut parfaitement être une masse de terre : « Terre, terre! » s'écria-t-il aussitôt de toute la force que ses poumons affaiblis laissaient encore à sa voix ; et, à ce mot magique, le sommeil cesse partout, la joie ranime tous les corps, et chacun vient contempler ce spectacle si doux et si consolant.
« Oui, mes amis, leur dit Mendez, c'est bien la terre et c'est sans doute la bienheureuse île Nevasa, car notre grand-amiral l'a dit et il ne se trompe jamais! Heureux, heureux, mille fois heureux d'y pouvoir
arriver sans avoir éprouvé des vents assez forts pour compromettre notre existence ! »
C'était bien en effet l'île Nevasa : une impatience fiévreuse remplaça alors les forces absentes : chacun voulut ramer; on n'agissait, il est vrai, sur les avirons que d'une manière saccadée et comme par des effets galvaniques, mais enfin, tant bien que mal, les pirogues recevaient l'impulsion et, au point du jour, le vent aidant d'ailleurs un peu, on fut assez favorisé pour atteindre le rivage où, en débarquant, des actions de grâces furent rendues à Dieu pour le salut inespéré qu'on venait de trouver. L'île n'était qu'un amas de rochers, mais il s'y rencontrait des dépôts naturels d'eaux pluviales et c'était ce qu'on désirait le plus. Les Espagnols eurent la prudence d'en user avec modération et de recommander beaucoup de sobriété aux Indiens; plusieurs d'entre ceux-ci ne s'astreignirent pas à suivre ce sage conseil, aussi quelques-uns en burent-ils assez pour mourir sur place ; d'autres furent dangereusement malades.
La journée fut consacrée au repos; on ramassa quelques coquillages qui furent trouvés excellents; une fois la soif apaisée, ce qui charma le plus les voyageurs fut la vue des hautes montagnes d'Hispaniola se dessinant sur le bleu azuré du firmament , et qu'on aperçut en gravissant une petite hauteur; on les salua avec joie comme montrant , presque sous la main, le terme de toutes les fatigues d'une entreprise dont on avait commencé à désespérer. Les pirogues partirent à la fraîcheur du soir, on rama avec une ardeur sans égale; enfin, après quatre jours de sou f-
frances et de peines infinies, on aborda au cap Tibul'on. Fidèle à sa parole, Fiesco se mit aussitôt en mesure de revenir vers Colomb; mais ni un seul Indien, ni un seul Espagnol ne voulurent, à aucun prix, consentir à se risquer de nouveau pour le retour.
Mendez , avec six naturels , partit pour San-Domingo; après avoir lutté l'espace de quatre-vingts lieues contre la mer et les courants, il apprit que le gouverneur se trouvait à cinquante lieues , guerroyant à Xaragua. Inébranlable dans sa résolution, il quitta sa pirogue et, seul, il se mit en route à travers les forêts , les ravins , les montagnes , et il finit par accomplir un des voyages les plus périlleux qui aient jamais été tentés par terre.
Ovando parut être fort affligé de la situation fâcheuse du grand -amiral ; il promit de lui envoyer des secours, mais ce fut en vain que Mendez sollicita pendant sept mois pour qu'il tînt sa parole; il ne voulut même pas permettre à ce fidèle messager d'aller à San- Domingo, où il aurait pu expédier lui-même un bâtiment. Le gouverneur alléguait toujours qu'il n'avait pas à sa disposition de navire assez grand pour remplir cette mission. Enfin, à force d'intercessions, Mendez obtint pourtant l'autorisation d'aller à San-Domingo , pour y attendre quelques navires qui étaient annoncés et pour en expédier un; il avait soixantedix lieues de route à faire dans un pays presque inaccessible et au milieu de peuplades hostiles; rien ne l'arrêta , il partit à pied, sans guide, soutenu par son seul courage.
Après son départ , Ovando vint à réfléchir que sa
conduite vis-à-vis de Colomb serait sévèrement interprétée à San- Domingo : comme tous les hommes d'une portée médiocre, et sans élévation dans les sentiments, il eut peur de ses actes; croyant peut-être aussi que Colomb et ses naufragés devaient avoir péri de privations et de chagrins, il envoya presque immédiatement la petite caravelle d'Escobar, qu'il aurait fort bien pu expédier plus tôt, ne fût-ce que pour engager le grand-amiral à prendre patience , et que pour ramener une partie des naufragés, sauf à la renvoyer plusieurs fois pour aller chercher le reste.
Escobar, à son retour, fit connaître au gouverneur que la plus grande partie des marins de Colomb vivait encore; mais il dit qu'il fallait se hâter de les délivrer si l'on ne voulait pas encourir la plus redoutable des responsabilités. Déjà ce long retard avait excité l'indignation publique des habitants d'Hispaniola , à tel point que le clergé lui-même, qui , à l'exception de l'évêque Fonseca, avait toujours accordé à Colomb ses plus sincères sympathies à cause de sa piété bien connue, laissa tomber du haut de la chaire évangélique les paroles sévères qui , tout bas, circulaient de bouche en bouche.
« Eh quoi! disait-on partout, c'est ainsi que l'on traite le grand Colomb ; voilà comme on laisse dans l'abandon, dans l'exil, dans le dénùment, le Dcsciihridor du Nouveau Monde , le vainqueur de la Vega Real, celui qui a rendu son nom immortel par plus de travaux que les récits des temps fabuleux n'en racontent dans les annales de l'antiquité; celui, enfin, qui a gouverné l'ile avec une sagesse que , si l'on en ex-
copie son frère l'iVclelantado également abandonné sur une île sauvage, aucun de ses successeurs n'a jamais pu égaler,! Et nos compatriotes, les malheureux marins qui sont avec lui , on les oublie aussi et on les laisse voués à une mort presque inévitable ! »
Mendez , que rien n'arrêtait, était cependant parvenu à atteindre San-Domingo. 11 eut bientôt trouvé un navire qu'il se hâtait d'équiper en se servant du crédit de Colomb ou des fonds qui étaient disponibles chez son fondé de pouvoirs , et l'infortune du grandamiral ayant touché les cœurs de ceux même qui lui avaient été hostiles , chacun s'empressait d'aider Mendez et de presser la délivrance des naufragés, lorsque les conseils d'Escobar faisant impression sur Ovando, l'ordre fut envoyé d'expédier, aussi promptement que possible , deux grands bâtiments sous le commandement de Diego de Salcedo qui était précisément le fondé de pouvoirs à qui Mendez s'était adressé.
L'actif Mendez se voyant dégagé du soin de continuer l'armement de son navire , profita de l'occasion d'une caravelle qui effectuait son retour en Espagne où le grand-amiral lui avait enjoint de se rendre le plus tôt possible. A peine arrivé, il demanda une audience à Leurs Majestés pour leur remettre les dépêches de l'illustre grand-amiral ; Leurs Majestés lui firent savoir immédiatement qu'elles le recevraient avec la plus grande satisfaction.
Les souverains espagnols se firent minutieusement raconter par Mendez les particularités du malheureux voyage si contrarié, entrepris par Colomb pour la so-
lutioiî Importante du proiilèiue qui consistait à déterminer si les deux grandes portions du continent américain étaient séparées par un isthme ou par un détroit. Lorsque Mendez eut achevé son récit qui finissait par l'obligation où avait été Tillustre amiral de se jeter à la côte à cause du fâcheux état de ses deux dernières caravelles, et qu'il eut dépeint toutes les horreurs de la situation désespérante où il s'était si longtemps trouvé dans une île sauvage et en dehors de toute communication avec Hispaniola, la reine Isabelle, extrêmement affectée de ce qu elle venait d'apprendre , prononça quelques-unes de ces paroles si nobles, si compatissantes qui lui étaient naturelles , et elle déplora amèrement que l'infortuné Colomb n'eût pas reçu un secours plus immédiat.
Ce qui avait trait au dévouement de Mendez et à sa traversée presque incroyable de la Jamaïque à Hispaniola fut aussi très-vivement apprécié. Leurs Majestés s'appesantirent beaucoup sur cet intéressant épisode : Mendez fut comblé de récompenses, il reçut des lettres de noblesseet il lui futpermis de placer dans ses armoiries une pirogue, comme un souvenir parlant de sa généreuse obéissance aux intentions de Colomb. Mendez s'en montra très-reconnaissant, mais son grand cœur lui en lit reporter l'hommage jusqu'à l'amiral, dont il fut toute la vie le plus zélé, le plus fidèle des amis. Colomb manifesta, plus tard , par un sentiment d'affectueuse gratitude , le désir qu'il fût nommé chef des alguazils d'Hispaniola; i^iais cette faveur, (juoique si bien méritée, ne fut pas accordée. Cet intrépide et excellent homme eut, ainsi que nous le dirons bientôt,
le bonheur de revoir Colomb, et il fit par la suite, plusieurs voyages de découvertes. On sait enfin qu'il mourut presque dans la pauvreté , lui qui avait tant de titres à une belle et brillante existence î II avait fait lui-même son épitaphe dans laquelle il ne profera aucune plainte contre l'injustice des hommes, et où il paraissait n'avoir d'autre désir que de glorifier son héros. Cette épitaphe fut gravée sur sa tombe par les soins de ses héritiers; elle était ainsi conçue :
« Ci-gît le corps de l'honorable cavalier Diego Mendez, qui servit fidèlement la couronne royale d'Espagne dans la conquête des Indes, sous les ordres du grand-amiral Christophe Colomb, de glorieuse mémoire; et qui, ensuite, la servit encore sur des bâtiments équipés par ses deniers particuliers. Passant , accorde-lai, par charité, la prière d'un Pater noster et d'un A ce Maria! »
Après cette courte digression sur le sort d'un si loyal et si brave serviteur, revenons à nos naufragés à qui Diego de Salcedo s'empressa, autant qu'il fut en son pouvoir, de conduire un bâtiment pour les ramener. Ce fut le 28 juin 1^04 que leur embarquement eut lieu , mais les vents et les courants contraires les empêchèrent d'arriver à San-Domingo avant le 1 3 du mois d'août; Colomb fut accueilli avec un vif enthousiasme : ceux-mêmes qui avaient le malheur ou le triste courage de nier son mérite, accordèrent à ses longues infortunes et aux souffrances qu'il avait endurées, le tribut que leur jalousie avait refusé à ses triomphes.
