‹ Vie de DavidChapitre 2 sur 4 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

vérité. On y verra le législateur républicain égaré par les sowenirs de la Grèce et de Rome , dans lesquels le peintre puisait ses plus belles inspirations ; on y verra le ci-toyen dupe de quelques charlatans hypocrites et atroce s ; on y verra enfin un homme que la nature avait créé pour les arts , et non pour la politique.

Jacques-Louis DAVID naquit à Paris en *• Il perdit son père dès lage de neuf ans. Sa jeunesse ne fut pas heureuse; elle fut consacre'e aux études qui précèdent le choix d’un état , et dans le cours desquelles se décide ordinairement la vocation naturelle de l’homme. Il ne montra de goût ni pour les sciences ni pour les lettres. Un penchant prononcé l’entraînait vers les arts , il négligeait tout le reste. Il était toujours en guerre avec sa mère , qui contrariait beaucoup l’inclination in-

* Des écrivains ont dit en 1760. C’est une erreur..

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née qu’il avait pour la peinture : elle voulait en faire un architecte , et le jeune David se sentait un grand éloignement pour cette science , qu’il trouvait trop aride. Il ne continua ses études que par contrainte.

Cependant les obstacles ne le découragèrent point 5 il resta fidèle à son penchant et triompha enfin , dans cette lutte de l’opposition déplacée de sa famille.

Il était sur le point de terminer ses études , et il n’avait rien recueilli des leçons de ses maîtres. Son professeur de rhétorique lui avait un jour, sans s’en douter, prédit sa destinée. L’ayant surpris occupé d’un travail étranger au cours, tandis que tous ses condisciples étaient attentifs à la leçon , il saisit le cahier où David venait de dessiner \me marine. « Je

» vois bien , lui dit le maître avec ironie , » que vous serez meilleur peintre qu’ora- 3) teur. )) Il faisait par là allusion à une difficulté physique qu’avait alors David dans l’organe de la parole.

Son obstination s’accrut de plus en plus; il abandonna les lettres qu’il avait été censé étudier jusqu’à ce jour , et ses parens , lassés de sa persévérance , finirent, j)ar se convaincre qu’ils ne réussiraient pas à contrarier sa vocation.

Sa résolution s’était fortifiée avec l’âge. Entier dans ses principes , indomptable de caractère , et passionné pour la gloire , David , dans sa jeune tête , rêvait déjà qu’il pourrait un jour se faire une grande renommée par ses ouvrages. Il n’avait jusqu’alors reçu de leçons que de la nature : dans ses premiers essais , elle seule

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avait conduit ses crayons ; mais un tel maître ne suffisait pas , le secours d’un homme habile était necessaire à David , pour le diriger et l’instruire , et pour assujettir aux règles de l’art les inspirations de la nature.

Convaincue (juil était véritablement né pour la peinture et les arts , sa mère cessa eniin de violenter la vocation de son fils , consentit à lui donner un maître , et ce maître fut Boucher , premier peintre du roi.

Attaché à la famille de David par les liens du sang, cet artiste aurait bien désiré que son jeune parent se formât à son école ; mais appesanti par les années , il sentit qu’il n’était plus d’âge à entreprendre une semblable éducation. Ce fut peut-être un grand bonheur pour Da-

vid , pour l’art , pour la France ; car i Bouclier e'tait le créateur et le chef d’une I école qui avait corrompu le goût. 11 avait I substitué à l’imitation de la nature et aux formes pures de la Grèce et de Rome , des formes bizarres et des couleurs dont il ne trouvait de modèle que dans son imagination ; il avait entraîné l’art dans les écarts les plus inconcevables où il se soit jamais égaré.

Boucher se déchargea donc d’une tâche qu’il ne pouvait plus remplir sur un de ses amis, M. Vien. Cet artiste, qui avait mérité l’honneur d’étre envoyé à Rome , y avait puisé, dans la contemplation d’une nature admirable , et dansTétude des plus parfaits modèles , cette profonde connaisi sance du beau dont il avait le sentiment ,

I et qu’il devait ressusciter en France. Vien,

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était alors peintre du roi , membre de TAcadémie royale de peinture , professait depuis lySo , luttait par son exemple et ses préceptes pour ramener l’art dans la bonne route 5 et fondait cette ëcole d’où devaient sortir tant de grands peintres , qui ont rendu a 1 ecole française dëgënërëe sa supériorité et sa gloire.

Vien' promit aux parens de David de mettre à son instruction du zèle et de 1 inte'rêt. Le jeune elève lui pre'senta quelques contours dessines d’inspiration , sans avoir jamais été' dirigés par les leçons , ni par les conseils d’aucun maître. Vien en fut frappé. <c II peut, dit-il , s’occuper dès î» aujourd’hui de peinture ; il a deviné » l’art, n

A 1 ecole de ce patron , les progrès de David furent prodigieux ; son goût se dé-

veloppa , et , peu d’années après , il csa concourir pour le grand prix de Rome.

Il ne crut point devoir consulter Vien dans cette entreprise, et mit la main à l’œuvre à l’insçu de son maître, qui parvint pourtant à pénétrer le mystère dont le jeune élève avait voulu envelopper son travail. David, pensant toujours causer une surprise à son patron, exposa en 1772, au jugement de l’Académie , son tableau du Combat de Minerve contre Mars secouru par J^énus.

Il avait pour concurrens des artistes déjà renommés. L’Académie lui décerna le premier prix à l’unanimité. Cependant Vien , pour punir son élève de son silence et de son audace , le réduisit à l’honneur du second prix,, et David dut s’y résigner.

Cet acte de sévérité de Vien envers

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David , loin de diminuer leur estime et leur affection réciproques , les lia plus étroitement encore. Le jugement honorable porté souvent par David sur les ouvrages de son maître , et les grandes preuves d’intérêt que celui-ci témoigna toujours à son élève en sont la meilleure preuve, Vien a souvent dit depuis que David était son plus bel ouvrage.

Dans le courant de l’année 1773, un autre concours fut ouvert. On donna pour sujet : les enfans de Niohé percés de flèches par Diane et Apollon. David voulut concourir ; à cette fois , il ne crut pas devoir le cacher à Vien. Il n’avait point oublié la punition de l’année précédente ; mais il fut moins heureux. L’assemblée des juges se divisa lorsqu’il fallut décider. Les uns étaient pour lui , et la plus grande

partie se trouvait contre. Le jugement fut prononce, et David n’obtint pas le prix. Quoiqu’il en soit , il regarda cet arrêt comme une injustice , et ne le pardonna point à ses juges. Il fît plus , le désespoir s’empara de son âme offensée : il voulut se donner la mort.

Il logeait au Louvre dans les appartemens de Sedaine. Cet homme de lettres , Inconnu par une bonhomie qui faisait l’amusement de la société , l’avait pris en I affection et l’aimait comme son propre

i fîls. Ils se visitaient souvent l’un et l’au-

tre. Depuis deux jours Sedaine ne voyait plus David ; il crut entendre des gémissemens qui partaient de sa chambre. Il y court , la porte est fermée. Il appelle son jeune ami , le supplie , le conjure de l’ouvrir , et personne ne lui répond !

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Sedaine , au désespoir , et craignant que David n’eût attente à sa vie , se hâte de faire appeler ses parens.

Pendant ce temps ^ il court chez Doyen, membre de l’Acade'mie , occupé alors à peindre la chapelle de Saint- Grégoire , aux Invalides. C’était un des juges qui s’était le plus fortement prononcé pour David, dont il était enthousiaste. Sedaine lui fait part de ses soupçons et de ses craintes , et le décide facilement à l’accompagner au logement du jeune peintre.

La chambre était toujours fermée : aucun bruit ne se faisait entendre dans l’intérieur. Ils ébranlent la porte , elle résiste à leurs efforts ; le silence continue.

« David , lui crie Doyen d’une voix >> forte , veux-tu donc seconder les pro- » jets de tes envieux? Ils ne tarderont

» pas à se fe'liciter de ta mort. Crois-moi , » viens nous oirvrir , et renonce à ton fii- » neste dessein I n

Les paroles de ce juge, dont les sentimens e'taient connus de David , les prières de Sedaine le rappellent à lui. Il n’a pas la force de leur repondre , mais il se traîne péniblement vers laporte qu’il ouvre à ses amis. Il était défiguré, pâle comme unmou- I rant. Depuis trois jours il n’avait voulu I prendre aucune nourriture, et, si Sedaine n’avait pas entendu ses gémissemens , dans quelques heures il n’existait plus.

Ses parens , ses amis , accourus à cette nouvelle , lui prodiguent leurs soins et le rendent à la vie. Bientôt son ardeur et son courage renaissent avec ses forces physiques , bientôt la passion de la gloire eut repris tout son empire , et , bravant

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la jalousie des artistes qui l’avaient jugé , il se présenta à un troisième concours.

Le sujet donné était la mort de Sénèque. David l’exécuta et le soumit , comme les autres années, au jugement de l’Académie. Ses envieux l’emportèrent ; elle décerna le prix à un artiste romain , et ne fit pas même mention de cet ouvrage. Mais , loin de perdre courage , il trouva dans ce nouvel échec la source d’une nouvelle émulation.

»t Les misérables , s’écria-t-il , ils ont n voulu me faire mourir de désespoir ! J e « m’en vengerai par mes ouvrages. L’an » prochain , je veux concourir , et je jure M que , pour cette fois , ils seront con- :> traints de me donner le prix. »

Il tint parole : l’année suivante David concourut et exécuta le sujet donné. C’e^

taîent les amours (T Antiochus et de Stra~tonice. Les juges, qui peut-être s’étaient encore entendus d’avance pour lui refuser le prix , quel que fut son ouvrage , furent frappés d’un sentiment involontaire d’admiration à la vue de cette belle composition. Ils oublièrent leur rancune, et convinrent unanimement qu’il avait mérité la couronne. Elle lui fut décernée avec éloge. Plusieurs artistes furent chargés d’aller lui annoncer son triomphe. A ^ cette nouvelle , il perdit connaissance ;

puis revenant à lui : u Mes amis , leur * » dit-il , c’est pour la première fois que

r> je respire depuis quatre ans. n

Satisfait de ce succès , il renonça dèslors à présenter de ses ouvrages au concours de l’Académie de Rome.

Après une jeunesse semée de contra-

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rie tes et d’obstacles sans nombre , ime carrière plus yaste et plus heureuse va s’ouvrir devant David. Il a déjà franchi la borne où s’arrêtent tous les peintres vulgaires , et il va agrandir et illustrer la route que Vien avait ouverte au génie.

Depuis plusieurs années , il désirait aller à Rome pour étudier les monumens antiques et les ouvrages des grands peintres qu’il ne connaissait pour ainsi dire que par leur renommée. Une circonstance fortuite sembla venir très à propos seconder ses projets. En lyyS , M. Vien fut nommé directeur de l’école française à Rome. Aussitôt il proposa à son* élève de l’accompagner dans la capitale des arts. Il ne balança pas un instant , prit congé de sa famille et partit pour l’Italie. Il avait alors vingt-sept ans.

