CHAPITRE XXV
justice, luiront comme des étoiles dans toute l'éternité *. »
Ozanam écrivait à l'âge de vingt ans : « Nous ne sommes ici-bas que pour accomplir la volonté de la Providence. Cette volonté s'accomplit jour par jour, et celui qui meurt laissant sa tâche inachevée , est aussi avancé, aux yeux de la suprême justice, que celui qui a le loisir de l'accomplir tout entière. »
1 Qui aidern docti ( idest doctores) fuerint , fulgebunt quasi s/jlendor firmarnenti; et qui adjustitiam erudiunt multos , quasi stellœ in perpétuas œternitates. ( Daniel, in, 3.)
<( Tout ne périt point dans les institutions qui s'écroulent, dit Ozanam; il y a quelque chose de protecteur dans leurs débris, et quand il n'en resterait que l'ombre, l'ombre sert à couvrir ce qui doit naître. Les crevasses d'un vieux monument cachent le nid d'oiseaux. »
Ce qu'Ozanam dit des institutions et des monuments, nous pouvons à plus forte raison le dire des hommes éminents, surtout lorsqu'aux plus rares talents ils ont su joindre d'héroïques vertus. La mort, sans attendre les injures du temps, peut les moissonner, mais alors il nous reste plus que des ruines, et s'il ne nous est pas permis de les ressusciter ici-bas, quand Dieu les a brisés pour un temps , en reprenant leur âme , du moins nous avons leurs œuvres et leurs féconds exemples. Leur génie , plus puissant que les forces accordées communément par la Providence à notre pauvre humanité, a souvent embrassé des horizons si larges que leur
vie n'a pu suffire à les parcourir ; mais lors même que leurs œuvres restent inachevées , comme la So?nme de saint Thomas, comme ces belles cathédrales commencées, que le Ciel n'a pas laissé poursuivre jusqu'au bout, ces œuvres, quoique incomplètes, brillent encore d'un assez vif éclat pour servir de modèles aux générations qui les suivent. C'est donc à l'ombre de ceux que Dieu et leurs mérites avaient faits plus grands que nous, qu'il faut nous abriter. Cette ombre bienfaisante , en se projetant sur nous, par le récit de leur histoire, par la méditation de leurs ouvrages, couvrira et vivifiera les vertus et l'amour des sciences , qui doivent naître en nous; c'est ainsi que de ce nid, formé, pour ainsi dire, des débris de leur vie, on verra sortir une glorieuse volée d'hommes dignes de leurs aïeux. Ce n'est pas, sans doute , que tous puissent atteindre le même degré de célébrité que leurs illustres devanciers , mais tous peuvent, comme eux, rendre leurs œuvres saintes et fécondes en s'inspirant à leur tour du même esprit de foi.
Le génie et les talents sont des dons que la Providence distribue selon son bon plaisir ; personne ne saurait s'en glorifier sans injustice et sans orgueil. L'usage seulement de ces précieuses faveurs appartient à l'homme ; c'est un trésor que Dieu lui confie pour le faire fructifier et lui en renvoyer toute la gloire. C'est à poursuivre ce but sublime que se sont appliqués tous les grands chrétiens dont le Seigneur avait si généreusement enrichi l'intelligence et le cœur. La foi, dont ils ont fidèlement suivi les' célestes clartés, venant en aide à leurs talents, ainsi qu'à leur génie, a élevé leur
âme à des hauteurs surnaturelles , d'où ils ont su faire jaillir d'éclatantes lumières que la mort elle-même n'a pu couvrir de ses voiles sombres.
Cette sorte de théorie , qui paraît peut-être un peu ascétique, était pourtant celle d'Ozanam. Les talents n'étaient, à ses yeux , que des moyens de faire connaître la vérité, et la vérité pour lui résidait uniquement dans les enseignements delà foi sous l'autorité de l'Église. Il écrivait à un ami : a Je considère comme un grand danger la mollesse qui céderait quelque chose de la sévérité du dogme dans la discussion, ou des droits de l'Église dans les affaires. »
Ces principes divins n'étaient pas pour Ozanam une lettre morte ; c'était sous les ailes de la foi qu'il cherchait les inspirations. Comme nous l'avons dit plus haut, il se prosternait devant Dieu avant de monter dans sa chaire , pour implorer son assistance , et voici les touchantes paroles qu'il place à la tête du grand ouvrage qui devait embrasser tous ses travaux. c< Trois femmes bénies m'assisteront : la Vierge Marie, ma mère et ma sœur ; mais celle qui est pour moi Béatrix , m'a été laissée sur la terre pour me soutenir d'un sourire et d'un regard , pour m'arracher à mes découragements, et me montrer, sous sa plus touchante image, cette puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les œuvres ; et maintenant pourquoi donc hésiterais-je à imiter le vieil Alighieri (le Dante), et à terminer cette préface , comme finit celle de son Paradis , en mettant mon livre sous la protection du Dieu béni dans tous les siècles? »
Ce qu'il y a de très remarquable, ce sont les rapports
étonnants qu'on peut établir entre les personnages les plus éminents qui obéissent à des convictions profondes dont une même foi est la céleste inspiration. Sous des formes et dans des conditions les plus disparates , vous rencontrez le même but, le même zèle, la même opiniâtreté au travail, la même persévérance. Chacun se trouve invinciblement dominé, et comme absorbé par le dessein pour lequel il croit avoir reçu une sorte de mission providentielle. C'est le rêve de tous ses jours, de toutes ses nuits; ni les délais, ni les entraves qui renaissent à chaque instant sous ses pas, ne peuvent le décourager dans l'exécution de ses projets; ils semblent au contraire aiguillonner son enthousiasme. Tous n'aspirent qu'à un seul triomphe, la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ceux qui auront lu la vie d'Ozanam, et qui auront pu apprécier ses talents et ses vertus, nous pardonneront peut-être les rapprochements qui nous semblent confirmer d'une manière frappante ce que nous venons d'avancer. Ce n'est point un parallèle que nous prétendons établir entre Ozanam et les deux éminentes célébrités dont il va être question ; la voix du sang ne nous aveugle pas jusqu'à nous laisser entraîner à une présomption aussi exorbitante. C'est simplement un dernier trait que nous essayons d'ajouter à cette douce et saisissante image d'un laïque apôtre.