Ovando, qui était revenu dans cette ville, fut obligé de suivre KimpBlsion générale, il sortit de son pa-
— 420 — ' lais avec un nombreux éiat-major et suivi de toute la population, pour aller au devant du grand-amiral. Colomb fut logé chez Ovando par qui il fut traité avec toutes les marques extérieures de la courtoisie la plus prévenante; mais le gouverneur avait l'esprit trop étroit pour que ces démonstrations fussent sincères. Bientôt, en effet, il éleva la prétention de prendre connaissance et de s'établir juge de tout ce qui s'était passé à la Jamaïque; il poussa l'indignité jusqu'à mettre en liberté le rebelle Porras, et parla de punir ceux qui avaient agi, par les ordres de Colomb, dans la répression de la révolte. Colomb, qui voulait éviter tout sujet de discorde, chercha à tout apaiser; il ne put cependant abandonner la cause de ceux qui lui avaient fidèlement obéi, et il montra, par ses instructions, (ju'il avait une juridiction absolue sur tous les hommes de son expédition, depuis le jour de son départ jusqu'à celui de son retour en Espagne. Ovando l'écouta avec un extérieur de déférence; mais il fit observer que les instructions de Colomb ne lui donnaient aucune autorité dans son propre gouvernement. Il finit cependant par craindre encore une fois d'avoir été trop loin; il abandonna donc l'idée de punir les adhérents du grand-amiral , et il envoya Porras en Espagne pour que sa conduite y fût examinée par l'administration qui était chargée des affaires d'outre-mer.
Jl ne fallut pas que Colomb fît un long séjour à Hispaniola , pour prendre connaissance du fâcheux état où cette ile se trouvait; voici en peu de mots quelle en était la position à cette époque.
Un grand nombre d'aventuriers s'étaient embar-
qués à la suite d'Ovando lors de son départ d'Espagne , et tous avec la persuasion qu'ils allaient faire une fortune rapide, ou amasser en peu de temps des quantités considérables d'or. Aussi, dès leur arrivée, s'empressèrenl-ils de se rendre sur les terrains où les mines étaient signalées. Ils partirent la joie au cœur, emportant chacun un havre-sac rempli de provisions, et des outils ou instruments pour fouiller la terre ; mais ils virent bientôt que Texpérience leur manquai 1 pour découvrir les veines du métal, que l'habitude d'un pénible travail leur était trop peu familière pour faire les recherches opiniâtres que l'opération exigeait, que l'exercice de l'art du mineur demandait beaucoup de patience, de fatigues, de lenteurs, et que le résultat en était, le plus souvent, très-incertain.
Dès lors il arriva, ainsi que nous l'apprend le respectable évèque Las Casas, « que leur labeur leur donnait un vif appétit, mais fort peu d'or. » Ils ne tardèrent pas à se décourager, et la plupart retournèrent, en murmurant, àSan-Domingo qu'ils avaient quitté avec de si riantes espérances. La pauvreté devint leur partage; la fatigue, les maladies, la misère furent le lot de ces hommes qui avaient rêvé des richesses inûiillibles, et bientôt un millier d'entre eux payèrent de leur vie, l'ambitieuse crédulité qui les avait conduits dans cette colonie.
On se souvient, d'ailleurs, que la reine Isabelle, vivement affligée du cruel esclavage que Bobadilla avait fait peser sur les malheureux Indiens, les avait tous rendus libres. Une sage politique, beaucoup de tact, pouvaient seuls ramener ces peuples affranchis au goût
ou à l'habitude d\m travail régulier et librement consenti, alors qu'ils sortaient d'un état de contrainte (ju'ils avaient abhorré. Ce résultat ne fut pas obtenu; aussi, au lieu de voir, comme pendant l'administration de l'Adelantado, les caciques doubler volontairement le tribut convenu, on n'obtint qu'un refus net et pro nonce de se livrer à l'exploitation des mines.
Ovando informa son gouvernement de cette disposition des esprits des naturels, qu'il dépeignit, nonseulement comme ruineuse pour la colonie , mais fatale, disait-il, aux Indiens eux-mêmes, qui en contractaient des habitudes de paresse, de débauche et d'irréligion. Ainsi présentée, l'opinion du gouverneur fit impression sur Leurs Majestés Espagnoles, qui se laissèrent aller de nouveau à permettre qu'on imposât du travail aux Indiens , mais avec modération et seulement en tant que ce serait utile à leur bien-être; ajoutant qu'il fallait que ce travail fut rétribué convenablement, avec régularité, que la persuasion et la bonté fussent employées pour les y engager au lieu de la force ou de la violence, et qu'il y eût des jours fixés pour leur enseigner les préceptes de la religion chrétienne.
Aussitôt que cette latitude fut donnée, et que le travail rétribué et permis dans des vues avantageuses au corps et à l'esprit fut autorisé, les abus ne tardèrent pas à renaître, et peu de temps s'écoula avant qu'on vît régner un régime de cruautés encore plus horribles que celles que Bobadilla avait laissé infliger aux infortunés Indiens. Un grand nombre mourut de faim; beaucoup perdirent aussi la vie sous les excès des
mauvais traitements, des coups de fouet ou de brutalités extrêmes; il y en eut plusieurs qui se tuèrent de désespoir et, pour comble d'borreur, des mères prétendirent aimer assez leurs enfants pour leur arracber la vie et pour les soustraire ainsi à l'existence ignominieuse et pitoyable qui les attendait ! Infiniment peu d'entre eux, ayant eu la force et le courage d'acbever la rude tâcbe qui leur avait été imposée, obtinrent, à cause de l'état de faiblesse où ils étaient tombés, la permission de retourner cbez eux; mais les uns furent trouvés morts de lassitude sous un arbre ou auprès d'un ruisseau, et presque tous périrent en route. C'est ce qu'affirme l'évangélique Las Casas, qui dit avec la plus amère indignation :
« J'ai trouvé des cadavres sur les cbemins, sous les arbres; et les malbeureux qui n'étaient pas encore morts, pouvaient à peine articuler ces mots qu'ils prononçaient dans leur agonie : faim, faim ! »
Ovando fut aussi peu clément dans ses guerres. Ayant eu à réprimer une légère insurrection dans la province d'Higuey, située vers la partie orientale de l'île, il y envoya ses troupes qui dévastèrent le pays par leurs armes aidées de l'incendie, ne firent aucune différence quant à l'âge ou au sexe, arracbèrent la vie à des milliers de naturels sous le moindre prétexte au milieu de tortures inouïes, et emmenèrent Cotabanama, l'un des caciques les plus influents de l'île, cbargé de cbaînes, à San-Domingo où le gouverneur le fit ignominieusement pendre, sans autre grief que d'avoir bravement combattu pour son pays, en légitime défense, contre des usurpateurs avides et étrangers.
Au nombre des actes les plus atroces du gouvernement d'Ovando et qui doivent couvrir son nom d'un opprobre éternel, nous citerons le châtiment inique qu'il infligea aux habitants de la belle contrée de Xaragua, naguère la plus fidèle alliée des Espagnols lorsque ceux-ci étaient sous l'autorité du loyal Âdelantado, et renommée alors à l'égal d'un paradis terrestre. La perception du tribut que le dévoué cacique Behechio payait avec une générosité si empressée , et que l'administration actuelle cherchait toujours à faire augmenter, amena quelques difficultés que le gouverneur se plut, sur des avis fort exagérés, à qualifier de révolte et de conspiration. Ovando crut devoir aller lui-même dans ce district à la tête de quatre cents soldats, parmi lesquels se trouvaient soixante-dix cavaliers complètement bardés de feuilles d'acier qui les mettaient a l'abri de l'atteinte des armes des naturels.
Behechio était mort: sa sœur, la belle Anacoana avait été appelée à lui succéder par le vœu unanime des Xaraguais. Comme Ovando s'était annoncé en ami qui ne voulait arranger le différend existant que d'une manière pacifique, Anacoana alla au-devant de lui avec plusieurs caciques voisins qu'elle avait invités pour que la réception du gouverneur fût plus honorable. Pendant quelques jours on ne vit que des fêtes, et la charmante Higuenamota, fille d' Anacoana, en fut un des plus beaux ornements. Le perfide Ovando feignit de vouloir rendre politesse pour politesse; il dit qu'il ne s'était fait accompagner par un tel nombre de soldats que pour donner au pays le coup d'œil d'un tournoi; Anacoana, sa fille, les caciques, une muUi-
tucle d'Indiens se rendirent dans un vaste champ, pour assister à ce spectacle qui devait être si curieux pour eux. Mais quand tous furent rassemblés, Ovando donna un signal ! Alors, soldats et cavaliers se précipitèrent avec fureur sur les Indiens trop confiants ; et, sans distinction de personnes, les renversèrent, les foulèrent aux pieds de leurs chevaux, sabrant les uns, transperçant les autres avec leurs lances, brûlant la cervelle à plusieurs, et s' acharnant à cette infâme boucherie, sans égards ni pitié î Les caciques qui échappèrent à ce carnage furent attachés à des poteaux et mis à la torture jusqu'à ce qu'ils eussent fait l'aveu forcé d'un prétendu complot; du feu fut aussitôt allumé sous leurs pieds et ils périrent tous dans les flammes.
Quanta la belle Anacoana, on l'avait épargnée pour la conduire à San-Domingo où son procès fut instruit d'après les aveux arrachés aux caciques; ce fut sur des preuves aussi honteuses qu'elle fut barbarement condamnée à être pendue!
Telle fut la fin tragique de cette femme intéressante, si belle, si attachée aux Espagnols, qui avait si bien mérité son doux nom de la Fletir d'or d' Haïti , et qui avait régné avec tant de bonheur sur un des plus séduisants pays de l'univers, devenu par l'effet des viles passions d'oppresseurs étrangers, un théâtre d'horreur et de désolation. En effet, et pour combler la mesure, ces exécutions et ces massacres ne mirent pas fin aux violences d'Ovando : pendant six mois encore, la province fut ravagée; elle fut forcée de se soumettre à la plus abjecte soumission; enfin, quand sa ruine et sa misère furent complétées, le gouverneur fit une proclama-
tion pour glorifier le succès de ses armes, et pour annoncer que Yordre était rétabli dans ce quartier! Il poussa l'impudence jusqu'à fonder près d'un lac, en commémoration de ce qu'il appelait son triomphe, une ville qu'il nomma Santa-Maria-de-la-Verdadera- Vaz (Sainte Marie de la véritable paix).
Voilà ce que fut Ovando ; il a cependant trouvé des panégyristes qui l'ont beaucoup loué de sa prudence et (le son habileté. Cela prouve seulement que le puissant a toujours d'effrontés flatteurs; et que , dans ce cas-ci , on |ne pouvait déshonorer le respectable mot de prudence, plus qu'en confondant cette noble qualité avec la politique odieuse et sanguinaire qui ne connaît [}0ur mobile que le carnage, la mauvaise foi, le meurtre; et qui n'établit son empire que sur des ruines et des lombeaux. La véritable habileté n'est pas seulement celle qui est suivie du succès; c'est encore celle de riiomme au cœur honnête, à l'esprit insoucieux de tout intérêt personnel, qui n'agit que sous l'impulsion de la fermeté alliée à la bienveillance, et qui, lorsque la nécessité exige l'emploi de mesures rigoureuses, n'oublie jamais ni les dictées de l'honneur, ni les devoirs sacrés imposés par la justice et par l'humanité.
