CHAPITRE XVII
Frédéric un devoir filial, il s'empressa de l'accomplir.
La notice qu'il lit paraître sur ce sujet est un des morceaux les plus remarquables sortis de sa plume ; on voit que c'est son cœur qui l'a dictée , et si la convenance officielle lui imposait cette obligation , ce n'était pour lui qu'une heureuse occasion saisie avec amour pour faire mieux connaître les trésors incomparables de science cachés sous les dehors les plus simples et les plus modestes.
« M. Fauriel, dit Ozanam, est du petit nombre de ces hommes qu'on veut connaître, parce qu'ils ne s'occupèrent point d'être connus, parce qu'ils aimèrent le travail plus que la célébrité, et qu'ayant tout négligé pour servir les lettres, ils le firent de façon qu'il n'est pas permis d'ignorer leurs services. En un mot, il aimait la science pour la science , et non pour s'en faire honneur en montrant qu'il la possédait. Il s'attacha à apprendre plutôt qu'à paraître ; il estima la vérité plus que la gloire; c'était un chercheur infatigable. Sa pensée dominante , celle qui lui faisait affronter les plus rudes travaux avec une opiniâtreté et une patience dignes d'un bénédictin, était de retrouver dans les langues les plus anciennes la source de nos langues , de notre littérature et de toute la civilisation moderne. Pour atteindre ce but, qu'il poursuivit avec une sorte d'acharnement, il ne recula devant aucune difficulté. Outre les langues vivantes qui ont cours aujourd'hui, il apprit l'idiome sacré des Indiens ,1e sanscrit, l'arabe, le provençal, le basque, les langues galloceltiques, etc.
« Il n'a laissé qu'un bien petit nombre d'opuscules, mais il a rassemblé une prodigieuse quantité de matériaux. Il tenait que le métier d'écrire veut du temps, et comme l'étude n'en veut pas moins, obligé de choisir, il aima mieux apprendre que paraître. Cependant ses amis, qui le connaissaient pour un maître admirable dont il fallait forcer les scrupules, obtinrent pour lui la fondation d'une chaire de littérature étrangère à la faculté des lettres de Paris. M. Faurielse laissa nommer, non sans résistance, vers la fin de 1830; il était alors âgé de cinquante-huit ans. En 1836, les portes de l'Académie des inscriptions et belles-lettres s'ouvrirent devant lui. Cependant un si grand esprit, et qui savait tant de choses , savait aussi se résoudre à ignorer. Il savait s'humilier devant les bornes mystérieuses qu'il trouvait à l'entrée et à l'issue de toutes ses recherches *. »
Au mois d'avril de la même année , Ozanam eut la consolation de voir M. Soulacroix, son beau-père, venir à Paris occuper une position éminente au ministère de l'instruction publique 2. Ce fut pour lui une grande joie de se voir réuni à toute la famille de sa femme. Cependant ce bonheur avait son point noir; l'un des deux beaux -frères de Frédéric, du nom de Théophile, jeune homme d'une rare intelligence et d'un cœur parfait, était atteint d'une maladie grave, suite d'une chute malheureuse qu'il avait faite en se livrant aux exercices gymnastiques. A force de ména-
1 Voir cette notice, p. 97, t. il.
* Il avait été nommé chef de division de la comptabilité.