Samuel Smiles, Self Help
hommes se sont organisés socialement pour être constamment tourmentés. L’humanité adore les idoles et e veau d’or au lieu de respecter la vérité. Ce sont les ambitieux politiques, les grands parleurs, imperturbables « poseurs », pour nous servir d’une expression contemporaine, qui obtiennent en général la gloire et la renommée ; ce sont les conquérants qui désolent les nations et ensanglantent la Terre, à qui l’humanité est le plus empressée de dresser des statues. Elle se rend malheureuse elle-même par sa propre stupidité. On se bat constamment, par l’épée ou par la parole, on s’envie mutuellement , de peuple à peuple et d'homme à homme, et l’on ne sait pas encore vivre avec esprit.
Cependant ce ne sont ni les conducteurs d’armées, ni les beaux discoureurs qui nous ont rendu les meilleurs services, au contraire, ce sont les savants laborieux, astronomes, physiciens, chimistes, physiologistes, mécaniciens, chercheurs divers, penseurs, etc., à qui nous sommes le plus redevables : n'est-ce pas eux qui nous ont appris ce que c’est que l’univers et ce que nous sommes nous-mêmes? qui nous ont affranchis des superstitions et des terreurs de l’ignorance ? qui nous ont donné la nourriture, les animaux domestiques, la maison, le fer, le verre, le télescope, le microscope, la connaissance des plantes et des animaux,- de l'air et de l’eau, tout ce que nous avons et tout ce que nous savons, les canaux, les routes, les chemins de fer, les télégraphes, les navires, la possession de la mer ?... en un mot n’est-ce pas sur leurs travaux immortels que
nous nous sommes élevés au dessus de l'animalité 1 et que le règne de l’intelligence a été établi sur la terre ?
De tout temps il y a eu, sur notre planète, ce contraste entre la matière et l’esprit, entre la prétendue politique qui use, et la science qui crée. Les annales qui gardent pour la postérité les faits et gestes des nations sont presque uniquement composées jusqu'ici des relations de conquêtes ou de défaites, et le bronzé s’est plutôt laissé mouler pour rappeler aux fils les personnages qui ont fait verser le sang des pères. L’homme sérieux et réfléchi qui s’est instruit dans la science de la nature sent que le jour viendra où toutes ces apparences mensongères s’évanouiront devant la sagesse grandissante des peuples ; mais il se dit aussi qu’elles ne pourront disparaître et que l’humanité ne sera vraiment grande, que le jour où l’instruction étant devenue générale, chacun saura se rendre compte de sa situation physique et morale, de son rang intellectuel, de ses devoirs et de ses droits.
A la ûn duquinzième siècle, à l'époque de la naissance et de la jeunesse de Copernic, il y avait comme aujourd’hui des États qui s’étaient laissé ouvrir les quatre veines pour couvrir les trônes de lauriers; alors comme aujourd’hui il y avait aussi des hommes de talent qui perdaient leur temps en de vaines disputes, et des habiles qui savaient faire servir toutes les situations au triomphe de leur avidité personnelle. Voyez plutôt :
Le siècle de Copernic est ensanglanté par l’épouvantable guerre civile des deux Roses en Angleterre, qui laisse cent mille victimes sur le terrain ; par les ba-
tailles de Charles le Téméraire ; par la conquête de Bajazet ; par les débordements d’Alexandre VI Borgia. On voit Savonarole brûlé en place publique, à Florence, Michel Servet brûlé par Calvin pour avoir usé de la liberté d’examen proclamée par celui-ci ; Henri VIII consommer un schisme général par passion pour une femme qu’il fait périr ensuite sur l'échafaud, et se débarrasser successivement de ses cinq épouses. A cette époque, Soliman II saccage l’Asie et l’Europe orientale jusqu’à Vienne; Charles-Quint inonde de soldats l’Europe occidentale ; l’intolérance dogmatique couvre de bûchers et de sang les plaines de France, d’Angleterre, d’Espagne et d’Italie; et jusque dans les régions inexplorées du Nouveau-Monde, c'est par millions que l’on compte les malheureuses victimes de l’ambition politique et du fanatisme religieux. Tel est l’ensemble général. Si nous voulions pénétrer dans les détails, nous remarquerions entre autres la guerre de Danemark où tant de troupes furent noyées (1500), les désastres, des Françaisen Italie (1503), cent mille Russes exterminés chez les Tartares de Kazan (1505), la guerre sanglante entre l’Écosse et l’Angleterre (1513), les égorgements fantastiques des Mameluks par les Turcs (1517), la Suède couverte d’échafauds (1520), le siège acharné de Rhodes (1522), la guerre des anabaptistes en Allemagne (1526), le fameux siège de Vienne, où quatre-vingt mille Turcs expirent (1529), les courses de Barberousse (1534), les protestants brûlés en Écosse (1539), les corsaires et le siège d’Alger par Charles Quint (1541), le bombardement de Nice (1543) ; nous remarquerions aussi toutes les ba-
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tailles de François I er , el nous verrions dans l'année qui suivit celle où il reçut la dédier ce respectueuse du livre de l'immortel astronome, le pape Paul 111 Farnôse créer pour son Fils naturel, Pierre-Louis Farnèse, le duché de Parme et Plaisance qui va ramener l’ambitieux Charles-Quint et la guerre en Italie, etc., etc.
Mais, pensée consolante, pendant qu’un si grand nombre d'existences humaines s'écoulaient inutilement ou funestement, il y avait quelques travailleurs de la pensée qui, semblables aux agriculteurs qui labourent, cultivent et sèment, préparaient le pain de l’esprit dont les siècles futurs devaient se nourrir. Guttemberg mourait quatre ans avant la naissance de Copernic, après avoir donné au monde l’admirable invention de l’imprimerie. Christophe Colomb parvenait ù travers mille obstacles â franchir l'Océan qui nous sépare du nouveau-monde; le navire de Magellan faisait pour la première fois le tour du globe ; et tandis que la forme et la grandeur de la Terre étaient devinées par la studieuse curiosité humaine, Copernic travaillait patiemment à établir la situation de ce mondicule dans l’espace et son rang dans l’univers.