CHAPITRE XXV
Llgcnde de Gerbert,
L'histoire de Gerbert ne finit pas à sa mort. Si les personnes intelligentes attribuaient sa brillante fortune à son mérite, h ses vastes connaissances, que faisait valoir un esprit souple , habile , quelquefois peu délicat sur les moyens de réussir , le vulgaire , qui explique par le surnaturel ce qui dépasse la portée de son intelligence étroite , était , disposé à en chercher la cajise dans les puissances occultes. Ainsi fut brodée autour du nom de Ger-
bert une légende dont l'origine et la date ne sont pas faciles à déterminer. L'examen attentif des écrits qui furent publiés dans les dernières années du x e siècle et dans les premières du xi e , ne révèle pas l'allusion la plus légère à ces bruits, à moins qu'on ne veuille en trouver une dans l'Apologie d'Abbon de Fleury-sur-Loire. Il dit à Arnoul, évêque d'Orléans, qui lui reproche d'avoir indisposé contre sa personne les rois de France : « J'a- /> voue que j'ignore la magie et que je n'ai pas » appris les maléfices. »
On pourrait ajouter que le moine de Saint-Martial de Limoges, Adhémar de Chabanais, citant, une vingtaine d'années après la mort de Gerbert, la ville de Cordoue parmi celles que ce savant avait visitées, était l'écho de quelque rumeur vague, dont il ne soupçonnait pas l'importance. Rien ne le prouve; mais il est certain que le nom de Cordoue , auquel se joignit le nom de Séville, ouvrit à l'imagination une source de merveilleux d'autant plus riche , qu'elle coulait d'un pays éloigné, en possession des infidèles adonnés tous, disait-on, à la nécromancie.
On ne connaît donc pas l'origine de la légende de Gerbert; elle s'est formée lentement, loin des
lieux qu'il avait habiles et où son nom , sa vie ,
ses travaux, étaient le mieux connus. On la rencontre pour la première fois dans un auteur allemand de la fin du xi e siècle; on en suit la trace dans quelques chroniques de Lorraine, de Brabant, d'Angleterre; et c'est dans celte île que, trouvant des esprits disposés au merveilleux , elle se développe et prend sa forme complète. Jusqu'à la fin du xn e siècle, il n'y en a pas un seul mot dans les écrits de France, d'Espagne ni d'Italie. Le monastère de Fleury-sur-Loire était peu bienveillant pour Gerbert, dont la renommée avait éclipsé celle d'Abbon; il a donné sur le concile de Saint-Basle des renseignements inexacts, nuisibles à la réputation de Gerbert, et que l'on a répétés jusqu'à nos jours. Si ses moines avaient entendu parler des relations de Gerbert avec le diable , avec quel empressement ne les auraient-ils pas consignées dans leur chronique ! Le silence de Hugues de Fleury est un sûr garant que, vers l'année il 50, on les ignorait sur les bords de la Loire.
Papire Masson, qui a tout lu, soupçonne, et les critiques ne l'ont pas contesté après lui , que Bennon, cardinal de l'antipape Guibert, avait
inventé cette fable, pour décrier Grégoire VII, adversaire de l'empereur Henri IV.
Mais une légende fut-elle jamais l'œuvre d'une seule personne? Peut-on la fabriquer d'une seule pièce, la rendre populaire cent ans après la mort du héros , si le souvenir n'en est pas conservé ? Il y a des lois pour le développement successif des idées comme pour celui des diverses productions de la nature, et, si elles échappent à notre observalion , elles n'en existent pas moins. La légende de Gerbert les a suivies; Bennon l'a écrite le premier; il a pu y ajouter quelques traits, mais il ne Ta pas inventée. Au reste, il avait bien choisi le moment pour la publier.
La lutte violente de Grégoire VII contre Tempereur Henri IV avait surexcité tous les esprils en Europe» Les défenseurs des investitures par les laïques, les simoniaques, les prôtres, les moines qui ne voulaient pas se séparer de leurs femmes et de leurs enfants , admettaient avec plaisir , propageaient avecardeurlescalomniescontrele réformateur, trop souvent égaré par l'amour du bien. Le meilleur moyen de perdre ce pape , fils d'un charpentier de la petite ville de Saona , dans la
Toscane , était , dans un temps d'ignorance et de crédulité, d'en faire un magicien, de rattacher son nom à celui d'un autre pape de naissance obscure comme lui, dont le nom devait être mêlé à quelque récit dans lequel le diable intervenait.
