CONCLUSION
Les personnes qui ont lu notre travail ont trouvé sans doute qu'il différait des divers écrits publiés jusqu'à ce jour sur Gerbert. Nous avons voulu donner une histoire , non un panégyrique ; et , comme le fondement de l'histoire est la vérité , que c'est une espèce de mensonge de ne dire la vérité qu'à demi , nous n'avons rien caché de ce qui nous a paru vrai. Si nos jugements sont quelquefois sévères, c'est la faute des actes auxquels ils s'appliquent. Il est facile de vérifier notre exactitude , de s'assurer de notre impartialité , puisque les textes les plus importants sont indiqués ou placés sous les yeux du lecteur. Le plus souvent c'est Gerbert lui-même qui nous a donné le moyen d'apprécier sa conduite et les motifs qui l'ont fait agir.
Au reste, nous ne pensons pas que sa réputation ait eu à souffrir de l'examen auquel nous l'avons soumise. Si nous avons fait ressortir, avec quelque vivacité , les défauts de son* cœur , que des per-
sonnes attribueront peut-être à la grossièreté des temps dans lesquels il vivait , à la faiblesse de la nature humaine , nous avons mis en relief les grandes qualités de son esprit ; nous avons exposé les titres de sa gloire , qui n'étaient peut-être pas assez dégagés de l'obscurité dans laquelle ils étaient tombés pendant le moyen âge.
Nous avons considéré Gerbert sous trois aspects différents : comme professeur , comme politique, comme dignitaire de l'Eglise. Le trait saillant de son caractère est l'ambition , non pas cette ambition vulgaire qui cherche la renommée , le pouvoir pour les jouissances matérielles qu'ils procurent, mais celle qui veut dominer les hommes , afin de les éclairer , de les entraîner dans la voie de la civilisation.
La première période de la vie de Gerbert s'est écoulée dans une atmosphère pure à Aurillac, à Vich, à l'école de Reims. Ici sa gloire est sans mélange ; il n'y a qu'une voix pour applaudir à ses travaux. Ses études sont sérieuses , son enseignement est fécond. S'il n'a pas le génie qui crée, il possède la curiosité qui cherche , l'esprit qui vivifie, l'activité bienveillante qui communique et répand les idées, ll'joint au bon sens, à la volonté
tenace des habitants de l'Auvergne, l'habileté, la souplesse qui. sous des dehors un peu rudes, ne leur firent jamais défaut. Il saura réussir.
En effet, il a reconquis l'ancien domaine des sept arts que l'ignorance avait envahi, et, par une culture intelligente, il l'a préparé pour de riches moissons. A sa voix, l'Eglise apprend à renoncer à cette abnégation 1 si pieuse et si absolue de toute discipline terrestre et de toute*clarté, qui prétendait que les discours de Dieu ne sauraient être contraints à suivre les règles de la parole humaine. La piété s'allie avec l'étude de la grammaire , avec celle des diverses branches du tri-
vium et du quadrivium , c'est-à-dire des sept arts libéraux. Les auteurs profanes Cicéron, Virgile, Horace, etc., ne sont plus au fond de l'enfer, où les avaient plongés quelques esprits étroits et fanatiques; Gerbertles en a tirés pour les confier à ses disciples , qui se laissent enchanter par ces lectures ravissantes. Leur âme s'ouvre au sentiment du beau qu'ils ne savent pas exprimer: ils comprennent l'art de disposer un sujet pour con-
* J. V. Le Clerc et Renan , Disc, sur l'état des lettres en France au xiv e siècle , p. 390.
Di
vaincre, pour émouvoir les auditeurs. Les écrits de leur maître leur montreront plus tard un essai de l'application de ces règles dans ses lettres à Wilderode , à Siguin , dans les discours prononcés à Mouzon , à Reims. Ils verront, par le récit des actes de Saint-Basle, renaître sous sa plume l'histoire qui n'était plus qu'une chronique sèche et sans intérêt. Richer profitera de cet exemple et des réminiscences de l'antiquité.