On comprend facilement l'aftliction profonde que ces tristes détails produisirent dans le grand cœur de Colomb. Son frère Don Barthélémy, l'ancien Adelanlado de la colonie, en fut encore plus affecté si c'est possible. Aussi, se sentait-il mal à l'aise à San-Domingo; il passait ses journées dans une sorte de consternation en pensant à ces odieuses boucheries, à la mort tragique et imméritée de la belle Anacoana dont
il ne pouvait se dissimuler qu'il avait possédé toute la tendresse, et pour qui, si par devoir, si par l'austérité de mœurs qu'il s'était promis d'observer comme chef suprême de l'île, il avait pu paraître indifférent comme amant, il avait d'ailleurs montré ou professé les égards les plus sympathiques, l'amitié la plus sincère et le dévouement le plus fraternel.
« Je l'aurais défendue jusqu'à la dernière goutte de mon sang si j'avais été présent , disait-il quelquefois , en se parlant à lui-même avec une exaltation fiévreuse; et, malheureux que je suis, je ne puis même pas la venger!... Mais, au moins, je la plaindrai du fond de l'âme, et je maudirai éternellement ses infâmes bourreaux! »
C'est l'esprit rempli de ces idées et le cœur débordant de ces ressentiments qu'il entra un soir chez son frère occupé alors à écrire. Le grand-amiral lui fit un geste amical pour l'inviter à s'asseoir, et il continua une lettre qu'il était sur le point de finir, en lui disant qu'il n'avait plus que quelques mots à y ajouter. Don Barthélémy s'assit en effet, en observant, avec le respect qu'on portait alors à un frère aîné et qu'il était accoutumé lui-même à avoir, jusque dans ses moindres actions, pour Christophe Colomb, le silence que le grand-amiral semblait réclamer. Bientôt Colomb achève sa lettre, il se retourne vers Don Barthélémy, et il lui dit avec épanchement :
« Qu'avez-vous donc, cher frère? votre visage paraît encore plus assombri que d'habitude. »
« Mon frère, lui répondit Don Barthélémy, je viens vous demander une grâce, c'est de hâter notre départ
le plus qu'il vous sera possible. Tout ce que je vois ici m'irrite, m'exaspère!... Nous qui avions tant fait pour y faire bénir le nom espagnol, nous ne pouvons y entendre que des malédictions de la part des naturels, et des malédictions bien justifiées !... J'avais pensé, cependant, que l'on fonderait ici un Ëtat puissant dans lequel Indiens et Espagnols auraient un jour confondu leurs efforts et leur sang pour la prospérité du pays; mais mes illusions cessent et je crains qu'il n'en faille désespérer à tout jamais. Ces nouveaux dominateurs sont-ils des boni mes? Ils ont égorgé des vieillards, ils ont immolé des enfants ; non, ils n'en méritent pas le nom î Enfin , ils ont condamné une femme : après un semblant de jugement, les monstres l'ont attacbée à un gibet, et ils l'ont ignominieusement pendue ! »
Colomb laissa un moment l'agitation de Don Bartbélemy se calmer; il lui dit ensuite avec un accent plus ému que ne Tétait ordinairement le sien :
« Je m'explique parfaitement votre animation, cher frère, parce que je la partage; je ne veux vous en donner d'autre preuve que les dernières phrases de cette dépêclie adressée à nos souverains, et que je finissais quand vous êtes entré : lisez-la ; vous verrez si en ceci, comme en toutes choses, mon cœur et mes sentiments ne sont pas à l'unisson des vôtres. »
Don Barthélémy prit la lettre des mains de Christophe Colomb , et , entre autres passages, il y lut les suivants :
« Les cinq grandes tribus qui , lors de la découverte derile,cn peuplaient lesvallées et les montagnes, et qui, par un mélange de villages, de hameaux et de terrains
cultivés, faisaient de ce pays enchanteur une suite de jardins délicieux, tout a passé ! Princes et caciques ont péri; ils ont péri de morts violentes! Depuis mon dernier voyage, les neuf dixièmes de la population ont disparu de la surface de la lerre , et tous , hommes , femmes et enfants, par suite de mesures atroces et barbares, ou de traitements inhumains; les uns par le fer, d'autres par le fouet, plusieurs par la famine , le reste de dénùment dans les montagnes où ils s'étaient réfugiés pour se soustraire au travail excessif exigé d'eux, et qu'ils étaient incapables d'accomplir ! »
Don Barthélémy s'était un peu senti soulagé en recevant la lettre de son frère et en voyant qu'il s'occupait de faire connaître la vérité à Leurs Majestés; quand il l'eut lue, il la lui rendit avec une expression de physionomie qui exprimait sa joie , et en pensant avec satisfaction qu'enfin les souffrances de ces infortunés seraient connues à la cour, et qu'elles pourraient y être apprises avec une juste sévérité.
Quant à ses affiiires particulières, Colomb les avait trouvées dans la plus grande confusion, à cause des obstacles qu'Ovando créait à chaque instant pour entraver son fondé de pouvoirs; mais il ne s'arrêta pas un seul instant à l'idée égoïste de prolonger son séjour à Hispaniola pour chercher à les rétablir; il se hâta, au contraire, de faire réparer à ses frais le navire qui l'avait ramené de la Jamaïque; il en loua un autre pour offrir gratuitement passage à ceux de ses compagnons de naufrage qui voulurent retourner en Espagne; il leur avait donné même les moyens pécuniaires de vivre à San-Domingo et de se pourvoir de tout ce qui serait
nécessaire à leur traversée, et il acheva ainsi de dépenser généreusement tout ce qu'il avait pu recueillir, en adoucissant la position d'hommes dont quelques-uns cependant avaient été ses ennemis déclarés. C'était se venger avec noblesse des mauvais procédés de quelques individus ingrats ou égarés ; c'est bien ainsi que se manifeste la vraie grandeur.
Le grand-amiral appareilla le 12 septembre 1504; à peine en mer, un grain très-fort fit casser son grand mât. Il ne voulut cependant pas revenir à San- Domingo ; mais il y renvoya son bâtiment, après s'être lait transborder, lui, son fils et ceux qui désirèrent l'accompagner, sur l'autre bâtiment que commandait Don Barthélémy. Toutefois, ce voyage semblait prédestiné à n'être, depuis le départ d'Espagne jusqu'au retour, qu'une série non interrompue de contrariétés. Les mauvais temps et les tempêtes se succédèrent sans relâche; il ne fallut rien moins que le talent de Colomb et de son frère , qui étaient les meilleurs marins de l'époque , pour faire arriver leur navire au port. Enfin, ce ne fut que le 7 novembre qu'ils parvinrent à atteindre San-Lucar, d'où Colomb se rendit à Séville, avec son fils et son frère, dans l'espoir d'y rétablir sa santé , et d'y jouir d'un repos qui aurait été bien dû aux fatigues, aux peines, aux malheurs et aux contrariétés dont il venait de faire la longue et cruelle expérience.
Hélas î nul ne peut échapper à sa destinée, et il était dans celle de Colomb de vivre, sans cesse, au milieu d'agitations toujours renouvelées. On vient de voir avec quelle générosité il avait épuisé toutes les ressources
que son procureur fondé avait pu réaliser pour lui à Hispaniola ; le trésor public restait lui devoir beaucoup en Espagne; mais , sous le prétexte dilatoire d'un règlement de comptes, il n'en recevait rien; ainsi, pendant que le public devait le croire immensément riche, la vérité est qu'il se trouvait dans un état de gêne trèsvoisin du besoin. Des lettres de lui, adressées à son fils Diego, en sont la preuve irrécusable.
« Mon fils, lui écrivait-il, soyez très-économe jusqu'à ce que les sommes arriérées auxquelles j'ai droit de prétendre, m'aient été payées... Je ne reçois rien de ce qui m'est dû... Je suis même obligé d'emprunter pour vivre, et je n'emprunte que lorsqu'il m'est tout à fait impossible de faire différemment... Combien peu m'ont rapporté de fortune mes longues années de travaux, de fatigues, de périls, puisque je ne possède même pas un toit, à moi appartenant, sous lequel je puisse enfin me reposer... C'est dans une auberge que je suis forcé de vivre, et je n'ai pas toujours ce qu'il faut pour en payer les frais lorsque vient le jour de l'échéance. »
Que de navrantes réflexions font faire ces lignes où l'on voit que celui qui avait découvert tant d'iles et de terres, n'avait même pas un toit pour s'abriter et pour se reposer de ses longs travaux passés!
La goutte l'avait repris à Séville; il aurait bien voulu pouvoir se rendre auprès de Leurs Majestés; sa mauvaise santé l'en empêchait absolument. Ce n'était donc que par des lettres, ou par l'intermédiaire de quehjues amis, qu'il pouvait communiquer avec la cour ; mais s'il parlait quelquefois de la restitution
légitime de ses honneurs, on du payement de sou arriéré, il faisait toujours passer, en première ligue, les adoucissements qu'il croyait qu'on devait se hâter d'ap» porter au sort des malheureux Indiens, et les réparations ou récompenses dues à ses braves marins. C'étaient deux points qui excitaient sa plus vive sollicitude et sur lesquels il trouvait qu'il ne pouvait jamais assez s'appesantir. Quel noble et excellent cœur que celui d'un homme qui, dans les angoisses de la maladie et de la misère, savait ainsi faire passer ses sympathies avant ses besoins personnels !
Cependant tout était inutile; le roi Ferdinand avait arrêté, dans sa politique ténébreuse, que Colomb ne devait plus ressaisir les rênes de son gouvernement. Mais si, par des motifs secrets qu'on ne peut attribuer qu'aux regrets du roi de l'avoir placé si haut, ou qu'à l'influence pernicieuse du méprisable Fonseca, l'illustre Descubridor du Nouveau Monde devait être privé, sans retour, des avantages, honneurs et biens qui lui avaient été garantis, eh bien, tout cela devait être masqué, sous l'apparence de justes égards, par une immense concession honorifique et pécuniaire; depuis longtemps, on aurait dû créer, pour le grand Colomb, une position très-élevée, comme celle de président d'un conseil supérieur des Indes ou toute autre semblable, dans laquelle l'ancien vice-roi aurait trouvé un équivalent de ses dignités perdues, une existence splendide bien due à son génie ou à ses services éminents, et un repos que ne justifiaient que trop ses dangereux voyages et les malheurs qu'il avait essuyés. Mais l'ingratitude prévalut dans le cœur du
roi ; et, alors même qu'il en était encore temps pour son propre honneur, pour le soin de sa réputation, Ferdinand laissa les lettres de Colomb la plupart sans réponse; ses réclamations furent négligées et ses instances suivies d'une coupable indifférence.