Arrives à Parme , le maître et l’elève allèrent voir le dôme de la cathédrale^ peint par Le Corrège. A cette vue , David oublia tous les tableaux de Pécole française, qui avaient été jusquedà l’objet de son admiration. Vien s’en aperçut et lui dit :

K Eh bien ! David , pensez-vous main- )> tenant que ces ouvrages soient supé- » rieurs à ceux que vous connaissez de n nos peintres français ? Calmez , mon j> ami, calmez votre tête. Contentez-vous :> d’admirer ; réservez votre enthousiasme ;* pour Rome. Là , vous pomparerez , et puis , vous resterez le maître de pro- » noncer et de choisir. )>

Ils arrivèrent enfin à ce but de leur voyage, désmé par David avec tant d’ardeur. Cette antique cité , long-temps témoin des jeux de la guerre , plus long-

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temps encore l’asile de la litte'rature et des arts , ses obélisques , ses amphithéâtres , ses colonnes , ses mausolées , et tous les restes de sa splendeur, produisirent sur le jeune peintre une impression profonde. Ce fut au milieu de tous ces grands souvenirs , parmi les chefs - d’œuvre de Praxitèle et de Phidias, de Raphaël et de Michel-Ange , que David sentit son infériorité. Il ne rougit point de l’avouer, changea brusquement de route et prit un nouvel essor. L’étude de l’antique l’absorba tout entier. » Je veux , dit-il , je 3) veux que mes ouvrages portent le ca- 3» ractère de l’antiquité , au point que s’il 3) était possible qu’un Athénien revint au 33 monde , ils lui parussent être l’ouvrage 33 d’un peintre grec. 3>

Raphaël , Michel - Ange , devinrent

désormais ses modèles. Il parcourait les palais de Rouie, les salles du Vatican, dessinant tout ce qui s’offrait à sa vue , et le soir , à la lumière , il réunissait dans un cahier tous les dessins de la journée. C’est ainsi que , pendant les premières années de son séjour dans cette ville , il composa cinq gros volumes di Études , ouvrage curieux et utile , dont il ne s’est jamais séparé depuis. Dans le cours de sa vie, et pour tous ses travaux, il a sans cesse puissé dans cette collection précieuse , comme à une source intarissable des règles les plus sures.

Mais il ne se contenta point de ces travaux ; il voulut s’essayer aussi par des copies , et exécuta celle du beau tableau de la Cène par Valentin , que les hommes de l’art ont estimée depuis égale à

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l’original. David avait alors trente ans.

Il fît , à Rome , la connaissance du jeune Pécoul , dont le père e'tait , à Paris , architecte entrepreneur des bâtimens du roi , et se lia d’amitié avec lui. Cette intimité devait un jour être resserrée par une alliance plus étroite. Ils avaient l’un pour l’autre la plus grande estime.

Ce fut aussi à cette époque qu’il fît deux académies peintes d’après nature, et d’un mérite rare : les funéi^ailles de Patrocle ^ esquisse-tableau; un Saint-J érôme , tableau en manière d’académie ; la tête d’un Bélisaire et de l’enfant qui l’accompagne. Tous ses fragmens fîxèrent sa réputation. Le portrait équestre du comte Potocki, grand comme nature , fut à peu près dans le même temps exposé par David aux yeux du public.

Ces difTérentes et u des occupèrent les quatre premières années de sa résidence à Rome. Dans la cinquième , après avoir copié les œuvres des plus grands maîtres , il voulut , avant de quitter cette ville , y créer un ouvrage de plus longue haleine , et il entreprit le tableau des pestiférés , autrement dit de Saint-Moch.

Ce tableau conserve encore une légère teinte de l’école française , dont David venait d’abjurer le style ; mais l’expression de la nature y est si grande , que le spectateur est tenté de croire , en le I voyant , qu’il assiste à une scène réelle ,

: et un pestiféré couché sur le devant est ,

I sans contredit, comparable pour l’attitude et pour l’expression , à tout ce que David a pu faire de mieux. Ce tableau fut exposé à Paris en 1781 , et réunit le suffrage de

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tous les artistes. Il est devenu plus tard l’ornement de la salle des conservateurs de la santé de Marseille , à la consigne , où on le voit encore aujourd’hui.

Le public de Rome et les peintres les plus distingués de cette ville , se portaient en foule chez David pour y voir sa nouvelle production. Le vieux Pompée Batoni prince de l’Académie de Saint- Luc 5 s’empressa d’y accourir. Il fut sur-

* Ce peintre célébré , que l’on regarde avec raison comme le restaurateur de l’ecole romaine moderne, était né à Lucques, en i;o8. Il avait étudié avec soin les modèles antiques , et ses compositions étaient pleines de grâce et d’expression. Il fit beaucoup de tableaux pour les églises et les oratoires. Les plus cités sont le Saint Celse et la Chute de Simon le magicien. Il fut comblé d’honneurs et de richesses. L’empereur Joseph l’anoblit. Ce grand maître mourut à Rome en 1787.

pris d’un talent si rare , et combla David d’e'loges et d’encouragemens.

« Vous êtes Français , lui dit-il , c’est » vous qui avez fait ce tableau ! Depuis 3» plus d’un demi-siècle que j’habite cette » ville , j’ai vu les peintres de toutes les » nations , je connais tous les ouvrages » qu’ils ont faits sous nos yeux ; je ne 31 m’en rappelle aucun qui soit compa- » rable au vôtre. Cette figure couche'e , ce 31 pestiferë est tout-à-fait dans le style de 3» Michel - Ange , il est digne de lui l » Croyez-moi , ne quittez point ce pays , 31 restez parmi les Romains ; pour l’a- » mour de l’art , vous devez vous y fixer. » Ne retournez pas en France , vous vous 31 y perdriez. )i

Flatte des louanges de ce vieillard , mais résolu de re'ge'nërer le goût et les

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arts dans sa patrie , David ne suivit point ses conseils, et repartit pour la France.

En I j8o , il exécuta son Bélisaire , qui fut un an après son titre d’admission à l’Académie comme agrégé. L’électeur de Trêves acheta cet ouvrage. Plusieurs circonstances le firent ensuite passer dans la galerie de Lucien Bonaparte , dont il devint le principal ornement.

La composition simple et noble , la belle tête du général romain , aveugle , réduit à recevoir l’aumône ; l’attitude de ce soldat qui a servi sous ses ordres et qui le reconnaît , ce jeune guide , seul soutien de la grandeur déchue , inspirent l’attendrissement et le respect. Les censeurs les plus froids et les plus sévères ne purent refuser leurs suffrages à ce tableau.

Tandis que le public le contemplait ,

David , désirant connaître par lui-méme ce qu’on pensait de son ouvrage , entra incognito dans la salle d’exposition. Aussitôt il est reconnu. A sa vue , les spectateurs , par un mouvement spontané , l’élèvent sur leurs bras et le portent en triomphe devant son tableau. Il reçoit avec calme et reconnaissance ces hommages touchans de ses concitoyens. Il aperçoit Sedaine parmi les curieux , écarte la foule , et s’élance dans les bras de son ami qui pleurait de joie.

Vous venez , lui dit le vieillard , de » recevoir le plus bel éloge qui puisse » encourager un artiste ; j’ai craint que » vous ne fussiez enivré de cet accueil ;

» mais le sang-froid que vous avez con- 3> servé dans votre triomphe , me promet !« que vous saurez en mériter d’autres. »

Dès lors la renommée de David s’établit dans tonte la France ; on n’y parlait plus que de ses ouvrages. Les jeunes artistes accouraient à Paris pour recevoir ses conseils , tous brûlaient du désir de faire leurs études sous un tel maître ; un éloge de sa part était le but de tous leurs efforts. On était avide de ses leçons. On lui faisait les offres les plus brillantes. Il dut céder à tant d’instances , et ouvrit cette école où accourut une foule d’élèves de tous les pays , et d’où sont sortis tant de peintres célèbres.

A chaque concours ouvert par l’Académie de Rome , c’était toujours un élève de David qui remportait le premier prix. On lui accorda comme récompense un logement au Louvre. Sa gloire fut proclamée chez toutes les nations ; sa ré-

putatîon devînt europe'enne , elle fut immense.

Jusqu’alors David n’avait travaillé que pour le progrès des arts et sa propre gloire : il avait atteint sa trente-troisième année. Il sentait le moment venu de contracter des liens durables , qui , en augmentant ses rapports dans la société 5 allaient rendre sa destinée plus stable et plus heureuse.

Ainsi qu’on l’a déjà vu , il avait , en Italie , fait la connaissance du fils Pecoul. Ce jeune homme , dans sa correspondance avec son pèi e , l’avait souvent entretenu de ses liaisons avec David , du désir qu’il avait de le voir un jour devenir son frère , et lui avait proposé de marier une de ses sœurs avec son ami. Lorsque David partit de Rome , il lui donna meme une let-

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tre de recommandation pour son père, relative à cet objet, que David ne remit pas , soit oubli , soit qu’il ait été distrait de cette visite par son application à la peinture.

Il fut cependant obligé de s’entendre avec M. Pecoul père pour le logement qui lui était destiné dans le palais du Louvre. David pensa alors à sa lettre et à sa négligence. Il chercha à la réparer , et alla se présenter à M. Pecoul, qui sourit en le voyant arriver après ce retard , puis , prenant un ton grondeur :

îc M. David , lui dit-il , j’ai à vous re- » procher votre peu de diligence j vous » avez depuis deux ans une lettre à me M remettre , vous en connaissez le con- » tenu , et il m’eût été agréable de vous » voir mettre quelque empressement à

5» établir entre nous des liens de famille. »

David balbutia sa justification , puis appréciant un reproche aussi flatteur , il exprima sa reconnaissance , s’excusa sur son peu de fortune et sur le besoin de se livrer tout entier à l’étude de son art 5 mais réfléchissant à ce qu’il venait d’entendre , il crut que s’il perdait l’occasion de s’allier à cette famille , il n’en retrouverait peut-être plus d’aussi avantageuse , et essaya de remettre la conversation sur ce sujet.

« Il me serait agréable, reprit -il avec 5> finesse , d’avoir une petite alcôve dans » la chambre où nous sommes. »

— <c Pourquoi donc petite ? interrom- » pit M. Pecoul. Je vous la ferai grande 5> et propre à recevoir votre femme , car » enfin , vous devez vous marier , et je

» vous destine ma fille. Vous voulez vi- 3» vre pour l’art , eli bien ! travaillez pour n la gloire ; moi je travaillerai pour votre 3» aisance et votre fortune. Venez dès ce 3» soir souper en famille , et faire coniiais- :> sance avec celle que je vous destine. 3)

Malgré des offres aussi engageantes , David hésita. L’idée d’un changement de situation , des embarras du ménage , le rendait indécis. Il ne voulut point engager sa parole avant d’avoir réfléchi, et sans avoir consulté son ami.

Il courut chez Sedaine , et lui fit part de son entretien avec M. Pecoul. Sedaine, lui aussi, avait des filles bonnes à marier , et avait , depuis long-temps , eu rintention d’en donner une à David ; mais , dans l’état d’indécision où se trouvait celui-ci , il ne crut pas devoir aug-

DE DAYID.

meiiter son embarras en lui parlant de ce dessein , et , en ami désintéressé , il donna son assentiment au projet de M. Pecoul , dans lequel il voyait le bonheur de David.