Christophe Colomb est l'un des deux types que nous avons choisis. Il pensait avoir vu sa future découverte indiquée dans la sainte écriture , où les prophètes annoncent « que toutes les nations des extrémités de la terre seront appelées à se réunir et à se ranger sous la bannière du Sauveur ». Ouvrir à l'Évangile les portes
d'un nouveau monde, incorporer à l'Église d'immenses régions, et propager ainsi la foi jusqu'aux confins de la terre, telle était la mission que l'illustre amiral était convaincu d'avoir reçue du Ciel. Pour compléter son plan , les richesses qu'il espérait trouver dans ces pays lointains devaient être destinées à une croisade nouvelle qui arracherait enfin le tombeau de Notre-Seigneur des mains des infidèles. Durant huit années il ne put réussir à mettre à exécution son admirable dessein. Sa persévérance opiniâtre vainquit tous les obstacles ; personne n'ignore ni ses succès ni son triomphe.
François Xavier, notre second type, était élevé au collège de Sainte-Barbe , à Paris. Il eut le bonheur d'avoir pour compagnon Ignace de Loyola, son compatriote , arrivé depuis peu pour y recommencer ses études. Celui-ci, ayant bientôt remarqué l'ambition dévorante de son condisciple, lui répétait sans cesse : Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme ? Profondément frappé par cette pensée , Xavier, dans l'enthousiasme de sa charité , n'eut plus d'autre ambition que celle de sauver des âmes, et de faire régner Jésus-Christ dans le monde entier : il devint l'apôtre des Indes.
Ozanam , à son tour, mais dans un ordre de choses assurément bien plus modeste , eut aussi une pensée créatrice qui s'empara de son âme et la subjugua depuis les premiers jours de son adolescence jusqu'à son dernier soupir : faire briller d'un nouvel éclat la vérité et la divinité de la religion catholique , et la faire aimer par la pratique de la charité fraternelle. Vérité et charité, deux sœurs inséparables, dont l'une fait connaître
le devoir, et l'autre en adoucit les rigueurs : deux mots qui peuvent être regardés comme la devise d'Ozanam et qui renferment sa vie tout entière.
Ozanam , sans doute, n'a pas affronté les tempêtes de l'Océan, ni découvert un nouveau monde, comme Christophe Colomb; mais la pensée profonde qui le dominait lui a donné le courage de descendre dans l'abîme ténébreux du moyen âge, depuis le ve jusqu'au xme siècle. Il a su en faire jaillir, en faveur de la vérité et à la gloire de l'Église, d'éclatantes lumières ensevelies jusque-là dans l'obscurité d'histoires nébuleuses. La mort est venue : elle a brisé sa plume ; son œuvre est restée inachevée, comme celle de Christophe Colomb, qui ne découvrit le continent qu'à son troisième voyage, et n'en parcourut qu'une partie des côtes. Toutefois, comme lui, Ozanam a ouvert et indiqué un vaste champ presque inexploré, où l'Église pourra recueillir sinon de nouveaux enfants, du moins un nouvel aliment pour soutenir et affermir la foi de ses fils au milieu d'un siècle éminemment sceptique. A cette œuvre il a consacré ses rares talents, d'immenses travaux, et ses forces jusqu'à extinction, intimement convaincu que la Providence l'avait aussi appelé à remplir cette importante mission.
