SANCTUAIRE DE NOTRE-DAME DE LORETTE , EN ITALIE
Peu de personnes prennent la peine d'examiner avec quelque attention, encore moins d'étudier le fait miraculeux de la translation de la Santa Casa, c'est-à-dire de la maison de la très sainte Vierge, que l'on vénère aujourd'hui à Lorette l.
On dit avec un certain air de pitié, et même de doute, en secouant la tête : « C'est une vieille légende. » Plusieurs même osent nier impudemment le prodige de prime abord, et se rient de la simplicité de ceux qui l'admettent et qui y croient ; c'est-à-dire qu'ils prononcent leur sentence sans avoir daigné prendre connaissance des pièces du procès. Ozanam ne croyait pas à la légère; sa foi était vive, mais éclairée; elle était le fruit de la grâce, mais aussi celui des plus sérieuses études. Quant à lui, il était profondément convaincu de la vérité de la translation de la Santa Casa. Ses discours, sa conduite et la touchante piété qu'il manifesta pendant les trop courts instants que nous y passâmes ensemble, en sont une preuve incontestable. Le respect que nous devons à sa mémoire nous engage à consigner ici quelques-uns des arguments sur lesquels il appuyait sa créance ; ils ne seront peut-être pas inutiles à nos lecteurs pour les éclairer à ce sujet.
1° Les personnages les plus éminents, des papes, des princes, des rois, et les plus grands saints, ont visité ce sanc-
1 Consulter l'ouvrage de Iloralii Tursellini Romani è societale Jcsu hisloria Laurelana; Laureti, 1837, 1 vol. in-12.
(uaire avec la conviction la plus profonde que c'était bien la véritable maison de la très sainte Vierge qu'ils allaient vénérer.
Saint François de Sales, saint Cbarles Borromée, qui firent ce pèlerinage, n'étaient pas assurément des esprits simples, étroits et crédules ; et qui pourrait avoir la présomption d'être plus éclairé ou plus sage qu'eux relativement au sujet qui nous occupe?
2° Tous les papes qui ont occupé le saint-siège depuis 1294, époque où la Santa Casa fut transportée à Lorette, sous Boniface VIII, ont travaillé à répandre la vénération ainsi que la dévotion envers cette sainte maison , et un grand nombre d'entre eux , dans différentes bulles , ont parlé de sa translation comme d'un fait incontestable. On sait que ces pièces officielles ne sont pas publiées à la légère. Les auteurs les plus recommandables ont traité cette matière à fond. Le père Tursellini en a fait un volume partagé en cinq livres, intitulé : Ilistoria Lauretana. Canisius donne aussi des preuves de celte translation dans son ouvrage : Do Maria Deiparû Virgine. L'illustre théologien le pape Benoît XIV la discute et la prouve de la manière la plus savante. [De Festis B. Mariée Virginis, p. 2, § II et suiv.)
On voit qu'il y a loin entre une simple et vulgaire légende et un fait dont l'authenticité est sérieusement constatée par les hommes les plus compétents, les plus instruits et les plus respectables.
3° Cependant, pour échapper à toute méprise et à toute erreur, deux années après cette translation, qui eut lieu le 10 décembre 1294, les habitants du Picenum (Marche d'Ancône) , lieu où la sainte Maison avait été transportée, voulurent avoir des preuves palpables de ce prodige. Ils choisirent donc parmi eux seize personnages entièrement dignes de foi et de leur confiance par leur gravité, leur instruction et leur piété. Ils les envoyèrent à Nazareth en Galilée. La maison de Marie, qui avait été vénérée en cet endroit jusqu'alors par un grand nombre de pèlerins des rangs les plus élevés, entre autres par saint Louis, en 1252, avait disparu le 8 mai 1291. Elle était restée fixée pendant près de trois ans en Esclavonie, entre
Tersacht et Fiume. C'est de là qu'elle vint miraculeusement en Italie. Elle s'arrêta successivement d'abord dans une forêt de lauriers, près Recanati, propriété d'une veuve nommée Loretta, d'où la chapelle a pris son nom ; puis au bout de huit mois on la trouva près de là sur une colline dont le terrain appartenait à deux frères. Enfin elle fut une dernière fois déplacée et déposée à peu de distance, à deux ou trois kilomètres de la mer : c'est encore le lieu qu'elle occupe aujourd'hui.
