‹ Vie de DavidChapitre 3 sur 4 · JO · texte numérisé non relu

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« Oui , citoyens , ne vous y trompez n pas 5 le Muséum n’est pas un vain rasj> semblemeiit d’objets de luxe et de fri- 3> volité. Il faut qu’il devienne une 5) école importante. A la vue des pro- » ductions du génie , le jeune français 3» sentira naître en lui le genre d’art ou de science auquel l’appelle la na- » ture.

Une négligence coupable a porte » des coups funestes aux monumens de 5> l’art ; des mains ignorantes , auxquelles )» ils étaient confiés , ont laissé s’abîmer 3» dans la poudre , les beaux ouvrages de"- 3» Raphaël , du Dominiquin , du Corrège , n du peintre philosophe Le Poussin , et )> d’une infinité d’autre. Des pinceaux )* grossiers ont gâté les chefs-d’œuvre» 5» d’harmonie de Claude-Lorrain , qui

» éblouissaient les regards , et les œuvres )» admirables de ce Vernet , qu’ils ont >» crues assez anciennes , pour vouloir » les restaurer , de sorte . qu’au] ourd’huî, » les amateurs cherchent en vain à y » voir les premières compositions de l’au- « teur. Cette énumération ne finirait » pas, citoyens , si je devais vous parler 1* ici de tous les objets d’art que la né- » gligence a laissé détruire.

» Lorsqu’au milieu des inquiétudes in- )* séparables de la liberté , dans une ré- )» publique naissante , on vient porter » dans vos âmes et sur vos fronts la joie que doivent inspirer les triomphes de >* nos légions sur les despotes coalisés , « vos regards alors semblent se porter » avec complaisance sur les beaux-arts, » également faits pour embellir la paix

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et décorer les pompes triomphales . Dans » les mouvemens expansifs et les civiî» ques affections qui yous pénètrent , 3> yous sentez tous que de grands événe- 2» mens doÎYent laisser d’immortels sou- » venirs. Eh Lien ! c’est toujours de cette î) hauteur qu’il faut considérer le domaine des arts. C’est dans ce sublime » mouvement que vous avez voulu décerner , en un même jour^ à nos quaî) torze armées , un triomphe dont le 5) peuple était à la fois l’ornement et l’obî) jet. »

Ensuite , David lut et fît adopter un projet de décret, qui contenait l’organisation définitive du conservatoire du Muséum national , et déterminait les appointemens de ses membres.

Le pluviôse, David annonça à la

convention que les gendarmes qui avaient composé sa garde .étaient arrivés de la Vendée.

L’assemblée les admit à la barre , et les gendarmes , en entrant dans la salle , furent couverts d’applaudissemens.

Le commandant prit la parole :

« Citoyens représentans , dit-il , péné“ J

V très des bontés de l’assemblée qui a dai- j

» gué penser à nous , au milieu des im- 3) menses travaux dont elle est occupée 5 » les expressions nous manquent pour vous témoigner notre reconnaissance.

î> Nos frères nous ont donné un laurier dont nous avons mérité tout au plus « une petite feuille. Souffrez que je le dé- « pose sur le bureau pour qu’il soit distribué également à tous ceux qui s’en » sont véritablement rendus dignes . N oiis

ïa4

» revenons en beaucoup plus petit nom- » bre que nous ne sommes partis ; mais >♦ devons -nous regretter nos frères?.... 5» Ils ont eu la gloire de mourir pour la J» patrie. Il ne nous reste plus qu’une » grâce à vous demander , elle comblera » les bienfaits que nous avons reçus de » vous 5 c’est de placer deux factionnai- » res aux portes de la salle. »

David leur répondit :

« Vengeurs de la patrie , destructeurs » de la royauté et de la superstition dans » la Vendée , quel spectacle vous offrez » aux représentaiis et à la république en- 5) tière ! Quel plus beau témoignage de » dévouement à la patrie que ces blessu- » res , ces cicatrices honorables qui vous » décorent !

» Vieillards , vos enfans sont dignes de

» vous ; soldats , vous êtes dignes de la » patrie ; et vous , pères , mères , époii- » ses , enfaiis , qui revoyez dans ces guer- » riers les plus chers objets de votre affec- » tion , et qui les accompagnez ici , vous » êtes heureux , puisque vous pouvez em- « brasser ceux qui sont à tant de titres les » défenseurs de la patrie.

» Amis ,1a vertu survit au crime , puisque J» vous existez et que la V endée n^est plus .

» Ce triomphe n’appartient qu’à des » républicains ; esclaves , cachez -- vous , » vous ne pouvez les imiter 1

» La convention vous reçoit avec atten- » drissement et vous invite aux honneurs )» de la séance. »

Ce même jour , David cessa de présider l’assemblée ; il avait occupé le fauteuil pendant treize jours.

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Le 21 pluviôse , David dénonça un sculpteur nommé Liénard , qui contremoulait les ouvrages des autres , et demanda que le comité d’instruction publique fut chargé de présenter à la convention une loi pour consacrer d’une manière certaine les propriétés des artistes , afin , disait-il , d’empêcher les frelons de dévorer le miel des abeilles.

Le 4 germinal , il présenta à la convention une réclamation de la société populaire de Dinant , qui témoignait de l’inquiétude relativement à une offrande patriotique de 5oo livres dont elle n avait vu faire aucune mention.

« Cette démarche de ma part , dit David , la convaincra d’abord qu’on s’est 5) occupé de sa réclamation. ))

La convention chargea la commission

des dons patriotiques de tranquilliser ces généreux citoyens.

Le 18 germinal , lorsque la convention apprit la mort du représentant Beauvais, David dit :

« Je demande que sur la maison où.

)> mourut notre collègue , on mette une » inscription qui fera connaître ses ver- » tus , et que cette inscription soit ac- » compagnée d’une palme civique en )) sculpture. »

Cette proposition fut renvoyée au co- I mité d’instruction publique.

Le 19 prairial , David lut à la conven»

tion et fit adopter un long programme qu’il avait composé pour la fête de l’Etre- Suprême.

Nous avons rapporté la mort héroïque du jeune Barra. Agricole Viala , héros

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d’un âge encore plus tendre , venait d’offrir à peu près dans le meme temps , au combat d’Avignon, un exemple non moins touchant de dévouement à la patrie. La convention avait décrété que les honneurs du Panthéon leur seraient accordés à tous les deux dans le même jour.

Le 3 thermidor , David présenta à la convention un plan pour cette fête , précédé d’un discours trop long pour pouvoir être rapporté ici en entier; mais dont nous citerons plusieurs passages.

<c Les hommes , disait-il , ne sont que » ce que le gouvernement les fait ; cette » vérité fut de tous les temps. Le despoî» tisme atténue et corrompt l’opinion pun hliqiie , ou , pour mieux dire , là où il » l’ègne il n’en peut exister. Il proscrit » avec soin toutes les vertus , et , pour

« assurer son empire , il se fait précéder )» de la terreur , s’enveloppe du fanatis- )» me 5 et se coiffe de l’ignorance. Partout » la trahison , à l’œil louche et perfide , )) la mort et la dévastation le suivent : il » traîne aussi après lui l’avilissement et » les ténèbres , qu’il répand sur toutes » les régions qu’il parcourt. C’est dans 3» l’ombre qu’il médite ses forfaits et rive » les fers de ses victimes. Ingénieux à » persécuter les humains , il élève des » bastilles dans ses momens de loisir ; il , invente des supplices et repait ses yeux

• des cadavres immolés à sa fureur.

5> Sous les lois barbares du despotisme,

• les hommes , avilis et sans morale , ne ► conservent pas meme la forme altière . que leur a donnée la nature ; partout

• ils portent la dégradation et le décou-

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» ragement; la voix de la patrie ne se

2) fait plus entendre. Ils sont avilis , lâ- » elles et perfides comme leur gouverne- 5) ment. O vérité humiliante ! tel était le n Français d’autrefois.

» Détournons , représentans du peu-

3) pie , nos regards de cet abîme que vous 3) avez comblé. Offrons à vos yeux un ta- 3) bleau plus digne de vous-mêmes ; pré- 3) sentons b’homme à son auteur tel qn’il 3» sortit de ses mains divines , et mettons 3) au grand jour les avantages du gouver- 3) nement républicain.

3) La démocratie ne prend conseil que )» de la nature à laquelle sans cesse elle 3) ramène les hommes. Son étude est de 3) les rendre bons , de leur faire aimer la 3» justice et l’équité. C’est elle qui leur )> inspire ce noble désintéressement , qui

)> ëlève leurs âmes , et les rend capables )) d’entreprendre et d’exécuter les plus » grandes choses. Sous son règne , toutes » les pensées, toutes les actions, se rap- » portent à la patrie : mourir pour elle , » c’est acquérir l’immortalité ; les sciences » et les arts sont encouragés. Ils concou- 5> rent à l’éducation et au bonheur pu- » blics ; ils parent la vertu des charmes J) qtii la rendent chère aux mortels , et » inspirent l’horreur du crime. Sous un 3) ciel aussi pur , sous un gouvernement 3> aussi beau , la mère alors enfante pres- 3> que sans douleurs , et fait consister sa 3» véritable richesse dans le nombre de 33 ses enfans. La sainte égalité plane sur 13) la terre , et d’une immense population 3) fait une seule famille. O vérité consoj» lante! tel est le Français d’aujourd’hui. 33

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L’orateur faisait ensuite le récit de la mort d’Agricole Viala ; puis il ajoutait :

(c Et Yous , infâmes oppresseurs de la 1) terre , tous qui prétendez tenir de )) l’Eternel le droit de gouverner le mon- 3> de , où sont"iis vos liéros ? Qu’ils pa- » raissent ! Comparerez- vous à nos jeunes 3» républicains ces vils courtisans nourris 5) au milieu des cours , dans le sein des 3) voluptés ; ces sybarites efféminés , -nont )> l’âme corrompue ne se fait pas meme 3> une idée de la vertu , et dont les bras 3» énervés ne sont chargés que de chiffres, 3) gages impudiques de leurs adultères 3) amours ; ces courtisans enfin qui , ap- 3» portant au milieu des camps leur arro- 3> gance et leur lâcheté , fuient à la vue 3> du moindre danger , et volent cacher >» leur honte dans les bras de la débau-

)> elle? AL! il faudrait chercLer long- )) temps , si l’on voulait trouver dans vos J» cours des he'ros de onze et de treize ans. )* Oui , il est un peuple qui tout entrer 3» marchera sur leurs traces. Il porte 3» grave' en son cœur le mépris de la mort, » la haine des - brigands couronnés , et 3» tient levé sur leurs têtes coupables le 3) glaive qui doit en purger la terre. 31 « Et vous , j eunes républicaines 5 écou- 3) tez la voix de la patrie ; méprisez For 33 et les diamans ; n’empruntez plus dé- 3» sormais l’éclat factice des vêtemens 5 :» soyez parées des vertus de votre sexe , 3> vous n’en paraîtrez que plus belles. 33 Quand votre destinée sera unie à celle 3) d’un époux , servez- vous de Fempire- 3> que vous a donné la nature pour em- )> bellir sa vie ; répandez des fleurs sur

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2> le chemin que vous avez à parcourir en- » semble. Vos mères ont donné le jour n à des héros ; vous imiterez leur exemple . )) La victoire va vous ramener des amans 5) dignes de vous ; c’est sur eux que vous 1) devez fixer votre choix. Gardez-vous î) de dédaigner ces illustres défenseurs » couverts d’honorables cicatrices. Après » avoir servi leur pays dans la guerre la » plus glorieuse , qu’ils goûtent avec » vous les douceurs d’une vie paisible ! )>

Ainsi s’exprimait David. Dans ses illusions patriotiques , il semblait espérer de bonne foi ramener la France aux mœui’s de Lacédémone.