Voici, en effet, ce qu'écrivait Ozanam dans l'avantpropos de son livre sur la Civilisation aux temps barbares : « Je ne poursuis point la gloire qui ne se donne qu'au génie, je remplis un devoir de conscience . Au milieu d'un siècle de scepticisme, Dieu m'a fait la grâce de naître dans la foi. Enfant, il me prit sur les genoux d'un père chrétien et d'une sainte mère. Il me
donna pour première institutrice une sœur intelligente, pieuse comme les anges, qu'elle est allée rejoindre. Plus tard, les bruits d'un monde qui ne croyait point vinrent jusqu'à moi. Je connus toutes les horreurs de ces doutes qui rongent le cœur pendant le jour, et qu'on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de larmes. L'incertitude de ma destinée ne me laissait pas de repos. Je m'attachais avec désespoir aux dogmes sacrés, et je croyais les sentir se briser sous ma main. C'est alors que l'enseignement d'un prêtre philosophe1 me sauva. Il mit dans mes pensées l'ordre et la lumière; je crus désormais d'une fois rassurée, et, touché d'un bienfait si rare, je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me donnait la paix. »
Oserons-nous maintenant hasarder un rapprochement entre le grand apôtre des Indes et l'humble professeur de la Sorbonne ? Mais depuis quand serait-il présomptueux de produire un maître à côté d'un disciple qui s'efforce de l'imiter? N'est-ce pas, au contraire, le moyen le mieux choisi pour apprécier le degré de ressemblance entre le modèle et la copie? Tous deux, dans des proportions différentes, sans doute, étaient possédés par la noble passion de l'amour de Dieu et des âmes, et ne reculaient devant aucun sacrifice, même celui de leur vie. Ozanam, à la vérité, n'est pas allé prêcher les infidèles ; mais son cours pendant douze années a été une véritable apologie du catholicL-me au milieu d'un nombreux auditoire qui n'était pas toujours composé de chrétiens fervents , et où se rendaient souvent même des adversaires de ses doctrine-.
1 .M. l'abbé Noirot, professeur do pliilosophif au collège do Lyon.
Il a su par son éloquence et par la vivacité de sa foi captiver la jeunesse qui accourait en foule pour l'entendre, et il fit aussi des conquête-: au milieu d'elle. Il n'avait pas comme Xavier le don des miracles,. ni en particulier celui de se faire comprendre dans le même idiome par des gens de pays différents; mais il connaissait plusieurs langues, même celles au xqu elles on a donné le nom de sémitiques ou orientales II s'en fit également une arme pour la défense de la vérité et de l'Église catholique. Ozanam, non plus, n'alla pas annoncer l'Évangile dans les Indes et jusqu'au Japon ; mais on peut dire sans exagération que sa charité a rayonné sur la terre tout entière, c'est-à-dire presque partout où le christianisme a pénétré.
Champion intrépide de la vérité par ses paroles et par ses livres, il a voulu l'être encore par ses œuvres. Non seulement il mit son zèle et son talent au service de la grande association de la Propagation de la foi, mais il fut l'un des principaux instigateurs et fondateurs de la société de Saint-Yincent-de-Paul, qui compte aujourd'hui des conférences jusque dans les contrées les plus lointaines. Nous voulons espérer qu'on nous pardonnera encore ce dernier raprochement : Xavier et Ozanam meurent tous deux à la fleur de l'âge , épuisés de travaux : le premier, désolé de n'avoir pu couronner son apostolat par la conquête de la Chine, dont il n'était plus éloigné que de huit lieues ; le second , regrettant amèrement de n'avoir pas eu le temps d'achever le grand ouvrage qu'il avait entrepris, dont il. avait déjà posé les principaux jalons et préparé les nombreux matériaux; cette œuvre, de la plus haute importance,
devait se résumer dans ces deux mots : la civilisation par le christianisme.
Nous venons de voir quelle est la puissance prodigieuse du talent et du génie lorsqu'ils se mettent au service de la foi. On pourrait peut-être croire que trop habitué, par la sublimité de l'état sacerdotal, à vivre dans les idées du surnaturel , nous avons exagéré la réalité de son immense influence. Nous citerons donc, en terminant, ce qu'en pensait Ozanam lui-même : « Le surnaturel, dit-il dans l'une de ses notes, tous les grands hommes y ont cru : Platon , Cicéron , Newton , Leibnitz. La nature ne suffît pas aux grands esprits, ils s'y trouvent trop à l'étroit. Ce monde, si vaste qu'il soit , est trop petit pour nous , lui qui , dans quelque temps , ne doit plus avoir à nous donner que six pieds de terre; mais surtout si nous eûmes une mère qui aima les pauvres, qui nous aima, qui s'épuisa pour faire de nous des gens de bien ; si nous eûmes une sœur qui abandonna la terre avant d'avoir connu d'autre amour que celui de Dieu : ah ! n'avons-nous pas besoin de placer ces personnes chéries dans un monde meilleur que celui-ci? Ne croyons-nous pas à leur assistance, si quelque heureuse inspiration vient nous visiter? et si, cherchant à rappeler dans notre mémoire ces chères images, nous en effaçons le peu de taches que la faiblesse humaine avait pu y laisser, nous rehaussons ces traits charmants et chéris, nous n'y voyons plus rien que de brillant et d'immortel , et nous ajoutons encore un nouveau chapitre à la vie des saints. »
Que dire après des paroles si touchantes et si belles?
En plaçant la couronne des élus sur la tête des êtres qu'il chérissait le plus ici-bas , Ozanam préludait , nous en avons l'intime et douce persuasion, au triomphe éclatant que Dieu lui réservait dans une meilleure vie, et dont la gloire qu'on lui accorda sur la terre n'était que le pâle précurseur.