Les commissaires, toutefois, retrouvèrent encore les fondations de la maison de la très sainte Vierge. Avant de partir de Lorette, ils avaient mesuré la dimension des murailles de la Santa Casa, et ils avaient emporté un échantillon de la pierre dont elles étaient formées, pierre qui ne ressemble à aucune de celles que l'on rencontre en Italie. Quelle fut leur joie lorsqu'ils constatèrent que les mesures, qu'ils avaient prises avec la plus grande précision, s'adaptaient exactement à la largeur, la longueur et l'épaisseur des fondations encore existantes, et lorsque, comparant les pierres de ces ruines, ils les trouvèrent complètement semblables à celles qu'ils avaient apportées?
Au retour des envoyés, les magistrats et les notables qui leur avaient confié cette importante mission dressèrent un procès- verbal solennel de leur récit, et y apposèrent leurs signatures à la suite de celles des seize témoins qui avaient fait le voyage de Palesline.
Nous pourrions enfin apporter comme une dernière preuve une sorte de prodige qui se perpétue depuis près de six cents ans. Ce sont les murs mêmes de la sainte Maison qui se chargent de la donner; car ils ont bravé six siècles, quoiqu'ils ne reposent sur aucune fondation, et qu'ils ne soient soutenus par aucun appui.
M. l'abbé Glaire, dans son Dictionnaire des sciences ecclésiastiques, s'exprime ainsi (page 1303) sur ce sujet : « Quand on lit sans prévention les preuves aussi nombreuses que solides qui établissent la vérité de celte translation, il est impossible de ne pas y croire; ou bien, si on est conséquent, on doit
rejeter une foule de faits historiques qui paraissent suffisamment fondés en raison. (Voyez Yltalia sacra, t. I. — Jaequin et Duesberg, Dictionnaire d'antiquités chrétiennes , et une foule d'autres ouï rages cités par Gaët. Moroni, qui donne d'ailleurs les plus amples détails sur Lorette, vol. XXXIX, art. Lorelo. — Schrœdi , dans le Dictionnaire de la Théologie catholique.) »
M. L ABBE MAKDUEL, l'EKE SPIRITUEL U OZANAM
Il est de toute justice de faire connaître à nos lecteurs un homme qui exerça une action considérable et des plus heureuses sur l'âme d'Ozanam. Nous voulons parler de celui qui dirigea sa conscience pendant les cinq années d'études qu'il passa à Paris, et même après qu'il y fut fixé, M. l'abbé Marduel.
Ce saint prêtre était Lyonnais et d'un âge déjà avancé. Il avait été autrefois vicaire à Saiht-Nizier, l'une des églises les plus importantes de la "\i!le de Lyon. Plus tard, un de ses oncles, portant le même nom, et curé de Saint-Roch , à Paris, obtint de l'avoir pour son vicaire. C'est là que nous l'ayons connu nous-mème, et ses sages conseils nous avaient été si utiles pendant nos études et notre séjour à Paris, que lorsque notre frère bien-aimé s'y rendit, nous crûmes ne pas pouvoir lui rendre un meilleur service que de le lui adresser pour qu'il devînt le confident de tous les secrets de son âme.
C'était un vénérable vieillard, aux allures simples, mais on ne peut plus affable. À peine avait-on échangé quelques paroles, qu'on se trouvait à l'aise avec lui comme avec le meilleur des pères. Quoiqu'il fût très occupé, jamais il n'avait l'air pressé; il vous écoutait et vous parlait comme s'il n'avait eu
rien autre à faire. Sous son humble bonhomie, il cachait une instruction peu commune, une connaissance profonde des anciennes liturgies, une science théologique très exacte, un jugement sûr, une expérience rare acquise par un long exercice du ministère et par une étude sérieuse du monde et du cœur humain.
A toutes ces précieuses qualités, il joignait une originalité spirituelle et un attachement sans bornes aux antiques usages de la vie patriarcale. Il avait fait imprimer deux gros volumes dont le style et l'ordonnance pouvaient laisser à désirer, mais dont le fond renfermait des documents précieux, un savoir très varié, et surtout les plus sages leçons sur l'autorité paternelle, sur le respect que les enfants doivent avoir pour leurs parents. Il s'attachait particulièrement à prouver les funestes effets du tutoiement introduit dans les familles par la révolution de 1793. Ses convictions à cet égard étaient si profondes, qu'il ne faisait aucune allocution en bénissant des mariages, sans une sortie interminable, et pourtant pleine de feu, contre le tutoiement.