« Cédez , lui dit-il , à la proposition n généreuse qu’on vient de vous faire , n fortune , réputation honorable , pro- 1» bité , tout ce qui fonde le bonheur » d’une alliance , vous le trouverez-là. »

Alors David ne balance plus. Il se rend chez M. Pecoul , dont la joie est extrême en voyant entrer dans sa famille un artiste déjà si célèbre. Après quelques semaines, Pecoul devient

l’épouse de David.

Peu de temps après son mariage , une femme de la cour , de Noallles , le pria de lui faire un Christ, David s’en

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excusa d abord parce que , disait-il , il n’avait jamais exercé ses pinceaux dans ce genre , qui lui offrait peu d’attraits.

de Noailles redoubla d’instances , et David se vit obligé de la satisfaire. Il l’exécuta, mais sans ardeur et avec une certaine répugnance. Ce fut une œuvre de pure complaisance. Ce tableau fut exposé au salon , et ensuite à l’église des capucines , près la place Vendôme.

Malgré le peu de cas que David paraissait faire de cet ouvrage , tout le monde , attiré par la renommée de l’auteur , se portait à cette chapelle , et le concours des curieux était si grand , que de Noailles fut contrainte de retirer le tableau.

Cette production , la première de ce genre qui soit sortie des ateliers de Da-

Tïd , fut aussi la dernière ; car il se sentait froid pour un pareil sujet. Il regretta même dans la suite d avoir exercé son art sur un caractère qu’iL n’avait jamais bien compris , et c’était là surtoutda cause de son admiration pour Raphaël. H ne concevait pas comment ce grand peintre avait pu y trouver tant d’inspirations et tant de charmes. Il regretta d’avoir cédé aux instances de M™® de Noailles , et il en conserva toujours une impression im-r portune. Des censeurs habiles critiquèrent ce tableau , et David , loin de combattre leur avis, y applaudit, sentant qu’ils avaient raison.

Depuis long-temps membre agrégé de l’Académie , il voulut se faire recevoir académicien. Pour obtenir cet honneur, il composa le tableau de la mort d'Hec-

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t07\ Il présenta aussi son tableau êü Hector et Andromaqiie, qu’il avait exécuté dans le même temps. Celui-ci représente le moment où ce fier Trojen quitte son palais et les murs d'Illion pour aller combattre les Grecs. Il est debout, revêtu de son armure , et invoque Jupiter et ses pénates , auxquels il confie la garde de son fils et de son épouse. Andromaque éplorée s’appuie sur le héros. L’expression de la douleur est empreinte sur son visage renversé contre le sein d’Hector : la physionomie du guerrier exprime toute l agitation de son .We , et un combat violent entre l’amour et le devoir.

La réception de David fut votée à l’unanimité.

Investi de cette nouvelle dignité , il sentit qu’il avait besoin de retourner à

Rome une seconde fois , pour se perfectionner entièrement , y observer les beaux modèles qui auraient pu écbapper à ses études , pendant son premier séjour , et qu’il était alors en état de mieux apprécier. Un obstacle puissant lui avait fait ajourner ce projet ; c’était la dépense qu’entraînait un tel déplacement. Cependant , dans ses entretiens , il laissait souvent percer ce désir : M. Peconl lui en arraclia l’aveu , et , fidèle à la promesse qu’il lui avait faite de lui faciliter le cbemin de la glou’e , il s’empressa de mettre à la disposition de son gendre les moyens nécessaires pour faire ce voyage.

David partit avec sa femme , au grand regret de tous les artistes et de ses élèves. Cependant , il se fît accompagner d’un de ceux qu’il affectionnait le plus,

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et , en effet , un des plus estimables par ses talens et son amabilité. C’était le jeune Dr ouais , artiste de la plus haute espérance , que les arts ont long-temps pleuré. Il mourut à ving-quatre ans , et laissa , dans l’école française , des regrets ineffaçables. Il avait composé le tableau de la Cananéenne^ pour le présenter au concours de Rome , où il remporta le grand prix. Cet ouvrage, et un tableau de Marins assassiné , du même auteur , sont aujourd’hui au musée de Paris.

Ce jeune homme était né d’une famille honnête et très-riche , avec la passion des arts et de la gloire. Il était d’une générosité et d’un désintéressement rares : tous ses amis se ressentaient de sa bienfaisance et de ses largesses. Ses camarades d’études, qui conserveront tou-

jours le souvenir de ses vertus , se plaisent encore aujourd’hui , dans leur vieillesse , à rappeler les moindres traits de sa vie. Ils citent avec complaisance l’hommage qu’ils lui rendirent à son retour de Rome , lorsque . entraînés par leur en- [ thousiasme , ils le portèrent en triomphe chez sa mère.

David avait commencé à Paris un tableau du serment des Horace s , et résolut de le finir dans la ville même de Rome , parmi ce« peuples , en qui une longue série de siècles avait effacé le souvenir des trois guerriers sauveurs de leur pays.

Ce tableau , dans le style antique , est surtout remarquable par la noblesse et la simplicité de la composition , la pureté et la correction du dessin , et l’ex-

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pression mâle du caractère des trois hé* l'OS. Mais on voit aussi dans ce tableau un autre épisode , non moins intéressant. Derrière les guerriers , leurs épouses , plongées dans l’abattement et l’inquiétude, présentent l’exemple le plus frappant de la désolation et de la douleur. Les costumes sont drapés avec le plus grand art , et , de tous les tableaux de ce grand peintre , c’est peut-être celui dont le coloris est le plus naturel. C’est un des plus beaux ouvrages de David. S’il n’a pas surpassé Corneille , il l’a du moins égalé dans cette scène sublime et imposante.

A l’exposition de ce tableau, le concours des spectateurs fut immense. Toutes les classes de la société , les cardinaux , les savans , s’empressèrent de lui payei* leui’

tribut d’admiration. Les poètes le chantèrent ; une foule de sonnets furent adressés à l’auteur. Des troupes de jeunés garçons joncliaient de verdure les approches de sa demeure.

Le prince de l’Académie lui-meme »

le vieux Pompée Batoni , qui avait comblé David de louanges , à la vue de son tableau des Pestiférés , voulut voir celui du serment des Horaces , et se rendit à l’exposition malgré son grand âge.

En apercevant l’ouvrage et son auteur, ce vieillard fut saisi de joie. Il lui prodigua de nouveau des éloges.

« Ce tableau, lui dit-il , est bien supérieur î* à celui que j’ai déjà loué. Je vous le réï) pète encore une fois , restez à Rome , » vous y serez mon successeur. Je ne > crains point de blesser ces messieurs ,

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» ajouta-t-il , en mantrant îe cortëge » d’artistes dont il e'tait entouré. Aucun » d’eux n’a , comme vous , le droit d’as- » pirer à cette succession , et de se voir » a la tête de notre école. »

' David , quoique touché de reconnaissance , remercia le bon vieillard , et persista toujours dans sa résolution de rester français.

Le bruit de cet ouvrage parvint bientôt jusqu au pape. Il témoigna un vif désir de le voir ; les lois de l’e'tiquette interdisaient à ee pontife toute visite à un simple particulier. David reçut l’in- ■vitation de l’envoyer au Vatican ; mais ce tableau appartenait au roi de France ; c e'tait pour lui en faire hommage qu’il avait été composé , et il devait partir de suite pour sa destination. La curitf-

site du pape ne fut donc pas satisfaite ; il ne put le voir , et le cardinal Bernis se chargea d’excuser David auprès du saint-père , en disant , ce qui était vrai , que le tableau était tout disposé à faire , sans délai , le voyage de Paris.

Alors David dit adieu pour toujours à la ville de Rome et à l’Italie 5 il repartit pour la France. Le serment des Horaces , ouvrage infiniment supérieur à tous ceux qui l’avaient précédé , fut accueilli à Paris avec transport , et tous les artistes , d’un accord unanime , décernèrent les honneurs dus à celui qui tenait le sceptre des arts^ On renonça à l’ancienne manière pour s’attacher au nouveau caractère qu’il venait d’imprimer à la peinture. Les sculpteurs, les graveurs et les architectes , ne songè-

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rent plus qu’à imiter son genre. Les meubles , les costumes , les ornemens , les broderies , tout changea de goût et de style.

Mais , comme c’est l’usage , tout le monde ne partagea pas cet enthousiasme.

Cette reforme subite déplut à quelques vieilles têtes qui , voyant que l’on abandonnait les anciennes habitudes pour leur substituer des idées nouvelles , firent tous leurs efforts pour combattre cette espèce de révolution dans le goût.

A la tête des antagonistes de l’école de David , était M. d’Angivilliers , directeur général des bàtimens. Non-seulement il refusa de donner au tableau le tribut d’éloges que chacun lui apportait ; mais il se permit même de le critiquer amèrement.

Il l’avait commandé, de la part du roi , dans la petite dimension , et David, comme font presque tous les artistes en pareille circonstance , l’avait exécuté en grand. A son arrivée , il ne fut pas accueilli par ce directeur , avec tout l’empressement qu’il pouvait en attendre. Il lui avait même refusé la permission de couler un plâtre du Gladiateur , pour servir de modèle à ses élèves , sous prétexte qu’un artiste comme lui ne devait pas copier de mauvaises choses. Il lui chercha chicane et l’accusa de désobéissance.

« Pourquoi , lui disait-il , ne vous » êtes-vous pas conformé à la dimen- » sion que je vous avais prescrite ?

— « Je ne l’ai pas fait , l’épondit Da- » vid , fatigué de ces tracasseries , parce

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» que cela ne m'a pas paru convenable.

M Au reste , le mal est sans remède , à » moins que vous n'employiez des ci- « seaux pour re'duire mon tableau , et » de plus , s’il le faut , ajouta-t-il , je w saurai ne pas re'clamer mon paiement. » Le comte d’Artois , frère du roi , voulut posséder un ouvrage de David.

Ce prince était alors le cavalier le plus galant de la cour. On peut du reste en juger par les sujets dont il confiait l’exécution aux peintres. Il avait commandé à Vincent un tableau de Renaud et udrmide; et il chargea David d’exécuter les amours de Pâris et d'Hélène. Celuici voulut que cette composition fut rendue digne du prince qui passait en France pour le modèle de la chevalerie. Il y réussit. Aucun peintre avant lui

h’avaît traité Famour avec autant d’élévation que dans ce tableau. A la vuC de ces contours gracieux, de ces formes enchanteresses , de cette expression vive et tendre , une ivresse involontaire s’empare du spectateur. Les costumes , les ajustemens, sont simples et pleins de goût. Le beau Paris , couvert du bonnet phrygien , la lyre d’une main , l’autre , posée sur le bras d’Hélène , nous rappelle le portrait qu’en a fait Homère. On assure cependant que ce tableau, malgré son mérite^ n’a pas joui d’une grande faveur auprès de l’auteur lui-même.

David composa ensuite un ouvrage d’un genre plus sévère. M. de Trudaine lui demanda un tableau de la mort de Socrate. L’idée de faire discourir le phi-

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losopîie sur rimmortalité de l’ame , sans être distrait par la coupe qu’on lui présente , est exécutée avec la plus grande vérité. Le valet des Onze , détournant la tête au moment où Socrate va saisir le breuvage mortel , est une conception des plus heureuses.