Gerbert fut moins heureux quand il voulut inspirer à ses disciples le goût de la poésie. Sa nature positive et pratique devait se prêter peu à un genre qui a besoin , pour fleurir, d'une imagination brillante, réglée par le goût. Les épitaphes qu'il a composées pour quelques personnages de son temps n'ont pas de valeur littéraire, et nous ne pouvons pas, malgré l'autorité des Bénédictins, admirer ses douze vers en l'honneur de Boëce. Le poëme satirique de son élève Ascelin ou Adalbéron, évêque de Laon, ne brille pas davantage par la facilité ou par le choix heureux de l'expression; il n'est que méchant. Un commentaire plus long que le texte ne permet pas toujours d'en saisir le sens. Nous ne pouvons point parler des deux proses ou cantiques composés, dit-on, par Gerbert sur
le Saint-Esprit et sur les anges. Il nous semble que les deux pièces n'en faisaient qu'une, et nous avons inutilement essayé de la retrouver dans le commentaire que nous en a fourni la bibliothèque d'Oxford «.
Nous savons très-peu de chose de l'enseignement philosophique de Gerbert. Rappelons à sa gloire que les auteurs qu'il interprétait à ses élèves étaient les seuls que Ton connût en France deux siècles après sa mort. L'étude du syllogisme, de l'art de raisonner, les disputes incessantes aiguisaient l'esprit, l'accoutumaient à l'argumenlatiçn ; mais les hautes questions de psychologie, de métaphysique ou de morale n'étaient pas abordées par le professeur.
Son opuscule, d'un style barbare, sur l'emploi du raisonnement et de la raison, seul traité philosophique qu'il nous ait laissé, fait penser qu'il s'engageait avec son siècle dans la voie où se sont précipités les âges suivants. Il ne parait pas que ce travail ait été fort répandu , même pendant le
1 Nous le devons à la bienveillance de M. H. 0. Coxc, conservateur de la Bibliothèque d'Oxford, qui s'est donné la peine de le copier.
xi e siècle , ni qu'il ait joué aucun rôle dans le débat célèbre que les genres et les espèces , ou , comme l'on disait alors , les universaux allaient bientôt susciter entre les nominalisles et les réalistes. Gerbert n'est cité par aucune des deux écoles, quoique le réalisme eût pu s'approprier quelques-unes de ses propositions. En effet , Gerbert parle de ces différences substantielles qui constituent les genres et les espèces véritables , de ces formes des formes, formœ formarum • qui ne passent point , mais qui sont éternellement. Il les oppose à ces formes , éphémères , à ces modes temporaires , qui déterminent éventuellement le sujet et qui sont l'acte même des puissances dont il est doué.
Ne trouve-t-on pas là un reflet de la théorie plar tonicienne des idées mêlé à des formules que le péripatétisme a fournies? Et ce reflet, quelque faible qu'il soit, ne sert-il pas à éclairer le côté métaphysique de la question des universaux , celui-là même auquel le réalisme s'est attaché et qui lui a inspiré les théories les plus sublimes et les plus hardies?
Les services rendus par Gerbert au trivium, c'est-à-dire aux trois premiers arts libéraux , par l'étude et la conservation des auteurs 4le l'anti-
quité latine, ne sont pas ceux qui ont frappé le plus ses contemporains. C'est moins le littérateur que le savant qu'ils se plaisent à louer en lui. Gerbert ne faisait pas , comme son rival , Abbon de Fleury , de ces petites pièces de vers acrostiches, qui n'ont d'autre mérite qu'une difficulté vaincue; on ne le consultait pas sur une question de césure ou de quantité ; mais on s'adressait à lui , pour comprendre l'abacus, la musique, la géo- j métrie, l'astronomie. Gardons-nous de sourire en * mesurant d'un coup d'œil la carrière fort étroite que ces sciences offraient alors à parcourir. L'esprit latin ne sut jamais s'élancer dans l'immensité avec le génie grec ; il resta toujours attaché à la terre. Gerbert , qui ne connaissait pas les j Grecs , suivit fidèlement ses maîtres latins. Son ' savoir en géométrie , en astronomie , en musique serait assurément fort léger de nos jours; il était très-vaste pour une époque où ces études étaient presque mortes. Il a eu le bonheur de les rani- \ mer ; il a eu surtout le bonheur de retrouver ou J du moins de vulgariser les neuf signes , le système de notre numération décimale, qui devaient faciliter, dans les siècles futurs, ces calculs, ces théories , ces découvertes qui rendent quelques
noms immortels. Les recherches de M. Chasles ont prouvé que ce n'est point aux Arabes, mais à Gerbert que doit remonter la reconnaissance des hommes qui ont fait un si merveilleux usage de ce système. Il faudrait, pour faire acte de justice, graver sur le piédestal 'qui supporte sa statue ces signes, cette méthode qui tiennent une place, si importante dans l'histoire des sciences.
