CHAPITRE VI
magistrats suprêmes de Florence. Mais la division s'étant mise entre les Gibelins eux-mêmes, Dante fut exilé de sa patrie, et, peu après son départ, condamné à être brûlé vif. Il erra depuis de ville en ville, lutta contre la misère et alla mourir à Ravenne. Ce fut pendant son exil qu'il composa le célèbre poème de la Divine Comédie , le premier qui ait été écrit en langue italienne ; jusque-là on n'écrivait qu'en latin. On conçoit maintenant l'espèce de culte expiatoire dont Florence entoure la mémoire d'un homme dont elle méconnut le génie , et qui est devenu l'une de ses plus grandes gloires. Tout ce qui reste de lui dans cette ville, qui eut l'honneur de lui donner le jour, est devenu l'objet de la vénération publique. Le toit qui le vit naître, la pierre même sur laquelle il avait coutume de s'asseoir, à la place du Dôme , et qui porte encore son nom : // sasso di Dante ; l'espèce d'apothéose qui lui a été décernée, en le faisant représenter par la main du Giotto, vêtu d'une robe triomphale et le front couronné, sous l'un des portiques de l'église métropolitaine , et presque entre les saints patrons de la cité, tous ces monuments , tous les honneurs qu'on vient de lui accorder ne sont-ils pas une sorte de réparation solennelle et permanente qui proteste depuis plus de cinq siècles en faveur de l'illustre exilé?
Tels furent les précieux souvenirs qui évoquèrent en quelque sorte l'âme du Dante dans l'esprit d'Ozanam Peut-on s'étonner maintenant du zèle ardent qu'il déploya dès lors pour faire mieux connaître, dans ce génie du xme siècle, celui qui fut la personnification la plus complète du moyen âge?
Inutile de dire ici avec quel enthousiasme notre frère s'attacha à visiter tous les chefs-d'œuvre dont les arts ont enrichi la ville de Florence.
Nous terminerons le récit de ce voyage par une petite anecdote dont la lecture ne sera peut-être pas sans utilité pour les Français qui entreprennent le voyage d'Italie. Un grand nombre de nos touristes reviennent de cette terre classique du catholicisme plus scandalisés qu'ils n'ont été édifiés. La légèreté proverbiale de notre esprit et la précipitation du voyage ne permettent qu'un coup d'œil superficiel sur les choses et les hommes. La présomption incomparable qui nous fait regarder notre patrie comme étant le type de la perfection, et nous porte à condamner brutalement tout ce qui ne se fait pas ailleurs comme chez nous , sans tenir compte ni des usages, ni de l'influence du climat des pays différents du nôtre ; la propension naturelle, surtout, à ne remarquer que les défauts et presque jamais ce qu'il y a de louable : telles sont les sources ordinaires des jugements téméraires et erronés qui sont trop souvent la matière des conversations de nos voyageurs. Ozanam lui-même ne fut pas à l'abri de ce travers, car il nous raconte qu'étant allé à Florence se confesser à un bon père carme qui s'appelait Moïse , et s'étant accusé d'avoir un peu médit de l'Italie, le pieux vieillard lui fit cette réflexion pleine de sens et de justesse : « Lorsque vous allez dans un pays étranger, ne faites pas comme les balais, qui ne ramassent que les ordures. »
En quittant Florence, nous gagnâmes Livourne, après avoir visité Pise en passant. Nous nous embar-