CHAPITRE II
coup de sang. Cependant Frédéric , en proie à l'une des maladies qui éprouvèrent si violemment son enfance , poussait, une nuit, des cris déchirants, que rien ne pouvait calmer.
A bout de ressources , notre excellente mère s'avisa de lui raconter les douleurs de sa bonne bien -aimée, et de lui parler de l'abondance de sang qu'elle avait perdu. Aussitôt ses cris s'apaisent comme par enchantement , et si ses larmes ne tarissent pas , ce n'est plus sur ses propres souffrances qu'il les répand ; il semblait les avoir complètement oubliées ; mais c'est sur le malheur de sa chère bonne.
Il commençait à peine à bégayer, lorsqu'un matin, pendant l'hiver, alors qu'il était chaudement enveloppé dans son lit, il entendit un pauvre ramoneur qui criait dans la rue : Spazza camino , cri usité à Milan, pour annoncer la présence des enfants qui offrent leurs services pour ramoner les cheminées : Frédéric se mit aussitôt à dire à son père , d'un ton plein de compassion pour le malheureux petit ramoneur : Spazza camino, pauvre petit!
Dès sa plus tendre enfance il avait l'air de réfléchir sérieusement, fronçant son front, comme il en prit l'habitude plus tard , lorsqu'il se livrait aux plus profondes études ; puis il faisait avec ses doigts des triangles, des carrés, ou toutes autres figures, qui affectaient des formes géométriques ; ce qui faisait dire à son père , par manière de plaisanterie, qu'il serait un jour le digne successeur de son grand-oncle, Jacques Ozanam, le mathématicien.
A Lyon, en 1819, le 3 juin, Frédéric Ozanam, âgé
alors d'environ six ans, tomba dangereusement malade. Il eut une fièvre typhoïde des plus graves , qui le mit à deux doigts de la mort. Son père , se défiant de ses propres lumières , dans une circonstance aussi délicate, recourut à celles de ses confrères. Il appela en consultation les docteurs Levrat et Martin aîné. Ces messieurs lui déclarèrent, après un examen sérieux , qu'il devait voir, comme eux, qu'il n'y avait plus rien à espérer, et qu'on devait se résigner à voir expirer bientôt le malade. Le pauvre enfant délirait, avait les yeux tournés, la mort était sur ses lèvres. Noire bonne mère, et son amie intime, Mme Accarias , eurent la pensée de recourir à l'intercession' de saint François Régis , auquel on venait d'ériger une chapelle spéciale dans la paroisse de Saint-Polycarpe. Toute la famille s'unit à ses prières. On se procura une relique du saint : on la suspendit au cou du pauvre moribond, et l'on commença une neuvaine.
Tandis que nous implorions ainsi l'assistance du Ciel avec toute la ferveur dont nous étions capables, Frédéric continuait à faire entendre des paroles incohérentes, entremêlées de réminiscences sur les notions cosmographiques qu'on lui avait données. Tout à coup, au milieu de son délire , il demanda à boire de la bière. La chose parut d'autant plus étrange, qu'il avait toujours témoigné une profonde répugnance pour cette boisson. Notre père, qui lui prodiguait tous ses soins, reconnaissant le premier effort de la nature , lui fit donner cette boisson. L'enfant but sans difficulté, et dès lors la maladie céda complètement. La convalescence fut très longue, mais enfin le jeune malade recouvra une