CHAPITRE XVII
gements et de précautions, il avait pu arriver à Paris sans aggravation de son mal ; mais le déplorable état de ce pauvre enfant, et les inquiéludes sérieuses qui en étaient la conséquence , tempéraient singulièrement les douceurs de ce rapprochement des divers membres de la famille. On aurait dit que cette réunion tant désirée ne s'était opérée que pour partager des tristesses et des douleurs.
Malgré toutes ses sollicitudes et ses chagrins, Ozanam n'en continuait pas moins ses travaux avec une ardeur infatigable; il publiait une seconde édition de son ouvrage sur le Dante, en l'enrichissant d'un supplément de cent cinquante pages , sur les Sources de la Divine Comédie. Puis il envoyait un nouvel article aux Annales de la propagation de la foi.
Enfin arriva pour lui un de ces moments de bonheur comme il y en a peu dans la vie, et que la Providence réserve à ses fidèles serviteurs pour soutenir leur courage au milieu des épreuves semées sous leurs pas. Il devint père! il donna à son enfant le nom de Marie, qui était celui de notre mère, et en mémoire delà puissante patronne à l'intercession de laquelle il attribuait cette heureuse naissance. Frédéric et sa femme ne se contentèrent pas de se livrer à une vaine joie, ils se pénétrèrent aussitôt des devoirs que leur imposait la nouvelle dignité dont Dieu venait de les revêtir. La mère, quoique d'une santé délicate, ne voulut point céder à une étrangère l'une des plus douces obligations, celle d'allaiter son enfant; plaisir bien laborieux , mais bien vif. On jugera des sentiments du père
par le passage suivant d'une lettre qu'il écrivait à cette occasion à l'un de ses amis :
« Nourrie sur le sein de sa mère, nous ne perdrons pas les premiers sourires de notre petit ange. Nous commencerons son éducation de bonne heure , en même temps qu'il recommencera la nôtre, car je m'aperçois que le Ciei nous l'envoie pour nous apprendre beaucoup, et pour nous rendre meilleurs. Je ne puis voir cette douce figure, toute pleine d'innocence et de pureté, sans y trouver l'empreinte sacrée du Créateur, moins effacée qu'en nous. Je ne puis songer à cette âme impérissable dont j'aurai à rendre compte, sans que je me sente plus pénétré de mes devoirs. Comment pourrais -je lui donner des leçons, si je ne les pratique? Dieu pouvait -il prendre un moyen plus aimable de m'instruire , de me corriger, et de me mettre dans le chemin du ciel 1 ? »
Il serait h' désirer que tous les parents méditassent profondément ces quelques lignes.
Toutefois le bonheur d'Ozanam n'était pas sans mélange; le triste état de son beau-frère le préoccupait vivement , et il partageait le chagrin qui régnait dans la maison de M. Soulacroix. Il faisait de fréquentes visites au pauvre malade , s'efforçant de le distraire en lui procurant d'intéressantes lectures, et en particulier des livres allemands. Théophile, en effet, savait parfaitement cette langue , et Frédéric pensait que le bon jeune homme ne se sentirait pas inutile dans ce monde,
1 P. 00, 2« édît., Lettrés, t. II.
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s'il pouvait faire connaître à la France quelques bons ouvrages étrangers.
Notre excellent frère avait été très souffrant pendant les vacances de Pâques. Des palpitations de cœur l'avaient forcé à prendre des soins, qui étaient loin de remplacer les distractions dont il aurait eu besoin après ses nombreux travaux. Il aspirait ardemment au repos des grandes vacances. De tout l'été il n'avait guère vu d'autre verdure que celle du tapis vert autour duquel on passait les examens du baccalauréat.
A la fin du mois d'août, il alla s'établir à Nogent-sur- Marne, avec sa femme et son enfant, pour y respirer l'air de la campagne; mais ce travailleur indomptable, au lieu de faire des promenades, afin de se distraire et de réparer ses forces, se réjouissait du loisir que lui donnait, cet agréable séjour, pour avancer autant que possible son volume sur Y Histoire de la civilisation chrétienne chez les Germains; il reprenait donc avec le plus ardent intérêt ses recherches sur l'Allemagne, étudiant dans ce but la grammaire comparée des quatorze idiomes germaniques du célèbre Jacques-Louis Grimm. Le jardin, à la vérité, était grand, l'air très pur, le temps admirable ; sa femme reprenait rapidement ses forces, et son enfant se développait comme une petite fleur; cela lui suffisait. Le silence et le calme de son cabinet mettaient le comble à son bonheur, mais, hélas ! ne contribuaient guère à la restauration de sa santé si fortement ébranlée.
La rentrée des écoles étant arrivée , Ozanam reprit le fardeau annuel de son enseignement. De nouveaux
soucis l'attendaient ; ce n'était pourtant ni sa personne ni son cours qui devaient les lui susciter. M. Lenorraant, professeur comme lui à la Sorbonne, partageait ses croyances et sa piété Une intrigue indigne, ourdie froidement par les admirateurs de MM. Michelet et Quinet, et par les calculs impies de quelques journaux révolutionnaires , avait résolu de faire fermer ce cours qui défendait énergiquement les doctrines catholiques. Le moyen stupide et brutal mis en œuvre pour atteindre ce but infernal, fut celui qu'emploient vulgairement les écoliers sans intelligence et paresseux. On trépigna des pieds, on poussa des cris sauvages pour couvrir la voix du professeur et l'obliger à descendre de sa chaire. Ce ne fut pourtant pas sans une protestation énergique de la part des jeunes auditeurs chrétiens.
Frédéric, ayant appris ce qui se passait, résolut de faire tous ses efforts pour qu'on ne séparât pas sa cause d'avec celle de M. Lenormant. Il prit même le parti d'assister à ses leçons tant qu'elles seraient troublées.
La reprise du cours ayant lieu Je 8 janvier suivant (1846), Ozanam s'y rendit avec son frère Charles , alors étudiant en médecine. Le bruit commença. Frédéric, ne pouvant contenir son indignation , apostropha les perturbateurs, et les adjura, au nom de la liberté, de respecter l'exposé des opinions du professeur. Le tapage n'en continua pas moins ; M. Lenormant acheva pourtant sa leçon au milieu du tumulte. Mais le lendemain, en face du parti pris des émeutiers et de leur opiniâtreté , le gouvernement, continuant à montrer sa faiblesse dès qu'il s'agissait de protéger les croyances, donna l'ordre de suspendre le cours. Frédéric éprouva un profond