CHAPITRE X
indigentes. Je sens aussi que cet humble poste où je me trouve me met à portée de mieux servir mes semblables '. »
La sensibilité exquise d'Ozanam fit naître de bonne heure dans son âme une tendresse vraiment fraternelle pour les pauvres. Ceux qu'il visitait devenaient pour lui comme des membres de sa famille. La foi vint perfectionner ces heureuses dispositions. La lecture et la méditation de la vie de saint Vincent de Paul et de saint François d'Assise les éleva encore jusqu'à une sorte d'enthousiasme, je dirais presque de passion pour la pauvreté. C'est ce qui explique ce désintéressement dont nous venons de parler; car, disait-il, « le propre de l'amour est de s'assimiler autant qu'il est en soi les choses aimées. »
Le lecteur jugera si notre cœur de frère nous inspire ici la moindre exagération, en lisant les lignes suivantes qu'il envoyait à un de ses amis : « Si nous ne savons pas aimer Dieu comme l'aimaient les saints , sans doute ce nous doit être un objet de reproche ; mais encore notre faiblesse doit y trouver quelque ombre d'excuse , car il semble qu'il faille voir pour aimer, et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi , et notre foi est si faible! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair; il sont là et nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies , et les traces de la couronne d'épines sont visibles sur leur front; ici l'incrédulité n'a plus de place possible, et nous devrions tomber à leurs pieds , et leur dire avec
1 Lettres, t. I, p. 207, 2« édit.
l'apôtre : Tu es dominus et Deus noster, vous êtes nos maîtres, et nous serons vos serviteurs; vous êtes pour nous les images sacrées de Dieu que nous ne voyons pas, et, ne sachant pas l'aimer autrement, nous l'aimons dans vos personnes l. »
Ozanam était si convaincu de cette vérité, que lorsqu il visitait ses pauvres, c'était toujours le chapeau à la main, et il ne les quittait pas sans leur dire, bien plus par esprit de foi que par politesse : « Votre très humble serviteur. »
La société de Saint- Vincent-de-Paul, pendant tout le temps qu'il passa à Paris, de.vint pour lui un moyen précieux de combler jusqu'à un certain point le vide désolant que laissait dans son cœur l'éloignement de la famille. Il trouvait, dans les réunions hebdomadaires, des amis chrétiens dans le sein desquels il pouvait répandre son âme, en leur faisant partager sa joie et ses peines ; et il s'y était préparé en même temps un vaste vaste champ pour l'exercice de son zèle. C'était là surtout qu'il usait de toute l'influence que lui donnaient ses talents et son mérite , pour accomplir l'œuvre qui le préoccupa toute sa vie, s'emparer de la jeunesse des écoles pour affermir sa foi, pour la prémunir contre les fausses doctrines, et pour l'entraîner, par son exemple, dans les sentiers étroits de la vie chrétienne. C'était encore là que se dilatait son cœur en faveur des pauvres, et que son ingénieuse charité savait découvrir de nouveaux moyens de soulager leur misère, et de parvenir jusqu'à leur âme, pour les ramener à la vertu.
1 Lettres, t. I, p. 218, 2« édit. '