Au reste , ce discours fut pour ainsi dire le testament politique de David.

Ce fut le dernier qu’il prononça à la tribune.

La division éclata parmi les Dëcemvirs qui avaient opprime la convention. Elle secoua leur joug , et le 9 thermidor vit tomber ses chaînes et renverser les échafauds de la terreur.

La chute de Robespierre entraîna celle d’une foule de soi-disant républicains , indignes de ce nom ; mais parmi lesquels se trouvaient pourtant quelques patriotes de bonne foi ; de ce nombre était David. Il avait cru avoir Phocion dans Marat, et lui avait consacré ses pinceaux ; il avait cru voir Socrate dans Robespierre , et lui avait promis de boire avec lui la ciguë.

Le représentant Lecointre de Versailles, tête exaltée, mais qui avait eu le courage d’accuser de tyrannie Robespierre, jouant le rôle d’un grand-prêtre à la fête de l’Etre - Suprême , dénonça , après le 9

thermidor , les membres du comité de salut public comme complices de sa

tyrannie.

André Dumont monta à la tribune le 1 3 thermidor , et attaqua personnellement David.

« Souffrirez- vous, dit-il, qu’un traître, » qu’un complice de Catilina , siège encore » dans votre coniité de sûreté générale ? » Souffrirez-vous que David , cet usur- » pateur , ce tyran des arts , aussi lâche » qu’il est scélérat , souffrirez-vous , dis- » je , que ce personnage méprisable qui M ne se présenta pas ici dans la nuit mé- » morable du 9 au 10 thermidor , aille » encore impunément dans les lieux où n il méditait l’exécution des crimes de n son maître , du tyran Robespierre ? Il » faut faire disparaître ces ombres du

» scélérat dont la France vient d’étre H debarrassée. David n’est pas le seul qui M était vendu à Robespierre ; la cour de » ce Cromwel n’est pas encore anéantie.

« Ses ministres , sur la figure desquels » on lit le crime , seront bientôt démas- » qués ; je jure ici de les poursuivre jus- « qu’à la mort ; mais en ce moment , je « me borne à demander que le traître M David soit à l’instant cbassé du comité , et » qu’il soit procédé à son remplacement. »

Dans ce moment, David n’était point à la séance. Bentabole fit observer que la convention commettrait la plus gramle injustice si elle condamnait un de ses membres pendant son absence, et sans l’avoir préalablement entendu.

Cependant l’assemblée décrétait le remplacement de David , lorsqu’il entra dans

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la salle 5 elle suspendit sa de'cision jusqu’à ce qu’il eût été entendu.

« Je ne connais pas , dit-il , les dénon- » ciations qui ont été faites contre moi ; 5) mais personne ne peut m’inculper plus » que moi-méme. On ne peut concevoir » jusqu’à quel point ce malheureux ( Ro- » hespierre ) m’a trompé ; c’est par ses » sentimens hypocrites qu’il m’a abusé , >» et , citoyens , il n’aurait pu y parvenir » autrement. J’ai quelquefois mérité vo- » tre estime par ma franchise ; eh bien ! » citoyens , je vous prie de croire que la » mort est préférable à ce que j’éprouve » dans ce moment. Dorénavant , j’en fais )> le serment , et j’ai cru le remplir encore 3) dans cette malheureuse circonstance , » je ne m’attacherai plus aux hommes , ^ mais seulement aux principes. >»

i DE DAVID. iSg

« David , s’écria un membre , a em- » brassé Robespierre aux Jacobins, où il 1» était allé prêcher l’insurrection. »

! Goiipilleau de Fontenay prit la parole :

; U J’interpelle David de d’éclarer si , p) au moment où Robespierre descendit « de la tribune , après avoir prononcé )> son discours , ou plutôt son acte d’ac-* cusation, lui , David, n’alla pas l'emi» brasser en lui disant : Si ta bois la « ciguë , je la boirai avec toi J )>

« Ce n’était pas , répondit David , pour 5» faire accueil à Robespierre que je des- » cendis de son côté , c’était pour monter ’o) à la tribune et demander que l’heure )) de la fête du lo fut avancée *. Je n’ai » pas embrassé Robespierre , je ne l’ai

* Celle en l’honneur de Barra et Viala.

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» pas même toiiclié , car il repoussait » tout le monde. Il est vrai que lorsque J» Couthon lui parla de l’envoi de son » discours aux communes , je dis qu’il « pourrait semer le trouble dans toute » la république. Robespierre s’écria alors » qu il ne lui restait plus qu’à boire la » ciguë; je lui dis : je la boirai avec toi. » Je ne suis pas le seul qui ait été trompé » sur son compte. Beaucoup de citoyens, » ainsi que moi , l’ont cru vertueux. »

Tbibaudeau , collègue de David au comité d’instruction publique , demanda que cette affaire fût renvoyée aux deux comités.

Talliensy opposa , et dit que lorsqu’un membre était inculpé comme David venait de l’être , il était de l’honneur de la représentation nationale d’exiger une ré-

paration autlientique. Il lui reprocîia de n’avoir pas suivi une marche droite dans sa conduite au comité de sûreté générale , et déclara qu’aucun représentant ne pourrait siéger auprès de David jusqu’à ce qu’il fût disculpé.

« J’étais malade depuis huit jours , ré- » pliqua David , et , le 9^ je pris de l’éméti- » que qui me fît beaucoup souffrir , me » força à l’ester chez moi toute la jour- » née et toute la nuit; je ne vins à l’as- » semblée que le lendemain matin. >»

Dn membre lui demanda pourquoi , dans le projet de fête qu’il avait présenté , il proposait de partir à trois, heures du matin. Il observa que cette proposition paraissait beaucoup tenir au projet de Robespierre , et pouvait avoir les plus grands dangers.

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« Dans toutes les fêtes dont j’ai donné » le programme, répondit David , on m’a )» reproché de les faire durer trop long- » temps. C’est pourquoi j’avais proposé » de faire commencer celle du 10 à trois >» heures. Le comité de salut public me fit » remarquer ensuite que cela pouvait » être dangereux , et je vins demander » qu’elle commençât à neuf heures. »

Lecointre , de Versailles , proposa de décréter que David ne pût être d’aucun comité.

« Les deux comités de salut public et » de sûreté générale , reprit David,

» étaient assemblés. Robespierre nous » lut un discours dans lequel j’entendis -, » prononcer mon nom. Je crus que c’était | » une plaisanterie , et je vous assure que î» je ne fus pas peu surpris quand, le lende- ;

I » main , je l’entendis proférer mon nom I » à cette tribune. Enfin, citoyens, je )» vous assure qu’il me faisait plutôt la j » cour qu’on ne peut dire que je la lui 1 » aie faite. »

I Goupilleaii de Fontenay dit que David avait entendu Robespierre 'lire son discours à la convention ; qu’il le lui avait î entendu répéter aux Jacobins , et soutint j que si David n’avait été que trompé , il j n’aurait pas dit à Robespierre, après avoir ! en tendu deux fois son acte d’accusation :

\ « Si tu bois la ciguë , je la boirai avec , » toi^ »

I Legendre appuya la demande de Thiï bandeau, tendant à renvoyer cette affaire aux comités de salut public, de sûreté générale et de législation , et cette proposition fut décrétée.

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Le 1 5 thermidor , le représentant Lebon, ayant été décrété d’arrestation, la convention , sans attendre le rapport de ses comités , décida que David serait provisoirement mis en état d’arrestation.

11 y était depuis quatre mois , lorsque Merlin de Douai vint faire , le y nivôse , un rapport au nom des trois comités sur les membres dénoncés des comités de gouvernement complices de Robespierre. La convention décréta , sur sa proposition, qu’il n’y avait pas lieu à examen de la conduite de David.

Le représentant Bailleul dit le lende-

main :

U Vous avez décrété hier qu’il n’y avait 5> pas lieu à examen de la conduite de )* David ; une suite nécessaire de ce dé- » cret c’est qu’il doit être mis en li-

» berté. J’en fais la motion expresse. »

Letourneur dit qu’il y avait au bureau une lettre des élèves de David qui faisaient la même demande. Il fit lecture de cette lettre, et la convention décréta que David serait sur-le-champ mis en liberté.

Un représentant demanda qu’on ajoutât qu’il rentrerait dans le sein de la convention.

Tout le monde répondit : « C’est de » droit. »

A dater de ce jour , David vint donc de nouveau siéger à la convention. Heureux que son grand talent eût imposé silence à ses dénonciateurs et l’eût sauvé dfes dangers auxquels il avait été exposé , il ne prit plus une part active à la politique , et n’exerça plus , comme représentant , d’influence sur les arts.

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Le 20 pluviôse , an 3 , la convention décréta que les honneurs du Panthéon ne pourraient être décerne's à aucun citoyen, et que son buste ne serait placé dans la convention nationale et dans les lieux publics , que dix ans après sa mort ; elle rapporta tout décret dont les dispositions étaient contraires à celui-là.

Le 2 1 pluviôse , à l’ouverture de la séance , on enleva donc de la salle , en , vertu de ce décret , les bustes de Marat , |

de Lepelletier , de Dampierre et de Beauvais , ainsi que les deux tableaux de la composition de David, représentant la fin tragique de Lepelletier et de Marat. Il n’y resta que le buste de Brutus.

Après les événemensdes i et 2 prairial, an 3 , un grand nombre de représentans furent accusés d’avoir pris part à la ré-

volte contre la convention nationale. David fut compris sur cette liste. Aucune réclamation ne s’étant élevée en sa faveur , il fut mis en arrestation le 9 prairial, et il demeura détenu au Luxembourg pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 août) , il fut autorisé à rentrer dans sa maison sous la surveillance dun garde.

Enfin l’amnistie du 4 brumaire an 4 (26 octobre 1795) vint lui rendre sa liberté définitive. Ici se termine la carrière politique de David ; de législateur il redevint simple citoyen. Le gouvernement du directoire succéda à celui de la convention. Des sept cent cinquante représentans qui composaient cette assemblée , partie passa dans le corps législatif, partie rentra dans la vie privée. David fut de ce nombre.

Il se renferma alors dans son atelier et

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se consacra tout entier à son e'cole ; c’est a cette epoque qu’il forma un grand nombre d’elèves devenus maîtres. De'jà ils s’e'lançaient dans des routes diffe'rentes , et portaient la pureté et le goût de leur chef dans leurs productions diverses. Le talent correct , moelleux et spirituel de Gérard, le talent fin et suave de Guérin , le talent vigoureux et sévère de Gros , et le talent audacieux et brillant de Girodet , semblaient les fils du génie de David.

