‹ Vie de G. RossiniChapitre 40 sur 56 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Dans Othello, électrisés par des chants magnifiques, transportés par la beauté incomparable du sujet, nous faisons nous-mêmes le libretto.

Les acteurs d'Italie, entraînés par la magie que Shakspeare a attachée à ce nom fatal d'Othello, ne peuvent s'empêcher de dire le récitatif avec une nuance de sensibilité vraie et simple qui manque trop souvent aux'morceaux de musique écrits par Rossini. Les acteurs qui

représentent Othello à Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en exemple de cet effet, en quelque sorte involontaire, que produit le grand nom d'Othello; mais je puis assurer que je n'ai jamais vu chanter d'une manière insignifiante les récitatifs de Desdemona. Tout Paris connaît l'entrée de madame Pasta, et la manière simple et sombre dont elle dit :

Mura infelici ove ogni di ra'aggiro!

Avec de tels talents, toute illusion devient facile , et nous parvenons bien vite à trouver pleine de sensibilité et de cette empreinte fatale qui fait dire à Virgile que Didon est pâle de sa mort future , une partition , d'ailleurs écrite avec beaucoup de feu, et qui est un chefd'œuvre dans le style magnifique.

Si l'on veut absolument trouver de l'amour dans les œuvres de Rossini , il faut avoir recours à son premier ouvrage, Demetrio è Polihio (1809) ; dans Othello (1816) , il n'a deviné les accents du cœur que dans le rôle de Desdemona et particulièrement dans le charmant duetto :

Vorrei che il tuo pcnsiere •

car dussé-je vous impatienter et tomber tout à fait dans le paradoxe à vos yeux, la romance est triste et non pas tendre. Demandez aux femmes coquettes combien l'un de ces tons est plus facile à trouver que l'autre.

Le solo de clarinette, dans l'ouverture, inspire des idées touchantes , mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires; il y a une grâce noble.

Je trouve plus de grâce et de légèreté, que de majesté et de grandiose, dans le premier chœur :

Viva Othello, viva il prode!

Ce chœur est écrit avec infiniment d'esprit. Le récitatif d'Othello qui s'avance :

Vincemmo, o padri !

est entremêlé de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment où le chant d'Othello triomphe, l'accompagnement dit :

Tu mourras.

La grande louange que mérite cette partition de Rossini, son chef-d'œuvre dans le style fort

et allemand, c'est qu'elle est pleine de feu : c'est un volcan, disait-on à San-Carlo.

L'entrée d'Othello est superbe : voici enfin une de ces situations que réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traitée avec tout le feu possible. C'est là que les richesses du style et de l'harmonie à la Mozart sont bien placées; mais, suivant ma manière particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la première fois. Garcia s'acquitte fort bien à Paris du rôle d'Othello ; il le joue avec feu et fureur; c'est le véritable maure.

La lutte des deux ténors, Mozzari et David, est au-dessus de toute louange dans ce dialogue :

Roderigo. — E quai diritto mai

Per renderla infedal ?

Othello. — Virtu, constanza, amore.

Dans la cantilène de ces trois mots, Rossini a été l'égal de Mozart, c'est-à-dire qu'il a su se placer au niveau de ce maître dans le genre où Mozart s'est le plus rapproché de la perfection. Il est impossible de rien écrire de plus beau comme musique , et en même temps de plus vrai , de plus fidèle au véritable accent de la

passion , et de plus éminemment dramatique ; mais il faut absolument David et Nozzari luttant ensemble de perfection, et animes par l'émulation la plus vive. Quant à la partie de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux que mademoiselle Colbrand ; elle dit d'une manière sublime :

Ever : guirai.

Tout le monde connaît :

Impia, ti maledieo.

Va, malheureuse ! je te maudis.

Voilà l'effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n'a rien de mieux.

Ca <8>azza Caùra.

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