En 1 789 , la révolution venait d’éclater. Le roi ordonna à David de faire un tableau de Brutus rentrant dans ses foyers , après ai^oir condamné ses fils. Il avait peint les têtes séparées des corps et portées par des licteurs ; mais des considérations politiques le décidèrent à cacher ces têtes , ainsi qu’on les voit aujourd’hui.

Dans les critiques que l’on fit de ce tableau , on s’appliqua à démontrer que , dans cet le belle tragédie , il avait négli-

gé Tunité d’action. La séparation formée I par les colonnes , paraissait donner lieu ' à deux scènes , et ces deux scènes ,

! disait-on , formaient deux tableaux. On I doit pourtant convenir que cette sépa- I ration était un moyen ingénieux de ! laisser apercevoir , par la mère et les ! sœurs , les corps décapités , que les lic- I leurs viennent rendre à leurs parens.

! L’intérêt de ce tableau devait s’accroîlire de la douleur de ces femmes : par ce moyen , tout se lie à l’action principale. Cette composition fut faite en quelque sorte d’un seul jet ; le fond a la finesse et la transparence des Teniers.

Le 25 septembre lygo , David fit liommage à l’assemblée constituante d’un tableau représentant Louis XVI entrant ,

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le i4 février précédent , dans le lieu de ses séances , et contractant avec la nation l’engagement d’aimer , de maintenir et de défendre la constitution qu’elle se donnerait.

Dès la même année , il avait commence , par les ordres et sous les auspices de 1 assemblée , un tableau dont le sujet était la mémorable séance où les représentans du peuple français^ chassés de la salle ordinaire de leurs délibérations , se réfugièrent dans le jeu de paume de Versailles, et y prêtèrent le serment de ne se séparer qu’après avoir donné une constitution à la France. Il avait ménagé, à travers une fenêtre , la vue du château de Versailles , enveloppé d’épais nuages d’où s’échappait la foudre. Il fut exposé en 1792. Ce magnifique tableau , un des

plus beaux que ce grand peintre nous ait laisse's , n a jamais été achevé , et en voyant la gi^avure qui en a été' faite , on regrette que l’auteur n’ait pu mettre la dernière main à cet ouvrage.

Entraîné dans les mouvemens de la révolution, arraché bientôt à la vie privée , David va se trouver lancé dans la carrière publique , et s’occupera moins des arts comme peintre , que comme législateur et dans leurs rapports avec la politique.

Le i5 avril 1792 , il fut un des principaux ordonnateurs de la fête donnée aux soldats du régiment de Châteauvieux , condamnes pour insubordination par leurs propres officiers , et selon les lois de leur pays 5 mais qu’on représentait alors comme des victimes du despotisme. Lié dès-lors avec tous les chefs du parti

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républicain , David , déjà membre du corps électoral de Paris , fut nommé député de cette ville à la convention nationale , en septembre 1792. L’artiste dont les souvenirs de Brutus et de Scévola remplissaient l’imagination , dont le talent , dans sa fierté , aspirait à l’indépendance des plus austères républiques , va prendre part aux travaux de cette assemblée.

Après le siège de Lille , le représentant Gossuin proposa , le 8 octobre 1792 , à la convention nationale de décréter :

Que la ville de Lille avait bien mérité de la patrie ;

Qu’il serait fait don à cette commune d’une bannière aux trois couleurs , portant pour exergue : A la ville de Lille , la république reconnaissante ;

Si

Qu’il serait accordé une indemnité provisoire de deux millions pour dédommager les habîtans des malheurs du siège , et relever les édifices ruinés.

David monta à la tribune (26 octobre) et dit :

«t Quelques glorieuses que soient la > bannière et l’inscription que le ci- » toyen Gossuin vous a proposé de dé- » cerner aux habitans de la ville de Lille , J» vous avez pensé, sans 'doute, que ce a monument est trop périssable pour 1» prouver à la postérité et à l’univers » les sentimens de reconnaissance et d’ad- » miration de la république , pour le » courage , le désintéressement et le gé- » néreux patriotisme des intrépides ci- » toyens de la ville de Lille.

il ie vous propose donc d elever dans

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» cette place , ainsi que dans celle de » Thionyille , un grand monument , soit » une pyramide , soit un obélisque en gra- » nit français, provenant des carrières de » Rhetel , de Cherbourg ou de celles de » la ci-devant province de Bretagne.

Je demande, qu a Fexemple des Egyp- » tiens et autres anciens , ces deux mo- » numens soient élevés en granit , comme ?» la pierre la plus durable , et qui por- » tera à la postérité le souvenir de la » gloire dont se sont couverts les ha- » bitans de Lille, ainsi que ceux de » Thion ville.

)» Je demande aussi que les débris » des marbres provenant des piédestaux ?» des statues détruites dans Paris , soient a employés aux ornemens de ces deux

)» moniimens.

» Je crois, et vous penserez comme moi, 3» qp.il est de l’équité de la convention » nationale , comme de la gloire de tous n les républicains Français , que les noms î* de chacun des habitans de la ville de » Lille et Tbionville , qui y sont morts » en défendant leurs foyers, soient ins- » crits en bronze sur ces monumens.

» Je vous propose de décerner une » couronne civique ou murale à Félix « Wimpfen et aux autres officiers , sol- » dats ou habitans , soit de Tbionville « ou de Lille ^ qui se sont distingués i» pendant ces deux sièges , en attendant ” leur mort , leurs noms soient

» aussi inscrits sur ces monumens.

» Je propose aussi , qu’à la manière des » anciens , la convention nationale ajou- » te aux noms de ces deux villes une épi-

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» thète qui caractérisera la gloire que » leurs défenseurs se sont acquise. Et afin » de donner à tout individu de tout sexe et de tout âge , un signe non périssable M de ces deux sièges , je vous propose de » faire frapper une médaille en bronze n pour chaque habitant de ces deux vil- » les. Cette médaille sera fabriquée avec » le bronze provenant aussi des cinq sta- » tues détruites , et il sera expressément » défendu de la fahe servir à aucun signe » extérieur de décoration.

Je désire que cet usage de faire frap- )> per des médailles soit appliqué aussi à » tous les événemens glorieux ou heureux n déjà passés , et qui arriveront à la répu- )) blique , et cela à l’imitation des Grecs n et des Romains , qui . par leurs suites >» métalliques , nous ont non-seulement

» transmis la mémoire des époques remar» » quaLles , celle des grands hommes ; mais » nous ont instruits aussi du progrès de » leurs arts.

» Nos artistes français se sont livrés, » des premiers , aux élans du patriotisme , » et plusieurs d’entre eux ont abandonné » leurs occupations paisibles pour se livrer » à tout ce que le soutien de la république » pouvait exiger d’eux ; beaucoup ont prén féré , en se rendant aux frontières , la n gloire de la république à leur propre » globe. La convention ne peut donc , » ce me semble , exprimer sa reconnais- » sance d’une manière plus digne qu’en » les employant , au nom de la républi- » que , à répandre sa gloire dans l’univers a entier, et à faire passer ses travaux à la » postérité la plus reculée.

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» C’est à un incendie que la ville de « Londres doit la largeur , la beaute et 5» la régularité des rues dont elle est per- M cée : ]e crois donc qu’il serait nécessaire 51 de relever les villes de Lille et de Thion- 5) ville sur un plan général , dans lequel 5» on ferait entrer celui du local le plus n convenable pour élever dans ces deux 55 villes les monumens de granit que j ai 55 proposés. 55

L’assemblée applaudit à cette demande, qui fut renvoyée au comité d’instruction publique.

A la séance du 1 1 novembre , des artistes dessinateurs demandèrent la suppression des Académies. Cette pétition , appuyee par David, fut également renvoyée an comité d’instruction publique.

Un écrivain qui a publié l’histoire de

cette assemblée , acteur lui-même dans ce grand drame , dit au sujet de David , dans ses mémoires :

« David avait alors la dictature des » arts : par son talent , nul autre n en » était plus digne. Ses élèves se faisaient » remarquer par l’exagération de leur I» patriotisme , et la plupart de leurs » compositions en étaient empreintes. Ils

* se distinguaient aussi par ce costume du » moyen âge , dont on voulut un instant

* faire le costume national. On a repro-

► cbé à David d’avoir , par jalousie .

> persécuté quelques artistes. Je ne m’eii » suis jamais aperçu. Il y en avait un » petit nombre qui tenait à l’aristocratie, » moins par opinion que par reconnais-

* sance 5 car la révolution régnait aussi » dans tous les ateliers. Comme patriote ,

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3> David a pu leur être contraire ; comnK » artiste , la supériorité de son talent n( » pouvait le rendre accessible au senti- » ment d’une basse rivalité. Une diffor- » mité accidentelle à la joue , et um » certaine rudesse de manières ne pré- » venaient pas en sa faveur ; mais dan » l’intimité , il avait de la simplicité e » de la bonbomie. *

« L’antique , introduit déjà dans le a arts par l’école de David , dit ailleur cet écrivain , remplaça dans les habit )> des femmes , dans la coiffure des dem » sexes et jusque dans les ameublemens 3> le gothique , le féodal , et ces forme » mixtes et bizarres , inventées par l’es » clavage des cours. Si la commodité fu

* Mémoires sur la convention et le directoiri 1. 1, p. 74.

* ■ quelquefois , dans les meubles , sacri- » fiëe à la pureté du dessin et du coup- » d’œil , l’un et l’autre se trouvèrent réunis dans le costume des femmes. Ce M I» qu’il y avait dans cet héritage des Grecs -n et des Romains d’inconvenant pour nos mœurs et pour notre climat , a dis- ^ rt paru depuis , et il n’est resté de cette » imitation trop servile dans le principe , J* que ce qui était bon et raisonnable , » et l’Eimope s’en est accommodée comme G la France. »

ï Un des élèves de David, Topino- -5 Lebrun , né à Marseille , était venu a Paris dès son enfance , pour y étudier ^ la peinture. Il avait , auprès de ce maître , ^ fait des progrès rapides, et il était devenu, ^ en peu de temps , un de ses meilleurs élèves. Il était d’un caractère doux , franc et

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honnête. Le talent de ce jeune peintre patriote ardent et sincère, faisait concevoiï les plus belles espe'rances. Dès le commen cernent de la révolution , sa tête me'ridio nale s était exaltee 5 son républicanisme devint sombre et ombrageux. Il était sui le point d abandonner la peinture poui se lancer entièrement dans la politique : mais David , reconnaissant en lui un talent véritable , avait exigé qu’il fît un voyage en Italie.

Il était en Toscane , lorsque David reçut de lui une lettre , datée de Florence (3i octobre 1792), où son élève se plaignait des vexations qu’éprouvaient â Rome les artistes français.

A la séance du 2 1 novembre , David en fit la lecture à la convention , elle était ainsi conçue :

« Citoyen,

» Je viens offrir à votre zèle l’occasion 3» d’étre encore utile à la patrie, en la 3» faisant respecter au dehors , et en sau- 3» vant des flammes inquisitoriales deux 31 patriotes français.

