CHAPITRE VI
entouré, et qu'il parcourait chaque soir pour éclairer sa course du lendemain, lui permirent de voir avec fruit ce dont un voyage précipité laisse à peine quelques traces chez un touriste vulgaire.
Comme Lyonnais , nous fîmes une -visite au cardinal Fesch, qui était encore alors archevêque titulaire de la métropole des Gaules. Ce prince de la sainte Église ne se contenta pas de nous accueillir avec bienveillance , il voulut lui-même nous faire les honneurs de sa magnifique galerie de tableaux, et nous retint encore à dîner. On voyait dans son salon un buste magnifique de Napoléon Ier, son neveu. Il était en beau marbre blanc ; une couronne de laurier en or reposait sur son front. Sur la table autour de laquelle nous prîmes place, toute la vaisselle plate était surmontée de l'aigle impériale. Au moment où nous nous retirions, le cardinal remit à notre père une assez belle somme d'argent pour les malades de l'IIôtel-Dieu de Lyon , dont ce dernier était le médecin.
Nous ne tardâmes pas à prendre la route de Florence pour aller rejoindre notre mère. Un seul jour fut donné à Sienne, au grand regret d'Ozanam, qui aurait désiré faire une plus ample connaissance avec l'antique université de cette ville fondée en 1203. Aussi se promit- il que ce ne serait que partie remise.
Florence fut la ville, où se prolongea le plus notre séjour; nous y restâmes près d'un mois. Une excellente tante nous y donna la plus cordiale hospitalité. Les douceurs de la vie de famille, jointes au vif intérêt qu'offre naturellement l'une des plus belles et des plus célèbres cités du monde, expliquent suffisamment la préférence
donnée à la capitale de la Toscane, pour y passer la meilleure partie de nos vacances. On comprend, d'ailleurs, que la patrie des Médicis, du Dante, de Boccace, de Machiavel, de Guichardin, d'Améric Vespuce, de Cimabué, de Brunelleschi , d'André del Sarto, et d'un grand nombre de peintres qui ont formé l'école florentine ; que la ville qui donna plusieurs papes à l'église, entre autres Léon X, devaientavoir un attrait particulier pour Ozanam. Ce mois passé à Florence jeta dans son âme le germe de l'ardent amour qu'il conserva pour l'Italie jusqu'à son dernier soupir. Ce fut là qu'il puisa cette verve avec laquelle il développa plus tard l'histoire philosophique et littéraire de l'Italie au xme siècle, au siècle du Dante ; ce fut là surtout qu'il s'inspira d'une sorte de passion pour ce grand philosophe et pour ce poète sublime dont il étudia les doctrines lumineuses pendant tout le reste de sa vie. On peut dire que c'est depuis ce séjour à Florence que l'image du Dante le poursuivit partout. La Divine Comédie devint dès lors pour lui une mine d'une richesse inépuisable, et si l'on considère attentivement l'ensemble de ses travaux , on verra facilement que la méditation de la philosophie catholique au xiue siècle fut, pour ainsi dire, le foyer générateur de toutes ses œuvres. Aussi la philosophie du Dante fut-elle le sujet de sa thèse pour le doctorat es lettres , et comme la première pierre du majestueux édifice qu'il se proposait d'élever, bien moins pour sa propre gloire que pour celle de Dieu ei du catholicisme. Dante, qui s'était signalé dans la guerre des Guelfes contre les Gibelins, dont il avait épousé la cause avec une incomparable ardeur, fut nommé l'un des princes ou