CHAPITRE X 30S
cette irritation hostile de ceux qui n'ont pas assez contre ceux qui ont trop. Dans ces charitables visites , on pouvait apprécier l'état moral et religieux de ceux dont on acceptait en quelque sorte la tutelle, par amour pour Notre-Se'gneur, et juger des moyens les plus convenables pour les ramener à la vertu et aux saintes pratiques de la religion. On y trouvait l'avantage de voir de ses propres yeux le véritable degré de misère matérielle qui régnait dans la pauvre famille , et d'y mesurer les aumônes qu'on pouvait y répandre. Enfin , on adoucissait par une ingénieuse délicatesse ce qu'une honorable susceptibilité pouvait avoir à souffrir en recevant la charité ; et souvent le bienfait destiné au corps ouvrait aussi le cœur, en le disposant à accueillir favorablement les pieux avis que le visiteur cherchait à y faire pénétrer ; car cétoitlà le but essentiel auquel devaient tendre tous les membres de la Société.
Pour ceux-ci , d'autre part, outre les mérites dont ils enrichissaient leur âme en versant dans le sein des pauvres une part de leurs économies , en leur consacrant les loisirs qu'ils auraient pu donner au repos ou à d'honnêtes délassements , en triomphant des répugnances de la nature pour pénétrer dans des réduits infects, où parfois ils étaient reçus plus que froidement, ces visites avaient l'avantage pour eux de devenir une source féconde des plus salutaires réflexions.
En effet, lorsqu'on voit de près les malheurs et les souffrances de tant de pauvres familles, comment oserait-on se plaindre des légères épreuves que la Providence nous envoie? Le murmure, au contraire, fait place à la reconnaissance , et l'on rend grâces à Dieu de
nous avoir épargnés. On comprend mieux les vicissitudes de la fortune, et Ton se détache de plus en plus des biens de la terre.
Ce fut sans doute dans la visite des pauvres qu'Ozanam puisa l'admirable désintéressement qu'il pratiqua toute sa vie, et dont il nous a laissé lui-même l'incontestable témoignage dans une lettre écrite à un ami intime à l'âge de vingt-trois ans , au moment où une brillante carrière s'ouvrait devant lui. « Je professe, lui disait-il, que c'est folie de consumer ses jours à accumuler ce bien dont on ne jouira pas; folie même d'entasser pour ses enfants,, car les enfants qui voient se former derrière eux un monceau d'or, sont furieusement tentés de s'y asseoir et de se croiser les bras ; et leur préparer une fortune , c'est bien souvent les convier au péché de paresse , et puis les enfants ne sont quelquefois qu'un respectable prétexte ; soulevez le voile, et vous verrez l'égoïsme, l'égoïsme qui trouve dans la propriété un moyen d'étendre et de prolonger en quelque sorte la personnalité , qui est bien aise d'avoir beaucoup autour de soi dans le présent, et de laisser beaucoup après soi dans l'avenir... J'ai envie de rendre grâces à Dieu de m'avoir fait naître dans une de ces positions sur la limite de la gêne et de l'aisance, qui habituent aux privations sans laisser absolument ignorer les jouissances , où l'on ne peut s'endormir dans l'assouvissement de tous les désirs, mais où Ton n'est pas distrait non plus par les sollicitations continuelles du besoin. Dieu sait, avec la faiblesse naturelle de mon caractère, quels dangers auraient eus pour moi la mollesse des conditions riches ou l'abjection des classes