Pendant sa détention , il avait appelé ses crayons à son secours. Quoique menacé à chaque instant de perdre la vie , il traça l’esquisse de deux tableaux. L’un d’eux représentait Homère récitant le oingtquatrième chant de Vllliade au peuple attendri. Le peuple lui offre de partager avec lui sa modeste nourriture , pendant

que les grands cherchent à Taccabler de leurs dédains. L^autre était le combat des Sahins et des Romains après V enlèvement des Sahines. Ce sujet offrit plus d’attraits à David , et , devenu libre , il l’exécuta.

Ce tableau, tout romain comme les Horaces , le ramenait souvent à celui-ci. C’est alors qu’il s’armait d’une noble sévérité contre lui-même. « Peut-être , disait- « il , ai-je trop montré l’art anatomique 3) dans le tableau des Horaces ? Dans ce- 3) lui des Salins , je crois l’avoir caché 3) avec plus d’adresse et de goût. Ce ta- 3) bleau sera plus grec. 3)

David faisait dans la suite , sur un de ses élèves d’un talent très-distingué , une réflexion qui rentre un peu dans celle-ci. « Il a , disait-il , plus de talent qu’il n’en 3) faut comme science. Avec moins de

» prétention au savoir et un peu plus de 1» goût 5 il acquerrait plus de célé- 5> brité. 5)

Dans ce tableau des Sabins , où tant d’énergie se joint au goût le plus pur et à la sévérité la plus antique , David sembla en effet avoir retrouvé ce beau idéal que les Grecs seuls avaient connu. Cette production merveilleuse fut d’abord critiquée avec l’amertume la plus injuste ; mais aujourd’hui , le public et les gens de l’art lui ont assigné la place que confirmera la postérité déjà commencée pour son auteur. Peu de tableaux ont eu autant de copies et de gravures. Les belles têtes de Romulus et de Tatius sont exposées dans toutes les écoles , où elles servent journellement d’étude et de modèle aux dessinateurs.

Il fut interrompu dans ses grands travaux par des ouvrages d’un autre genre.

On lui demandait de toutes parts des portraits. Il en avait fait à diverses époques de très-remarquables.

M. Desmaisons lui avait commandé plusieurs tableaux de famille. M. Alphonse Leroy , médecin célèbre , M. et ]y[me Pecoul, père et mère de son épouse , le comte de Clermont-d’Amboise , M™® de Bréban , M™® Vassal , toute la famille Thélusson , MM. Lecouteux , M“® Hocquart;, et une infinité d’autres avaient exercé ses pinceaux. Il avait execute avec un soin particulier les portraits de M. et M"“® Lavoisier , qu’il devait à la recon-

naissance.

Après sa carrière législative , David fit aussi un tableau demi-figure d’une ves-

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taie, une etude peinte de Psyché j une répétition en petit du serment des Horaces , une autre de Bélisaire avec quelques changemens. Tous ces tableaux, sans ajouter a sa réputation depuis long-temps fixée , furent très-recherchés. Une foule d étrangers venaient s’inscrire pour avoir leurs portraits; mais il voulait, avant tout, satisfaire les désirs de ses compatriotes , auxquels il était loin de pouvoir suffire. Aussi ne fut-ce qu’à force d’instances qu un prince russe le décida à travailler | pour lui ; a sa sollicitation , il s’exerça dans 1 le style gracieux. Il peignit Phaon et | Sapho. L’amour dirige la main de Sapho | sur les cordes d’une lyre, dont les sons i doivent toucher son cœur et en bannir la | froide indifférence . Ce tableau , peu connu en France, ne tarda pas à partir pour la i

I Russie , où le prince Yousoupbff , pour ; qui David l’avait fait , a eu le bonheur de i le voir échapper à l’incendie de Moscou, j L’impatience d’une femme célèbre par ! sa beauté nous a privés d’un ouvrage au- I quel David renonça , non sans regret ,

I dans un moment d’humeur. Il avait com- I mencé le portrait de Récamier , posé i de manière à pouvoir développer tout ce ! que les grâces ont de plus séduisant 5 mais, distrait par d’autres occupations , le peintre allait trop lentement au gré de celle qu’il peignait. Soit espoir de trouver plus de célérité dans un autre artiste , soit qu’elle eût besoin d’un second portrait , elle s’adressa à un des premiers élèves de David. Celui-ci , par respect I pour son patron, confident du travail I déjà avancé qu’il avait vu chez lui, lui

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communiqua cette demande. David con- ' seilla à son ëlève d’y satisfaire ; mais lorsque M™® Rëcamier se présenta pour finir j le premier portrait , « Madame . lui dit j » David, les femmes ont leurs caprices; les ! n artistes en ont aussi; permettez que je! » satisfasse le mien , je garderai votre ; » portrait dans l’état où il se trouve. » | Et rien n’a pu le décider à le finir. '

Quelque temps avant le i8 fructidor , à une époque où le royalisme menaçait les patriotes , Bonaparte , chef de l’armée d’Italie , conçut le projet honorable d’arracher David aux persécutions qui pouvaient le menacer à Paris , et de se l’attacher. Julien , un de ses aides-decamp, qui périt plu s tard en Égypte, assassiné par les Arabes , fut chargé , dit-on , de porter au peintre la proposition de son

DE DAYID.

general. Il lui offrait de venir à son camp pour peindre les batailles et se soustraire aux agitations politiques ; mais David ne put consentir à s’éloigner de Paris.

Après avoir conquis les peuples de l’Italie à la liberté , et signé la paix générale à Campo- F'ormio , le général Bonaparte revint à Paris, d’où il était sorti à peine connu 5 et où il rentrait couvert d’une gloire immense. Nommé membre de l’institut national , il s’était créé une société composée de savans , de magistrats , et de quelques généraux. Il désirait voir David , son collègue à l’institut , qu’il n avait pas encore rencontré. Invité à dîner chez Lagarde , secrétaire général du directoire , Bonaparte lui répondit : « J’irai ; n mais à condition que vous aurez David. >» Lagarde alla donc lui-même prier le pein-

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tre, qui s’y rendit. Il était, comme tout le monde^ curieux' d’entretenir le vainqueur de l’Italie. Il voulait de plus le remercier de l’offre qu’il lui avait faite de venir chercher un refuge dans son armée. Bonaparte , dès qu’il vit David dans le salon de Lagarde , lia conversation avec lui. Il fut question de faire son portrait.

« Je vous peindrai , dit David, l’épée 5> a la main , sur le champ de bataille. » Non , lui répondit Bonaparte. Ce » n’est plus avec l’épée que l’on gagne les » batailles ; je veux être peint calme sur î> un cheval fougueux. »

David avait commencé des ouvrages qu’il ne pouvait pas interrompre , et d’un autre côté, Bonaparte, occupé de travaux import ans . n’avait guères le temps de se faire peindre. Le portrait ne fut pas en-

trepris; mais l’idëe n'en fut pas perdue.

Après le 1 8 brumaire, an 8 , lorsqu’il fut devenu premier consul de la république , Bonaparte recevait David ; c’était ordinairement à l’heure de son déjeuner.

Lorsqu’on organisa les autorités nationales d’après la nouvelle constitution , le premier consul lui dit qu’il avait mieux aimé le laisser à ses pinceaux que de lui donner une place.

Je n’en ai point de regret , répondit >» David. Le temps et les événemens » m’ont appris que ma place était dans mon atelier. J’ai toujours un grand » amour de mon art , je m’en occupe avec •n passion ; je veux m’y livrer entière- » ment. D’ailleurs, les places passent, et î» j’espère que mes œuvres resteront. » Quand le premier consul quitta le petit

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Luxembourg- pour aller occuper les Tuileries , il chargea David de faire placer dans la galerie de ce palais le beau buste ’ antique de Junius Brutus , qui avait été conquis en Italie.

Le passage du mont Saint-Bernard par j Bonaparte , rappelait celui qu’avait exé- j cuté vingt siècles auparavant un général | carthaginois. La France aussi, disait-on,, j avait son Annibal. î

A son retotir de Marengo , le premier ^ consul pensa à se faire peindre par David, et le fît venir en présence du ministre de t l’intérieur, Lucien Bonaparte.

ic Que faites-vous en ce moment ? lui j » dit le premier consul, j» |

— »c Je travaille au tableau du passage \ » des Thermopyles . )>

— » Tant pis 5 vous avez tort de vous

DE DAVID. i59

I » fatiguer à peindre des vaincus. »

— « Mais , citoyen consul , ces vaincus , 3» sont autant de héros qui meurent pour ' ) 3> la patrie , et , malgré leur défaite , ils I 3» ont repoussé pendant plus de cent ans , 3» les Perses de la Grèce. 3)

I — • « N’importe 5 le seul nom de Léonidas j 3) est venu jusqu’à nous. Tout le reste est I 3) perdu pour l’histoire. 3»

I — « Tout!... Excepté cette noble ré»

I 3) sistance à une armée innombrable.

I 3) Tout! Excepté leur dévouement

j » auquel leur nom ne saurait ajouter.

I 3» Tout !... Excepté les usages, les mœurs 3) austères des Lacédémoniens, dont il est 3) utile de rappeler le souvenir à des sol- 3> dats. 3»

I Cependant David abandonna pour le j moment ce tableau , çans y renoncer ,

comme on îe verra dans la suite. Le pre- i mîer consul lui demanda son portrait; ^ David lui promit de se mettre aussitôt à \ l’ouvrage , et le pria de poser. j

« A quoi bon? » répondit Bonaparte, | qu’une pareille contrainte eût ennuyé, i « croyez-vous que les grands hommes de | » 1 antiquité dont nous avons les images | » aient posé? » )

« Mais je vous peins pour votre !

» siècle , pour des hommes qui vous ont | î) vu , qui vous connaissent ; ils voudront i » vous trouver ressemblant. »

— « Ressemblant ! ce n’est pas hexacti-

« tude des traits , un petit pois sur le nez, i « qui font la ressemblance. C’est le ca- » ractère de la physionomie , ce qui l’a- , nime , qu’il faut peindre. »

— « L’un n’empéche pas l’autre. »

— « Certainement Alexandre n’a jamais » posé devant Apelles. Personne ne s’in- •» forme si les portraits des grands hom- 3> mes sont ressemblans. Il suffit que leur « génie y vive. ^

— U Vous m’apprenez l’art de peindre. »

- — U Vous plaisantez; comment? »

— U Oui , je n^avais pas encore envi- » sagé la peinture sous ce rapport. Vous 3) avez raison. Eli bien î vous ne poserez » pas. Laissez-moi faire ; je vous peindrai 3> sans cela. 3»

En sortant du cabinet du premier consul , Lucien revenant sur le tableau du passage des Thermopyles , dit à David :

« Mon cher , il n’aime que les sujets 3) nationaux , il s’y trouve pour quelque ;♦ chose. C’est son faible , il n’est pas fâché 3» qu’on parle de lui. 3)

VIE

David exécuta donc ce beau portrait equestre du premier consul gravissant le mont Saint-Bernard , calme sur un cheval fougueux , composition remarquable par le gradiose , la vigueur de l’exécution , et ou 1 idéal ne nuit point à la vérité- Bonaparte est de grandeur naturelle , enveloppé d' un large manteau qui flotte au gré du vent. Le peintre lui a donné l’attitude du commandement, si naturelle à ce grand capitaine. Au bas du tableau, le nom de Bonaparte est inscrit sur la roche , devant ceux d’Annibal et de Charles-le-Grand , seuls conquérans qui eussent osé tenter le meme passage à la tête de leur armée.

