CHAPITRE IX
et se trouvait sur le point de s'éteindre, si déjà elle n'était à peu près morte. Les rédacteurs s'adressèrent à Ozanam pour la ressusciter, en le priant de composer une nouvelle introduction qui pût la remettre à flot. Il accomplit cette mission délicate avec une rare habileté , et avec un talent qu'on ne pouvait soupçonner de la part d'un jeune homme de vingt-deux ans.
Cependant les vacances s'approchaient; la fête de notre bonne mère, qui se célébrait le 1 5 août en famille, et toujours avec une grande solennité , n'était pas éloignée, et Ozanam soupirait avec un bonheur incomparable après ce jour, que personne n'aimait plus que lui.
11 nu voulait pour rien au monde manquer à cette réunion si précieuse pour son cœur. Mais, malgré toute sa bonne volonté, il lui arriva, comme presque toujours, de se trouver en retard. Il ne partit de Paris que le
12 août, et à cette époque il fallait trois jours pour aller jusqu'à Lyon. 11 fut obligé de s'arrêter à Mâcon le matin 15, jour de l'Assomption, pour entendre la sainte messe. Il espérait trouver ensuite une voiture pour faire dans la journée les douze dernières lieues qui le séparaient encore du toit paternel. Mais une déception l'attendait; il ne trouva d'autre moyen de transport que celui dont tous les fils d'Adam sont pourvus dès leur naissance, et il lui fallut passer ce grand jour de l'Assomption à cheminer à pied sur la route poudreuse. Enfin, à quelques lieues de Lyon, il trouva une mauvaise voiture qui l'amena vers huit heures du soir au sein de la famille. Lui seul manquait au rendez-vous, et chacun s'affligeait de son absence : père, mère, frères, oncle, tante, cousines,
tous étaient là. Aussi le bonheur et la joie furent-ils à leur comble lorsque Ozanam fit son entrée au milieu de nous, au moment où on désespérait de le voir arriver. Ce fut à l'occasion de cette fête de famille qu'il composa, pour notre mère bien-aimée, une pièce de vers en l'honneur de Marie, dont quelques passages seulement ont été conservés :
Je vis la sainte Vierge en toute sa splendeur. Des séraphins chargés des trésors du Seigneur Sur elle répandaient des trésors d'allégresse ; Et son front rayonnait d'une si douce ivresse, Que parmi tous les saints réunis dans ce lieu, Il n'en était aucun d'aussi semblable à Dieu. L'archange qui jadis lui porta la nouvelle Qu'il lui naîtrait un fris, se tenait devant elle, Debout, et, déployant ses ailes d'or, chantait. Et le chœur des élus tout entier s'agitait, Et, du ciel enchanté remplissant les espaces, Mille voix répétaient: Salut, pleine de grâces!
Ajoutons ici un petit épisode : en partant de Paris, Frédéric monta en diligence avec une famille allemande, composée du père, de la mère et de plusieurs enfants. On s'était arrêté à un relais ; une jeune fille de bonne mine apparut sur le seuil d'une porte : aussitôt le père de famille, voyant en face de lui un jeune homme, crut pouvoir, en s' adressant à lui, se livrer à quelques grossières plaisanteries exprimées en mauvais français , au sujet de la jeune personne. En quelques mots Frédéric lui ferma la bouche, puis jusqu'au soir on ne dit plus rien. Mais pendant la nuit il s'établit entre les membres de la famille allemande une longue conver-