3) Les citoyens Rater et Chinard * , 3» rentrant chez eux dans la nuit du 22 31 au 28 septembre, furent assaillis par 3» des sbires qui les garrottèrent et les con-

* C’étaient deux jeunes artistes français , de Lyon, qui étudiaient à Rome, le premier l’arclii» tecture , le second la sculpture. Rater était fils du célèbre architecte de ce nom , à qui la ville de Lyon doit une grande partie de ses plus beaux édifices , et des agrandissemens considérables. Plus tard , le jeune Rater , rendu à la liberté , s’enferma à Lyon, en 1794 , pendant le siège de cette ville. Il s’y distingua dans l’arme de l’artillerie , et contribua vigoureusement à sa défense. Chinard rcm-

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» duisîrent dans les prisons du gouvern nement. Peu de jours après , on fit en- )) lever plusieurs modèles de Cliinard , » ainsi qu’un chapeau orné d’une cocarde 3) nationale ; mais qu’il ne portait que 33 chez lui. Les groupes saisis sont : La » liberté couronnant le génie de la France; 33 Jupiter foudroyant r aristocratie ; et la 33 religion assise, soutenant le génie de la 33 France, dont les pieds posent sur les 33 nuages , et dont la tête , ornée de

porta à Rome le premier prix de sculpture, en 1786, honneur que n’avait encore eu aucun français. Il a laissé un grand nombre de bustes et de statues fort estimes. On remarqua à l’exposition de 1806 , deux bustes , ouvrages de son ciseau : celui de l’impératrice Joséphine et celui du prince Eugène Beauharnais. Il travailla aux sculptures de l’arc-de-triomphe du Carrousel. Il était membre de l’Académie de Lyon, où il mourut en i8i3.

» rayons , indique qu’il est la lumière du 3» monde. Eh bien ! les abbati du gouver- » nement ont répandu dans toute la ville » que Chinard avait outragé la religion 5 » quelle était foulée aux pieds , etc., etc. » On a transféré les deux prisonniers au )> château Saint- Ange, où ils croupissent 3» dans la malpropreté , et l’inquisition » instruit lem' procès.

3) On ne parle plus que de Chinard, » et le bruit court que Rater est mort. . . . » Ils ont servi l’un et l’autre dans la garde » nationale de Lyon ; Chinard était ca- 3» pitaine. Ils devaient partir au premier 3» moment pour reprendre leur poste ; 31 c’est sûrement là leur plus grand tort » aux yeux de leurs bourreaux.

3) M. Chasèt, ami des deux détenus, » reçut ordre de se trouver à Flnquisi-

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» tion, le i6 octobre; il y fut menacé » des galères s’il ne déposait comme les » autres témoins qui chargeaient Chi- » nard: il eut cette faiblesse , et il ne put » sortir de Rome pour réclamer. On ne » lui demanda rien s^ur Rater.

)» Vous savez que depuis long-temps » les Français sont outragés ici. Plusieurs » sont ignominieusement renvoyés , d’au- 3» très emprisonnés , etc. Ce sont des faits 33 qui viennent à l’appui du dernier. Les 3» bruits que l’on commence à faire cou- 3» rir sur Chinard pour préparer l’opinion 3> publique à l’idée d’un auto-da-fé, exi- 3» gent la plus grande célérité dans les 33 réclamations nationales. Vous saurez 33 mieux que moi ce qu’il faut faire.

33 J’écris par le même courrier au prési- 33 dent de la convention ; je demande un

n rapport sur cette aflaire : il doit en » être instruit.... AhI mon cher maître , » si nous avions à Rome un ministre » comme en Toscane, l’activité' de son )* patriotisme aurait évité bien desangois- » ses à de malheureux patriotes !

« Il vous paraîtra étonnant de n avoir ï» reçu aucune lettre sur cette aflaire ; » mais , surveillés par des tyrans , nos n amis tremblent , et personne n ose écrire n de Rome. Je n’en ai moi-même préci- » pité mon départ que pour faire des ré- J» clamations au nom' de tous les patriotes » que j’ai laissés gémissant sur le sort de n leurs frères. »

La convention décréta qu’il serait fait sur-le-champ des réclamations auprès de la cour de Rome pour relâcher ces artistes.

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Le 26 novembre , le citoyen Romme , au nom du comité d’instruction publique 5 fît un rapport à la convention sur l’inutilité de la place de directeur de l’Académie française de peinture , de sculpture et d’architecture , établie à Rome , et proposa de décréter :

Que cette place serait supprimée , et que cet établissement serait mis sous la surveillance de l’agent de France ;

Que le régime de cette école serait changé , pour y substituer les principes de liberté et d’égalité qui dirigeaient la république française.

David prit la parole :

« Je demande , dit-il , que le minis- 3) tre des affaires étrangères donne ses » ordres à l’agent de F rance auprès la cour 3» de Rome , pour faire disparaître les mo-

DE DAVID. s 67

» numens de fe'odalité et d’idolâtrie qui J* existent encore dans l’iiôtel de l’Aca- » demie de France , à Rome. Je deî) mande la destruction des bustes de 5* Louis XIV et de Louis XV , qui oc- » cupent les appartemens du premier , î» et que ces appartemens servent d’a™ » teliers aux élèves. »

K Laissons à Kellerman * , répondit » Carra , le soin de faire tomber tous ces monumens de l’orgueil et de la servi- » tude , et de les confondre dans la ï» poussière^ avec les emblèmes de l’op- » pression sacerdotale ; n’exposons pas 5> ainsi nos jeunes artistes , que l’amour J» des arts a conduits à Rome , au res-

* Ce general commandait alors l’armee française des Alpes , et se proposait de porter la guerre en Italie.

» sentiment d’un prêtre . et aux poi- » gnards de ses sbires. »

«c J’observe , reprit David , que le pape n’exerce pas dans Rome un pouvoir » absolu. Cette ville est divisée en plu- )» sieurs juridictions, telles que celle » d’Espagne , de Portugal , de France , » etc. Elle offre en quelque sorte aux )» artistes , une patrie et des lois parn ticulières , dont ils peuvent invoquer 5» l’appui. Ce n’est jamais que par la )» faute du résident de leur nation qu’ils >» peuvent être opprimés : ils peuvent » faire un auio-da-fé de ces bustes, et » je suis sûr que le peuple les applau- 5* dira. »

Ces observations furent renvoyées au pouvoir exécutif.

Le citoyen Lebrun , ministre des af-

faires étrangères , annonça à la convention , le 2 décembre , que les citoyens Rater J Chinard , et autres artistes détenus dans les prisons de l’inquisition , avaient été mis en liberté par ordre du pape , sans jugement et avec la faculté de rester à Rome. Ce ministre avait , dès le 28 septembre , adressé ses réclamations à la cour de Rome , qui s’était empressée d’y satisfaire.

Le 5 janvier lyqB, David monta à la > tribune et dit :

« Citoyens représentans ,

n Je ne viens vous proposer que des » vues de paix et de conciliation. Pè- » res -conscrits , les enfans de chaque » département sont également vos fîls^ » Vous avez décrété que Lille a bien » mérité de la patrie , et vous avez

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» Lien fait ; vous avez décrété que M Thionville a bien mérité de la patrie ^ « et vous avez Lien fait. Tout le mon- » de dit que Paris a bien mérité de la

patrie 5 eh bien ! rendez donc un pa- » reil décret. »

Une foule de voix s’écria : « Il est » rendu. »

Dans toutes les questions relatives au grand procès qui occupa la convention à cette époque, David vota avec la majorité.

Le 20 janvier , le représentant Michel Lepelletier de Saint-Fargeau , qui avait voté de la même manière , étant chez un restaurateur , au Palais-Égalité ( Royal) , -fut assassiné par un ancien garde-du-corps nommé Paris.

Robespierre prononça , à la conven-

tion , 1 eloge de son collègue , et fît décréter que les honneurs du Panthéon lui seraient accordés. Le 24 ? on lui fît des funérailles solennelles ; la convention y assista tout entière.

Le lendemain , la veuve , les deux frères et la fîlle de Lepelletier , âgée de huit ans , furent admis à la harre de la convention , pour lui témoigner leur reconnaissance des honneurs qu elle venait de décerner à sa mémoire.

Un des frères du défunt , dit :

« Citoyens ,

3» Je vous présente la fîlle de Mi- )» chel Lepelletier, votre collègue. » Puis , prenant l’enfant entre ses bras , et lui montrant le président de la convention , 3) Ma nièce , lui dit-il , maintenant 3) voilà ton père » S’adressant en-

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suite aux autres repre'sentans et aux citoyens prësens à la séance : « Peuple !

» ajouta-t-il, voilà votre enfant » Il

prononça ces paroles d’une voix altérée; et un profond silence régna dans l’assemblée.

L’adoption de Suzanne Lepelletier fut décrétée à l’unanimité.

« Encore pénétré , dit alors David , 3* de la douleur que nous avons tous 3> ressentie en assistant au convoi funè- » bre dont vous avez honoré les res- » tes inanimés de notre collègue , je 3» vous propose de faire élever un mo- 3> nument en marbre , qui transmette 3» à la postérité la figure de Lepelletier , 3» comme vous l’avez vue hier , lorsn qu’il a été porté au Panthéon. Je de- 3» mande que cet ouvrage soit mis au » concours. 3»

Cette proposition fut adopte'e.

On a vu les dispositions peu favorables de la cour de Rome à l’égard des patriotes français résidant dans cette ville ^ et surtout des artistes. La mise en liberté de Rater et Ghinard faisait espérer qu’ils n’éprouveraient plus de pareilles vexations. Mais l’exécution du décret proposé par David, pour enlever de l’Académie de Rome et du palais de l’ambassadeur l’écusson royal servit de prétexte à un grand attentat. Le i3 janvier , la populace fut assemblée contre les Français : des abbés donnèrent le signal du carnage. L’ambassadeur Basseville fut assailli dans les rues de Rome , au moment où il se rendait à l’Académie pour y joindi’e une petite société d’amis et de patriotes qui avaient coutume de s’y réu-

nir une fois la semaine. Il retourna en toute hâte dans son hôtel , où il fut massacré. Presque tous les artistes et les pensionnaires de l’école française éprouvèrent le même sort , et ceux qui parvinrent à s’échapper, après avoir erré dans les états du pape , allèrent se réfugier en Toscane.

De promptes réclamations furent adressées à Paris. Presque tous ces jeunes peintres écrivirent à celui qu’ils regardaient alors comme leur père , à l’artiste dans lequel , depuis le commencement de sa carrière législative , ils voyaient le protecteur des arts.

Le 4 février , à l’ouverture de la séance , David monta à la tribune et dit d’une voix animée :

« Je demande que la convention na- M tionale charge son comité d’instruction

» publique de lui présenter incessamî » ment un rapport pour fixer un trai- 1 » tement aux pensionnaires de TAcadé- I » mie de France à Rome, aussitôt qu’ils n seront de retour dans leur patrie. Je » demande encore que ce traitement » soit fixé d’après les hases des engage- » mens pris par l’ancien gouvernement )• avec ces pensionnaires. Je pense , ci- » toyens , et vous penserez tous comme )» moi , qu’il est de justice rigoureuse » de tenir ces engagemens. »

' ' Les propositions de David furent surle-champ adoptées.

Le 20 février, Félix Lepelletier vint faire hommage à la convention du buste de son frère. L’assemblée l’accueillit avec empressement.