Gerberl, d'après Bennon, avait infecté la ville de ses maléfices, et presque tous les papes, jusqu'à Hildebrand, furent des magiciens. Théophylaete et Jean (Benoît IX et Grégoire VI), quoique jeunes encore , avaient adopté les idées sacrilèges de Gerbert; ils les transmirent à leurs disciples Hildebrand et Brazutus, unis par une étroite amitié. Celui-ci, pour ouvrir les voies du Saint-Siège à Hildebrand , empoisonna six papes , etc. , etc. Quant à Gerbert, il avait un démon particulier qu'il interrogeait sur son avenir. Il lui demanda l'époque de sa mort. « Ce ne sera pas , répondit
» le démon , avant que tu aies célébré la messe » à Jérusalem. » Gerbert rassuré comptait sur de longues années de vie, lorsque, célébrant un jour la messe dans l'église de Sainte-Croix-de-Jérusalem, située à peu de distance du palais de Saint-Jean-de-Latran , où il résidait , il connut que la prédiction était accomplie. Alors grand
désespoir, aveu public de ses fautes, ordre qu'on lui coupât les mains et la langue.
Bennon ne parle pas du voyage chez les Arabes d'Espagne, soit qu'il n'en eût pas besoin pour sa cause , ou , ce qui est plus vraisemblable , qu'il ne le connût pas.
Les moines qui ont écrit un peu après Bennon, se montrent plus timides que cet adversaire du Saint-Siège. Pas un seul ne répète la fable de Grégoire VII , quoique les récits d'empoisonnements et d'assassinats soient assez du goût de la foule , surtout quand le diable y joue un rôle. Cette partie était peut-être l'œuvre du cardinal Bennon ; elle ne fut pas acceptée par le peuple | qui avait lui aussi sa légende merveilleuse. Elle se racontait dans les chaumières, pendant les longues veillées d'hiver , et dans les monastères pendant les promenades sous les arceaux du cloître ou dans les bois du voisinage. Les chroniqueurs se contentent d'aberd d'y faire allusion par deux mots, puis par quelques lignes. I
Le plus discret de ces moines et le premier en j date est Hugues , moine à Verdun , avant de deve- I nir abbé de Flavigny en Bourgogne ; Hugues connaît l'histoire de Richer , dont il cite textuellement
des lignes ; il sait comment Gerbert est allé en Espagne à la suite du comte Borel ; mais il nous apprend qu'il s'était fait chasser du monastère d'Aurillac à cause de Yinsolence de ses mœurs. Puis il glisse sur l'histoire ; et de l'air d'un homme qui ne veut pas tout dire , il affirme que Gerbert se fit élever à l'archevêché de Ravenne par quelques prestiges , qu'il devint pape et qu'il fut appelé Silvestre II.
Sigebert , moine de Gemblours , dans le Brabant, n'est guère partisan des réformes de Grégoire VII; il n'ose pas attaquer ce pape dont les idées triomphent, mais il s'en venge sur Gerbert. « Quelques écrivains , dit-il , ne nomment pas » Silvestre parmi les papes ; ils mettent à sa place » Agapit; ce que l'on croit fort à propos. Car on , » dit que ce Silvestre n'est pas entré par la porte » et qu'il doit être exclus du nombre des papes. » Car il y a des gens qui l'accusent de nécroman- » cie. On ne parle pas bien non plus de sa mort, » On dit qu'il est mort frappé par le diable. Quant » à moi, je ne décide pas la chose. »
Orderic Vital exalte le mérite de Gerbert; il lui donne pour disciples tous les hommes les plus remarquables du x e siècle , même ceux qui étaient
morts longtemps avant sa naissance. Il le met de très-bonne heure èn rapport avec le diable : « On » rapporte de Gerbert que tandis qu'il était sco- » lastique (élève ou maître ? ) , il eut des entretiens » avec le diable , auquel il demanda ce qui lui » devait arriver. Le diable lui répondit aussitôt » par cette phrase ambiguë :
« Gerbert passé de R. à R., puis pape il brille » dans R. »
« Cet oracle du malin était bien alors assez » obscur à comprendre, mais nous le voyons en- » suite complètement réalisé. Car Gerbert passa » du siège de Reims à la prélature de Ravenne, » puis il devint pape à Rome. »
Après ces chroniqueurs craintifs ou ignorants, qui éveillent notre curiosité sans la satisfaire par quelques mots ou par quelques lignes, vient Guillaume de Malmesbury : celui-ci nôus donne tous - — • ■ - , r ^
les détails de cette histoire diabolique. Il est complet, pârce qu'il est de bonne foi. Pour lui celle fable est une histoire vraie, authentique.