V ers la fin de l’an g , quand il fut terminé , David le présenta au premier consul. Il fixa long-temps son portrait sans rien dire , et , se tournant vers le peintre.

il le combla d’applaiidissemens etd’ëloges. Puis , jetant les yeux sur des soldats gravissant aussi la montagne, confondus avec les nuages , et d’une petite proportion parce qu’ils sont supposés à une distance éloignée , il dit en riant :

<£ Mais , citoyen David , que font là-bas » ces petits bons hommes , grands comme >» le fer de mon cbeval? Il va d’un coup » de pied les écraser tous. »

L’observation n’était pas sans quelque fondement.

Le marquis Musqués , ambassadeur du roi d’Espagne , demanda à David , de la part de son maître , un portrait du premier 3onsul. Il fît donc une copie de ce portrait équestre , qui parut avec l’original ^ vers a fin de l’an g , à l’exposition , où se troui^ait encore le tableau du combat des Sa-

VIE

bins contre les MomainSf après Venlès^emeni des Sabines.

Plus tard , David fît encore trois autres i

rëpe'titions du portrait équestre. L’une | fut consacrée au musée national de France, et celle qu’il fît en dernier lieu , fut destinée à orner les appartemens de l’auteur. 111 ’estimait supérieure à toutes les autres , à l’original même , parce qu’il avait , dans ji ce travail , profité de quelques observa- j tioiis qu’une sage critique lui avait faittj parvenir.

En i8i4 , les Prussiens enlevèrent l’o- . riginal qui était dans le château de Saint- Cloud , et le placèrent dans le musée de Berlin , où il est encore.

Ces diverses répétitions , une quantité.! de portraits , et un grand nombre de le- 1 çons que David ne put refuser , employè-l

rent tout son temps pendant le consulat.

En brumaire , an 9 , David et ses élèves donnèrent une fête au sénateur Vien, leur maître. La société était composée de cent vingt personnes. Le portrait du citoyen Vien était placé dans le salon où il fut reçu ; sa place , à table , était distinguée par des guirlandes en forme

• de dais ; une couronne de laurier était

* suspendue sur sa tête : on y lisait ces mots : A Vien, les arts reconnaissans.

^ David porta la santé de son maître et celle de M™® Vien en ces termes :

« Au citoyen Vien, notre maître. Puisse- » t-il , nouveau Diagoras , voir briller

^ 3> au salon d’exposition les ouvrages de sa cinquième génération !

^ » A Madame Vien , dont les soins , les

' grâces et les vertus nous ont conservé

VIE

î) jiisqu’icî , et nous conserveront encore 3> le père de la peinture. *

Il était flatté, sans doute, de l’hommage que l’on rendait à ses grands talens ; mais , se croyant plutôt au milieu de ses enfans que de ses élèves, il paraissait plus touché des marques vives et franches de leur affection . que des témoignages de leur admiration et de leur respect; ses réponses vives et pleines de vigueur, peignent beaucoup mieux Vien que tout ce qu’on pourrait en dire. Le citoyen Gautherot, dans un discours qu’il lui adressa lui rappelait les services rendus par lui à la peinture. « Oui , mes enfans , répondit ce vieillard,

* A un talent distingué dans la peinture, M»»e Vien joignait tous les avantages de la beauté. Aussi Vien disait-il en admirant les fleurs qu'elle peignait : « Elle les répand sur ma vie. )*

» quand j’embrassai cet art , je vis qu’il » s’égarait dans de faux systèmes. Je dis: » il faut que cela change , et cela sera : » j’ai combattu , j’ai persévéré , et cela a » été. »

Cette circonstance avait inspiré de jolis vers au fils aîné de David. Aux discours et aux complimens succéda un concert italien ; mais rien ne pouvait donner un caractère plus gai et plus touchant à cette fête que la modestie et l’amabilité du vieillard qui en était l’objet.

Proclamé empereur, et ayant résolu de se faire sacrer , Napoléon commanda à David , qu’il venait de nommer son premier peintre , quatre grands tableaux pour décorer la salle du trône , savoir :

1° Le couronnement de Napoléon.

2° La distribution des Aigles

VIE

3° L’intronisation de Napoléon dansl’église de Notre-Dame.

4° L’entrée de Napoléon à l’hotel-de-

ville. I

Lorsque le jour du couronnement fut j fixé , Napoléon fit appeler le gouverneur! de Paris et le comte de Ségur , grandmaître des cérémonies ; et là , en présence | de David , il leur ordonna de se concerter | avec lui pour désigner l’endroit d’où il| pût saisir tout l’ensemble de cette céré- ' monie imposante.

David choisit une place dans la tribune située au dessus du maître-autel. Là, il avait pour ainsi dire sous ses crayons Napoléon et son épouse , le souverain pontife et tout son cortège , les grands dignitaires i et les premiers corps de l’empire , ainsi*^ que les députés des départemens. Mais ,

grand-maître des ceremonies contesta cette place à David, et il s’éleva entre eux une discussion assez vive , qui faillit deve- I nir sérieuse , et dans laquelle le peintre l’emporta sur l’homme de cour.

David avait préparé un plan du cœur de Notre-Dame , et, aidé d’un programme qui lui donnait le nom de tous les personnages qui devaient figurer dans le tableau , il désigna , par des points , les divers groupes qui s’offraient à ses yeux.

Plein de son objet , il rentra chez lui et traça l’esquisse qui devait le guider dans cet ouvrage. Ce croquis fut fait dans une proportion de dix-huit pouces sur douze. Le tableau a trente pieds de longueur sur dix-neuf de haut* C’est le plus grand qui ait existé jusqu’à ce jour, car celui des

VIE

noces des Cana ^ par Paul-Vëronèse , le plus vaste tableau que l’on eût vu avant celui du couronnement , n’a que trente pieds sur seize.

Un tel ouvrage exigeait un travail long et pénible , et il fallait pour l’exëcuter, déployer les plus hardis efforts. David s enferma dans son atelier pendant trois années successives. Il s’interrompait rarement , et ce n était que pour céder aux instances des grands de l’empire, des princes etrangers et des femmes célèbres de cette époque , qui désiraient se faire peindre par lui.

Mais outre les difficultés naturelles de ce grand travail , des circonstances particulières les multiplièrent encore. Il n’était pas facile de concilier la volonté de chacun , avec le but de l’ouvrage. Les

personnages de diffërens ordres , voulaient y être peints chacun selon son- goût. Les gens de la cour prétendaient figurer au premier plan , et désigner eux-mémes 1 attitude qu’ils devaient avoir dans le tableau. Toutes ces prétentions mettaient le peintre dans une situation délicate et embarrassante , et contrariaient singulièrement son plan primitif.

Il eût un autre genre d’obstacle à essuyer de la part de l’ambassadeur ottoman. Non-seulement il objectait que sa religion lui interdisait l’entrée dans les mosquées chrétiennes ; mais il s’opposait à ce qu’on le fît figurer dans le tableau , et on dut long-temps le prier pour obtenir son consentement.

Il fallut donc entièrement consacrer la première année à prendre les différens

VIE

portraits des personnages qui devaient en- \ trer dans cette composition. Quelques j autres distractions , trop douces pour se j les refuser, contribuèrent encore àralen- | tir ce travail. 1

Plusieurs artistes célèbres de tous les j pays , attirés à Paris par le bruit des ou- | vrages de David, sollicitaient la faveur de ' pénétrer dans son atelier , et il eût été bien difficile de résister à un empressement aussi flatteur. Canova , le premier sculpteur des temps modernes , profitait souvent de cette permission pendant son séjour à Paris. Camucini, alors le peintre le plus distingué de l’Italie , se plaisait à le voir travailler. Avant de quitter Paris pour retourner à Rome , il alla prendre congé de David. Il le trouva entom’é de ( plusieurs de ses élèves , et lui dit en le

quittant : t( a dio il pm bras>o pittore di » scholari ben bravi. »

A son retour à Rome , Canova proposa David à l’Academie , comme agre'gé. Cet honneur, accordé à plusieurs grands artistes étrangers , eut cela de particulier , qu’entraînés par leur estime pour le peintre français ^ les membres de l’Académie renoncèrent en sa faveur aux formes usitées pour manifester leurs votes : ils le proclamèrent à l’imanimité et par acclamation, membre honoraire.

Canova fut désigné pour lui faire connaître cette circonstance de son élection'.

Napoléon était très-impatient de voir finir le tableau du couronnement , et envoyait souvent demander à quel point il en était.

Après trois ans d’un travail soutenu et

VIE

pendant lequel l’auteur , comme il est | facile de le concevoir , éprouva beaucoup { de petites contrariétés , il alla lui - même î annoncer à Napoléon que sa tâcbe était j terminée. L’empereur assigna un jour pour aller voir le tableau avant de l’exposer aux regards du public.

Au jour fixé, l’empereur, précédé de 4 plusieurs détachemens de cavalerie , d’un i cortège nombreux de musiciens , accom- i pagné de l’impératrice , suivi de toute sa j famille , des officiers de sa maison et de ses ministres , arriva dans l’atelier où l’a- j vait précédé son premier peintre.

Cet ouvrage est trop connu pour entreprendre d’en donner ici une description qui serait imparfaite. On savait dans lepublic , avant même qu’elle fût entièrement terminée , quelle était la scène re-

présentée dans cette composition. Des critiques amères étaient déjà sorties de la bouche de ceux qui avaient, pénétré - à titre d amis ou d’élèves , dans l’atelier de David. On lui reprochait d’avoir fait de l’impératrice l’héroïne de ce tableau. « Ce « n’est pas , se disait - on , le couronne- 3» ment de Napoléon , mais bien celui de 3* Joséphine. « On devait cependant présumer que l’auteur , ne pouvant pas rendre à la fois le moment où Napoléon avait pris sur l’autel la couronne qu’il posa d’abord sur son front , et l’instant où il orna du diadème la tête de l’impératrice , n’avait choisi entre ces deux actions qu’après avoir pris les ordres de l’empereur, à la gloire duquel ce monument était consacré. Aussi Napoléon , lorsqu’il eut sous les yeux cette disposition de la scène prin-

VIE

cipale, ii’Késita-t-il pas àlui donner son approbation. Il examina en silence le tableau pendant trois quarts-d’heure , dans toutes ses parties, puis, prenant la parole, il dit :

C’est bien , très-bien , David : vous avez deviné toute ma pensée , vous 3) m’avez fait cbevalier français. Je vous » sais gré d’avoir transmis aux siècles à i> venir la preuve d’affection que j’ai » voulu donner à celle qui partage avec >) moi les peines du gouvernement. )> Après un moment de silence , la tête couverte , Joséphine à sa droite , David à sa gauche , toute la cour derrière eux , le tableau presque en face , Napoléon fît deux pqjs en avant et se plaça vis-à-vis l’auteur ; puis il leva son chapeau , et , s’inclinant devant lui. « David , lui dit- il , 3> d’une voix Ires-éYeNée , je vous salue, n

DE DAYID.