Plus encore , tout ce qui venait de la cour était de nature à le mortifier. iVinsi, Porras, le chef des révoltés de la Jamaïque , celui que Don Barthélémy avait arrêté les armes à la main et qui avait été envoyé en Espagne pour y être jugé, fut mis en liberté parce que les documents officiels sur sa conduite n'étaient pas arrivés en même temps que lui. Porras eut, par là, toute latitude pour se faire écouter d'hommes en place et pour altérer les faits qui déposaient si fortement contre lui. Colomb apprit même qu'il devait craindre, ainsi qu'on l'avait vu dans l'affaire de Roldan , qu'il n'en résultât un acte d'accusation contre lui-même.
Ces menées ne pouvaient être dirigées que par l'appui ou la connivence de l'odieux Fonseca. Toutefois, Thonnête et fidèle Diego Mendez se trouvait à la cour; aussi Colomb s'adressa-t-il à lui avec la confiance que devaient lui inspirer le dévouement et le zèle infatigable de cet homme qui lui était si respectueusement affectionné. C'est donc à lui qu'il s'en rapporta pour contredire les faussetés articulées par Porras. Rien ne peut égaler la touchante et modeste simplicité avec laquelle Colomb établit son innocence et sa loyauté en cette occasion : on peut en juger par le passage su iant d'une de ses lettres.
« J'ai servi Leurs Majestés, écrivait-il, avec autant de zèle et d'empressement que s'il s'était agi de gagner
le paradis; si je suis en faute sur quelque point que j'ignore, je désire qu'au moins on me le fasse savoir; j'espère qu'alors, il me sera facile de prouver que c'est sans aucune intention de mal faire, et uniquement parce que mes connaissances dans l'art du gouvernement n'étaient pas assez étendues, ou que j'étais restreint par mes pouvoirs et par mes instructions. »
En lisant de telles paroles, peut-on se figurer que l'honlme qui les a tracées était le même que celui qui, quelques années auparavant, avait été idolâtré par la cour, que la population tout entière de l'Espagne portait dans son cœur, qui avait été accueilli partout avec une distinction suprême, avec des honneurs royaux, et qui, depuis lors, non-seulement n'avait pas démérité mais avait encore rendu des services éclatants ?
La détresse pécuniaire de l'illustre navigateur et l'abandon honteux dans lequel on le laissait ne sauraient porter aucune atteinte à sa gloire ni à son renom qui s'en trouvent même rehaussés par la résignation avec laquelle il les supporta. Il est loin d'en être ainsi en ce qui concerne le roi Ferdinand, sur le caractère de qui cette détresse et cet abandon jettent une ombre ineffaçable. Mais Isabelle ne saurait mériter aucun reproche à cet égard; car, elle aussi, elle éprouvait les coups de la fortune, et ces coups étaient encore plus cruels que ceux auxquels Colomb était en proie : tant il est vrai que la pourpre du trône, que la couronne, que les adulations même les plus méritées, que les sentiments les plus généreux ne sauraient mettre les souverains à l'abri des revers, pas plus que les plus humbles de leurs sujets!
Cette reine, si grande et si adorée, venait, en effet , d'être frappée dans ses affections les plus chères : son fils, le prince Juan, avait été enlevé à ses embrassements par une mort précoce; la princesse Isabelle, sa fille, son amie de cœur et qui était si digne de l'être, avait péri dans la fleur de sa bell€ jeunesse ; et son petitfils, Don Miguel, devenu l'héritier présomptif de la couronne, les avait suivis dans la tombe. Enfin , son autre fille, Juana, dont le mariage avec l'archiduc Philippe devint pour elle une source de calamités, donnait à la reine des inquiétudes bien cruelles, à cause de l'altération survenue à ses facultés intellectuelles. On comprend quelle tristesse assiégeait son esprit depuis toutes ces infortunes, et quelle profonde mélancolie dut s'emparer d'un cœur qui était un vrai trésor de tendresse maternelle. Sa santé ne put que s'en ressentir avec beaucoup d'intensité; Colomb , qui avait été informé de ces lugubres détails, avait trop de délicatesse dans les sentiments pour chercher à faire connaître à Isabelle la fâcheuse position où ses propres aflliires se trouvaient. H se contenta donc, en lui écrivant, de lui parler de ses respects, de ses douleurs pour ce qui avait trait aux malheurs qu'elle éprouvait, de son dévouement sincère et éternel à sa personne; mais, toujours, il lui épargna le récit de ses afflictions personnelles, parce qu'il pensait que ce serait ajouter aux regrets de la reine qui n'en avait que trop de particuliers.
Tant d'assauts réitérés furent plus que n'en pouvait supporter Isabelle ; la maladie s'empara d'elle avec une progression fatale; enfin, ce fut un jour, pendant que
Colomb écrivait : « Puisse la Sainte-Trinité prendre en pitié les maux de notre reine souveraine, et la rendre à la santé! » qu'il i\\)\mi qu'elle venait de succomber sous le poids de ses peines.
Ainsi mourut, à Médina del Campo, le 26 novembre 1 o04, et à l'âge de 54 ans seulement, la reine Isabelle (jue l'on peut citer comme un modèle achevé. Elle avait pris la part la plus active à l'expulsion des Maures, à cette guerre sainte qui finit par l'établissement de l'indépendance nationale , par la libération complète du territoire espagnol et qu'il avait fallu des siècles pour accomplir; elle fut la cause intelligente et première de l'exécution des plans merveilleux de Christophe Colomb, jusque-là et partout, qualifiés de chimériques et d'absurdes ; sa vie entière fut employée à l'amélioration des institutions qui régissaient ses sujets; elle fut la protectrice des sciences et des arts auxquels elle fit faire des progrès marqués dans ses Ëtats; sa bienfaisance , son humanité ne connaissaient pas de bornes; son esprit élevé la tit toujours considérer avec une sorte de respect par le roi, son époux, que seule elle avait le pouvoir de ramener souvent à des idées moins sévères ou moins absolues ; elle était d'une piété libérale et éclairée; enfin, elle avait été belle entre toutes les femmes, et nous n'en connaissons aucune, ni dans les temps modernes, ni dans les temps anciens, qui l'ait surpassée, qui l'ait même égalée en véritable grandeur, en noblesse et en bonté !
On peut juger du désespoir de Colomb , en apprenant cette mort funeste. Ce fut un coup de foudre pour lui, qui avait aussi tant de véritable grandeur, tant de
noblesse et de bonté! L'impression en fut si considérable que sa maladie en prit aussitôt un caractère plus fâcheux. Bientôt, hélas î il ne put plus écrire. Persuadé qu'une entrevue avec le roi Ferdinand était devenue indispensable, il avait, à tout prix, résolu de partir pour la cour, et il avait commandé une litière qui se rendit à sa porte pour l'y conduire; mais, sous l'impression terrible de la mort de la reine, sa santé ne lui laissa pas la faculté d'y monter.
Dans son testament, la reine avait dit : « Que mon corps soit enterré dans le monastère de San-Francisco, au milieu de l'Alhambra de la ville de Grenade; que mon sépulcre soit d'une extrême simplicité, qu'il n'y ait qu'une pierre ordinaire pour le recouvrir et qu'une inscription peu fastueuse, en harmonie avec la modestie de mes goûts!... Mais si le roi, mon cher époux, choisit un lieu de sépulture dans quelque autre monastère ou église du royaume, que mon cercueil y soit aussitôt transporté, et que j'y sois ensevelie a côté de lui, afin que la bienheureuse union dont nous avons joui ensemble pendant la vie, et qui, j'en ai la consolante espérance, continuera, avec la grâce de Dieu, à régner pour nos âmes dans le ciel , ne cesse point sur la terre et y soit ainsi représentée ! »
Isabelle fut, en effet, enterrée dans l'Alhambra; le roi Ferdinand voulut aussi y être enseveli , et il ordonna que leurs restes mortels reposassent ensemble. Les effigies des deux royaux époux y ont depuis été sculptées, l'une près de l'autre, sur un tombeau somptueux ; l'autel de la chapelle en est orné de bas-reliefs représentant la conquête de la ville de Grenade, et nous
regrettons sincèrement que ces bas- reliefs ne représentent pas également la découverte du Nouveau Monde, ainsi que l'image du grand et pieux Colomb priant aux pieds de la grande et pieuse Isabelle pour qui il avait toujours eu tant de vénération!
Trois siècles et demi ont passé depuis la mort de cette reine adorable, les regrets qu'elle causa ont conservé leur vivacité, et nous enlisons encore l'expression dans un écritrécemment publié, dont nous transcrivons le passage suivant :
« Le testament de cette admirable femme témoigne de la modeste humilité de son cœur, dans lequel les affections de l'amour conjugal étaient délicatement confondues avec la religion la plus fervente, avec la plus tendre mélancolie. Elle fut un des esprits les plus purs qui aient jamais donné des lois à une nation. Quel malheur pour l'humanité qu'une si grande souveraine n'ait pas vécu plus longtemps ! Sa vigilance bienveillante aurait prévenu bien des scènes d'horreur qui se sont trouvées mêlées à l'œuvre de la colonisation du Nouveau Monde, et elle aurait adouci le sort de ses malheureux habitants. Toutefois, tel qu'il est encore, son nom brillera éternellement d'un céleste éclat dans l'aurore de l'histoire de cette découverte ! »
C'était à son fils Diego qu'était adressée la lettre que Colomb écrivait, quand il reçut la nouvelle de cette mort funeste; aussitôt, il y ajouta ces paroles écrites au milieu de l'accablement qu'il ressentait de ce triste événement, mais qui portent l'empreinte du plus touchant attendrissement.
« Que te reste-t-il à faire, mon cher fils Diego?
