‹ Vie de G. RossiniChapitre 27 sur 56 · ROSSINI VA A NAPLES · texte numérisé non relu

ROSSINI VA A NAPLES

théâtre del Fondo, dont Rossini se chargea si légèrement, était une besogne immense, un travail de manœuvre, qui l'a obligé de transposer et de rajuster, selon la portée des voix des cantatrices ou selon le crédit de leurs protecteurs, une quantité de musique incroyable; cela seul eût suffi pour flétrir un talent mélancolique, tendre, tenant à un système nerveux en état d'exaltation ; Mozart en eût été éteint. Le caractère hardi et gai de Rossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les critiques. Il ne voit jamais, dans un ennemi , qu'une occasion nouvelle de se moquer et de faire des farces, si l'on me permet pour un instant un style au niveau de ce que je raconte. Rossini se chargea de l'immense travail qui lui était dévolu, comme Figaro, dans son Barbier, se charge des commissions qui lui pieuvent de tous les côtés. Il s'en acquittait en riant , et surtout en se moquant de tout le monde ; ce qui lui valut une foule d'ennemis dont le plus acharné, en 182&, fut M. Barbaja, auquel il a joué le mauvais tour d'épouser sa maîtresse. Cet engagement signé par Rossini n'a fini qu'en 1822, et a eu l'Hifluence la plus marquée sur son talent, sur son bonheur, et sur l'économie de toute sa vie.

94 UOSSINI VA A NAPLE8.

Toujours heureux, Rossini débuta à Naplcs de la manière la plus brillante : ce fut par Elisabetta, regina d Inghitterra 9 opéra séria (fin de 1825).

Mais pour comprendre les succès de notre jeune compositeur, et surtout les inquiétudes dont il fut assiégé à son arrivée dans l'aimable Parthénope, il faut remonter très-haut. Le personnage influent à N est grand chasseur,

grand joueur de ballon , cavalier infatigable, pêcheur intrépide ; c'est un homme tout physique ; il n'a peut-être qu'un seul sentiment , qui tient probablement encore à ses habitudes physiques , c'est l'amour des entreprises hardies. Du reste, également privé de cœur pour le mal comme pour le bien ; c'est un être absolument sans sensibilité morale d'aucune espèce, ainsi qu'il convient au vrai chasseur. On l'a dit avare; c'est une exagération, il abhorre de donner de l'argent de la main à la main, mais signe tant qu'on veut des bons sur son trésorier.

Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en. Sicile , comme emprisonné au milieu de gens qui lui parlaient parlement , finances , balance des pouvoirs et autres fatras inintelligibles et contrariants. II arrive à Naples, et voilà que

ItOSSm VA A NAPLES. 95

l'une des plus belles choses de sa Naples chérie, une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son séjour, le magnifique théâtre de San-Carlo, est anéanti en une nuit, par le feu. Ce coup fut, dit-on, plus sensible à ce prince, que la perte d'un royaume, ou celle de dix batailles. Au milieu de son désespoir, il se présente un homme qui lui dit : uSire, cet immense i» théâtre que la flamme achève de dévorer, je i) vous le referai en neuf mois , et plus beau » qu'il n'était hier. >i M. Barbaja tint parole. En entrant dans le nouveau Saint-Charles (le 12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la première fois depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M. Barbaja fut le premier homme du royaume. Ce premier homme du royaume, directeur des théâtres, et entrepreneur des jeux, protégeait mademoiselle Colbrand , sa première chanteuse , qui se moquait de lui toute la journée , et par conséquent le menait parfaitement. Mademoiselle Colbrand, aujourd'hui madame Rossini, fut de 1806 à 1825, une des premières chanteuses de l'Europe ; en 1815, elle commença à avoir souvent la voix fatiguée; c'est ce que, chez les chanteurs du second ordre, on appelle vulgairement chanter faux ; de 1816 à 1822, made-

90 ROSSINI VA A HAPLES.

moiselle Colbrand chanta ordinairement audessus ou au-dessous du ton, et fut ce qu'on appelle partout exécrable ; mais c'est ce qu'il ne fallait pas dire à Naples. Malgré ce petit inconvénient, mademoiselle Colbrand n'est pas moins restée première chanteuse du théâtre de San-Carlo, et fut constamment applaudie. Voilà, suivant moi , un des triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S'il est un goût dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de l'univers, c'est sans contredit celui de la musique. Hé bien , durant cinq petites années, de 1816 à 1821, ce peuple tout de feu fut vexé de la manière la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. M. Barbaja était mené par sa maîtresse , qui protégeait Rossini ; il payait, autour du roi , qu'il fallait payer (c'est la phrase napolitaine); il était aimé de ce prince, il fallut supporter sa maîtresse.

Vingt fois je me suis trouvé à San-Carlo ; mademoiselle Colbrand commençait un air ; elle chantait tellement faux, qu'il était impossible d'y tenir. Je voyais mes voisins déserter le parterre , les nerfs agacés , mais sans mot dire. Qu'on nie après cela que la terreur est le principe du gouvernement despotique ! et

Page 1