‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 150 sur 313 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

sationdans laquelle ils se moquaient à qui mieux mieux delà modestie et de la retenue de leur jeune compagnon de voyage. Comme ils avaient parle dans leur langue, ils ne se doutaient pas que Frédéric comprenait tout ce qu'ils disaient. Celui-ci, tout en ayant l'air de s'abandonner au sommeil, profita de ce temps pour préparer en bon allemand deux ou trois phrases à l'adresse du père de famille, et, le jour venu, lui dit en termes sévères et bien choisis qu'il devrait rougir de tenir de pareils discours devant sa femme et ses enfants. On comprend l'embarras et l'étonnement de ces voyageurs en voyant que Frédéric les avait parfaitement compris ; dès lors , aux moqueries succédèrent des paroles d'excuses et des marques d'estime. On arrivait à Mâcon ; notre frère y descendait pour assister à la sainte messe ; son interlocuteur le suivit, et, pour signer la paix, lui offrit un rafraîchissement que Frédéric ne put accepter, car il se disposait à faire la sainte communion pour sa mère en l'honneur de l'Assomption de la très sainte Vierge. Mais, à son arrivée à Lyon, cet étranger fut encore bien plus étonné, lorsqu'il entendit le jeune étudiant causer en pur italien avec un petit décrotteur qui lui demandait l'aumône. En effet, malgré sa jeunesse, Frédéric venait de parler trois langues.

Depuis longtemps nous avions formé le projet de visiter ensemble la Grande-Chartreuse près Grenoble. Ces vacances nous permirent d'accomplir ce pieux pèlerinage. Nous partîmes à pied un beau matin, et nous allâmes coucher à la Frette, petit village dont nous connaissions le curé, et qui est à soixante -quatorze kilomètres de Lyon. Le lendemain, la fatigue de la course énorme de

la veille ne nous permit pas de dépasser Voiron. Ce ne fut que le troisième jour que nous pûmes commencer l'ascension de la montagne élevée au cœur de laquelle se trouve la Chartreuse. Ozanam , d'après les récits qu'on lui en avait faits, croyait n'y trouver que de sublimes 'horreurs, des torrents, des précipices, un désert affreux. Il fut tout étonné d'y rencontrer au contraire une solitude délicieuse, une nature magnifique, une végétation luxuriante et majestueuse, de riches prairies , des forêts où la verdure du hêtre se mêle à la noirceur du sapin , des rochers entremêlés de rosiers , des ruisseaux tombant en élégantes cascades sur un lit de gazon et de mousse ; de tous côtés des touffes de campanules bleues, de larges et gracieuses fougères semblables à des palmiers nains, de grands troupeaux sur les montagnes, des oiseaux dans les bois, et là, dans le vallon, le monastère majestueux et grandiose, la Grande-Chartreuse, le chef-lieu général de l'ordre , fondé en ce lieu même par saint Bruno ; enfin les charmantes chapelles de Notre-Dame, à Casaliban, et de Saint -Bruno, avec leurs fontaines et leurs souvenirs de sept cents ans. Dans ce nid solitaire, soixante-huit moines, moines véritables, descendant sans interruption de leur fondateur, soumis à une règle austère, passant le jour dans le silence de la méditation, et une partie de leurs nuits dans le chant des psaumes. Là on ne se souvient plus du tumulte du monde et de la lutte des systèmes ; il règne un parfum de vieux christianisme, de prière, de sainteté, de quiétude. Nous avons assisté aux matines chantées à onze heures du soir dans leur chapelle solitaire. Nous avons entendu ce concert de soixante voix

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