Il était plein de charité pour les pécheurs et fécond en industries pour les ramener à Dieu. L'extrême bonté avec laquelle il les accueillait le faisait passer pour être très indulgent; mais un jour il nous dit : « On prétend que j'ai la manche large; oui, sans doute, large à l'entrée comme les entonnoirs; mais il n'en est pas moins vrai qu'il faut toujours passer par le goulot. » Il aimait à répondre aux questions qu'on lui adressait par des comparaisons d'une extrême justesse et que l'on n'oubliait jamais. On lui demandait un jour s'il ne valait pas mieux s'abstenir de prier en route lorsqu'on avait une grande course à faire, que de prier avec des distractions continuelles. Il répliqua aussitôt « qu'un créancier préférera toujours être payé en écus rognés que de n'être pas payé du tout ».
Sa demeure était garnie de meubles de hasard , mais on y trouvait une bibliothèque considérable et riche en livres curieux, dont plusieurs assez rares. Il possédait aussi un médaillier magnifique d'une valeur de dix mille francs. On voyait encore chez lui une collection d'antiquités chrétiennes, des
instruments de musique d'un autre âge. des armes de sauvages, etc.
Sa charité pour les pauvres dépassait toutes les bornes; non seulement il donnait tout ce qu'il avait . mais il se laissa même aller une fois jusqu'à endosser une lettre de change qui montait à plusieurs milliers de francs. Le malheureux auquel il avait \oulu rendre service n'ayant pu paver, le pauvre vieillard fut alors poursuivi : et. obligé de faire honneur à sa signature . il se trouva forcé de vendre son précieux médaillier. Le bruit de cette affaire ne lui permit plus de continuer ses fonctions de vicaire à Saint -Roch, que déjà d'ailleurs son grand âge lui rendait difficiles. Il alla alors passer quelques mois à Lyon, jusqu'à l'apaisement complet de cette tempête qu'il supporta en conservant toujours toute la sérénité de son âme.
Il revint ensuite à Paris, alla se loger dans un modeste appartement de la rue Massillon, près de Notre-Dame. La fabrique de Saint -Roch lui fit un petit traitement en reconnaissance de son dévouement et des ser\ices qu'il avait rendus à la paroisse pendant de longues années. Mais ses malheurs n'avaient pas refroidi sa tendre charité pour les pauvres. Il continuait à donner, et à donner de telle sorte que la modique pension qui lui était fidèlement servie ne pouvait plus lui suffire pour attendre la fin de l'année : sa domestique se trouvait alors obligée de quêter pour pouvoir lui procurer les choses les plus nécessaires à la vie. Quand il n'avait plus d'argent à donner, il soustrayait une partie du pain qu'on lui servait pour son repas, et le dérobait aux yeux vigilants de sa gouvernante en le fermant à clef dans son bureau, afin de pouvoir le donner aux pauvres qui venaient lui exposer leur détresse.
Les nombreux pénitents qu'il avait dirigés pendant son vicariat de Saint-Roch surent bientôt découvrir la retraite de leur père spirituel. Ils s'y rendirent en foule, et bien d'autres encore. On trouvait dans son antichambre, attendant leur tour, des gens de toutes les conditions: des évêques, des prêtres, des pairs de France, des grands seigueurs, des professeurs, des médecins, les hommes les plus distingués ; puis
des étudiants, des ouvriers, des pauvres. Tous étaient reçus avec la même patience, la même bonté. Un sourire bienveillant courait toujours sur ses lèvres. Il confessait cbez lui, et comme il sortait peu , on le rencontrait à toute heure du jour, et toujours prêta vous entendre avec la môme charité. On le trouvait presque sans cesse occupé à prier; et, comme dans les dernières années de sa vie, sa vue affaiblie ne lui permettait plus de îéciter le bréviaire, il disait humblement son chapelet avec une grande dévotion. 11 savait profiter des infirmités de sa vieillesse pour pratiquer la mortification. Non seulement il se soumettait avec joie aux épreuves que la Providence ne lui épargnait pas, mais il y ajouiait encore des privations volontaiies. Un jour, il nous dit: « Je ne peux plus jeûner, à mon âge; eh bien, lorsque j'ai envie de prendre une prise de tabac, j'attends deux ou trois fois d'en avoir besoin, avant de puiser dans ma tabatière. » Il en agissait de même dans tout le détail de sa vie.
