DEMETRIO È POLIBIO
pou élevé au-dessus du niveau de l'immense plaine de la Lombardie, est situé de manière à être couvert par l'ombre de la colline verdoyante qui s'avance sur la ville. Une femme de la société chantait à mi-voix un air qui parut aimable, car il se fit un silence général. Quel est cet air? demanda-t-on quand elle eut cessé de chanter. — Il est de Demetrio è Polibio, c'est le fameux duetto :
Questo cor te giura affetto.
— Est-ce le Demetrio que les petites Monbelli donnent demain à Como? — Précisément; Rossini l'a écrit pour elles (1812), et avec les passages que leur père , le vieux ténor Monbelli, lui a indiqués comme étant le mieux dans la voix de ses filles.
Est-il sûr que l'opéra soit de Rossini ? dit une de ces dames ; on assure que Monbelli a travaillé à la musique. — Il aura peut-être fourni à Rossini quelque ancien motif à la mode, lorsque lui, Monbelli, était célèbre vers l'an 1780 ou 1790. On dit que les petites Monbelli sont parentes de Rossini. — Pourquoi n'irions-nous pas à Como voir l'ouverture de la salle? dit la maîtresse de la maison. .. — Allons à Como, ré-
DEMETRIO È TOLIBIO. 77
pondit-on de toutes parts ; et moins d'une demiheure après, nous étions quatre voitures au galop des chevaux de poste, sur la route de Como , en passant par Bergame ; cette route côtoie les plus belles collines qui existent peutêtre en Europe. Il fallait aller vite pour arriver à Como avant que le soleil du lendemain ne fût brûlant, et c'est ce qui nous faisait braver courageusement la peur des voleurs qui se rencontrent toujours dans les environs de Brescia et de Bergame, et qui même, assure-t-on, ont des intelligences dans la première de ces deux villes. Je crois que la peur qui effrayait les femmes augmentait nos plaisirs; sous prétexte de les distraire, nous osions nous livrer à toutes les idées singulières, inconnues sous un autre ciel, et tenant peut-être un peu de la folie que donne une belle nuit stellata; sous ce délicieux climat, le bleu du ciel est différent du nôtre. La suite de lacs et de montagnes couvertes de grands châtaigniers , d'orangers et d'oliviers, qui s'étend de Bassano à Domo d'Ossola, est peut-être la plus belle chose qui existe au monde. Comme aucun voyageur n'a célébré ce pays , il est resté à peu près inconnu, et ce n'est pas moi qui en parlerai, de peur de paraître exagéré. Je ne crains déjà
78 DEMETRIO E POLIÏJIO.
que trop qu'on m'adresse ce reproche pour tous les beaux effets que j'attribue à la musique.
Nous arrivâmes à Como à neuf heures du matin. Le soleil était déjà brûlant ; mais j'étais ami de l'hôte de l'Angelo, dont l'auberge donne sur le lac (en Italie , aucune amitié n'est à négliger) ; il nous donna des chambres très-fraîches ; les vagues du lac venaient se briser au pied de nos fenêtres , à huit pieds au-dessous de nos balcons. Il y eut à l'instant des barques couvertes de voiles pour ceux d'entre nous qui voulurent se baigner ; et enfin à huit heures du soir, nous nous trouvâmes frais et dispos dans la nouvelle salle de Como, ouverte ce soir-là au public pour la première fois. La foule était immense ; on était accouru des Monti di Brianza , de Venise , de Bellagio , de Lecco , de Chiavena, de la Tramezina, de tous les bords du lac à trente mille de distance. Nos trois loges nous coûtèrent 40 sequins (-450 francs) ; et encore fût-ce par grâce que nous les obtînmes ; nous dûmes cette faveur à mon ami l'hôte de l'Angelo.
Tous les gens aisés de Como et des environs s'étaient cotisés pour élever ce théâtre, dans lequel on chantait ce soir-là pour la première
UEMETRIO K POUBIO. 70
fois, et qui est de l'architecture la plus belle et la plus simple.
Un oflicier fort aimable et très-bel homme. M . M***, aide de camp du général L. , que nous rencontrâmes fort heureusement dans l'astro du théâtre, et qui se trouva de la connaissance de ces dames, nous mit au fait de tous ces petits détails que Ton a grande envie de savoir quand on arrive dans un théâtre inconnu.
« La troupe que vous allez voir, nous dit-il, se compose d'une seule famille : des deux sœurs Monbelli, Tune, toujours habillée en homme au théâtre, fait les rôles de musico : c'est Marianne ; l'autre, Esther, a une voix plus étendue, quoique peut-être moins parfaitement suave, et remplit les rôles de prima dona dans Demetrio e Polibio, que la députation des amateurs de Como a choisi pour l'ouverture de leur théâtre ; le vieux Monbelli, ténor autrefois célèbre, fait le rôle du roi ; celui du chef des conjurés sera rempli par un bonhomme nommé Olivieri, attaché depuis longtemps à Mm0 Monbelli , la mère , et qui, pour être utile à la famille, remplit au théâtre les rôles d'utilités, et à la maison , est le cuisinier et le maestro di casa de la famille. Sans être jolies , les deux Monbelli ont des figures qui plaisent généra-