D'abord et avant tout, prie Dieu pour l'ame de la reine qui fut notre souveraine, quoique sa vie, modèle de piété, ne nous laisse aucun doute qu'elle a été admise dans les gloires du ciel, et qu'elle est actuellement bien élevée au-dessus des soucis de ce monde. Ensuite, attache-toi à faire tout ce qui dépendra de toi pour le bien du service du roi et pour adoucir son chagrin. Sa Majesté est le chef de la Chrétienté, et souviens-toi du proverbe qui dit que lorsque la tète souffre, le corps entier est malade. Nous, chrétiens, nous devons donc oublier nos ressentiments si nous en avons, et ne penser qu'à adresser au Tout-Puissant des vœux pour le bonheur du roi, pour sa santé, et pour qu'il ait une longue et glorieuse existence; nous sommes, d'ailleurs, toi et moi, particulièrement à son service, et nous devons prier plus encore que tout autre. »
Heureusement pour Colomb qu'il avait auprès de lui son ancien x\delantado, son frère chéri, Don Barthélémy, qui toujours fidèle, respectueux et dévoué, s'empressait auprès de lui et qui, tout en comprenant son affliction, tout en la partageant, s'efforçait, par les moyens les plus délicats, par les soins les plus assidus, à la lui faire oublier et à le consoler. Certes, en le voyant doux et soumis, comme l'eût été la plus tendre des filles auprès d'un père bien-aimé, on n'eût jamais soupçonné en lui le courage intrépide du guerrier valeureux qui avait massé ses soldats et chargé si rudeiiient les Indiens le jour de la bataille de la Vega Real y de celui qui, de sa main puissante, avait terrassé le colossal Qiiibian, et dont le ])ras vigoureux
avait fait prisonnier le rebelle et audacieux Porras î Fernand, second fils de Colomb qui avait fait avec lui sa dernière campagne, était aussi auprès de lui et secondait Don Barthélémy dans ses soins affectueux ; leur concours empressé parvint à rendre une amélioration momentanée à la santé de l'illustre malade, et la goutte qui avait envahi ses mains , en fut enfin chassée. Colomb, se voyant un peu mieux, conçut le projet d'envoyer à la cour ce jeune homme qui avait alors i 7 ans : Don Barthélémy fut chargé de l'y conduire et, en même temps , de veiller au succès de ses propres démarches ou de ses affaires. Ce projet de Christophe Colomb alarma singulièrement son frère, qui croyait que le malade était encore plus sérieusement menacé qu'on ne le pensait, et qui résista, aussi longtemps qu'il le put, sans désobéir formellement à son frère. Mais Colomb exprima sa volonté avec tant de fermeté, que Don Barthélémy se rendit respectueusement à une intention si fortement manifestée, et qu'il partit, d'autant que, pour contredire trop ouvertement Colomb, il aurait dû dire, ou au moins donner à entendre qu'il craignait pour ses jours, et que c'eût été, probablement, agir d'une manière très-compromettante sur le moral du malade, dont l'état, d'ailleurs, n'était pas encore tout à fait désespéré.
Colomb chargea, en particulier. Don Barthélémy d'une lettre pour son fils Diego, dans laquelle, après avoir dépeint Fernand comme un jeune homme d'une intelligence et d'une conduite fort au-dessus de ce qu'on pouvait attendre de son âge, il cherchait à lui inculquer les avantages des liens de famille et de l'ai-
tachement fraternel ; il y faisait ensuite une allusion chaleureuse et touchante au hien qui lui était personnellement résulté d'avoir pratiqué de semblables sentiments.
« Envers ton frère, disait-il, conduis-toi comme un frère aîné le doit envers ses cadets, c'est-à-dire comme un père. Tu n'en as pas d'autres que lui, et je rends grâce à Dieu qu'il soit tel que tu ne pourrais jamais en avoir eu de meilleur. Quant à moi, je n'ai pas eu de plus sincères amis que mes frères. Que de services ils m'ont rendus, quelle affection inépuisable j'ai trouvée dans leurs cœurs ! »
Une circonstance particulière de la vie de Colomb fut, qu'à cette époque, Amerigo Vespucci (Améric Yespuce), le même qui, d'après les cartes que Colomb avait envoyées en Espagne et qui avaient été livrées par Fonseca, avait fait, avec Ojeda, un voyage au continent qui avait reçu son nom, se trouvait alors à la cour d'Espagne. Colomb entretint avec lui des relations amicales dans lesquelles rien ne dénote qu'il fut seulement contrarié que les terres qu'il avait lui-même découvertes eussent été appelées du nom de son compétiteur, et il en parle toujours comme d'un homme malheureux, n'ayant pas retiré autant d'avantages qu'il l'aurait dû de ses entreprises, digne d'un meilleur sort, et s'étant montré fort empressé à lui être utile ou agréable.
Enfin, au mois de mai 1505, le malade, se sentant quelques moments de répit, en proiita et se rendit, quoique avec beaucoup de difficulté, à la cour qui était en ce moment à Ségovie ; mais celui qui, peu d'an-
nées auparavant, avait fait à Barcelone une entrée triomphale, n'était plus qu'un homme fatigué, triste et négligé. Il ressentit cruellement la disparition de sa constante protectrice, de la magnanime et bienveillante Isabelle. En effet, il ne trouva plus la bonté cordiale, la sympathie vivifiante, les attentions délicates qu'elle lui avait toujours témoignées et qu'il méritait plus que jamais qu'on lui prodiguât, à cause (le son âge, des services qu'il avait continué à rendre, et des souffrances qu'il avait éprouvées. Le roi, il est vrai, lui fit beaucoup de protestations d'intérêt, lui accorda quelques-uns de ces sourires qui passent sur la physionomie comme un rayon du soleil entre deux nuages; mais ce fut tout. Cependant plusieurs mois s'écoulèrent ainsi en démarches pénibles, en sollicitalions réitérées, mais qui n'étaient suivies d'aucun résultat satisfaisant.
L'objet auquel Colomb tenait le plus en ce moment, et cela à cause de ses enfants qui sont souvent le mobile le plus puissant pour exciter à de grandes actions, et ce motif suffirait pour justifier la concession de récompenses héréditaires, cet objet, disons-nous, était la restitution de son titre de gouverneur. Quant aux sommes arriérées qui lui étaient dues, quant à ses légitimes réclamations pécuniaires, il déclara qu'il les considérait comme de peu d'importance, et qu'il s'en rapportait à la justice ou à la bonté du roi; mais son gouvernement, ses dignités, selon lui, faisaient partie de sa réputation et lui appartenaient en vertu de traités aussi réguliers que solennels ; on ne pouvait donc en faire un point de discus-
sion. Toutefois, c'était, précisément, ce que Ferdinand était le moins disposé à lui rendre, et il s'opposait toujours à toute conclusion sur ce sujet. Pressé, cependant, par l'évidence, il renvoya l'affiiire à une junte dite de Descargos, c'est-à-dire ayant pour mission l'arrangement des affaires de la feue reine ; mais rien n'y fut arrêté, car les desseins du roi étaient trop bien connus pour qu'on y vînt à quelque chose de définitif.
Tant de difficultés, tant d'angoisses et toujours l'impression ineffaçable de la mort de la reine, réagirent de nouveau sur sa santé et il fut obligé de garder non-seulement la chambre, mais encore le lit. Ce fut de ce lit de douleur qu'il fit un dernier appel à la justice de Ferdinand; dans cet appel il ne voulut plus intercéder personnellement pour lui ; mais il demanda que ce fût son fils Diego qui fût investi du gouvernement dont il était dépossédé ; voici comment il s'exprimait à cet égard :
ce C'est une affaire qui touche à mon honneur; quant au reste, j'en suis venu à l'abandonner si Sa Majesté le juge convenable; qu'elle me le restitue si elle le croit juste; qu'elle le garde si c'est dans les intérêts de sa couronne; dans l'un comme dans l'autre cas, je me montrerai satisfait! »
Ferdinand répondit à cette offre désintéressée , par de nouveaux arguments évasifs; et, au lieu de titres , emplois ou dignités dans le Nouveau Monde, il offrit des titres et des biens dans le royaume de Castille. Colomb rejeta ces propositions comme compromellant les distinctions qui étaient le signe parlant de ses dé-
couvertes. Il acheva, dès ce moment, de se convaincre qu'il devait perdre tout espoir d'obtenir du roi ce qui était le but de ses efforts 5 la preuve en est dans une lettre qui existe encore, qu'il adressa à son ancien ami Diego de Deza, de la conférence de Salamanque , devenu archevêque de Séville, et de laquelle nous extrayons le passage suivant :
« Il paraît que Sa Majesté ne trouve pas convenable de remplir les promesses que lui et la reine, qui est actuellement dans les gloires du ciel , me firent par paroles, par écrit et sous le sceau royal. Lutter davantage contre sa volonté serait vouloir louvoyer contre un vent furieux. J'ai fait tout ce que j'ai pu; je l'ai fait parce que j'ai dû m'acquitter d'un devoir de père ; j'abandonne donc cette affaire à la bonté de Dieu qui s'est toujours montré propice et secourable envers moi, toutes les fois que le malheur m'a le plus accablé. »
11 survint, effectivement, un incident qu'il put considérer comme une justification de la pensée exprimée à la fin de l'extrait de la lettre que nous venons de citer; ce fut l'arrivée en Espagne du roi Philippe et de la reine Juana , qui venaient de Flandre pour prendre possession du trône de Castille , lequel leur était dévolu parla mort d'Isabelle. Dans la fille de cette reine à qui elle avait si souvent entendu parler de Colomb, de l'intérêt qu'elle lui portait, de l'admiration qu'elle professait pour son génie, et qu'elle-même elle avait vu briller à la cour par la distinction de sa personne, par l'éclat qui rayonnait autour de lui, l'illustre navigateur aimait à penser et il pensait, avec raison , qu'il trouverait une protectrice et même une amie.
Le roi Ferdinand et toute la cour se rendirent à Loreda, pour y accueillir les jeunes souverains. Colomb, ne pouvant y paraître à cause de l'état de sa santé, désigna encore son frère chéri, son ancien Adelantado, pour le représenter en cette circonstance , et il ne pouvait faire un meilleur choix que celui d'un homme qui avait une prestance si remarquable, une physionomie si distinguée, un caractère si ferme , un esprit si ouvert, et qui lui tenait de si près. Don Barthélémy, malgré les agréments d'une semblable mission, ne voulut, cependant, se séparer de son cher malade que sur l'invitation pressante qui lui en fut faite , et il désira, en outre, que Don Diego, fils du grand-amiral, pût rester auprès de son père : Don Diego, de son côté, insista énergiquement pour obtenir l'assentiment de Colomb qui le donna afin de ne pas mécontenter son fils; et Don Barthélémy partit, mais avec un secret pressentiment que le coup porté dans le cœur de son frère, par la mort d'Isabelle, ne lui permettrait pas de résister davantage à ses maux, et qu'il était destiné à ne plus jamais le revoir!
Hélas, Don Barthélémy ne revit plus, en effet, son frère; mais si nous n'avons plus à parler de lui dans cette relation, que ce ne soit pas sans consigner, encore une dernière fois, notre admiration pour son noble et grand caractère. Il n'eut ni le génie de Christophe, ni la science de Diego; mais que de noblesse et de vertus dans le cœur, que d'éclatantes qualités dans le caractère î Heureux ceux à qui, comme à Colomb, le ciel donne pour frères des hommes tels que Barthélémy et que Diego , qui , de la plus humble sphère , trans-
portés spontanément sur le plus vaste théâtre, ont su s'y maintenir avec honneur et dignité : avantage précieux, mais que la Providence accorde rarement aux parvenus haut placés, dont les familles, en général, savent si peu partager ou soutenir Télévation !