Si le moyen âge et les temps modernes n'avaient pas conservé un souvenir bien précis des travaux de Gerbert, ils avaient une telle idée de son mérite, qu'ils lui attribuaient des écrits dont les auteurs n'étaient pas connus; ils accordaient même une telle fécondité à sa plume, qu'ils lui faisaient honneur de livres qui n'ont pas existé, et que des titres divers donnés au même traité désignaient, d'après eux, autant de traités différents. Celte erreur n'est plus permise aujourd'hui.
On voudrait retenir Gerbert dans son école de Reims, où il exerce un empire absolu, accepté avec reconnaissance. Les paroles tombées de sa. bouche sont recueillies avec respect, comme des oracles. La réponse : Magister dixit doit suffire, comme autrefois dans la Grèce , pour trancher
les difficultés, pour dissiper les ténèbres. Tout change dès qu'il passe à l'administration , à la politique. Au lieu d'un auditoire sympathique et dévoué, il ne rencontre plus que des personnes jalouses, haineuses, qui ont recours à la calomnie, à la violence pour le combattre.
Cette brusque transition d'un milieu calme et moral dans un monde agité par des passions aveugles et brutales, où l'injustice était honorée, pourvu qu'elle fût puissante , troubla ses idées.. Elles furent encore plus troublées , après la mort d'Othon II, par la conduite des seigneurs, clercs et laïques les plus considérés. Pour eux , le droit, les serments les plus solennels n'étaient que de vains mots. Il fallait vaincre , il fallait augmenter ses richesses , son influence , conquérir une position brillante : le but justifiait les moyens; le succès légitimait la perfidie. On sait les progrès rapides que fit Gerbert dans cette nouvelle école sous la direction de l'archevêque de Reims. Il dépassa son maître. Lothaire, Louis, Hugues Capet, Arnulfe, Charles de Lorraine, Théophanie éprou- ■ vèrent tour à tour la légèreté de ses promesses. Le pouvoir avait pour lui de grands attraits; il n'aimait pas à perdre son temps et sa peine; il en
réclamait le prix avec une hardiesse d'expressions qui blesse les moins délicats.
Un cœur où le dévouement était tarifé ne devait pas s'ouvrir aux effusions de l'amitié , qui se plaît dans les sacrifices. Gerbert eut des protecteurs, des connaissances utiles, mais, comme tous les ambitieux, il n'eut pas d'amis. Deux ou trois lettres où il parle en style pompeux, des douceurs, des bienfaits de l'amitié, quand il a subi ou qu'il craint des revers, ne doivent pas nous donner le change. Une pensée bien simple, un mot échappé du cœur, un regret, un soupir révèlent un ami. On ne trouve rien de semblable dans la correspondance de Gerbert. Il rappelle, il vante sans cesse les services qu'il a rendus; il ne parle jamais des récompenses qu'il a reçues. Que le malheur ou la mort frappe ses bienfaiteurs, il n'y paraît sensible que dans la mesure de son intérêt personnel. Les absents lui passaient du cœur : il avait oublié le nom de ses parents qui habitaient en Auvergne ; ils étaient pauvres, il n'avait pas eu besoin d'eux.
