CHAPITRE II
Santa Maria dei Servi, qui a été détruite depuis, pour être rebâtie un peu plus loin , au fond d'une petite place qui s'ouvre sur le Corso dei Servi.
Il était le cinquième enfant du docteur Ozanam. Mais deux d'outre eux avaient déjà cessé de vivre , après quelques jours seulement d'existence. Il ne restait donc alors qu'Elisa, l'aînée de tous, et Alphonse, le troisième, celui qui écrit aujourd'hui ces mémoires, et qui avait neuf ans de plus que son frère.
Frédéric était né avec une constitution délicate. Aussi sa première enfance fut -elle soumise à de rudes épreuves. Mais si les forces physiques ne lui arrivèrent que tardivement, son intelligence fut en revanche des plus précoces, et sa langue se délia de bonne heure. Avant qu'il pût marcher, souvent on l'asseyait sur une table , pendant que nous récitions nos leçons , entre autres les Fables de la Fontaine. Il prêtait une attention soutenue à notre récitation, devenant alors pensif et sérieux. Aussi retenait-il sans peine des tirades entières de ces vers charmants, dont la poésie lui souriait déjà , et dont l'harmonie favorisait encore son heureuse mémoire. Bien plus, il en comprenait parfaitement le sens moral, et il allait jusqu'à en faire de très justes applications. Il avait à peine deux ans, lorsque son père, s'amusant avec lui, fît rouler une pièce de monnaie jusqu'à ses pieds , en lui disant de la lui renvoyer. Mais Frédéric, prenant un petit air rusé, répondit : Non, non, le gros renard s'en saisit. Il craignait, en la renvoyant, de perdre son petit trésor.
Notre bonne sœur Élisa , qui avait alors quatorze à quinze ans . avait remarqué avec bonheur la vivacité de
cette jeune intelligence qui devançait les années , elle mit tous ses soins à la développer. Elle enseignait à Frédéric les éléments de l'histoire sainte, de la géographie, puis quelques fables choisies. Entre autres, elle lui fit apprendre celle des Deux Pigeons. Il la récita le jour de la fête de notre mère, avec un sentiment, une expression et une grâce admirables pour son âge ; il avait alors cinq ans.
Dès sa plus tendre enfance, il eut une droiture et une sincérité à toute épreuve. Jamais le moindre mensonge ne vint flétrir ses lèvres. Sa raison précoce lui faisait prêter une oreille attentive à la voix de sa conscience ; il était, en ce point, d'une délicatesse qui allait quelquefois jusqu'au scrupule. Aussi avait-il une horreur extrême de l'apparence même d'un péché. Un soir, sa bonne l'ayant, par mégarde, découvert en le changeant, il s'écria aussitôt avec une sorte de d'effroi : Prends garde, tu vas me faire offenser Dieu.
Dans ses jeux , il ne se serait jamais rendu coupable de la moindre tricherie. Il poussait déjà si loin les sentiments d'honneur, que, quoique mal pourvu de force et d'adresse, il ne voulait jamais, dans ses luttes enfantines, s'avouer vaincu, encore moins crier : Merci!
Sa sensibilité pour ceux qui souffraient et pour les pauvres se manifesta, pour ainsi dire, dès le berceau. xNotre mère était à la campagne , seule avec ses enfants ; notre fidèle domestique, que Frédéric aimait beaucoup, était restée à la ville avec notre père. Cette pauvre fille eut une fluxion de poitrine , on la saigna ; mais le pansement s'étant dérangé pendant la nuit, elle perdit beau-