L'Adelantado était chargé d'une lettre de Colomb adressée à Leurs Majestés de Castille, dans laquelle il exprimait ses regrets de ne pouvoir aller leur porter lui-même l'expression de son respectueux dévouement, et , en même temps , l'espoir qu'elles voudraient bien le rétablir dans ses dignités, honneurs et biens. La réception qui fut faite à Don Barthélémy fut telle qu'il pouvait l'espérer ; on lui donna les assurances les plus cordiales que prompte satisfaction serait donnée aux réclamations du grand -amiral.
Cette flatteuse espérance, dont Colomb fut promptement informé, lui aurait causé un bonheur infini s'il avait appris cet heureux résultat dans une position de santé ordinaire ; mais le moment était venu où le mal faisait des progrès effrayants ; il avait déjà jugé que sa situation était désespérée et il ne pensait plus qu'à deux points : mourir en bon chrétien, en homme pieux et résigné, et dicter ses dernières volontés.
Dans un codicille tracé peu avant ses derniers moments, il revint avec force sur les dispositions du testament qu'il avait fait, instituant son fils aîné Diego son héritier universel, avec transmission de ses honneurs et de ses biens à ses descendants mâles, par droit de primogéniture. Son second fils Fernand et ses deux frères bien-aimés Don Barthélémy et Don Diego, furent pourvus par lui, avec un esprit de con-
venance qui témoignait de raffection qu'il leur portait. 11 n'oublia pas non plus Beatrix Enriquez, mère de Fernand ; il fit des legs aux personnes de sa famille qui vivaient encore ; il s'occupa des objets les plus minutieux concernant les créanciers ou les fournisseurs à qui il pouvait devoir les sommes même les plus minimes. Enfin, envisageant certaines éventualités pécuniaires qui, au surplus, étaient fondées sur les promesses de Leurs Majestés et sur ses transactions avec la couronne, lorsqu'il entreprit son premier et immortel voyage qui était si audacieux, il destina une large part des sommes qui devaient lui en revenir, d'abord à la construction de quelques églises, ensuite à l'accomplissement de la résolution qu'il avait prise lorsqu'il assistait au siège de Baza, et qu'il y vit deux frères gardiens du Saint-Sépulcre faisant part au roi des menaces du sultan d'Egypte : à cet égard, il enjoignait minutieusement dans son testament, qu'une portion de ces sommes et des revenus qui en proviendraient fût déposée annuellement à la banque de Saint- Georges à Gènes, jusqu'à ce qu'il se formât ainsi, par accumulation, une nouvelle somme assez forte pour armer et faire une croisade dont le but serait la libération du Saint-Sépulcre. On trouve en ceci, non-seulement une preuve de plus de cet esprit de tenace persévérance que rien ne pouvait ébranler et auquel, sans doute, il dut la réussite de ses plans pour la découverte du Nouveau Monde, mais encore un témoignage réitéré de sa constante piété , et de son désir de voir affranchir de la domination des Musulmans , les lieux chers aux chrétiens sur lesquels se trouvent Nazareth
où s'arrêta l'étoile des rois mages, le lac Tibériade, la montagne où le Christ se transfigura, le village où pleura la plus inconsolable des mères, et le Saint- Sépulcre objet de la vénération et des regrets des fidèles.
Ayant ainsi satisfait, autant qu'il était en lui, à tous les devoirs d'affection, de justice et de loyauté, il concentra ses pensées vers le ciel; il se confessa, il communia et il s'associa, d'un cœur ferme, à toutes les cérémonies religieuses de l'Église envers les mourants. Son fils Diego ne quitta pas le chevet de son lit, et Colomb encourageait souvent son âme défaillante pour qu'elle supportât cette dernière épreuve avec le courage d'un chrétien. Il eut la douce consolation de voir auprès de lui, dans ces tristes moments, les fidèles Mendez et Fiesco qui avaient, avec tant d'abnégation, accepté la mission qu'il leur avait donnée de la périlleuse traversée de la Jamaïque à Hispaniola, sur de frêles pirogues où tout devait leur manquer, même la subsistance, même l'eau pourtant si nécessaire dans ces climats brûlants. Ce fut, entouré de ces amis constants et empressés, ce fut en leur serrant les mains avec affection, que ce grand homme, faisant preuve jusqu'à la fin de la résignation la plus parfaite, mourut le 20 mai !o06, dans la soixante-dixième année de son âge, et en prononçant les mêmes paroles qui étaient sorties de la divine poitrine de Jésus-Christ : « In maniis tuas, Domine, conimendo spiritum meiunî » (« Entre tes mains, ô mon Dieu ! je remets le salut de mon âme ! »)
Le corps de Christophe Colomb fut d'abord placé
au couvent de Saint-François, et ses funérailles furent célébrées en grande pompe dans l'église paroissiale de Sainte-Marie-d'Antigue à Yalladolid. On trouva, cependant bientôt, que Ton n'avait pas fait assez pour les restes mortels de Tillustre navigateur; aussi les filon transporter, en 1513, au couvent de Las-Cuevas à Séville où ils furent déposés dans la cbapelle de Santo- Christo. Mais plus on réfléchissait aux services éclatants, aux malheurs, au génie de ce grand homme, plus on reconnaissait, en Espagne, que des honneurs significatifs devaient être rendus à sa mémoire; et que plus on avait été injuste et ingrat envers lui pendant sa vie, plus aussi la gratitude publique devait se manifester, afin de compenser les rigueurs dont les dépositaires du pouvoir avaient frappé son cœur magnanime jusqu'aux derniers moments de son existence. Il y avait à ce sujet une sorte de malaise dans la nation qui se faisait jour dans toutes les occasions; enfin ce vœu populaire de réhabilitation se fit sentir dans le gouvernement.
On prit donc un grand parti et l'on décida que rien ne pourrait mieux correspondre aux sentiments de l'Espagne , et à ce qu'on devait au souvenir glorieux des services du Descubrldor du Nouveau Monde, que de faire traverser les mers à son cercueil , et que de l'ensevelir, avec le plus magnifique appareil, dans l'île même qu'il avait découverte et gouvernée, et qui avait été le théâtre de sa loyale administration, de ses exploits guerriers, et des indignités que lui avaient fait subir rignoble Fonseca, l'infâme Bobadilla et le méprisable Ovando. Ce projet reçut son exécution en
1536, de la inanière la plus pompeuse : recommençant alors après sa mort , le même voyage à l'issue duquel Colomb avait ouvert les portes de l'Amérique à Tunivers étonné , son corps arriva à San-Domingo où on le plaça à côté du grand autel de la cathédrale.
Toutefois , il ne devait pas y rester et il était dans sa destinée d'éprouver, après avoir quitté la vie, des agitations semblables à celles qui l'avaient accompagné pendant sa carrière. En effet, l'île d'Hispaniola (ou de Saint-Domingue) fut cédée tout entière à la France en 179o; mais l'Espagne n'en était plus au temps où les mérites de Colomb trouvaient des envieux qui les contestaient ; elle considérait alors le cercueil qui renfermait de si précieuses reliques, comme une propriété nationale d'un prix tel, que rien ne pourrait en compenser la possession ; elle se réserva donc ce glorieux cercueil, et le fit embarquer pour Tile de Cuba, afin de l'y conserver comme un monument qui se rattachait aux plus belles époques de la monarchie.
En conséquence, le 20 décembre 1795, en présence de tous les dignitaires militaires ou civils et devant la population entière, le clergé fit ouvrir la voûte ainsi que le cercueil en plomb qui s'y trouvait; on y vit des ossements et des débris qui témoignaient de l'identité du défunt; on les recueillit soigneusement; on les plaça dans une caisse également en plomb, mais plaquée en or; cette caisse fut fermée à clef, puis scellée et enferaiée dans une bière du bois le plus dur, que l'on recouvrit d'un beau velours noir, orné de galons, de franges, de glands en argent, et l'on mit cette bière dans un mausolée temporaire.
Le jour suivant, eurent lieu les eérémonies les plus minutieuses et les plus splendides; le corps fut enlevé pour être porté à bord d'un bâtiment où il arriva suivi d'une procession innombrable : ce fut à bras que le cercueil fut porté; ce qu'il y avait de plus élevé dans l'armée, dans la magistrature, dans l'administration, dans la colonie, rivalisa d'empressement pour avoir l'honneur d'être employé à ce transport dans lequel les hommes se renouvelaient sans cesse pour avoir, chacun, un tour de faveur dans ce pieux devoir. Des bannières garnies de crêpes étaient déployées, toutes les maisons étaient tendues de noir; les rues étaient jonchées de fleurs; et ce fut au milieu d'une musique funèbre , de décharges incessantes de mousqueterie et d'artillerie, du glas des cloches et du retentissement sourd de tambours voilés, que ce dépôt arriva et fut reçu à bord. Juste retour de la fortune qui montrait, salué avec enthousiasme, le peu que le temps avait épargné de celui qu'il y avait près de trois cents ans, on avait vu quitter ce même port chargé de fers odieux î
A la Havane de Cuba qui fut le lieu où se dirigea le bâtiment qui portait le cercueil, le capitaine général, dès qu'il en apprit la nouvelle , fit prendre aux autorités un deuil que la population s'empressa de porter; il se rendit au débarcadère pour recevoir le corps, et il y fut accompagné non-seulement par les habitants de la ville, mais encore par ceux de contrées même trèséloignées qui étaient accourus en foule pour honorer la mémoire du grand homme. Il y eut, en outre, une flotuUe innombrable de canots et de bateaux, qui se ran-
gèrent autour du uavire, allenclant rinstaiit où Textraction aurait lieu, les marins, moins que qui que ce tut, ne pouvant rester étrangers à cet acte imposant. Le même cérémonial fut observé à la Havane qu'à San- Domingo; enfin, ce fut au milieu de ces hommages, de ces démonstrations, de ces respects, que le noble cercueil fut porté à la cathédrale, et qu'il fut enseveli à droite et près du maitre-autel.
A qui donc s'adressaient ces honneurs, ces distinctions suprêmes? Etait-ce à un grand-amiral; était-ce à un vice-roi; bien plus encore, était-ce à un souverain? Non, sans aucun doute; pour aucun d'eux, on n'aurait vu autant d'empressement! C'était à un homme de génie ; le génie seul a le privilège d'impressionner à ce point, nous ne dirons pas la multitude, mais, sans exception, toutes les classes de la société.
Enfin , après tant de changements , de translations et de mouvements n'est-on pas en droit de s'écrier :
« Reposez en paix, restes mortels de Colomb ! Reposez sous les voijtes sombres du tombeau où la reconnaissance publique vous a placés, et dans une des plus belles îles du Nouveau Monde que vous, Colomb, vous eûtes le génie de deviner, l'audace de chercher, la gloire et le talent de découvrir !