« Citoyens , dit David , je viens d’exa-

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» miner le buste qui vous est présenté. » Il est très-bien fait , et parfaitement î> ressemblant. L’artiste est un jeune » homme nommé Fleuriot ; je demande î» pour lui l’encouragement le plus flat- » teur 5 l’inscription de son nom au >» procès verbal. Je demande en second » lieu que le buste de Michel Lepelle- » tier soit placé à côté de celui de )> Brutus , et que le président pose » sur la tête de ce buste la couronne » qu’il a placée sur la tête de Michel >» Lepelletier , au moment de sa pompe » funèbre. »

L’assemblée adopta la proposition de David.

L’élan du patriotisme entraînait alors toutes les âmes. Des français de toutes les conditions et de tout âge venaient

payer leur tribut à la république. On voyait de toutes parts des citoyens apporter en foule leurs offrandes , soit pour subvenir aux frais de la guerre , soit pour dédommager les parens des guerriers ^orts en combattant pour la patrie.

Ainsi , le 6 mars , David disait à la convention :

I « Je suis chargé , citoyens , de faire hom- ^ mage à la patrie ,pou r le soula gement des » veuves et des orphelins de Lille , d’une » somme de six cents livres au nom du > citoyen Wicar , artiste lillois du plus Si grand mérite , résidant à Florence de- £> puis sept ans ; et de la décoration mi- » litaire du citoyen Lespinasse , égale- ) ment artiste distingué. »

La mention honorable fut décrétée.

Quoique député à la convention et

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membre du comité d’instruction publique et de l’institut , David n’avait pourtant pas abandonné ses pinceaux. Il le prouva , lorsqu’après deux mois de travail seulement , il présenta le 29 mars, à la convention , son tableau des derniers momens de Michel Lepelletier.

Il monta à la tribune et prononça ce discours :

« Citoyens représentans ,

» Chacun de nous est comptable à 3) la patrie des talens qu’il a reçus de 3) la nature ; si la forme est différente , 3) le but doit être le même pour tous. 33 Le vrai patriote doit saisir avec em- I) pressement tous les moyens d’éclairer » ses concitoyens , et de présenter sans » cesse à leurs yeux les traits sublimes 3* d’héroïsme et de vertu.

» C’est ce que j’ai tenté de faire dans » l’hommage que j’offre en ce moment à » la convention nationale d’un tableau » représentant Michel Lepelletier assassi- » né lâchement pour avoir voté la mort » du tyran.

» Citoyens , l’Etre suprême qui répar- » tit ses dons entre tous ses enfans , voulut n que j’exprimasse mes sentimens et ma » pensée par l’organe de la peinture , et » non par les sublimes accens de cette H éloquence persuasive que font retentir 3) parmi nous les enfans de la liberté. 3) Plein de respect pour ses décrets im- 31 muables , je me tais , et j’aurai rempli 3» ma tâche si je fais dire un jour au vieux 33 père entouré de sa nombreuse famille : 3) — Venez, mes enfans, venez voir ce- 33 lui de vos représentans qui , le premier ,

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» est mort pour vous donner la liberté. » V oyez ses traits , comme ils sont sereins ! » C’est que quand on meurt pour son î> pays , on n’a rien à se reprocher. V oyez- 3> vous cette épée qui est suspendue sur » sa tête , et qui n’est retenue que par î» un cheveu? eh bien , mes enfans , cela » veut dire quel courag'e il a fallu à Mi- » chel Lepelletier ainsi qu’à ses généreux « collègues, pour envoyer au supplice l’in- » famé tyran qui nous opprimait depuis 3> si long-temps, puisqu’au moindre mouî> vement , ce cheveu rompu , ils étaient n tous immolés! Voyez-vous cette plaie

» profonde? Vous pleurez, mes en-

« fans , vous détournez , les yeux î Mais » aussi faites attention à cette couronne ; )» c’est celle de l’immortalité. La patrie » la tient prête pour chacun de ses en-

fans; sachez la mériter, les occasions ne manquent point aux grandes âmes.

Si jamais , par exemple , un ambitieux vous parlait d’un dictateur , d\in tribun , d’un régulateur , ou tentait d’usurper la plus légère portion de la som veraineté du peuple , ou bien qu’un lâche osât vous proposer un roi , combattez O a mourez comme Michel Lepelletier, plutôt que d’y jamais consentir ; alors , mes enfans , la couronne de l’immortalité sera votre récompense. — -

« Je prie donc la convention nationale d’accepter l’hommage de mon faible talent ; je me croirai trop récompensé si elle daigne l’accueillir. »

On applaudit vivement au discours de Javid , et son hommage fut agréé.

VIE

Le citoyen Sergent demanda qne ce tableau fût gravé aux frais de la république , pour être distribué aux peuples qui viendraient demander secours et fraternité à la nation française.

Cette proposition fut sur-le-champ décrétée. Le citoyen Génissieux dit ensuite .*

<c II ne faut pas laisser aux malveilî> lans lieu de dire que les républiques » sont moins généreuses que les rois, î» Tout le monde a le souvenir encore « frappé des tableaux de Brutus et des » Horaces. Eh bien! ils n’ont pas été » payés à l’auteur. »

David. — « Allons, passons donc à » l’ordre du jour ; ne nous occupons pas » de moi. »

Le président. — « Citoyen David , vous

» «tes ici représentant du peuple , et la n parole est à Génissieux. »

Génissieux, — « Le noble désintéresse- » ment de David est une raison de plus I « pour le forcer à recevoir au moins » l’indemnité de ses dépenses. )>

Mathieu. — « Il est des objets qui ne ' 2) doivent pas se rencontrer en meme h» temps. Ce n’est pas au moment où n David fait hommage d’un tableau qui » consacre le patriotisme d’un représen- » tant du peuple, qu’il faut s’occuper » du paiment de ses autres ouvrages, » Si David , avant la révolution , nous » a retracé les images sacrées de Brutus 2» et des Horaces , eh bien ! il a sa ré- » compense dans son cœur. Au surplus ,

I» si la patrie a une dette à lui payer,

1 vous avez un ministre chargé de dé-

VIE

» cerner des couronnes civiques aux » taîens de'jà surs de l’immortalité'. C’est ' » au ministre qu’il faut renvoyer cet ob- » jet. n

Alors David reprit la parole :

« Si la Nation , dit-il , croit me devoir » quelque indemnité , je demande que » cet argent soit, consacré au soulage- » ment des veuves et des enfans de eeux » qui meurent pour la défense de la li- » ber té. »

Il avait àpeine prononcé ces mots , lorsque de vifs applaudissemens vinrent couvrir sa voix , et la proposition de Mathieu, tendante à décerner une couronne civique à David , fut décrétée.

La section du Louvre était celle qui , dans Paris , avait fourni le plus de soldats à la république. A la séance du 29

mars , une compagnie de canonniers de cette section fut admise à la barre pour y prêter son serment.

David dit en la voyant entrer :

« C^est pour la neuvième fois que des » volontaires de la section du Louvre J» défilent dans cette enceinte ; je de-

» mande que la convention nationale

» de'crète que cette section a bien mérite' • de la patrie. »

j Cette proposition fut décrétée.

Le 3 avril i , dans une séance permanente qui fut extrêmement orageuse , Pétion dit en fixant Marat ;

« Le moment est venu de chasser de » cette enceinte ces hommes audacieux et J* scélérats qui nous avilissent et qui nous I» menacent sans cesse du poignard des » assassins »

VIE

— > C’est vous , s’écria Marat avec » violence , c’est vous qui êtes des assas- » sins!... »

Les cris d’indignation de l’assemblee couvrirent sa voix.

David, épousant la cause de Marat, s’élance précipitamment au milieu de la salle.

« Je vous demande, s’écria-t-il, que

vous m’assassiniez.... Je suis aussi un » homme vertueux — La liberté triomn phera!.... »

Une vive agitation succéda à ces apostrophes.

Pétion. — « Qu’est -ce que prouve !» Faction de David? Rien; si ce n’est le !» dévouement d’un honnête homme en 5* délire et trompé par des scélérats..., »> Tu t’en aperce veras , David. »>

David. — « Jamais! »

Le 16 juin , à l’ouverture delà séance , David annonça qu’un jeune artiste , ayant nodelé le général Danipierre , demandait le faire hommage à la convention de son )uvrage . Il fut admis à la barre , et 1 asfemblée accepta son offre.

Sur la proposition de David , elle aC“ jîorda en outre à ce jeune artiste , la tomme de mille livres en indemnité de trois bustes dont il devait placer l’un au Panthéon , l’autre aux archives . et envoyer le troisième à l’épouse de Dampierre . i Le 28 juin 1798 , une fête civique fut [célébrée à Paris. La convention chargea bavid d’y assister. Il devait en outre s’informer de l’esprit de plusieurs compagnies de canonniers qui allaient quitter Pains pour se rendre aux frontières.

VIE

Le 24 J David dit à l’assemblee :

« Citoyens , je me suis acquitté de la » mission dont vous m’aviez chargé hier ; >» je me suis transporté au milieu de nos frères les braves canonniers ; là , j’ai )». parlé à ces frères purs, que les suggestions perfides des ambitieux sont bien » loin d’atteindre. Ils ont deviné le mo- 5> tif qui m’amenait parmi eux , et , loin >» de s’en offenser, ils s’en sont réjouis. » Ah ] citoyens , comment vous retrace- » rai- je les émotions vives de ce peuple « généreux , qui préfère se vouer à la » mort plutôt que de trahir les intérêts » de la patrie.

3> J’ai vu couler tes larmes , peuple ma- » gnanime l ne t’en défends pas ; elles « font honneur à ton courage. Achille » pleui’ait aussi , les Romains ont pleuré

• et les Cannibales , auxquels on t*a corn- » paré , ne pleuraient pas.

n Oui , citoyens , tels sont les citoyens » de Paris. Il règne entre eux une union » indissoluble , contre laquelle viendront » se briser tous les efforts du despotisme » et de lanarchie. Ils ne respirent quo » Famour de l’égalité , Fobéissance aux >» lois, qui seules peuvent assui*er le bon- » heur du peuple ; tel est l’esprit des ca- » nonniers , celui de la France entière.

1. En vain , me disaient41s , des homï» mes perfides, qui épient tous les mou«> » vemens pour en abuser, toutes les » passions pour les aigrir , tous les désor- » dres pour les augmenter , veulent , » dans les circonstances où se trouve la >* F rance , nous inspirer des sentimens « de haine contre les citoyens des autres

VIE

• dëparteniens. Ces citoyens sont Fran- f » fais , ils sont républicains , ils sont nos 1 » frères; leur âme est embrasée dupa-

• triotisme qui enflamme tous les habi-

« tans de Paris. S’.ils marchent vers nos j

» aurs, nous irons au devant d’eux, non j

» pour les combattre , mais pour les sep- ' » rer dans nor bras. Nous leur dirons; ' » fieres et amis, nos cœurs sont unis,

» ils s’entendent ; nous demandons com- » me vous la liberté , l’égalité , la répu- ,

» blique , les lois vraiment populaires et » la fin de l’anarchie. Maintenant , uni».

» sons nos armes, les ennemis de la » France bordent le Rhin et la Moselle ,

» le fanatisme souille la Loire et la Ven- )

» dée du sang des patriotes; allons en » masse secourir et venger nos frères,

’ la patrie nous appelle.

I DE DAVID. g,

^ » Ainsi me parlèrent, citoyens reprè- ’ ces généreux répuLlicaius.