Le peintre , émti de cet hommage , lui répondit : Sire , je reçois votre salut au « nom de tous les artistes, heureux d’être » celui à qui vous daignez l’adresser î » Chacun s’empressa à son tour de complimenter David, et le corte'ge se retira.

Ce tableau attirait l’hommage de tous les étrangers qui venaient à Paris. Le roi de Wurtemberg l’examinait un jour en présence de l’auteur. Frappé de l’éclat de lumière répandu sur le groupe où se trouvent le saint -père et le cardinal Caprara , « Je ne pensais pas , lui dit-il. » que votre art pût opérer de pareils J» prodiges. Les moyens pour le blane w et pour le noir , sont bien exigus en » peinture. Sans doute , lorsque vous !» avez produit ©et effet , vous aviez n un rayon de soleil sur votre palette? >*

VIE

— « Sire , votre observation , la ma- » niere flatteuse dont elle est exprimée , » tiennent beaucoup à Fart ; votre ma- 5» jeste a donc étudié la peinture ? »

Oui , j e m’en occupe quelquefois ; mes » frères partagent le même goût. Celui » que vous recevez dans vos ateliers a ob- » tenu quelques succès : oh ! ses ouvrages » ne sont pas de la peinture de roi , ils » sont dignes d’un artiste. M. David, je ne » puis me flatter d’avoir une répétition de » ce tableau; mais vous pouvez me conso- » 1er de cette privation , en me plaçant à la M tête des souscripteurs de la gravure qui « en sera faite. Veuillez ne pas l’oublier. »

On ne peut s’empêcher de convenir que ce tableau contient quelques imperfections. On a critiqué le ton grisâtre qui règne dans les galeries , et on lui

repoche un peu de confusion dans l’ensemble des derniers plans ; mais , dans un ouvrage d’aussi longue haleine , peut-on exiger la même perfection dans toutes les parties? Le peintre, très-contrarié surtout par les costumes modernes , pouvait- 1, dans cette composition, s’il voulait itre fidèle et ne pas s’exposer à la criique des contemporains, donner du mouk^ement et de l’énergie à un sujet qui est pave , calme et majestueux ? Pouvait-il ippeler la poésie à son secours , dans un ouu’age où il était contraint de prendre )Our guide la raison et la vérité? D’aileurs , un même homme ne peut exceller lans tous les genres , et celui-là n’était )as celui de David.

L’autel et les détails qui l’accompagnent le sont pas moins dignes de remarque que

YIE

les autres accessoires. La pose de Napoléon est aiigiiste , et sa figure est d’une vérité frappante. L’attitude de Joséphine est cliarmante et pleine de grâce. L’image du pape a quelque chose de pieux et de suave , conforme à la vérité et à l’expression de sa figure. L’auteur avait d’abord posé les deux mains du saint-père sur ses genoux ; Napoléon jugea que lacté de la bénédiction n’était plus assez apparent, et conseilla à David de réparer cette imperfection si c’était possible. Il suivit cet avis et changea sa première disposition ; il éleva le bras droit , et le fit agir d’une manière plus marquée.

Quoiqu’on ait beaucoup critiqué ce tableau, on doit avouer pourtant que l’ordonnance en est admirable. Tous les principaux personnages y sont d’une res-

iSi

I semblance remarquable. L’auteur luimême , s’y est peint , au dessus de l’autel, dans la tribune d’où, accompagne de deux de ses élèves , il a dessiné l’ensem" ble de la scène. En un mot, c’est un monument élevé à la gloire de cette éporque , qui , mieux que tous les écrits , indiquera à la postérité comment fut célébrée cette solennité.

Toutefois , David ne parut pas accueillir les critiques comme il l’avait fait à l’égard de ses précédens ouvrages. Il cliercba à se justifier de presque tous les défauts qui lui furent imputés. Il est vrai de dire aussi que la malveillance et l’envie les ont beaucoup exagérés.

Un jour, des curieux étant allés voir ce tableau dans l’atelier de l’auteur , l’un d’eux , ne croyant point être entendu , fit

VIE

observer tout bas à son voisin que le peintre avait ridiculement rajeuni Timperatrice Joséphine. « Allez le lui dire , » répondit David en se tournant brusquement.

Le pape , avant de partir pour Rome , avait voulu son portrait , et David s’était empressé de le satisfaire. Une femme célèbre dans la littérature française , de Genlis , dit à ce sujet dans ses mémoires :

« J’éprouvai le désir de juger par moi- » même si le portrait du pape , fait par

David 5 était aussi beau et aussi ressem- « blant qu’on le disait : j’en fus char- 5» mée 5 mais la reine de Naples ( depuis 5> reine d’Espagne) m’assura que la figure » du pape était encore plus belle dans le « tableau du couronnement , qu’on ne « voyait alors que dans l’atelier de Da-

» vid. Je témoignai le regret de ne poun voir y aller, parce que j’avais fort blâmé, » dans mon Précis de conduite , les ac- » tions et les opinions politiques de Da- « vid, et que je supposais, avec vraisemn blance , qu’il refuserait de me recevoir. « Alors la reine eut la bonté de me dire » qu’elle se chargeait de m’y mener , ce » qui eut lieu le lendemain. David me » reçut sans aucune rancune ; de mon » côté, je louai de bien bon cœur , non le » tableau entier , que l’on peut critiquer » à quelques égards , mais la figure du » pape ,qui est véritablement admirable . »

Ce portrait valut à l’auteur , de la part du souverain pontife , les plus vives instances d’aller se fixer à Rome.

Le second tableau , destiné à orner la salle du trône , était la distribution des ai-

gles^ qui eut lieu au Champ-de-Mars, Cet ouvrage Soutint la réputation de David , sans y ajouter beaucoup. Les deux autres, €|ui devaient compléter cette collection , ne furent point exécutés. Le peintre en dessina seulement les esquisses , qui restèrent dans son cabinet.

Il fit encore un autre portrait du Pape et dû cardinal Caprara , dans le même cadre. Il est long-temps l’esté dans le cabinet de l’auteur.

Ce tableau a été àCquis il y a deux ans par M. Hyacinthe Didot , dans le cabinet duquel il se trouve aujourd’hui.

,Le marquis de Douglas lui demanda un portrait de Napoléon. David le peignit en pied , de grandeur naturelle , dans son cabinet , au moment où , après avoir passé la nuit à travailler , ce qu’in-

diqiiént lés bougies presqu’entièrement brûlées , il est debout , et vietit de quitter son bureau. C’est de tous les portraits de l’empereur , le plus vante'. Napole'on en fut enchanté , et dit à l’auteur :

« Vous m’avez deviné , mon cher Daî» vid ; la nuit je m’occupe du bonheur de 3) mes sujets , et le jour je travaille à » leur gloire. j>

David en fît quatre copies dont l’une , après être restée long-temps dans son cabinet , est devenue la propriété de Monsieur Huybens , à Paris.

Il peignit aussi Napoléon dans son costume impérial. Ce portrait fut destiné pour le prince Jérôme, roi de Wesphalie. La gravure en est très-estimée*

On a dit dans plusieurs écrits que David , par la roideur de son caractère et

yiE

son naturel peu flatteur , s’était attiré la disgrâce de Napoléon. Tous ses rapports avec l’empereur prouvent cependant le contraire. Fondateur d’une grande monarchie , ce prince voulait l’illustrer en protégeant les sciences et les arts. On a déjà vu qu’il avait nommé David son premier peintre ; il lui envoya plus tard le brevet de commandant de la légion d’honneur.

Napoléon le fit un jour appeler, et lui communiqua le projet qu’il avait conçu de réunir dans le musée impérial tous ses tableaux.

cc L’Italie , lui dit-il , possède la galerie » de Rubens ; je veux que la France me 3) doive la galerie de David.

Après les remercîmens que commandait tout naturellement cette ou-

Terture , David répondit à l’empereur ;

« Sire , je crois qu’il est impossible » de former cette collection ; mes ou- » vrages sont trop disperse's , ils sont » dans les mains d’amateurs trop riches, » pour espe'rer qu’ils veuillent s’en de'ta- » cher. Ainsi , par exemple , je sais que le proprie'taire de la mort de Socrate , » M. de Trudaine , met une grande imn portance à conserver ce tableau. »

— « Nous l’obtiendrons avec de l’or , )► lui dit l’empereur ; ofîrez-en qu arante » mille francs , et allez , s’il le faut , jusn qu’à soixante mille. »

Ce tableau avait e'té commande pour six mille , etM. de Trudaine l’avait payé dix, pour témoigner sa satisfaction à l’auteur.

Le propriétaire refusa l’offre des quarante mille francs ; une seconde offre de

'viË

cînquântë mille ne futpas mieux àccüeillië .

te Ce refus me flatte , lui dit David ; 54 ruais je dois insister , j’en ai l’ordre de )> Napoléon. Il m’a autorisé à aller jus- » qu’à soixante mille francs. »

— « Je les refuse, et je vous prie de 4) dire à Napoléon que j’estime votre ou- » vrage au-dessus de toute offre ; si je lui » fais ce sacrifice j je veux qu’il soit gra- » tuit. n

David remplit cette commission. Alors Napoléon quittant son fauteuil , dit avec humeur î «c II faut bien que je respecte la » propriété ; je ne puis forcer cet enthou- 44 siaste à nous abandonner sa maîtresse.»

Cette première diiSiculté empêcha donc l’empereur d’exécuter son projet*

On a vu qu’en l’an 8 (i8oo), David, pressé par les ouvrages que lui avait com-

mandes le premier cotisul, avait abandonne son tableau de Léonidas aux Thermopyles. Cependant , il ne l’avait laissé qu’avec l’intention de le reprendre plus tard. Il convint même dans la suite qu’alors il n’avait point encore mûri son sujet , : et d’ailleurs , la Conversation du premier consul sur ce tableau , avait été loin de l’encourager. Ce ne fut qu’en 18 ii qu’il fut assez libre pour teprendre ce travail , et , ce qui doit étonner , il l’exécuta avec une rapidité peu ordinaire.

David voulut par ce grand ouvrage surpasser tous les peintres d’histoire qui l’avaient précédé, et le tableau de Léonidas aux Thermopyles devint son chef-d’œuvre.

La scène représente l’instant où Léonidas se prépare à combattre. Un jeune

VIE

guerrier vient lui annoncer que trois cents des leurs sont destinés à périr pour arrêter la marche de l’armée perse. L’attitude de Léonidas est plus qu’humaine , sa tête ^ chose de sublime. Sa physiono-

mie exprime tous les mouvemens de cette âme fière qui se dévoue sans balancer à la mort : une douce mélancolie et le dédain de la vie sont empreints sur les lèvres du héros.