Cette sécheresse de cœur ne doit pas nous empêcher de reconnaître que Gerbert a ravivé le flambeau près de s'éteindre des lettres et desscien-
ces, qu'il a concouru au triomphe d'Othon III el de Hugues Capet, qu'il a rendu d'hnmenses services à l'Eglise.
SU ne devait qu'à la vertu les honneurs dont il a été comblé f sa conduite pourrait être proposée comme un modèle. Dans un temps où des plaintes amères et trop fondées retentissaient contre les mœurs du clergé, ses ennemis les plus acharnés ne lui reprochèrent pas une seule faiblesse dans sa vie.
A Bobio , il réclama au nom de la justice contre des abus déplorables, qui donnaient au luxe des seigneurs, à leurs chiens, à leurs chevaux les biens consacrés à l'entretien des monastères et des pauvres. Son zèle l'emporta peut-être au delà des limites de la prudence et de la modération.
II. fut plus sage sur le siège de Reims où, ses vues s'é tendant avec sa juridiction, il voulut faire triompher la réforme dans toute la province ecclésiastique. Si Baronius et les auteurs ultramontains le traitent avec une sévérité peu convenable, à cause des principes qu'il soutint dans salutte contre le Saint-Siège, les Bénédictins et leurs partisans fort nombreux le considèrent comme un dé-
fenseur énergique des libertés gallicanes. Gerbert protestait contre les idées propagées par les fausses décrétâtes , mais il voulait à Reims comme à Ravenne l'exécution des arrêts des conciles. La mesure générale que prit l'empereur, sous son inspiration , pour l'administration des biens de l'Eglise eût été d'un avantage inappréciable, si les désordres n'eussent pas empêché de l'appliquer. • Enfin , quand il est monté sur le trône de saint Pierre, les pensées de Gerbert s'agrandissent encore avec son horizon. Le regard pénétrant de Silvestre II embrasse la chrétienté , franchit même ses limites. Il voit le présent, il devine l'avenir! Arrêter les invasions des Rarbares et les civiliser par la foi , réunir en un seul peuple , dans le sein de l'Eglise, toutes les populations éparses de la chrétienté , les armer contre l'Islamisme pour lui arracher le tombeau du Christ, concilier le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, donner le gouvernement au plus digne, tel est l'idéal qu'il lègue à l'avenir! Et, au milieu de ces vastes conceptions , il répandait ses revenus dans le sein des pauvres et des malheureux, il n'enrichissait point sa famille !
Honnçiïr donc, honneur et respect à la mémoire de Silvestre II ! Que lè ciseau , que le burin de l'artiste reproduisent ses traits , que son buste soit placé dans toutes les bibliothèques , dans les cabinets des hommes studieux, dans celui des simples desservants des villages! Nous avons tous à nous inspirer de quelques-unes de ses bonnes pensées. Ciacconius a conservé un portrait fort, ancien de Silvestre II, qui a, dans sa figure fortement accentuée, le cachet de l'intelligence, la ténacité avec une teinte profonde de mélancolie. Qu'on y ajoute de l'esprit , de la finesse ; qu'on y mêle un peu de cette bienveillance que l'expé-
rience de la vie donne à ceux qui l'ont traversée , Gerbert revivra tout entier. Il ne restera pkis pour expliquer sa légende qu'à transcrire les mots suivants que met dans sa bouche un vieux poète qui l'aimait :
« Ne soyez pas surpris que le vulgaire igno- » rant m'ait pris pour un magicien; j'étudiais la ^> science d'Archimède et la philosophie quand » c'était une grande gloire de ne rien savoir. J'é- • » tais donc un sorcier pour les sots ! mon tom-
*> beau vous dit combien j'étais pieux, honnête » et religieux. »
Ne mirare magnum fatui quod inertia vulgi
Me, veri toinime gnara, fuisse putat.
Àrchimedis studium quod eram sophiaeque sequutus ,
Tum cum magna fuit gloria scire nihil , Credebant magicum esse rudes. Sed busla loquuntur
Quam pius , integer et relligiosus eram.