. Des cris de rii>e la répubUque. ywe la . e»»‘«n<«>nnanWe/sefirent entendre » de toutes parts. L’aristocratie en a pâli. » On a vu la discorde éteindre en ce mo- » ment ses flambeaux ; elle a fui.

» Après avoir rempli la mission dont . vous m’avez chargé auprès de nos hra-

. ▼escanonniers. jesuisalléaucbampde

» Mars. Ici la scène change. Ce n’étaient » plus ces fiers enfans du dieu qu’on y

• révère ; c’étaient de vieux républicains ,

• des mères de famüle. qui, p.^ leur » exemple, donnaient à leurs enfans les » premières leçons de la vertu. Trois fois

|< elles firent le tour de l’autel de la paj' trie, en chantant des hymnes saintes à !• la liberté , trois fois le peuple répondit

tib

« 4ces.ccen,,« che«àmc«».t«

• “«•« de la TÎUe de P,r« harangu. J

* ‘=*“>yf“*.etIepe„ple,e„lM5„isaant«,-

» representana, n^pondît : VU>e la con- - »enUon nationale! Vive la liberté J Fwe » ^j<^^nais la république! »

On applaudit vivement . et l’assemblée

David fut chargé par le comité d’instructmn publique de faire un rapport à

laconventionsurlàféteduroaodt.dont

i devaitetre l’ordonnateur. Le i , juÜlét ' donc à l’assemblée un ling

programme pour cette solenm-té.

Celui qui devait porter I, nkaa «Imm

f* celui qui, par 1,

*unpl.c,,édeses conceptions, devait ».

•uenerlecole des peintre, fmncais’i^*

caractère calme et noble , abandonné dej puis si long-temps , David enfin , le plus sage des peintres , s’était rangé parmi les membres les plus exaltés de la convention. Il crut voir se réaliser ce beau retour aux mœurs antiques , idoles de son génie. Son imagination ardente et l’extrême exaltation de son républicanisme remplissaient sa tête d’illusions et de prestiges. Il voyait Pliocion dans Marat, et dans Robespierre un nouveau Marius. L’un était un tyran atrabilaire , l’autre un démagogue furibond , réunissant à des traits bideux une âme sanguinaire. Il s’était nommé Vami du peuple , et le peuple , fasciné par ses flagorneries , lui décernait ce titre. L’apologiste des massacres de septembre ( 1792 ) périt par le poignard d’une jeune fille , qui crut servir son

94 VIE

pays en frappant Marat dans son bain.

Le i4 juillet , une députation , dont le citoyen Guirault était orateur , vint exprimer les regrets du peuple à la convention.

« O crime ! dit-il , une main parricide y> nous a ravi le plus intrépide défenseur » du peuple. Il s’était constamment sa- » crifié pour la liberté. Nos yeux le cber- » chent encore parmi vous , représentans . » O spectacle affreux! Il est sur un lit de » mort. Où es-tu , David? Tu as transmis » à la postérité l’image de Lepelletier » mourant pour la patrie. Il te reste en- » core un tableau à faire »

« Oui , jele ferai ! » s’écria David d’une voix émue.

La convention décréta ensuite que tous les représentans assisteraient aux funéraü-

les de Marat , et Dayid fut nommé commissaire pour ordonner cette pompe fu- Qèbre.

Le 17 juillet , il dit à l’assemblée :

jj; « En vertu de votre décret ,1a dépouille

!» mortelle de Marat sera inhumée au- » jourd’hui à cinq heures du soir , sous I» les arbres où il se plaisait à instruire ses > concitoyens. Sa sépulture aura la sim- > plicité convenable pour un républicain > incorruptible , mort dans une honorable * indigence. C’est du fond d’un souter- I rain qu’il désignait au peuple ses amis et ses ennemis ; que mort il y retour- • ne , et que sa vie vous serve d’exemple I - Caton . Aristide , Socrate , Timoléon , Fabricius et Phocion , vous dont j’admire la respectable vie , je n’ai pas vécu avec vous ; mais j’ai connu Marat , et je

VIE

» Taî admiré comme vous î la postérité » lui rendra justice. »

L’assemblée se réunit à cinq heures du soir et assista à la cérémonie funèbre.

Le 1 1 août , David proposa à l’assemblée de faire placer dans le lieu de ses séances larche constitutionnelle , et le faisceau de l’unité dont il voulait fournir le dessin.

Le 20 , sur la proposition de David , l’assemblée décréta qu’il serait frappé une médaille en bronze , de deux pouces de diamètre;, pour perpétuer le souvenir de la réunion fraternelle qui avait eu lieu le i o août 5 lors de l’acceptation de la constitution.

David tint la promesse qu’il avait faite à la convention , de peindre Marat expirant. Il le représenta au moment où , étendu dans sa baignoire et venant d’é-

tre frappé , le sang s’échappe à grands flots de sa blessure. Ce portrait est d’une vérité frappante, et peut-être, sons le rapport de la ressemblance et de l’énergie , doit-il être considéré comme un de ses chefs-d’œuvre.

L’auteur lui-même paraissait donner [ à ce tableau , et à celui de Lepelletier mou- \ rant , la préférence sur tous les autres.

' L’impartialité de sa critique sur plusieurs de ses ouvrages , doit faire concevoir une très -haute idée de ces deux tableaux.

Le 20 vendémiaire . an 2 ( 1 1 octobre 1798), David annonça à la convention qu’il avait terminé son tableau de Marat expirant ; qu’il désirait , pendant quelque temps, retirer celui de Michel Lepelletier de la salle des séances , pour les exposer tous les deux dans sa maison , aux re^

98 YIE

gards du public. L assemblée y consentit.

Comme beaucoup de députés de la convention , David e'tait membre de la socie'té des Jacobins, Il fréquentait quelquefois ses séances ; mais les monumens de cette époque ne déposent pas qu’il ait pris beaucoup de part à ses travaux.

Le l’j brumaire an 2 , David monta à la tribune de la convention et dit :

<£ Les rois , ne pouvant usurper dans » les temples la place de la divinité , î> s’étaient emparés de leurs portiques. Ils î» y avaient placé leurs effigies , afin , )) sans doute , que les adorations des peuj) pies s’arrêtassent à eux avant d’arriver jusqu’au sanctuaire. C’est ainsi , » qu’accoutumés à tout envahir , ils » osaient disputer à Dieu même l’encens que lui offraient les hommes. Vous

» avez renversé ces insolens usurpateurs. M Objets de la risée des peuples , ils gis- » sent sur la terre qu’ils ont souillée n de leurs crimes. Qu’un monument , n élevé dans l’enceinte de la commune î) de Paris , non loin de cette église 3» dont ils avaient fait leur Pantbéoii , » transmette à nos descendans le pre- » mier trophée élevé par le peuple sou- 31 verain , de sa victoire sur les tyrans. 3> Que les débris tronqués de leurs sta- » tues forment un monument durable 3) de la gloire du peuple et de leur 3» avilissement. Que le voyageur , qui » parcourt cette terre nouvelle , repor- 3» tant dans sa patrie des leçons utiles aux 3» peuples , dise ; j’ai vu des rois dans Pa- 31 ris ; j’y ai repassé : ils n’y étaient plus.»

Des applaudissemens réitérés inter-

lOO

VIE

rompirent son discours ; il reprit ensuite :

« Je propose donc de placer ce mon miment sur la place du Pont-Neuf; » il représentera l’image du peuple géant, « du peuple français.

» Que cette image imposante par son » caractère de force et de simplicité , î> porte , écrit en gros caractères sur 3» son front : lumière ; sur sa poitrine : » nature, vérité ; sur ses bras : force ^ coua rage. Que sur l’une de ses mains , les « figures de la liberté et de l’égalité , 3» serrées l’une contre l’autre , et prêtes 3) à parcourir le monde . montrent qu’elles 5> ne reposent que sur le génie et la ver- 3» tu du peuple ! Que cette image du » peuple , debout , tienne dans son autre a main cette massue terrible dont les >» anciens armaient leur Hercule. C’est

loi

n à nous d elever un tel monument. Les « peuples qui ont aimé la liberté en « ont élevé de semblables. Non loin de » nous sont les ossemens des esclaves « des tyrans qui voulurent attaquer la » liberté helvétique; ils sont élevés en » pyramides, et menacent les rois té- » méraires qui oseraient souiller le ter- » ritoire des hommes libres.

» Ainsi , dans Paris , les effigies des » rois et les débris de leurs vils attri- 3» buts seront entassés confusément , et » serviront de piédestal à l’emblème du » peuple français, »

Après ce discours , pendant lequel David fut souvent interrompu par des applaudissemens , il lut et fît adopter

un projet de décret pour l’érection de ce monument.

VIE

On a vu que David avait dépeint avec attendrissement les derniers momens de Marat. A la séance du ^4 brumaire ÿ il parut à la tribune , et déplora , avec chaleur , la perte de ce monstre.

U Citoyens,

Le peuple redemandait son ami ; sa n voix désolée se faisait entendre , il pro- » voquait mon art; il voulait voir les J» traits de son ami fidèle. David! Saisis » tes pinceaux , s’écria-t-il , venge notre J» ami, venge Marat! Que ses ennemis » vaincus pâlissent encore en voyant ses 3» traits défigurés. Réduis-les à envier le 3) sort de celui que , n ayant pu vaincre , 3» ils ont eu la lâcheté de faire assassiner ! 3> J’ai entendu la voix du peuple , j’ai 3> obéi.

« Accourez tous , la mère , la veuve ,

io3

» l’orplielin, le soldat opprimé, vous tous » qu’il a défendus au péril de sa vie î approcliez, et contemplez votre ami ! Celui qui veillait pour vous n’est plus. Sa 5* plume , la terreur des traîtres, sa plume échappe de ses mains î O désespoir î « notre infatigable ami est mort ! Il est î> mort votre ami , en vous donnant son » dernier morceau de pain ; il est mort « sans laisser de quoi se faire enterrer. « Postérité , tu le vengeras , tu diras à •n nos neveux combien il eut pu posséder » de richesses , s’il n’eût préféré la vertu à la fortune î Humanité , tu diras à » ceux qui l’appelaient buveur de sang , » que jamais ton enfant chéri , que jamais Marat ne t’a fait couler de larî> mes î

» Toi-même je t’évoque , ô exécrable

îo4

» Calomnie ! oui , je te verrai un jour, et » ce jour n’est pas loin , etouflant dans » tes mains tes serpens desséches , mou- « rir de rage en avalant tes propres poi- 3) sons. Alors on verra l’aristocratie e'pui- 3» sée , confuse , ne plus oser se montrer.

)> Et toi, Marat, du fond de ton tombeau 3) tes cendres se réjouiront , tu ne regret- 33 teras plus ta dépouille mortelle ; ta 3» tâche glorieuse sera remplie, et le peu- 3) pie , une seconde fois couronnant tes 33 travaux , te portera dans ses bras au » Panthéon.

3) C’est à vous , mes collègues, que j’of- 33 fre l’hommage de mes pinceaux ; vos 33 regards , en parcourant les traits livi- 53 des et ensanglantés de Marat, vous rap- 33 pelleront ses vertus, qui ne doivent ja- 33 mais cesser d’étre les vôtres.

io5

w Citoyens , lorsc[U^ nos tyrans , lors- » que 1 ’erreur égaraient encore l’opinion , » l’opinion porta Mirabeau au Panthéon.