Sa sainteté et son union continuelle à Dieu lui méritaient des lumières surnaturelles pour la direction des âmes; et, comme ii avait une grande dévotion aux anges gardiens, il priait souvent ceux des personnes qu'il confessait, afin que ses conseils portassent des fruits plus abondants. Il ne faut donc pas être surpris s'il lisait dans les âmes, s'il pénétrait si bien les besoins de chacun et si ses avis étaient empreints d'une sagesse intelligente qui se mettait à la portée de tous les esprits comme de toutes ies situations. Jamais on ne sortait d'u up rès de lui sans remporter le calme et la paix du cœur. Les scrupules s'apaisaient à sa douce et lumineuse parole, finissant bientôt par s'évanouir. On comprendra facilement l'empressement et l'ardeur qui conduisaient aux pieds de ce piètre si pauvre, si simple et si vertueux cette foule de pénitents, qui allaient puiser d.ais son sein les eaux vives dont leur âme était altérée. *
Tel était le conseiller intime auquel nous avions adressé Oz m m , qui sut assez l'apprécier'pour n'en vouloir pas d'autre pendant les cinq années qu'il passa à Paris comme étudiant. 11 se remit sous sa direction avec celle qu'il avait choisie
pour partager sa destinée, lorsqu'il y retourna comme professeur. La mort seule de ce saint prêtre put mettre fin à des rapports si doux et si utiles pour celui qui en recueillait les bienfaits.
On ne sera plus étonné maintenant des progrès que fit Frédéric à cette douce, à cette pieuse école pendant ses cinq années d'études à Paris. Son âme simple et droite, humble et docile, se laissa en quelque sorte pétrir comme une cire tendre entre les mains de celui qui recevait les secrets de sa conscience et qui le façonnait à son imige. Sa déférence et sa soumission aux charitables avis qu'il recevait, les lumières divines qu'il en recueillait, le feu sacré qu'il y puisait, jetèrent dans son coeur des germes' féconds qui se développèrent de plus en plus pend, tnt toute sa vie. Il n'y parvint toutefois que par de généreux et persévérants efforts secondés par la grâce. Mais pour obtenir ce secours divin et nécessaire, il n'hésitait pas, malgré ses nombreux travaux, à donner un temps as-ez considérable à la méditation et à la prière. Quoique la délicatesse de sa conscience fût souvent pour lui une source de peines intérieures, surtout lorsqu'il approchait des sacrements, il ne laissait pourtant pas d'aller souvent demander à cette source des faveurs célestes les forces dont il sentait le besoin.
Voici ce qu'il écrivait lui-même à sa mère, au sujet de M. l'abbé Marduel et des secours puissants qu'il trouvait dans le fréquent usage des sacrements : « Une circonstance qui ne contribue pas peu à laisser chez moi le moral dans uu état de perplexité, c'est que le seul conseiller intime que j'aie ici, le seul dont la sagesse et la bonté puissent à la fois me tenir lieu de père et de mère, M. Marduel, a fiit un long voyage à Lyon. Il a dû revenir ce soir, et je compte le voir demain Mais il nous avait quittés depuis Pâques (il écrivait à la date du 16 mai, ce qui réduisait à un mois environ ce temps qui lui avait paru si long) , de sorte que, comme je suis p< u jaloux de faire de nouvelles connaissances, je suis demeuré tout ce temps abandonné à mon humeur et aux caprices de mon imagination. Eu vérité, s'il y a parmi 1 -s protestants quelques jeunes gens de bonne foi, éclairés et religieux, je les plains
bien de manquer d'une ressource dont ma jeunesse a tant besoin, et sans laquelle, ou je serais complètement gâté, ou consumé de mélancolie '. »
C'était un devoir pour nous de rendre hommage au vénérable prêtre qui guida si bien les pas d'Ozanam dans les sentiers de la vertu et surtout de la charité ; car c'est à ce saint et habile directeur que l'Église est en grande partie redevable d'avoir trouvé dans Ozanam un défenseur si intrépide et si puissant, et que les pauvres ont dû un grand nombre de secours spirituels et temporels qui leur sont prodigués depuis plus de quarante-cinq ans, dans l'univers entier, par l'admirable société de Saint-Vincent-de-Paul.
1 Lettres d'Ozanam, t. I , p. 113 , 2« édit.