D’autres épisodes non moins touchans viennent augmenter encore l’intérêt qu’inspire la scène principale. On éprouve une vive émotion en voyant l’enthousiasme de cet aveugle qui presse son ilote de diriger ses coups , et l’abandon du jeune Spartiate qui , dans les bras de son précepteur , jure qu’il sera digne de lui et de ses leçons.

igi

C’est à la vue de cette composition sublime qu’un poète , vi’aiment digne de ce nom , ami des arts et de la liberté , s’est écrié , dans une élégie toucbaiite et qui produit sur le lecteur des sensations douloureuses et profondes :

K Je vois Leonidas. O courage ! o patrie !

» Trois cents Keros sont morts dans ce détroit fameux;

» Trois cents ! quel souvenir!.... Je pleure.... et je m’ecrie :

» Dix-liuit mille Français ont expiré comme eux *. i»

Ce tableau était déjà fini depuis longtemps quand la nouvelle des désastres de J’armée française fut apportée à Paris.

Bientôt l’empire français, qui avait porté ses armes triomphantes dans toutes les capitales de l’Europe , eût à craindre la

* Casimir Delavigne , seconde messénienne, sur la dévastation du. Musée et des monumens.

VIE

violation de son propre territoire , et quelques mois après les étrangers y pénétrèrent. Les alarmes gagnèrent jusqu’à Paris. David suspendit alors ses travaux . et ne songea plus qu’à soustraire ceux de ses ouvrages qu’il possédait , ainsi qu’un ; grand nombre d’objets d’art, à la cupidité des vainqueurs. Il les envoya sur les côtes de l’Ouest , où ils furent déposés dans des mains fidèles. Leur conservation était pour lui l’objet d’une vive sollicitude. Celui qui, pendant quinze ans, avait protégé ses travaux , abdiqua le pouvoir suprême .Paris fut inondée de soldats étrangers : mais leurs généraux, les souverains eux-mêmeS| étaient si étonnés de se voir dans la capitale de la France, et tellement inquiets peut-être de savoir comment ils en sortiraient 5 qu’ils respectèrent alors les pro-

prie tés publiques et privées. Ainsi qu’on l’a déjà dit , les Prussiens enlevèrent seulement du cliâteau de Saint-Cloud le portrait équestre du premier consul.

On sait comment Napoléon , après être resté un an dans son petit royaume de rile-d’Elbe , revint en France en 18 1 5 et reconquit sa couronne. De retour à Paris , il voulut voir , quoi qu’il en eût blâmé le sujet , le tableau de Léonidasaux Thermopyles , dont il avait entendu parler. Il alla donc chez David.

« Je le connaissais avant de l’avoir vu , » lui dit - il : j’en ai entendu faire un » grand éloge. »

Il s’attendait à voir l’attaque des Perses et la défense des fiers républicains de Lacédémone ; mais ce tableau ne représentait que les préparatifs du combat. Plein

VIE

de sa première ide'e , Napole'on chercliait en vain le combat lui-même. David entra alors dans l’explication de son sujet. Napoléon satisfait dit en se retirant :

« Continuez , David , à illustrer la » France par vos travaux. J’espère que , » des copies de ce tableau ne tarderont pas à être placées dans les écoles mili- » taires ; elles rappelleront aux jeunes » élèves les vertus de leur état. 3* N^apoléon avait oublié alors l’espèce de blâme qu’il avait jeté , dans le principe , sur cette brillante composition , dernier ouvrage de David pendant son séjour en France ; c’est par son cbef-d’œuvre que i; ce grand peintre fit ses adieux à sa patrie. ( Le cbamp de bataille de Mont-Saint- ] Jean fut témoin d’un grand désastre. ( Napoléon abdiqua pour la seconde fois j j

Paris se vit encore envahie par les armées étrangères.

Cinq mois s’étaient écoulés. Rentré dans son atelier, David avait repris ses travaux , quand la loi du 1 2 janvier 1816 fut rendue.

David se vit donc contraint de quitter la France , et , parcourant dans sa pensée les diverses contrées de l’Europe , il résolut d’aller se fixer dans les Pays-Bas. Il y trouvait les mœurs , les prf*»'<îipes , la langue de sa patrie , et un gouvernement éminemment hospitalier.

David avait soixante-sept ans quand .1 quitta son pays , et lui fit un éternel adieu. L’âge n’avait point affaibli son :;ourage; il se sentait encore de la vigueur. Pour se venger de son exil , il résolut le l’honorer par ses ouvrages , et reprit >es pinceaux.

Le roî de Prusse lui fit faire à Bruxelles les invitations les plus pressantes d’aller se fixer à Berlin, où ce prince lui offrait la direction des arts 'dans son royaume. Le» comte de Goltz , ambassadeur de Prusse ! en France , lui écrivit : - ' \]

Paris, 11. mars 1816. , ^

« Monsieur , ' ■

jÜ

« Le roi mon maître me charge de !

» vous faire savoir que Sa Majesté , char- ^ » mée de fixer un artiste aussi distingué 1 n que vous, aimerait que vous vinssiez n vous établir dans sa capitale , où Sa Ma- ^

» jesté est disposée à vous procurer une >» existence agréable > et les secours dont » vous pourriez avoir besoin.

» Votre départ pour Bruxelles ne me j » permettant pas de m’entretenir avec !

» vous des intentions de Sa Majesté , je « vous engage à écrire de suite direc- 3* tenient à son altesse monseigneur le » prince de Hardenberg . auquel vous » ferez connaître vos vœux. Je prends )» toutefois le parti de vous adresser un » passeport , avec lequel vous vous ren- » drez , si vous le voulez , à Berlin , où » vous trouverez un accueil digne de vos •> talens. Si cependant vous étiez décidé à )» ne pas vous servir de mon passeport , je « m’attends à ce que vous me le renverrez , » en adressant votre lettre àM. Conrad, » directeur des postes militaires prus- >* siennes à Sédan.

Agréez , monsieur , etc.

Signé, le comte De Goltz.

Le célèbre Alexandre de Humboldt ,

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VIE

collègue de David à l’institut , se réunit au comte de Goltz pour cet objet , et lui écrivit le meme jour : i

12 mars 1816 , quai Malaquais , no 3. '

« Monsieur et très-bonoré collègue , ;

» Mon ami , le comte de Goltz , minis- » tre de Prusse à Paris , a eu des lettres | 3» de la cbancellerie d’état du prince de , )> Hardenberg , dans lesquelles on lui )> dit :

3) Qu’un homme célèbre ,M. David , se 3) trouvant sur la liste des proscrits ,

3> Sa Majesté le roi de Prusse croit faire » une chose infiniment utile au progrès 3) des arts , en engageant M. David à 3) s’établir dans sa capitale , à Berlin ; que 3) le roi tâcherait de rendre à M. David 33 son séjour aussi agréable que possible ;

3» qu’il désirait ses conseils sur l’établisse-

» ment d’un nouveau Musée , et sur le » perfectionnement des études dans tou- » tes les branches des arts et du dessin.

5» Le comte de Goltz doit vous écrire n monsieur , par la même occasion ; mais i» sachant combien vous m’avez honoré » de votre bienveillance , comme un des » admirateurs les plus zélés de vos ouvra- » ges immortels , il m’a engagé à joindre n ma prière à la sienne.

» Vous trouverez dans mon pays un roi i> protecteur éclairé des arts , et connais- )» sant le mérite de vos grands travaux ; )» un gouvernement qui tient religieuse- )> ment tous les engagemens qu’il con-

tracte , une sphère d’activité d’autant î) plus grande , que tout reste à créer , » et , j’ose ajouter pour mes compatriotes , >♦ cet élan pour les arts , ce noble enth@u-

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» siasme qui j bien dirigé , doit rendre à » l’école son ancien éclat.

5» Je sais , monsieur , que vous habitez )) dans ce moment un pays dont la sage » modération est bien favorable à cimen- » ter le bonheur public ; mais je me sens » tout Prussien , quand il s’agit de possén der David dans la capitale de mon roi. » Quelle que soit votre décision , je vous prie d’écrire sur-le-champ à M. le prince 3> de Hardenberg , et de lui parler avec » cette franchise qu’il mérite à tout égard. » Vous aborderez librement le point des » conditions sous lesquelles vous voudrez » vous établir à Berlin. La Prusse ne peut 3> vous offrir un établissement splendide ; 5) mais vous y trouverez le plus vif désir n de vous rendre votre existence agréa- .. ble; vous y trouverez ce repos moral ,

J» si necessaire aux travaux de l’esprit. »

J’ai l’honneur d’être , etc.

Signée le baron Alexandre de Humboldt.

L’e'pouse de David venait de tomber malade. Il écrivit au prince de Harde nberg , le 28 mars , pour lui témoigner sa reconnaissance et ses regrets , et l’invita à attendre (jue la santé de sa femme fût rétablie.

I Le prince de Hardenberg lui répondit |de Paris, 16 mai 1816 :

« Monsieur,

n J’ai eu l’honneur de recevoir votre n lettre du 28 mars , et je n’ai pas man- « qué de rendre compte au roi des retards » involontaires qu’éprouve votre voyage ;

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» ils sont trop légitimes pour que Sa » Majesté n’applaudisse pas au parti que » vous avez pris. Elle espère que le reta- 3» blissement de votre épouse vous » permettra bientôt de continuer votre » route ; mais , malgré le plaisir qu’elle 3) trouvera de vous voir fixé dans sa ca- » pitale . j e suis chargé de vous dire qu’elle » s’en remet entièrement à cet égard à 3) vos convenances particulières.

3> Vous pouvez donc, monsieur , atten- » dre avec sécurité la fin de la maladie 3) de M""® votre épouse , et vous ne serez » plus dans le cas de compromettre , par 3) un voyage précipité , une santé qui 3) vous est chère à tant de titres. Je me 3» flatte que , vos inquiétudes venant à 3» cesser , je jouirai bientôt de l’avantage 33 de vous voir au milieu de nous , placé

» d’une manière conforme à vos goûts, et » jouissant d’une existence tranquille et » honorable. Sa Majesté vous accordera 1 3> toutes les facilités que vous pourrez « désirer pour votre établissement , et je » serai charmé de pouvoir m’entendre 3> avec vous à ce sujet , immédiatement 3» après votre arrivée à Berlin , dont je 3* vous prie de vouloir bien me pré- 3> venir.

Agréez, etc.

Signé, le prince de Hardenberg.

Telles furent les propositions que le roi de Prusse fit à David , par l’organe de ses ministres. Il n’a pu résister au plaisir de communiquer les lettres qui en renfermaient l’expression ; elles étaient trop honorables pour rester dans le secret.

