CHAPITRE XVI
Ce vrai drame noir et plat, a été arrange pour Rossini par M. Gherardini, de Milan, d'après le mélodrame du boulevard qui a pour auteurs MM. Daubigny et Caigniez. Pour comble de disgrâce, il paraît que cette vilaine histoire est fondée sur la réalité : une pauvre servante fut dans le fait pendue jadis, àPalaiseau, en mémoire de quoi l'on fonda une messe, appelée la messe de la Pie.
La Gazza Ladra (ou la Pie voleuse) est un
des chefs-d'œuvre de Rossini; il l'écrivit à Milan, en 1817, pour la saison nommée prima vera (le printemps).
Quatorze ans du despotisme d'un homme de génie avaient fait de Milan, grande ville renommée autrefois pour sa gourmandise, la capitale intellectuelle de l'Italie ; ce public comptait encore dans son sein, en 1817, quatre ou cinq cents hommes d'esprit supérieurs à leur siècle, reste de ceux que Napoléon avait recrutés de Bologne à Novare, et de la Ponteba à Ancône, pour remplir les emplois de son royaume d'Italie. Ces anciens employés, que la crainte des persécutions et l'amour des capitales retenaient à Milan, n'étaient nullement disposés à reconnaître une supériorité quelconque dans le public de Naples. On arriva donc à la Scala, le soir de la première représentation de la Gazza Ladra avec la bonne intention de siffler l'auteur du Barbier, d'Elisabeth et d'Othello, pour peu que sa musique déplut. Rossini n'ignorait pas cette disposition défavorable, et il avait grand'peur.
Le succès fut tellement fou, la pièce fit une telle fureur, car j'ai besoin ici de toute l'énergie de la langue italienne, qu'à chaque instant le public en masse se levait debout pour cou-
vrir Rossini d'acclamations. Cet homme aimable racontait le soir, au café de l'Académie , qu'indépendamment de la joie du succès, il était abîmé de fatigue pour les centaines de révérences qu'il avait été obligé de faire au public, qui à tous moments interrompait le spectacle par des bravo, maestro ! è viva Rossini !
J'étais à la première représentation de la Gazza Ladra; c'est un des succès les plus unanimes et les plus brillants que j'aie jamais vus, et il se soutint pendant près de trois mois au même degré d'enthousiasme.
Rossini fut heureux en acteurs ; Galli , madame Belloc, Monelli, Boticelli, Ambrosi, mademoiselle Galianis, tous les acteurs cherchaient à ennoblir la pièce.
Que dire de l'ouverture de la Gazza Ladra ? à qui cette symphonie si pittoresque n'est-elle pas présente?
L'introduction du tambour, comme partie principale, lui donne une réalité, si j'ose m"exprimer ainsi , dont je n'ai trouvé la sensation clans aucune autre musique ; il est comme impossible de ne pas faire attention à celle-ci. Il me le serait également de rendre les transports et la folie du parterre de Milan à l'apparition
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do ce chef-d'œuvre ; après avoir applaudi pendant cinq minutes, quand la force nécessaire pour crier n'existait plus, je remarquai que chacun parlait à son voisin, chose fort contraire .1 la méfiance italienne ; les gens les plus froids et les plus âgés s'écriaient dans les loges : o bello! o bello! et ce mot était répété vingt fois de suite ; on ne l'adressait à personne, une telle répétition eût été ridicule ; on avait perdu toute idée d'avoir des voisins , chacun se parlait à soi-même; à chaque morceau il fallait que Rossini se levât plusieurs fois de sa place au piano pour saluer le public ; et il parut plutôt las de saluer que le public d'applaudir. La cavatine de Ninetta :
Di piacer mi balza il cor,
est, comme l'ouverture, une des plus belles choses de Rossini : qui ne la connaît pas? Jamais peut-être , Rossini n'a été plus brillant et en même temps plus dramatique , plus vrai , plus fidèle aux paroles.
L'expression dramatique vive et franche, et pourtant parfaitement belle, est assez rare chez Rossini pour qu'on la respecte; la première phrase de :
Di piacer mi balza il cor,
la uazza lauka. 140
doit être donnée absolument sans ornements et sans roulades ; la jolie petite Linti le chante d'une manière sublime. La nuance dans cet air fut fort bien saisie par madame Belloc. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui parlais encore des transports du public à l'apparition de cet air si simple, si naturel, si facile à comprendre : les spectateurs du parterre étaient montés sur les banquettes ; ils firent répéter l'air de madame Belloc et l'écoutèrent debout ; leurs cris redemandaient cette cavatine une troisième fois, lorsque Rossini dit de sa place au piano , aux spectateurs des premières files du parterre : <c Le rôle de Ninette est fort chargé » de musique, madame Belloc sera hors d'état » d'arriver à la fin, si vous la traitez ainsi. » Cette raison, qui fut répétée et discutée au parterre, produisit enfin son effet après une interruption d'un quart d'heure.
La cavatine du podesta :
Il mio piano è preparato,
est un morceau brillant pour une belle voix de basse; le terzetto qui suit :
Rcspiro — partite,
«•st sublime; c'est dès le début que se trouve
r.ossiM. 15
150 LA GAZZA I.ADÎIA.
l'admirable prière. Le terzetto est au-dessus de tous les éloges : il établit à jamais la supériorité de Rossini sur tous les compositeurs ses contemporains.
L'air du podesta et surtout le chœur qui le termine , auraient fait la réputation d'un compositeur moins riche que Rossini; l'air finit par de beaux accents tragiques sur
Scoperto, avvilito, Proscrito, inseguito.
Luchelli chante cet air d'une manière admirable. À la manière dont Rossini a écrit cet air pour Galli, je croirais qu'il boudait encore; les savants remarquent comme une chose nouvelle que vers la lin l'orchestre va beaucoup plus haut que le chant et cependant ne le couvre pas. On sent à tous moments, en voyant célébrer comme des nouveautés des choses aussi simples, que la science de la musique est encore au berceau.
Le chœur des juges :
Tremate, o popoli,
est superbe ; voilà le triomphe du style magnifique, la terreur. Ce chœur est tellement impo-
sant, que je n'ai jamais vu rire, à Louvois, à l'aspect de tout un tribunal de première instance, la toque en tète, qui se met à chanter. La première fois que j'entendis la Gazza Ladra à Louvois, je fus scandalisé ; le chef d'orchestre , nomme d'ailleurs d'un grand talent , violon distingué et très -habile, et qui dirige fort bien l'orchestre, une fois le système français adopté, a changé la plupart des mouvements de Rossini. Si jamais ce maestro passe à Paris et qu'il ne prenne pas le parti de donner des conseils au chef d'orchestre de Louvois, pauvre Rossini ! il sera battu complètement , car il n'est pas savant, lui.
MoôL
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C11AP1TIIE XVII.
J'ai eu, pendant mon séjour à Naples, une forte discussion sur le mérite relatif à Rossini et aux anciens compositeurs , lorsqu'on nous annonça à San-Carlo, Mosè, sujet sacré (1818). J'avoue que nous allions vers San-Carlo avec de grands préjugés contre les plaies d'Egypte; les sujets pris des Ecritures saintes peuvent être agréables dans un pays biblique tel que l'Angleterre ou bien en Italie, où ils sont sanctifiés par tout ce qu'il y a de plus ravissant dans les