« Gerbert » , que Guillaume appelle Jean , par confusion peut-être avec Jean de Ravenne, l'antipape de Crescentius , « a grandi dans le couvent » de Fleury-sur-Loire. Dès qu'il connut le bivium
» de Pythagore , ennuyé de la vie monastiijue ou » entraîné parla passion de la gloire, il quitta le » couvent, pendant la nuit, et il s'enfuit en Es- \ » pagne , pour étudier chez les Sarrasins l'astro- i ( » »logie et les autres sciences de cette nature. Il » apprit, sous leur direction , après deux ans, ce » que signifient le chant et le vol des oiseaux; il » connut le secret d'évoquer les ombres des morts ; » enfin , il posséda tout ce que la curiosité hu- » maine peut connaître de nuisible ou de salu- » taire.
» Il est inutile de parler des sciences permises : » arithmétique, musique et géométrie; il s'en » pénétra de manière à prouver qu'elles étaient » au-dessous de son génie , et il en ranima l'élude » dans la Gaule où elles étaient depuis longtemps * » tout à fait oubliées. Il fut assurément le pre- ♦ ^ / » mier qui , prenant l'abacus chez les Arabes , en ■ 5 » donna les règles , que les abacistes comprennent » à peine , après s'être bien fatigués à les étudier.
» Il habitait chez un philosophe de cette secte , » qui s'était laissé gagner d'abord par les fortes » dépenses , puis par les promesses de son hôte. » Le Sarrasin ne refusait pas de lui vendre sa » science. Gerbert le fréquentait assidûment; il
» s'entretenait avec lui tantôt de choses sérieuses, » tantôt de choses légères ; il en obtenait des livres » qu'il copiait. Il y en avait un seul qu'il ne pou- » vait pas soutirer ; il renfermait tout ce que Ton » peut savoir. Gerbert désirait ardemment se le » procurer à tout prix , car le fruit défendu a lou- » jours pour nous de l'attrait ; ce que l'on nous » refuse paraît plus précieux! Prières, supplica- » tions au nom de Dieu, protestations d'amitié , » offres brillantes, promesses plus brillantes en- » core, il met en vain tout en œuvre. Alors il a » recours aux embûches nocturnes.
» L'assiduité avait engendré la familiarité entre » Gerbert et la fille du Sarrasin ; d'accord avec » celle qui l'aimait, il charge de vin notre homme, » prend le volume placé sous son traversin et » s'enfuit. Le Sarrasin s'éveille ; guidé parles » étoiles, dont il connaît les secrets, il poursuit le « fugitif.
» Le fugitif consulte aussi les astres ; il com- » prend le danger qui le menace; il se cache sous » un pont de bois , qui était dans le voisinage ; » il embrasse une poutre ; il se suspend de ma- » nière à ne toucher ni l'eau ni la terre. Le Sar- » rasin , déroulé dans ses recherches , rentre chez
» lui. Gfcrbert précipite sa marche et arrive à la
» mer. Là, par des enchantements, il appelle le
» diable ; il lui jure un hommage éternel s'il le
» protège contre son ennemi, qui s'est remis à
» sa poursuite , et s'il le transporte au delà de la
» mer. Cela fut fait.
» Quelqu'un pourrait croire que ce sont des
» inventions du peuple, parce qu'il se plaît à atta-
» quer la réputation des savants, et qu'il accuse de
» s'entretenir avec le démon celui qui excelle
)> dans son art. DeJà des plaintes de cette nature
» par Boëce , dans son livre de la Consolation de
» la philosophie, parce qu'il se livre à l'étude de
» la sagesse.
» Pour moi, le récit extraordinaire de la mort
» de Gerbert ne me laisse aucun doute sur son
» sacrilège. Car enfin, comme nous le dirons
» bientôt, au moment de mourir , pourquoi bour-
» reau exécrable irait-il déchirer son corps, s'il
'» n'avait pas la conscience d'un crime inouï!
» Aussi, dans un vieux volume qui est tombé dans
» mes mains et où l'on avait mis tous les noms
» des papes avec les années de leur règne; j'ai lu
» ces mots : Jean ou Gerbert, dix mois; celui-ci
» a terminé honteusement sa vie.
» Gerbert, revenu dans la Gaule, sa patrie, » ouvrit des écoles publiques, et acquit la répu- » tation du maître le plus savant. Il avait pour » compagnons de ses études, pour collègues, » Constantin , abbé du monastère de Saint-Maxi- » min , près d'Orléans , auquel il adressa les » règles de l'abacus ; Adalbolde , évêque d'U- » trech, dit-on, qui a donné lui aussi des preu- » ves de son génie dans sa lettre à Gerbert sur » la question du diamètre d'après Macrobe,et » dans quelques autres écrits. Il eut des disciples » d un esprit distingué, de race noble : Robert, » fils de Hugues Capet, Othon, fils de Tempe- » reur Othon. Robert, plus tard roi de France, » récompensa son maître par l'archevêché de » Reims. Il y a dans cette église des choses qui » attestent son savoir : une horloge artistement » composée, .des orgues hydrauliques, où le vent, » dégagé d'une manière merveilleuse par la vio- » lence de l'eau bouillante , emplit la cavité de » l'instrument et rend des sons mélodieux en » Réchappant par les issues nombreuses d'un » tube d'airain.