Il avait , comme on l’a vu , insiste sur les obstacles que faisait naître la santé délicate de sa femme : le temps devait les faire disparaître. Il était naturel que David ne pût s’éloigner d’elle pendant sa maladie , mais était-ce une raison pour ne point accepter l’offre qui lui était faite? Il pouvait bien y consentir provisoirement , sauf à remplir plus tard sa promesse. Toutes ces excuses étaient donc ■' un moyen de gagner du temps ; car il était bien résolu de ne point accepter un asyle, ni de porter ses talens chez une nation qui s’était montrée l’ennemi le plus ^ passionné de sa patrie.

Le prince d’Hatzfeld , ambassadeur de“ Prusse auprès du roi des Pays-Bas , voulut joindre ses instances verbales aux offres déjà faites au nom de son souverain.

David était absent lorsque cet ambassadeur se présenta cbez lui. Le lendemain , David alla à son hôtel ; le prince lui rappela les lettres qu’il avait déjà reçues : « Pourquoi, ajouta-t-il , ne pas vous ren- » dre aux invitations de mon roi ? Il met n le plus grand prix à vous voir habiter

- » sa capitale. Quel était votre traitement

- » comme premier peintre de Napoléon?»

— « Douze mille francs. »

j « Oh! le roi ferait mieux que cela ; l’in^ 5* tention de Sa Majesté est de vous posr » séder comme ministre des arts : vous 1 » jouirez de tous les avantages et des hon- » neurs dus à ce titre ; allez à Berlin , » créez une école de peinture , soyez-en » le directeur ; la reconnaissance du roi » sera sans bornes si vous acceptez. »

— « Mon gi’and âge , la faiblesse de la

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» santé de ma femme , mon amour pour » l’indépendance, lesl)ontés dont le gou- )) vernement des Pays-Bas m’honore , et » le désir de répondre à des instancesE » aussi flatteuses , toutes ces causes ,| n prince , sont de nature à me jeter dans » une grande perplexité ; permettez-moijj de pi’endre quelques jours pour vousl » répondre. » \

Son parti , comme on Fa vu , était^ pris depuis long-temps , mais il voulut pourtant , avant de faire une réponse définitive, connaître à cet égard la pensée de ses compagnons d’exil. Il alla en consulter deux ; leur soumit les lettres qu’il avait reçues , et leur raconta son entretien avec le prince. Chacun d’eux prononça d’après son caractère : Cambacérès encouragea David à accepter ; Sieyes lui

conseilla le contraire, tt Libre , indëpen- » dant , honoré et dans l’aisance , pour- » quoi , lui dit-il , renonceriez-vous à ces H avantages? 5>

Ce conseil se trouvait d’accord avec le sentiment secret de David ; il le suivit. Il lalla dès le lendemain porter son refus à l’ambassadeur , et s’excuser.

« Les bontés de votre roi , lui dit^il , n m’honorent , j’en sens tout le prix. Elles » formeront un des épisodes les pins intén ressans de ma vie. Il présentera à la )» postérité le roi de Prusse comme l’ami » des arts et le protecteur de David dans )> son exil. Veuillez être auprès de Sa Ma- » 3 esté l’interprète de ma profonde gratîw tude. Je suis vieux , j’ai soixante-sept >» ans ; quelle me permette de conserver » la tranquillité dont je jouis sous un gou-

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» vernement conforme âmes opinious. >* La princesse de Hatzfeld, accompagnée de ses trois filles , voulut faire une nouvelle tentative. Elle vint chez David , au moment où la comtesse L...., amie particulière du roi, y arrivait pour le même objet.

«c Je vous félicite, lui dit la princesse , ■ « de vous voir réunir vos efforts aux nô- )) très. M. David est inébranlable. Veuillez bien peindre sa résistance à Sa J» Majesté , de manière à la convaincre 3) que nous avons fait tous nos efforts. >» Enfin le frère du roi de Prusse , lui-même , sous le nom du prince de Mansfeld , vint cbez David , et lui dit qu’il avait ordre de son souverain de l’emmener à Berlin dans sa voiture. Il fit mille instances pour l’engager à partir sur-le-champ.

« Eh bien î M. David , lui dit-il , vous » rendez-vous enfin à nos vœux? De'ci- « dez-vous à partir avec moi ; nous voya- » g'erons ensemble. »

Puis se tournant vers le portrait en pied du general Gérard, qui était commencé et sur son chevalet : « J’espère, lui dit-il, que » vous débuterez par me peindre comme » ce général ; votre présence nous corn- T» blera de joie. »

David persista toujours dans son refus.

Ses pinceaux -ne restèrent pas longtemps oisifs. Après avoir terminé le portrait du général Gérard, il débuta, dans son exil, par peindre V Amour quittant Psyché au leuer de V aurore , tableau tant critiqué et tant admiré . David était loin d’avoir souscrit aux critiques que l’on a faites de l’Amour. Il prétendait que le public n’é-

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tait pas assez entré dans l’esprit du peintre , et il s’en référait au jugement de l’avenir pour fixer le rang que devait occuper cette production parmi ses autres ouvrages.

Ensuite , il peignit en grand le comte de Turenne. Il fit pour le comte de Schœnborn , bavarois , les adieux de Télémaque et d’Eucharis. Ce tableau, du genre le plus gracieux, est estimé d’un coloris supérieur à tous les autres. Il est impossible de ne pas admirer la pureté de dessin et la grâce qui régnent dans tout cet ouvrage.

Parmi les tableaux qui avaient suivi David dans son exil , se trouvait celui du couronnement de Napoléon. Pour le rouler plus facilement, l’auteur l’avait, avant son départ , fendu en trois morceaux. Il avait commencé en France une répétition de

ce tableau. Il he'sitait de mettre la dernière main à cet ouvi^age, qui exigeait un travail long et soutenu. Cependant MM. Lajard et compagnie , de Montpellier , proposèrent à David de le lui acheter s’il voulait le finir. Il re'solut donc de le reprendre.

Il e'tait difficile de se procurer un atelier assez grand pour tendre une toile de cette dimension. L’administration munb cipale de Bruxelles saisit cette occasion de donner à David une preuve de l’importance qu’elle mettait à le posséder dans ses murs , et à seconder cette entreprise; elle lui offrit une des grandes salles de l’Hôtel-de-Ville , appelée Salle du Christ, c’est là qu’il a terminé cette répétition, après dix mois de travail. Plusieurs changemens assez importans l’ont rendue su-

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périeure à l’original. Elle a servi de modèle à l’auteur de la gravure : David lui en a imposé la loi.

MM. Lajard et compagnie payèrent ce tableau à son auteur la somme de soixantequinze mille francs. Les acquéreurs l’exposèrent à leur profit dans la ville de Londres. On dit qu’ils se proposent de lofirir aux regards des babitans du Nouveau-Monde, en l’exposant à Philadelphie.

David peignit ensuite le jeune prince de Gâvre, Il fit les portraits de deux de ses compagnons d’exil , Sieyes et Hamel , et de l’épouse de ce dernier. Il peignit également M^^® Juliette de Villeneuve , nièce de J oseph Bonaparte , ancien roi d’Espagne , et les deux filles de ce prince. Le moindre mérite de ces portraits est une ressemblance frappante.

David vécut à Bruxelles comme à Paris, 3artageant son temps entre la peinture , quelques amis et le théâtre. Il j allait presque tous les soirs, et s’y trouvait touours un des premiers. Sa place était marquée dans l’orchestre. Lorsqu’il était ibsent , par respect pour lui , on la laissait vacante , et si quelqu’un venait à l’occuper par méprise, on s’écriait de toutes parts : c’est la place de David. Souvent , dans des pièces où il était question de grands peintres , le public , faisant des applications à David, le couvrit de ses apjplaudissemens.

Le roi Guillaume lui-même s’honora de posséder ce grand peintre dans ses états. Ï1 le lui prouva dans une foule d’occasions. Quelquefois même ce prince rencontrant David qui ne l’apercevait pas, avait la

bonté de le prévenir par un salut afTectueux. ' J

Quoique David eut renoncé à professer, | il permit à plusieurs artistes belges de venir ‘j dans son atelier pour s’y former le goût et j recevoir ses leçons. Il en donna à M. Odevaere, peintre du roi des Pays-Bas ^ à messieurs Navet , Paelinck , Moll , et Michel Stapleaux. Il mit beaucoup de soins à | diriger le pinceau de ce dernier , qu’il | chérissait , et dont il perfectionna les ta- | lens. j

Tout le monde croyait que David avait, j pour toujours terminé sa carrière comme jj l peintre, quand tout-à-coup , en 1824, on' | vit sortir de son atelier son grand tableau | de Mars désarmé par Vénus et les grâ-» | ces , qu’il avait composé à soixante-seize j ans.^ îj

L’affluence des spectateurs , les cris universels d’admiration , l’immobilité de plusieurs artistes au moment où ils fixèrent les yeux sur cette toile étonnante , et tous les éloges qu’il reçut , sont autant de preuves que ce tableau , fruit d’un pinceau presque octogénaire , était digne de ceux qui l’avaient précédé. David exposa à Bruxelles ce chef-d’œuvre de son exil , moyennant une faible rétribution qu’d consacra au soulagement des vieillards des hospices de Sainte-Gertrude et des Ursulines.

i David chargea ensuite son élève , Michel Stapleaux, d’aller faire à Paris l’exposition de ce tableau, qui rapporta à son auteur une somme de quarante-cinq mille francs.

En 1 8 1 3 , il avait commencé à Paris l’ébauche d’un tableau représentant Alexan-

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dre entrant dans V atelier d*Apelles , occupé à peindre Campaspe , maîtresse de ce conquérant, qui la lui donne pour épouse. Il reprit ce sujet à Bruxelles ; mais il ne l’acheva point. L’esquisse est restée dans son cabinet.

Les anciens élèves de David , voulant donner un témoignage de reconnaissance à leur maître, firent frapper une médaille en son honneur. Galle , i^estaurateur de la médaille monumentale en France 5 fut chargé de la graver. Il exécuta ce travail avec un soin particulier. Tous ambitionnaient le bonheur d’aller la lui présenter dans son exil. Un seul pourtant fut choisi, et ce fut Gros qui mérita cette préférence. |.| G’est l’hommage le plus touchant et le plus précieux que David ait reçu pendant sa vie. Il la montrait à tous ses amis , et

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la présentait à tous les étrangers qui. passant par Bruxelles , venaient le visiter.

Un hommage de ce genre fut rendu à David par la ville de Gand , en reconnaissance des expositions de plusieurs de ses ouvrages dont le produit avait été en partie consacré aux pauvres de cette ville. Ses habitans lui envoyèrent une belle médaille en or , en septembre iSaS. Ils chargèrent M. Van Hulthem , membre des états - généraux du royaume , et ami de David, de la lui remettre. David leur prouva sa gratitude en les priant d accepter quatre beaux dessins , faits de sa main , qu’il remit à leur envoyé.

Ce témoignage authentique de reconnaissance , rendu par les premiers artistes français à celui qu’ils appelaient leur maître et leur père , et par les habitans d’une

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superbe cite à celui qui avait travaillé pendant dix ans peur régénérer l’école flamande , attira sur lui un vif intérêt et fît éclater des regrets.