T* Aujourd’hui , les vertus , les efforts du P» peuple ont détruit le prestige. La vén rité se montre , et devant elle la gloire >» de l’ami des rois se dissipe comme une 8» ombre. Que le vice , que l’imposture > fuient du Panthéon ; que le peuple y appelle celui qui ne le trompa jamais, n Je vote , pour Marat , les honneur^ ^ du Panthéon. »

Granet demanda que Mirabeau fût mis hors du Panthéon pour faire place à j Marat,

Laloy , président , répondit que Marat ne devait remplacer personne,

La convention rendit le décret suivant :

M Art. I®*". Les konneurs du Pantliéoii » seront décernés à Marat, Vami et le » représentant du peuple.

» IL Le comité d’instruction publique >» présentera le plan de la cérémonie.

)> III. Les tableaux de Lepelletier et de » Marat, peints par David et offerts par î» lui à la nation , seront placés dans le » lieu des séances des représentans du » peuple.

» IV. Ils seront gravés sous la direc- M t ion de David, qui choisira lui-même le » graveur.

3» V. La trésorerie nationale tiendra à « la disposition du ministre de l’intérieur 3» jusqu’à concurrence de vingt -quatre >3 mille livres, pour subvenir aux frais de

gravure et d’impression.

3» VI. Mille exemplaires de chaque gra-

» vure seront distribue's aux représentans » du peuple et aux départemens ; le surn plus sera déposé aux archives.

3» VIL Après avoir tiré mille exem- 3* plairesjles planches resteront à David.

« VIII. Les tableaux , après avoir été n placés dans le lieu des séances de la î* convention , ne pourront en être reti- » rés sous aucun prétexte par les législa- I* teurs qui lui succéderont. »

Si Robespierre avait ménagé Marat, l’il avait paru même approuver ses discours et ses écrits , c’est qu’il le regardait comme un instrument utile à ses desseins, comme un organe par lequel il pouvait )arler au peuple et s’en rendre maître ; oais si , comme l’indiquent tous les té- Qoignages que nous avons cités , David oyait de bonne foi en Marat un repré-

sentant vertueux, un nouveau Fabrlcius, on ne doit attribuer cette erreur qu’à l’extrême exaltation de ses ide'es rëpubli-

caines.

Le lendemain , à la séance du 2 5 brumaire , David parla en homme maître de son sujet, sur les arts et leur influence; dans la société.

« Citoyens , dit-il , votre comité d’ins-!

î» truction publique a considéré les arts j n sous tous les rapports qui doivent les t î» faire contribuer à étendre les progrès' i « de l’esprit humain, à propager et a 3) transmettre à la postérité les exemples ; 1» frappans des efforts d’un peuple im- | » mense , guidé par la raison et la philoso-- J 1* phie , ramenant sur la terre le règne ! » de la liberté , de l’égalité et des lois;J |

Les arts doivent donc puissamment

» contribuer à l’instruction publique, i » Trop long-temps les tyrans , qui re- , )> doutent jusqu’aux images des vertus , » avaient , enchaînant jusqu’à la pensée , ! » encouragé la licence des mœurs, étouffé » le génie

» Les arts sont l’imitation de la nature » dans ce quelle a de plus beau et de ! ” parfait ; un sentiment naturel à » l’homme l’attire vers le même objet.

! » Ce n’est pas seulement en charmant • )> les yeux que les monumens des arts ont

i » rempli le but , c’est en pénétrant l’âme,

I » c est en faisant sur l’esprit une impres— ' 1) sion profonde , semblable à la réalité.

» C est alors que les traits d’héroïsme ,

' » de vertus civiques , offerts aux regards ■ )* du peuple, électriseront son âme et i » feront germer en lui toutes les passions

I lO

YIE

» de la gloire, de dévouement pour la )> patrie. Il faut donc que l’artiste ait î> étudié tous les ressorts du cœur hu- » main ; il faut qu’il ait une grande conn naissance de la nature ; il faut en un 5) mot qu’il soit philosophe . Socrate , lia- )) bile sculpteur, J. J. Rousseau, bon )> musicien , l’immortel Poussin traçant sur )) la toile les plus sublimes leçons de 5». philosophie , sont autant de témoins » qui prouvent que le génie des arts ne î» doit avoir d’autre guide que le flamn beau de la raison.

n Si l’artiste doit être pénétré de ces sentlmens, le juge doit l’être encore » davantage. Votre comité a pensé qu’à » cette époque, où les arts doivent se )) régénérer comme les mœurs , abandonner aux artistes seuls le jugement

lïi

» des productions du génie , ce serait les » laisser dans l’ornière de la routine où « ils se sont traînés devant le despotisme 5» qu’ils encensaient . C’est aux âmes fortes ,

qui ont le sentiment du vrai j du grand, 3» que donne l’étude de la nature , à donner 3) une impulsion nouvelle aux arts. >»

Il proposa ensuite une liste composée^ de savans , d’artistes dans tous les genres et de magistrats , pour former le jury national des arts. La convention adopta cette liste et décréta qu’elle serait imprimée pour être soumise au jugement du public.

Le 5 frimaire , un artiste nommé Dutaillis se présenta à la barre. Il était allé à Rome pour y étudier la peinture. Après avoir été témoin du massacre de Basseville , le i3 janvier, il avait vu égorger

VIE

ses camarades et piller sa propre maison. Plongé lui-méme dans un cachot , il n’en était sorti qu’au tout de trois mois , et venait , dénué de tout , implorer la générosité des représentans.

David parla en sa faveur et lui fit délivrer provisoirement un secours de douze cents livres.

Le 28 frimaire , David demanda à l’assemblée la suppression d’une foule de commissions des arts qui avaient détourné, pour achat d’objets inutiles ou peu précieux, des fonds fournis par la république.

Il proposa aussi de réorganiser la commission du Muséum, dont les membres étaient ou peintres, qui n’en avaient que le nom , ou artistes sans patriotisme , que la faveur des ministi’es précédens y avait placés. Ces mesures furent adoptées.

ii3

A la sëaiîce du 5 nivôse , David pré»

senta un projet de fête pour célébrer la prise de Toulon. « Il ne suffit pas , disait- : « il , de chanter les succès des défenseurs « de la patrie , il faut les célébrer. Il est 1 3> temps (jue la convention apprenne à 3> la France que sa reconnaissance n’a » point de bornes envers les soldats de » la patrie , et que ses promesses ne sont 1 point un vain mot. »

j II lut un projet de décret. La fête dejvait être célébrée en l’honneur des quatorze armées de la république , elles dejvaient j être représentées chacune par tun char de triomphe , et l’armée navale 'par un grand navire.

Le 8 nivôse ^ on annonça à la convention un trait d’héroïsme d’un jeune guerrier de l’armée de la Vendée , Barra, âgé

VIE

de treize ans. Il avait fait des prodiges de valeur pendant toute la campagne ; au milieu d’un combat , entouré de Chouans qui , d’un côté , lui présentaient la mort , et de l’autre le sommaient de crier vive le roi 5 il était mort sous leur bayonnettes en criant vioe la république \ Cet enfant nourrissait sa mère avec sa paie. Son âme se partageait entre l’amour filial et l’amour de la patrie.

Les représentans décrétèrent d’une voix unanime que les honneurs du Panthéon lui seraient décernés , et David fut spécialement chargé de prêter ses talens à l’embellissement de cette fête.

<c Ce sont de telles actions que j’aime )> à retracer , dit-il. Je remercie l’Etre- 5) Suprême de m’avoir donné quelques 5) talens pour célébrer la gloire des he-

ii5

» ros de la république. C’est en les con- » sacrant à cet usage que j en sens sur^ « tout le prix, j»

L’assemblée applaudit, et chargea David de présenter , dès le lendemain , un projet pour cette fête.

Déjà membre du comité de sûreté générale , David fut élu , le i6 nivôse , président de la convention ; il commença à occuper le fauteuil le 17.

A la séance du 22 , des représentans du peuple bouillonnais furent admis à [a barre.

Représentans , dirent-ils , nous ré- 5> clamons la réparation des torts que 5» nous avons soufferts , l’exécution de )* vos principes , celle des lois que » vous avez rendues ; nous réclamons n les preuves de l’amitié que la nation

VIE

ii6

» française nous a promise , et enfin les » avantages d’une neutralité si précieuse » pour nous. »

David répondit à cette députation :

U Représentans du peuple bouillonn nais 5 la convention nationale , fidèle 3) à ses engagemens qu’elle n’a jamais 5) méconnus , plus fidèle encore aux lois 33 de la justice qui la dirigent, ne s’en 33 écartera jamais dans aucune circons- 33 tance , ni à l’égard d’aucun peuple , 33 quelle que soit son existence politique.

33 Voilà les principes des représentans 33 du peuple français, et la réponse qu’ils 33 leur dictent à votre pétition. La con- 33 vention nationale la fera scrupuleusen ment examiner par le comité qui doit 33 en connaître , et vous accorde les bon- 33 neurs de la séance. 33

Cette pétition fut renvoyée au comité de salut public.

1 Le 24 nivôse , David parla de nouveau en faveur des arts. '

! « C’est à la convention , dit-il , foii-

» datrice d’une république qui a pour base l’égalité et la liberté , c’est aux 3> représentans d’un peuple qui ne re~ 3» connaît d’autre distinction que celle des talens et de la vertu , à encoura- » ger les artistes qui consacrent leurs » moyens à perpétuer le souvenir des « assassinats commis par les royalistes.

■ » Les citoyens Ricard et Devaux ont )» dessiné les tableaux de Lepelletier et I) de Marat , d’après les originaux que '» j’ai peints. Je demande qu’il soit fait mention honorable , dans votre procès »- verbal, de l’ouvrage de ces artistes. Je

î) demande aussi que la canventian ap- )s prouve le choix fait par notre colle- » gne Battelier du citoyen B.icard , pour » directeur des ateliers de peinture et de la manufacture des porcelaines à n Sèves. »

Ces propositions furent décrétées.

On a vu que David avait fait supprimer la commission du Muséum , et fait décréter rétablissement d’un conservatoire plus actif de ce précieux dépôt.

Il dit , à la séance du 27 nivôse :

« Je vous ai indiqué , citoyens , les»

5v vices des choix qui avaient été faits , )» et , pour en préparer de meilleurs , n je vous ai présenté des ai’tistes , la )> plupart victimes de l’orgueil acadén miqiie, qui les accablait de ses dédains, >v et les repoussait loin de ses fauteuils. La

» liste en a été imprimée , et le public n a été à même de les juger.

» S’il est un artiste , s’il est un homme n à talent qui pense avoir à se plaindre . de ne pas voir son nom inscrit sur » cette liste, nous lui dirons : mon ami, î* tu es un artiste ; nous n’avons pas eu « la pensée de te fermer la carrière ; si 3) tu n’es point admis à l’emploi hono- « rable de garder les plus belles pro- » ductions des arts , tu n’es point exclu 3> de l’honneur d’en augmenter le nombre .

3) S’il est , parmi les membres de l’an- 3) cienne commission du Muséum ^ un 33 homme qui voie une injustice dans 3) son exclusion, nous lui dirons : mon 3) ami , tu as du talent , venge-toi par 3» tes travaux ; embellis le Muséum , 33 rentres y par tes ouvrages.

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