« Naguère cependant, l'esprit d'usurpation a essayé d'infecter de son souffle empoisonné, et de troubler le magnifique pays qui a le bonheur de posséder vos cendres; et vous, grand Colomb, vous qui fûtes l'honneur, le courage, la loyauté mêmes, votre ombre courroucée a dû en tressaillir d'indignation.
i< Mais un exemple terrible a été donné j il servira
sans doute de frein à ceux qui oseraient encore rêver d'aussi coupables entreprises; et cette île chérie, si elle est gouvernée par la politique sage , libérale, prévoyante, dont vous avez si souvent donné l'exemple et le conseil, s'élèvera jusqu'au plus haut point de prospérité î
« La terre qui vous recèle est sacrée, puisqu'on peut dire d'elle :
« Colomb la découvrit , et sa cendre y repose !
« Reposez donc éternellement en paix, restes mortels de Colomb ! »
Certes, tant de manifestations, de si touchantes réparations ont été tardives et n'ont porté de soulagement» ni aux malheurs de Colomb , ni aux tribulations que l'injustice et l'ingratitude lui ont fait souffrir et que la sympathie seule de la sensible et intelligente Isabelle a pu quelquefois adoucir; mais si nous avons pris à cœur de les détailler avec tant d'exactitude , c'est que la descendance de Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne, et que c'est rendre au chef glorieux, de qui cette descendance reçoit son illustration, un hommage entièrement selon son cœur; car il pensait, lui, que la gloire d'un père est le plus beau patrimoine qu'on puisse laisser à ses enfants. Or, ceuxci ne peuvent qu'être heureux et attendris, en voyant une mémoire aussi grande être rappelée à l'admiration de l'humanité.
C'est, d'ailleurs, une haute leçon à placer sous les yeux des hommes, que de présenter le tableau du génie et du talent dédaignés ou persécutés, mais se
mettant au-dessus de ces attaques, tendant à leur but sans que rien puisse ébranler leur constance ni affaiblir Ténergie de leur résolution, et recevant après eux, et jusqu'à la fin des siècles, le tribut d'éloges et d'admiration qui , de leur vivant , ne leur fut qu'imparfaitement rendu.
Nous venons de dire que la descendance de Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne : effectivement, Diego, son fils aîné, s'y maria, et laissa une fille qui épousa le duc de Yeraguas. C'est de cette union de la petite-fille de Colomb avec ce duc de Yeraguas, que provient directement le duc de Yeraguas actuel, grand d'Espagne, homme d'un mérite éminent , qui fait partie des sociétés savantes les plus distinguées, qui patronne et encourage les arts, les sciences avec la libéralité la plus éclairée , et dont le caractère inspire partout la confiance et le respect. Les Yeraguas prennent d'ailleurs le nom de Colomb comme étant le titre le plus digne des égards de leurs contemporains, et ils signent : Colon, duque de Veraguas (Colomb, duc de Yeraguas). On nous a même assuré que le duc actuel, chef de la famille existante en ce moment , signe : Colon y Colon , duque de Veraguas ( Colomb et Colomb, duc de Yeraguas ). Nous en ignorons la cause; peut-être serait-ce que son père aurait épousé une de ses cousines descendant également de Colomb , ce qui lui aurait inspiré le noble orgueil de répéter ce beau nom dans sa signature.
Ce même duc de Yeraguas, vivant aujourd'hui, possède dans ses archives un nombre considérable de documents authentiques relatifs à Christophe Colomb,
— 4oo — •et, en particulier, les autographes les plus précieux de son illustre aïeul; il arriva que, lors de réniancipation ou de la cession des colonies espagnoles, la fortune de sa famille, consistant, pour la plus grande partie, en revenus qui en provenaient, fut presque totalement perdue. A cette époque de gêne, on offrit (les sommes très-élevées pour obtenir la propriété de ces documents , surtout de celles de ces pièces qui étaient écrites de la main du Descuhridor du Nouveau Monde; mais rien ne put décider la famille à s'en dessaisir quelque brillantes que fussent les offres qui furent faites , tant elle attachait de valeur à conserver cet inappréciable dépôt î
En ce moment, enfin, le duc de Veraguas jouit non pas d'une fortune qui surpasse , qui atteigne même le niveau ordinaire de celle des grands d'Espagne en général, mais d'une position pécuniaire qui, si elle n'est pas à cette hauteur, a l'avantage inestimable de pouvoir être considérée comme un témoignage du respect que l'Espagne tient à rendre à la mémoire du grand homme. Cette position pécuniaire consiste en une pension de 24,000 piastres (environ 1 10,000 fr.), qui sont prélevées tous les ans sur les revenus des îles de Cuba et de Porto-Rico.
Dans le récit que nous venons de faire de la vie de (Colomb , nous nous sommes efforcé , par-dessus tout, d'être véridique et impartial; nous n'avons pas recherché les phrases à effet, l'exagération du style, les mots and)itieux ((iii ne déguisent que trop souvent rinsigniiiance des actes sous la pompe hyperbolique des paroles; et nous avons pensé que, pour letracRr
de grandes choses, la simplicité jointe à l'exactitude et à la sincérité suffisait. Quoi de plus grand, en effet, que le spectacle de l'humble fils d'un simple ouvrier s'élevant par degrés, de lui-même ou sans protecteurs, jusqu'aux hauteurs les plus sublimes de la science, jusqu'aux conceptions les plus surprenantes du génie ; qui, soutenu par ses seules convictions, par la piété la plus fervente, par la foi la plus ferme, est parvenu à exécuter, avec les moyens les plus exigus, le plus merveilleux des projets qui aient jamais été conçus; qui a su trouver dans son esprit intarissable, les ressources propres à lever les difficultés provenant de la nature des choses; et qui, dans l'adversité, dans l'abandon où il fut laissé à la Jamaïque, dans mille autres circonstances critiques, a fait preuve de la plus parfaite résignation?
Lorsque, dans la première période de notre existence, notre jeune imagination commença à s'ouvrir aux clartés de l'intelligence, nous recherchâmes pardessus tout l'histoire des grandes choses et celle des hommes supérieurs qui les exécutèrent; les temps anciens, les temps modernes nous offrirent alors des tableaux qui transportaient notre esprit; mais aucun ne nous impressionna davantage que ceux où Colomb nous apparaissait dans une auréole immortelle qui nous fascinait entièrement et dont nos yeux ne pouvaient se détacher, tant ils excitaient notre admiration !
Plus de cinquante ans, depuis lors, sont venus blanchir notre tète, mûrir notre jugement et, quelquefois, modifier certaines premières impressions ; mais jamais
cette admiration pour Colomb n'a cessé de s'accroître, et plus nous avons pu l'apprécier, plus aussi nous avons cru devoir le placer au-dessus de toute rivalité. Sa gloire fut honnête et pure; son instruction fut au niveau de celle des plus savants; il devança de beaucoup son siècle où si peu de personnes le comprirent, et où, sans les célestes inspirations de la magnanime Isabelle, il n'aurait été considéré que comme un visionnaire. Son caractère respirait la loyauté; partout il paraissait avec éclat, soit sur le pont d'un navire, soit au milieu des docteurs les plus consommés des universités les plus renommées, soit dans le sein des cours, ou soit dans les hasards de la guerre et des combats; il fut humain, juste, bienveillant, inflexible devant la révolte, clément en face du repentir; on le vit le plus respectueux des fils, le plus tendre des pères, le plus affectueux des frères ; bref, il eut un génie surhumain , il accomplit l'entreprise la plus audacieuse, la plus incroyable qui pût être tentée; il devint grand-amiral, il fut vice-roi; et s'il eut quelques imperfections, aucune n'a porté atteinte ni à sa renommée , ni à sa grandeur , et n'a souillé son nom ni son caractère d'une de ces taches indélébiles qui ternissent la mémoire de la plupart des autres grands hommes dont l'histoire conserve le souvenir.
Quand nous embrassâmes, nous-même, la carrière de la marine, rien ne nous flattait plus que la pensée d'avoir ce petit point de ressemblance avec Tillustre navigateur qui absorbait tout notre enthousiasme. Nous brûlions du désir de voir les murs de Gênes sa patrie, les rivages où sont situés Palos, Lisbonne,
Cadix, San-Lucar qui saluèrent son glorieux pavillon ; c'était pour nous un bonheur infini, de parcourir les routes et les mers qu'il avait parcourues, de contempler les îles ou les terres que, le premier de notre continent, il avait contemplées, de fouler le sol qu'il avait foulé, de nous extasier devant les immenses conquêtes pacifiques, qui, elles-mêmes, avaient excité ses extases, de nous associer aux sentiments douloureux qu'il avait éprouvés, lorsque la Santa-Maria fit naufrage à la Navidad, lorsque la frêle Nina fut assaillie par des tempêtes furieuses près des Açores, lorsque les vents contraires et les temps les plus orageux s'opposèrent , près de Yeragua, à l'accomplissement de l'important voyage qu'il avait entrepris dans un but scientifique de premier ordre , de nous attendrir enfin et de nous indigner lorsqu'il fut jeté à la côte, et qu'avec l'intrépide Adelantado, son frère, et le jeune Fernand, son fils, il attendit dans la misère, le dénùment et l'abandon, le bon plaisir du jaloux Ovando, qui semblait se complaire à y prolonger son poignant exil.
Grâces soient rendues à la Providence î Ces murs, ces ports, ces routes, ces mers, ces lieux enchantés dont quelques-uns rappellent cependant de si tristes souvenirs, mais dont le plus grand nombre témoigne du génie de Colomb, nous les avons vus, nous les avons salués, admirés, interrogés; partout nous avons recueilli ou noté tout ce qui pouvait avoir trait au grand homme par excellence selon notre cœur; et le jour venu où le repos de la retraite nous a permis de prendre la plume et de mettre quelque ordre à nos impressions, nous avons concentré tout ce qui nous
restait de facultés, poiii' rendre hommage à celui que nous avons tant admiré, et au culte intellectuel de qui nous resterons fidèle jusqu'au dernier de nos jours!
Toutefois , notre tâche serait incomplète , et notre impartialité pourrait être révoquée en doute, si, à côté de l'éloge, nous ne placions pas la critique, et si nous ne faisions pas connaître les imperfections ou les erreurs qui ont été reprochées au héros de cette histoire. Ces reproches , nous allons donc les passer en revue ou les examiner de près; le lecteur décidera ensuite lui-même, quel crédit il pourra leur donner, et s'il doit ou les sanctionner ou les regarder comme mal fondés.
On l'a accusé d'avoir aspiré aux richesses et aux honneurs ou aux dignités, non moins qu'à la renommée.
Comme la renommée ou l'illustration à laquelle il prétendait était de la plus noble sorte, nous ne pensons pas qu'on ait voulu dire qu'il y eût eu rien à blâmer de sa part, en la recherchant avec ardeur.
