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côté de lui. Frédéric l'invite carrément à se taire ; notre chevalier répond : « Monsieur, de quel droit me parlezvous ainsi? je n'ai pas de leçon à recevoir de vous. — Mon ami , c'est ce qui vous trompe , car précisément je suis payé par le gouvernement pour en faire. » On voit d'ici notre pauvre recrue , tout ébahie , ouvrir de grands yeux et ne plus souffler mot.
Nous lisons dans l'éloge d'Ozanam par M. Frédéric Poulin : « Il ne savait se refuser à aucune coopération lorsqu'il s'agissait d'une œuvre de charité. On connaît cette belle société de Saint François Xavier, qui réunit aux avantages d'une association de secours mutuels tous les caractères d'une association chrétienne. Je l'ai entendu moi-même faire à de simples ouvriers des discours où il s'efforçait de mettre à leur portée les trésors de sa riche érudition. Mes amis, leur disait-il, chacun a son métier ici-bas; mon métier, à moi, c'est de compulser de vieux livres : eh bien ! dans la poussière des bibliothèques, je trouve parfois des leçons que le passé nous a léguées sous une forme pleine d'attraits. Laissez-moi donc vous raconter une de ces vieilles histoires qui charmaient les veillées de nos pères.
« Alors, avec une grâce que la Sorbonne eût enviée aux chapelles souterraines de Saint-Sulpice, il commençait le récit d'une de ces légendes que l'Irlande semble avoir empruntées à l'Orient et animées d'un souffle chrétien. Tous ces hommes du peuple comprenaient, admiraient , applaudissaient bruyamment. Puis venait la morale : Ces histoires, reprenait l'orateur, sont l'emblème de l'autre vie, où seront récompensées ou punies toutes les actions de celle-ci. Nous sommes tous
comme ces ouvriers des Gobelins qui, suivant les plans d'un artiste inconnu , s'appliquent à assortir les fils de diverses couleurs sur le revers de la trame. Ils ne voient pas le résultat de leur travail. C'est seulement lorsque tout est terminé qu'ils peuvent admirer à leur aise ces fleurs, ces figures, ces scènes splendides et dignes des palais des rois. Ainsi nous, mes amis, nous travaillons, nous souffrons ici-bas, sans en voir le terme ni le fruit. Mais Dieu le voit, et quand il nous révèle notre tâche , il montre à nos regards émerveillés ce que lui, le grand artiste invisible et présent partout, a fait de toutes ces fatigues, qui nous semblent si stériles; et il daigne placer dans son grand palais ces faibles œuvres de nos mains '. »
Toutefois Ozanam ne se bornait pas à parcourir les humbles vallées de la pauvreté, de l'ignorance et de la charité fraternelle, son âme ardente y était à l'étroit; il lui fallait des régions « plus larges et plus élevées. Il voulait que la charité servît de médiatrice aux générations de son siècle, versant la lumière que le raisonnement éperdu y répandait en vain. Saint Vincent de Paul, choisi par Ozanam et ses coopérateurs pour signe de ralliement, était lui-même un nom pacifique, un nom cher au monde et à l'Église; son prestige, tenant du ciel et de la terre, convenait à toute âme généreuse 2. »
C'est sous l'aimable drapeau de la charité, tenu par la main de saint Vincent de Paul , qu'il espérait
1 Ouvrage couronné à l'académie des jeux Floraux, 3 mai 1861, p. 53.
2 Civilisation au Ve siècle , préliminaire du P. Lacordaire, lre édit.
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réunir les jeunes chrétiens de tous les partis, pour les affermir dans leur foi , obtenir le baiser de paix entre les pauvres et les riches, et ne plus faire de ces deux camps ennemis qu'une seule bergerie sous la houlette d'un seul' pasteur.
Nous ne pouvons passer sous silence la prudence admirable dont fit preuve Ozanam dans les circonstances les plus difficiles et les plus délicates. Un fragment des préliminaires du P. Lacordaire, placé à la tête de la Civilisation au ve siècle {, donnera à notre affirmatioij l'évidence la plus éclatante.
« C'était le moment où les catholiques de France , pour la seconde fois, réclamaient avec énergie l'une des grandes libertés de l'âme, la liberté de l'enseignement. Le comte de Montalembert , du haut de la tribune pairiale qui l'avait autrefois condamné dans cette même cause , présidait à cette seconde campagne comme général, après avoir fait la première comme soldat. Sous lui, et chacun à son poste, on s'animait au devoir, et si toutes les voix n'étaient pas également dignes du commandement, si l'injure et l'injustice appelaient trop souvent des représailles , qu'il eût mieux valu ne pas mériter, du moins la trahison n'était nulle part. On pouvait regretter des paroles, on n'avait point à regretter de silence. Ozanam, par la position qu'il tenait de Dieu, était de nous tous le plus douloureusement placé. Catholique ardent , ami dévoué des libertés sociales , de celles de l'âme en particulier, parce qu'elles sont le fondement de toutes les autres, il ne pouvait cependant
■ (Euvres complètes d' Ozanam, t. I, lre édit., p. 50.
méconnaître qu'il appartenait au corps dépositaire légal du monopole de renseignement. Fallait-il rompre avec ce corps qui l'avait reçu si jeune et comblé d'honneurs? Fallait-il, demeurant dans son sein, prendre une part active, et nécessairement remarquée, à la guerre qui lui était faite ? Dans le premier cas , Ozanam abdiquait sa chaire : pouvait -on encore le lui conseiller? Dans le second cas, il appelait le second résultat en se donnant le tort de l'attendre : pouvait-on encore le lui conseiller? Et cependant le professeur chrétien, le chrétien libéral, Ozanam, pouvait-il se séparer de nous?
« Ozanam conserva sa chaire : c'était son poste dans le péril de la vérité. Il n'attaqua point expressément le corps auquel il appartenait : c'était son devoir de collègue et d'homme reconnaissant. Mais il demeura dans la solidarité la plus entière et la plus avérée avec nous tous : je veux dire, quoique je n'aie pas le droit de m'y compter, avec ceux qui défendaient de tout leur cœur la cause sacrée de la liberté d'enseignement ; aucun des liens qui l'attachaient aux chefs et aux soldats ne subit d'atteinte. Il était, et il fut de toutes les assemblées, de toutes les œuvres, de toutes les inspirations de ce temps, et ce qu'il ne disait pas dans sa chaire ou dans ses écrits , ressortait de son influence avec une clarté qui était plus qu'une confession. Aussi, pas un seul moment de défiance ou de froideur ne diminua-t-il le haut rang qu'il avait parmi nous : il garda tout ensemble l'affection des catholiques, l'estime du corps dont il était membre, et, au dehors des deux camps, la sympathie de cette foule mobile et vague qui est le public , et qui tôt ou tard décide de tout. »