Ainsi de Genlis disait dans 5es

mémoires i

Quel ami des arts ne désire pas re- 3» voir 5 dans sa patrie , un vieillard qui 3> sera toujours la gloire et l’honneur de 3» l’ecole française , alors même que son 3) génie n’aurait produit que l’inimitable 3» tableau du serment des Horaces. Je l’ai 3» blâmé, j’ose le dire , avec énergie , dans 3» le temps de ses erreurs ; mais il est mal- 3> heureux , il est exilé , il gémit sous le 3) poids de la vieillesse et des infirmités , 3» je ne vois plus en lui que son infortune 33 et son talent sublime . Enfin , tout le rap- 3) pelle à ma pensée quand j’admhe le ta-

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« lent supérieur de ses élèves t nui , les yt nombreux cbefs-d’œuvre de Gérard , 3» de Girodet , de Guérin et de Gros^ etc. ■, 3v semblent implorer son rappel ; et la jv gloire , la conduite , les sentimens de 3» ces illustres artistes , leur donnent à 3^ cet égard les droits les plus touchans. i» La santé de David s’affaiblissait de jour en jour ; il disait à ses amis :

« Je me sens rimagination aussi vive 3» et aussi fraîche que dans les premières « ann ées de ma j eunesse . J e compose avec 3> la même facilité tous les sujets qui me 3» viennent à la pensée ; mais quand je 3> prends mes crayons pour les tracer sur 3» la toile , ma main s’y refuse. 3k

Il renonça donc à son art ; ses amis virent cette résolution avec plaisir , car tous pensaient qu’une vie sédentaire et l’air d@

son atelier lui étaient funestes . Dès-lors il prit plus d’exercice , il parut souvent aux promenades. Celle qu’il afTectioniiaît le plus était le Parc. Mais sa passion invincible pour la peinture le ramenait presque tous les jours à son atelier , situé à l’ancien évêché de Bruxelles , rue de l’Évêque , à peu de distance de sa demeure.

^ Quoiqu’il n’eût pas la force de peindre , il s’amusait à faire des croquis et à crayonner sur les murs, souvent même sur les meubles qui décorent cet atelier .Lorsqu’il se sentait quelques momens de vigueur, il prenait ses pinceaux; mais voyant qu’il ne pouvait pas rendre sa pensée , il jetait sa palette en s’é-^ criant avec chagrin : u Ma main s’y refuse! j» Dans l’été de i825 , vers le commencement de juillet , il tomba malade , mais il se rétablit, après être resté pendant quel-

que joui’sdans un état qui avait fait craindi’e pour sa vie.

Quelque temps après sa guérison, son épouse fut frappée de paralysie ; c’était une femme pleine de mérite et de douceur; elle s’était consacrée entièrement au bonheur de son mari ; elle Tavait suivi avec constance dans sa prospérité et dans son exil . Cet accident vint encore augmenter la tristesse de sa maison. Alors les enfans de David , qui habitaient Paris , vinrent tour-à-tour demeurer auprès de leur père, pour prendre soin de ses vieux jours et îdoucir son exil * .

* Les enfans de David sont :

Jules David , ancien sous-prëfet. Après la chute le l’empire, il alla à Smyrne professer la langue grecque ancienne et moderne. Il y composa pluiieurs ouvrages utiles et fort estimes des Hellénistes, t y épousa une jeune Grecque d’une grande beaii-v

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Dans l’automne de 1825 , David se sentit plus fort qu’il ne l’avait été depuis long-temps. Il disait à tout le monde : « Je rajeunis , je vais me remettre à n peindre. «

Il tint parole ; il entreprît de peindre la colère d' Achille , figures grandes comme nature et à mi-corps ; et , chose étonnante, il y réussit. Il disait à tous ceux qui allaient voir ce tableau ; « Voilà mon n ennemi; c’est lui qui me tue. »

Il avait achevé les principales figures , lorsqu’il éprouva , dans les premiers jours

té, et revint en France avec elle, à l’époque des massacres de Smyrne par les Turcs^

Eugène David, ancien chef-d’ escadron des cuirassiers , chevalier de la légion-d’honneur.

M“e la baronne Meunier, épouse du lieutenantgénéral de ce nom, et Mme la baronne Jeanin, épouse du lieutenant-général de ce nom.

DE DAYID.

I de de'cembre , une recEute qui laissa peu i d’espoir de sauver ses jours , et qui ne^ lui permit pas de mettre la dernière maim à cet ouvrage ; mais M. Michel Stapleaux. fut jugé digne de continuer le travail deson maître, et David lui permit d’achever ce tableau en sa présence.

I Sa vie ne se prolongea qu’au milieu*

! des plus cruelles souffrances. Elle était I presqu’éteinte , lorsque M. Stapieaux lui : présenta une épreuve de la gravure du tableau de Léonidas aux Thermopyles ,

: pour recueillir ses observations et les transmettre à M. Laugier, chargé de ! cette gravure', à Paris. David la fît placer devant lui , demanda sa canne , et indiqua à son élève divers points , en articulant avec peine ces mots : u Tmp « noir trop blanc La dégradation

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n de lumière ïi^ est pas assez sentie C’est

» trop papilloté Cependant,., c’est bien

n là une tête de Léonidas » Sa canne

s’écliappa de sa main , et sa tête retomba sur sa poitrine. Son dernier regard fut pour son chef-d’œuvre , sa dernière pense'e pour l’art , et son dernier soupir pour sa patrie.

Il mourut le 29 décembre iBaS , à 10 heures du matin , entouré de ses enfans ^ de son élève Michel Stapleaux, de ses médecins et de tous les gens de sa maison.

Il légua son mannequin à M. Stapleaux, ainsi qu’un dessin qui représente le viol de Lucrèce par le dernier des Tar quins. Il Favait composé pendant sa maladie , peu de jours avant sa mort. C’est le dernier de ses ouvrages. Il assura par son testament un revenu suffisant pour Fenti’e-

tien de ses domestiques , jusqu’à la fin de leurs jours. On lui fit l’autopsie en présence de M. Stapleaux , qui avait souvent entendu ses gémissemens et ses plaintes pendant sa maladie. Son corps fut emtaumé , et on l’exposa le 5 janvier aux regards de ses amis.

Le 7, on le transféra de sa demeure à 1 église de Sainte-Gudule , où sa dépouille mortelle attend un tombeau. Le cortège qui l’accompagnait parcourut les principales rues de la ville. Il était composé d artistes , de savans , de magistrats et de citoyens de toutes les classes , spontanément réunis pour honorer sa mémoire. *

* Le cortège qui accompagnait le corps de David j ors de sa translation dans un des caveaux de Féjlise de Sainte-Gudule , où il a été déposé en atten-

Tel était l’iiomme qui a me^’ite , sanss contredit , îe premier rang parmi tous îess artistes de notre siècle. Il est mort , maîss il vivra toujours dans ses ouvrages. Ceux^ pour lesquels son pays lui conservera unee

dant qu^on lui fasse des funérailles solennelles,,

était ainsi compose :

ïo Les ëièves. de FAcade'mie royale de peinturei et de sculpture, portant des couronnes de laurien et des branches de palmier.

2® Les ëièves de MM. Stapleaux et Rude, stai twâire, portant des bannières surmontées de couronn nés d’immortelles et entourées de guirlandes de launj rier. Sur chacune des bannières, on avait inscrit lee titres de ses principaux tab. eaux, tels que : Léonii das , les Sabins J Brutus ^ les Horaces ^ Mars et Vénus , etc.

3® La musique de la garnison , composée de cinii quante musiciens , exécutant par intervalle des maiiij ches lugubres.

4® Venait ensuite le char funèbre portant le cerij

profonde reconnaissance , ce sont les élèves qu il a formés. Il sont répandus dans toute 1 Europe , mais il n’en est nulle part d’aussi distingués qu’en France ; dans le nombre, quelques-uns même

îueil traîne par six clïevaux nnirs- Chacun d’eux itait conduit par un laquais en grand deuil. Au noment où le cortëge allait sortir de la maison nortuaire , M. Staplcaux avait dépose’ sur le cercueil a palette et les pinceaux de son maître , entoures . une double couronne de laurier et d’immortelles, pe char était garni de guirlandes de cyprès dont ps extrémités étaient soutenues par les professeurs e l’Académie de peinture.

5o M. Eugène David, ex-olScier supérieur en rance , accompagné de MM. Merlin de Douai , Ralel , Hennessy , l’un des directeurs du Musée et de Académie royale de peinture , et de M. Miche! , îclésiastique attaché à l’église de Saiiite-Gudule. 6o Le poêle était porté par MM. Navez, Paelinck ; Stapleaux, tous trois élèves de David, et par

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sont juges dignes de rivaliser avec lui. i On a souvent reproché à David des compositions qui tiennent trop du basrelief ; de la faiblesse dans l’expression ; un coloris qui , vrai dans tous ses détails ,

MM. Rude, Vangeel et Boduraont. L’e'pée de membre de Finstitut de David était également por- ' tée par M. Stapleaux. Cette déférence lui avait été ’ accordée par la famille du défunt. j

Le valet-de-charabre de David , en grand deuil , ‘ | portant l’habit de membre de l’institut de son mai- ‘ | tre , décoré des insignes de l’ordre de commandant 1 de la iégion-d’honneur. ^

Venait ensuite une foule de personnes de tout rang et de tout âge , soit à pied soit en voiture , !

suivant le cortège dans le plus profond recueille- î ment. Les amis du défunt et les artistes de Bruxelles i portant des flambeaux, entouraient le char et le ! poêle , et après la cérémonie , la plupart des assistans se distribuèrent les guirlandes et les palmes de cyprès qui décoraient le char funèbre.

ne séduit pas toujours par l’ensemble.

Nous ne de'ciderons point ici si ces critiques sont plus ou moins fondées. Le juge* ment des contemporains sur la plupart de ses ouvrages a déjà devancé celui de la postérité. Nous remarquerons seulement que nul artiste ne sut mieux que lui observer et peintre la nature , répandre le mouvement et la vie dans ses compositions et allier à un degré aussi éminent la beauté du pinceau à une admirable pureté du dessin. Il mérita en un mot le titre qu’il se plaisait à donner à Poussin , celui de peintre philosophe . Raphaël a plus de grâce ; . les coloristes vénitiens ont plus d’éclat : l’idéal de Raphaël consiste dans une angélique expression des têtes , celui du Corrège dans l’arrondissement des contours , celui de Michel- Ange dans la gigantesque

exagération des masses et dans la terrible energie du dessin : David, sans rien outrer, sans rien afTecter , fît renaître cette nature sublime et calme que Scopas , Apelles et Protagore avaient montrée à la Grèce ; il ressuscita dans ses tableaux toute la beauté surnaturelle de la statuaire antique.

Un poète, dont nous avons déjà cité un passage , Casimir Delavigne , dit dans sa seconde messénienne :

« David a ramené son siècle à la nature :

5» Parmi ses nourrissons il compte des rivaux...

Laissons-Ia s’élever cette école nouvelle !

Le laurier de David de lauriers entouré,

1» Fier de ses rejetons , enfante un bois sacré î* Qui protège les arts de son ombre éternelle. »

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