S'il a aspiré aux richesses, on a vu que c'était pour en faire un magnifique usage. Nous avons dit, en effet, qu'il épuisa toutes ses ressources à San-Domingo pour armer deux bâtiments à ses frais , et pour y offrir un passage gratuit à ses malheureux compagnons du naufrage de la Jamaïque à chacun desquels il distribua, en outre, des vêtements et des secours qui leur permirent d'attendre que ces mêmes bâtiments fussent armés et prêts à prendre la mer. Ensuite , nous l'avons vu à son arrivée, se trouver dans un état de gêne voisin du besoin et être obligé d'avoir recours à des créanciers ; nous avons également cité les dons qu*il a faits h
Gênes, en faveur des malheureux; nous avons dit quelles furent les dispositions qu'il institua à cet égard pour J'avenir ; nous avons parlé du soin qu'il a pris de son père, de ses frères, de ses parents ou amis; enfin, nous avons fait connaître la dotation splendide dont sa piété lui suggéra l'idée pour la délivrance du Saint- Sépulcre, L'homme qui fait un tel emploi de biens aussi péniblement, aussi laborieusement, aussi légitimement acquis que les siens, ne peut être taxé d'aimer les richesses dans le sens que l'on donne à cette expression ; enfin, il est impossible de prouver qu'une seule obole des sommes qu'il put avoir en sa possession , eût été le résultat de la concussion ou de la déloyauté.
Quant aux honneurs ou aux dignités , le reproche, au fond, existe en effet. Certes, philosophiquement parlant, les honneurs ou les dignités sont de frivoles puérilités; mais nous ne vivons pas, on ne vivait pas alors plus qu'aujourd'hui dans un monde imbu d'abstractions métaphysiques , ni dans un milieu de sages remplis d'austérité. Dans la société, au contraire, telle qu'elle est faite, les honneurs et les dignités sont, nonseulement un véhicule puissant qui stimule à de belles actions, mais encore ces distinctions honorifiques ont fréquemment un but très-utile que Colomb qualifia avec beaucoup de justesse, quand il dit à la reine Isabelle que celles qu'il pourrait recevoir du roi Ferdinand, mettraient un frein aux sarcasmes des gens légers qui n'étaient que trop enclins à dénigrer ses projets , et qu'elles empêcheraient le refroidissement de la confiance 'les marins qui pourraient être destinés à l'ac-
conipagner dan^ son premier voyage. On a pu également remarquer que lorsqu'il mouilla aux Açores sur la Nihay ce ne fut que parce qu'il put se prévaloir de ses litres de vice-roi et de grand-amiral , que le gouverneur relâcha ses matelots qu'il avait faits prisonniers, et que l'hostilité de ce gouvernement cessa. De plus , Colomh pensait beaucoup à ses enfants en ambitionnant des dignités héréditaires; et pour peu que l'on connaisse le cœur humain, on sait que l'on fait souvent pour eux, ce qu'on ne ferait pas pour soimême. H aima donc beaucoup les honneurs et les dignités, soit; mais, au moins, il ne chercha pas à les acquérir en ménageant sa personne , ni en se tenant à l'écart quand il y avait un péril à affronter.
Il est des esprits chagrins qui ont blâmé sa piété qu'ils ont, en certains cas, taxée de superstitieuse. Nous ne saurions nous associer à une semblable critique. Nous avouerons, en toute sincérité, qu'en ce qui nous concerne, nous avons toujours plus pratiqué et professé la sainte morale de Jésus-Christ dans nos actions et dans notre cœur, que par une participation assidue aux céréuionies de l'Église; mais nous ne saurions articuler le moindre reproche contre ceux qui croient devoir faire, à ce sujet, des manifestations plus prononcées ; or, si ces manifestations sont dignes de nos égards quand elles sont consciencieuses, qui, plus que Colomb, mérite qu'elles soient respectées? Si donc, il a fait des vœux ou des processions, s'il s'est livré à d'autres actes que, fort légèrement sans doute, on traite de superstitieux, nous trouvons qu'il a bien fait puisque le mobile en était dans ses convictions intimes;
™ 462 — qu*en aucune circonstance, il n'a rien imposé coercitivenient à qui que ce fût ; et que raccomplissement de ces mêmes actes, n'a jamais nui à celui de ses devoirs comme chef et comme commandant. Il a passé toute sa jeunesse au milieu de corsaires et d'aventuriers ; mais il les a quittés avec des mœurs pures, avec une réputation intacte ; aucune trace enfin n'est restée en lui de leur vie déréglée, de leurs habitudes dissolues, pas même de leur langage peu mesuré ; et, sans doute, il le dut à sa piété.
D'ailleurs, et l'on en a fait la remarque, sa piété lui valut l'appui de plusieurs ecclésiastiques, entre autres du respectable Diego de Deza, et de son second père, l'admirable supérieur du couvent de la Rabida , Jean Ferez de Marchena. Or, sans cet appui, sans la garantie que ces dignes prêtres donnèrent à la reine de ses sentiments religieux, il n'aurait pas pu faire approuver des plans fondés sur la sphéricité de notre globe alors fort peu admise, sur les limites qu'il attribuait à l'Atlantique , sur des terres situées à l'Occident et autres points que la plupart des hommes même les plus éclairés considéraient alors comme impossibles ou chimériques, et même comme attentatoires à la vérité de la religion. Aussi, nulle part on ne put mettre en question sa ferveur chrétienne ; ce qui fut accepté comme venant de lui, aurait indubitablement été rejeté si cela avait été présenté par quelqu'un moins pieux, et la découverte de l'Amérique en aurait été ajournée pour un temps indéfmi.
Viennent ensuite les plaisanteries de ceux qui l'ont représenté comme ne pensant qu'au Cathay, qu'aux
États du Grand-Kan et qu'à Tîle de Cipango. 11 est incontestable que, s'étant adressé à Toscanelli pour obtenir son approbation à l'égard de ses théories, et que ce savant lui ayant envoyé une carte dressée sur les indications de Marco Paolo qui était le voyageur le plus éclairé qui eût pénétré aussi avant dans TOrient, il ne pouvait qu'être fort impressionné par la présence de ces lieux sur cette carte ; sa préoccupation si naturelle dura même longtemps et cela devait être; mais, en beaucoup d'occasions, surtout lorsque les embouchures de rOrénoque révélèrent , à lui seul entre tous les marins de son expédition , que ce fleuve ne pouvait appartenir qu'à un continent, il sut fort bien se mettre au-dessus de ces préoccupations, et reconnaître une vérité à laquelle ses conavigateurs se refusaient eux-mêmes à ajouter foi. Il crut donc au Cathay , aux États du Grand-Ran , à Cipango; il y crut longtemps parce qu'il ne pouvait en être autrement; mais dans la pratique des faits, il sut toujours distinguer le vrai d'avec le faux , et reconnaître , comme il le dit une fois avec tant de sens, que « la nature est un législateur qui sait se faire respecter. »
On lui a même fait des reproches opposés ou contradictoires; ainsi, pendant que quelques-uns de ses détracteurs, car qui n'en a pas? ont prétendu ou prétendent encore que l'Amérique était connue en Europe longtemps avant le premier voyage de Colomb, et qu'il ne fit que mettre en usage les données qu'il avait pu se procurer à cet égard ; il en est d'autres qui ont également prétendu on qui prétendent encore que ce fut par hasard qu'il trouva le Nouveau Monde,
lorsque tout simplement, il ne cherchait qu'à se rendre clans rinde, en cinglant vers l'Occident.
Aux premiers, nous répondrons en les renvoyant au commencement de cette histoire où nous avons accumulé des preuves irréfutahles qui établissent, avec certitude, que tout ce (ju'on avait allégué sur ce sujet, ne portait aucune marque de vraisemblance, ni aucun caractère de vérité, et qu'il est, au contraire, trèsavéré que le Portugal, qui était alors la nation la plus versée dans les connaissances maritimes, croyait si peu à ces assertions de l'existence du Nouveau Monde, ({ue les plans de Colomb y furent publiquement traités d'insensés, que même, une expédition étant secrètement partie des îles du cap Yert pour lui ravir l'honneur de la découverte, les bâtiments de cette expédition rentrèrent au port, après plusieurs jours de navigation et convaincus de l'inutilité de poursuivre une entreprise qu'ils qualifièrent d'extravagante. C'est donc bien à Colomb qu'était réservée par la Providence, ainsi que le dit un auteur espagnol, la gloire de traverser une mer qui avait donné lieu à tant de fables^ et de pénétrer le grand mystère qui, par lui, devait être dévoilé à son siècle.
Aux seconds, la réponse sera tout aussi facile : Il est constant, en effet, que Colomb cherchait à se rendre dans l'Inde en cinglant à l'Occident, et c'était en soi, une entreprise assez audacieuse pour suffire à immortaliser son nom; mais cet illustre navigateur avait prévu le hasard de la découverte d'îles et de continents, dont nul autre ne soupçonnait l'existence; la preuve en est dans les stipulations qu'avant de
partir, il consigna dans la convention qui fut rédigée par lui, et portant sa signature, ainsi que celle de Jean de Coloma, secrétaire royal, agissant au nom de Leurs Majestés Espagnoles; ces stipulations, que nous avons déjà relatées, portent expressément, que Colomb jouira lui-même pendant sa vie, et que ses héritiers jouiront après sa mort, du titre de grand-amiral de toutes les mers, de toutes les îles et de tous les continents qu'il pourrait découvrir, et que, de plus, il serait vice-roi et gouverneur de ces mêmes îles, terres et continents. Cependant, on insiste, et il se trouve encore des personnes qui veulent absolument que des navigateurs, que des pêcheurs danois ou normands aient, longtemps avant l'année 1 492, abordé soit au Groenland, soit^ à Terre-Neuve, et qui ajoutent que Christophe Colomb devait en avoir été informé. Nulle part, nous n'avons vu de preuves de ces faits ; mais s'ils étaient vrais, comment se peut-il que le Portugal, la France et l'Angleterre n'en aient pas fait l'objection, lorsque Colomb leur fit ses propositions d'une expédition transatlantique. D'ailleurs, pourquoi l'illustre navigateur se serait-il tant obstiné à aller chercher dans l'Ouest des Canaries, des terres qu'il aurait su exister beaucoup plus au Nord? En dernier lieu, et nous sommes encore forcé de le dire , ce ne sont pas des contrées nouvelles que Christophe Colomb offrait d'aller découvrir : il s'annonçait, seulement, comme voulant aller dans l'Inde en faisant route à l'Ouest des Canaries ; et ce qui porte vraiment le cachet de l'audace et du génie, c'est qu'ayant prévu le cas de terres interposées, il avait positivement dit que si, dans cet air-de-
■— 4ôG — vent, l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde,