‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 291 sur 313 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Nous terminons ce coup d'oeil accordé au caractère et aux vertus d'Ozanam par quelques paroles de lui qui nous révéleront jusqu'à quel point il sut rester humble et modeste au milieu de ses incomparables succès littéraires, de la multitude de ses bonnes œuvres et des éloges incessants dont il était l'objet. Voici comment il ouvrait son cœur en toute sincérité à un ami intime : a Hélas! comment se fait-il que mon âme reste dans une sorte de pétrification morale relativement à tous mes devoirs? Ma conscience ne m'épargne point, et placé entre le désir de faire bien et beaucoup, et une faiblesse incroyable qui m'empêche de rien faire, je passe mes journées en reproches amers pour l'inexécution de mes résolutions passées et en résolutions nouvelles que je n'exécuterai pas davantage, et qui me préparent de nouveaux reproches pour l'avenir. Je puis le dire, parce que je le dis à ma honte et à la gloire de Dieu , peut-être personne ne reçut plus que moi de généreuses inspirations ; personne ne ressentit de plus saintes jalousies, de plus nobles ambitions; il n'est pas de vertu, il n'est pas d'oeuvre morale ou scientifique à laquelle je n'aieété convié par cette voix mystérieuse qui retentit au fond de soi-même; il n'est pas d'affection louable dont je n'aie ressenti l'attrait, pas d'amitiés et de relations précieuses qui ne m'aient été ménagées, pas d'encouragements qui m'aient manqué, pas une brise favorable qui n'ait soufflé sur ma tige pour y faire éclore des fleurs. Il n'est peut-être pas, dans la vigne du Père de famille éternel, un cep qu'il ait entouré de plus de soins et dont il puisse dire avec plus de justesse : Quia1 potui facere vineœ meœ , et non feci?

Et moi , plante mauvaise, je ne me suis point épanoui au souffle divin ; je n'ai point plongé mes racines dans ce sol qu'il remuait autour de moi, je me suis flétri et desséché. J'ai su le don de Dieu; j'ai senti l'eau vive baigner mes lèvres, et je ne les ai point ouvertes ; je suis resté un être passif, je me suis enfermé dans ma lâcheté. En ce moment encore où l'appel d'en haut retentit à mon oreille, où je sens l'inspiration se retirer un peu, comme pour me menacer, mais non pour m'abandonner à jamais; en ce moment encore je ne sais pas vouloir, je ne sais pas agir, et je sens s'accumuler sur ma tête la responsabilité des faveurs que je néglige chaque jour.

<( La force, ce don du Saint-Esprit, si nécessaire aux hommes de ce siècle, pour cheminer sans chute à travers tant de périls, la force n'est point en moi; je suis flottant au gré des caprices de mon imagination. La piété me semble parfois un joug, la prière une habitude des lèvres, les pratiques du christianisme un devoir que j'accomplis avec lâcheté, une dernière branche à laquelle je me cramponne pour ne pas rouler dans l'abîme, mais dont je ne sais pas cueillir les fruits nourriciers. Je vois les jeunes gens de mon âge avancer tête levée dans les voies d'un progrès réel, et moi je m'arrête et je désespère de pouvoir les suivre , et je passe à gémir le temps qu'il faudrait mettre à marcher. »

Ces sentiments d'humilité furent ceux de toute sa vie, et même il s'efforçait sans cesse de les faire pénétrer dans le cœur de la société de Saint -Vincent -de -Paul, dont l'esprit se résume dans ces deux mots : humilité et charité.

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