CHAPITRE XIV
Guillaume Tell, le chef-d'œuvre de tous les chefs-d'œuvre, grand opéra en quatre actes, paroles de MM. Hippolite Bis et Jouy, fut représenté à Paris le 28 août (Académie Royale de musique). A la première représentation, comme c'est l'usage de ne pas faire connaître l'auteur, personne ne pouvait comprendre cette musique si forte et si grande, d'autant plus que personne ne la croyait de cet homme universel. Quant à la deuxième représentation, on inscri-
174 (.IILLAIME TELL.
vit sur l'affiche ce célèbre nom; l'enthousiasme était à son comble, et pour faire ressortir leurs acclamations, on avait recours aux banquettes, en frappant au plus fort à l'instar du public italien, et en répétant sans cesse les cris : Bravo, maestro! bravissimo,Rossini! qui augmentaient à chaque morceau nouveau. Cet opéra ne se comprenait pas encore à l'époque de la révolution de juillet 18&0; cependant nous devons rendre justice de l'exécution de différents morceaux qui alors furent le mieux appréciés. L'introduction sublime :
Quel jour serein le ciel présage ;
le chœur adorable et magnifique :
Pasteurs, que vos accents s'unissent,
furent exécutés en perfection. Que dire d'Adolphe Nourrit et de mademoiselle Cinti dans le sublime duo :
OMathilde! idole de mon âme,
à qui ne les a pas entendus? Le finale du premier acte :
Dieu de bonté ! Dieu tout-puissant !
sont de ces perfections qui ne se trouvent que dans les partitions de ce grand homme. Le chœur divin :
Vierge, que les ch ré liens adorent ; cl la romance :
Sobres forêts, désert triste et sauvage; le duo de toute magnificence :
Oui, vous l'arrachez à mon âme,
ainsi que l'immortel trio chanté par Adolphe Nourrit, Wartel et Derivis, sont des exemples du génie de l'homme qui fait les délices universels.
En 1837, le chanteur Duprez venant d'Italie, débute dans ce chef-d'œuvre à l'Académie de musique : que dire de ce célèbre ténor qui, à la première représentation, eut le succès le plus éclatant qui a eu lieu dans ce Paris des arts ; c'était vraiment curieux; tout le monde s'écriait au miracle ; voilà une nouvelle musique ! Quand ils entendirent chanter l'admirable duo :
O MatHflde ! idole de mon âme,
entre Duprez-Arnold, et mademoiselle Falcon- Mathilde, l'enthousiasme se calma un peu jusqu'à ce qu'enfin arrivât l'immortel trio entre Duprez, Wartel etLevasseur, les trois premiers sujets de l'Académie (18$8); et figurez-vous les acclamations, surtout quand Duprez dit :
Mon père, tu m'as dû maudire ,
avec cette perfection qui touche l'àme; aussi l'enthousiasme du public était tellement bruyant, qu'on croyait être en Italie. Les dilettanti les plus envieux de ce grand homme étaient obligés de crier au plus fort : Bravo , Duprez ! bravissimo, Rossini!
L'air :
Asile héréditaire ,
fameux dans les annales de la musique , et surtout comme Duprez le dit, a entraîné tous les cœurs. L'allégro admirable :
Amis, suivez-moi.
a fait tant d'impression sur les vieux dilettanti, que le lendemain de la première représentation , cette phrase était répétée par tous les amis qui se rencontrèrent dans les rues de la
capitale de France. L'incroyable succès va toujours croissant à Paris, comme dans les pays étrangers. Je deviendrais ennuyeux si je vous entretenait de l'effet que chaque morceaux a produit sur l'âme des vrais connaisseurs. Cette pièce commence actuellement à se faire comprendre par les grandes études qu'on fait partout ; dans les pays où l'on a monté cette sublime partition , on ne se lasse pas d'assister aux représentations. C'est cet opéra grandiose qui a fait l'immortalité de son auteur ; aussi tous les compositeurs modernes, Auber, Bellini, Hérold, Caraffa, Mercadante, Halevy, Meyerbeer, sont imprégnés de son style, et ont imité sa verve pour se faire écouter. Rossini est encore leur chef à tous.
Tous les pays de l'Europe imitent maintenant l'Italie où la musique marche à l'égal de la poésie, de la peinture et de ce qu'il y a de plus sublime parmi les œuvres dues au génie de l'homme. Le grand Rossini a bien justifié cette assimilation par son Guillaume Tell , poème musical le plus sublime des temps modernes , et celui où la science , l'imagination et la grâce se trouvent réunies avec le plus d'intelligence et de profusion. Il a surtout employé dans cet opéra la voix de basse sur
laquelle reposent tous les morceaux de facture; les voix des femmes sont plus brillantes qu'harmonieuses, à cause de l'uniformité de timbre et de diapason ; mais ce n'est pas seulement aux voix que ce grand homme a confié ses mélodies ravissantes , c'est à l'orchestre , c'est à tous les instruments qu'il les a confiées ; c'est surtout en écoutant l'orchestre qu'on apprécie toutes les ressources de son génie extraordinaire,
foopagc bc îicômû en fieUju]ue, et m liljin.