» Othon, qui fut empereur d'Italie après la » mort de son père, créa Gerbert archevêque de
» Ravenne , et bientôt il le fit pape de Rome.
» Gerbert soutenu par son patron, qui était le > diable , pressait la fortune pour réaliser tout ce » que son imagination avait rêvé. Il fit servir à » ses passions des trésors autrefois cachés par les » Gentils, et que la nécromancie lui avait fait dé- » couvrir sous des amas de ruines. . .
» Il y avait près de Rome, au Champ-de-Mars, » une statue d'airain ou de fer, je ne sais lequel » des deux , qui avait l'index de la main droite » étendu, et on lisait écrit sur sa tête : Frappe » ici! Les hommes des siècles passés, con vain - » eus que ces mots indiquaient l'existence d'un » trésor, avaient mutilé à coups de hache, la sla- » tue innocente. Gerbert releva leur erreur en » donnant à l'inscription un sens bien différent. » A midi , lorsque le soleil est au centre , il exa- » mine jusqu'où se prolonge l'ombre du doigt, » y plante un pieu, et revient, pendant la nuit, » avec un serviteur qui porte une lanterne. Ils » creusent la terre par les moyens ordinaires; une » large entrée s'ouvre devant eux. Ils aperçoivent » un vaste palais, des murs d'or, des plafonds » d'or, tout est en or ; des soldats d'or avec des » tessères d'or, un roi d'or à table avec une reine
» du même métal; des mets servis, des serviteurs » debout, des coupes d'un poids et d'un prix éle- » vé , où la main d'œuvre l'emportait sur la ma- » tière. Dans un angle , une escarboucle admi- » rable et de petit volume dissipait par son éclat » les ténèbres de la nuit. Dans l'angle opposé , » un enfant était debout , armé d'un arc , le nerf » tendu, la flèche prête à par (tr.
» Ainsi partout un art merveilleux ravissait }es » regards des spectateurs; on voyait tout, mais » on ne pouvait toucher k rien. Dès que quel- » qu'un s'apprêtait à toucher un objet, toutes les » statues paraissaient tressaillir et prêtes à s'é- » lancer sur l'audacieux. .Gerbert, effrayé, ré- » prima ses désirs ; le serviteur ne put s'empê- » cher de dérober un couteau admirablement tra- » vaillé , qu'il avait vu sur la table. Il pensait sans » doute , au milieu de tant de richesses, pouvoir » cacher son petit larcin. A l'instant même, tou- » tes les statues se dressent en frémissant, l'en- » fant lance la flèche contre l 'escarboucle , tout » tombe dans les ténèbres. Et si, par un avertis- » sèment du ciel , le serviteur n'eût aussitôt re- » jeté le couteau, il aurait été cruellement traité » avec son maître. Gerberl, éclairé par la lan-
» terne , s'éloigna sans assouvir sa cupidité. C'est » une opinion constante chez le vulgaire que Ger- » bert avait préparé tout cela par des prestiges » diaboliques.
» La renommée a publié que Gerbert avait » fondu 1 pour son usage la tête d'une statue sous » une certaine position des astres , à savoir lors- » que toutes les planètes allaient commencer leur » course. Cette tête ne parlait pas sans être inter- » rogée ; mais qu'elle dit oui ou non, jamais elle » ne trompait. Par exemple , lorsque Gerbert di- » sait : Serai-je pape? — la statue répondait : » Oui. — Mourrai- je avant de chanter la messe à » Jérusalem? — Non. — On dit que, trompé par » cette réponse ambiguë , il ne songeait pas à faire » pénitence, comme un homme qui se flattait » d'une longue vie. Quand donc songerait-il à » visiter Jérusalem pour hâter sa mort? Il ne » comprit pas qu'il y avait à Rome une église » appelée Jérusalem. Le pape y chante la messe » les trois dimanches qui ont pour litre : Sfatio » ad Jérusalem. Aussi, comme Gerbert se pré-
1 On dira plus tard la même chose du célèbre moine Roger Bacon. Naudé, Apologie, p. 352.
» parait pour la messe, un de ces dimanches, il » se plaignit d'une indisposition subite. Le mal » augmentant , il se coucha. Il consulta la statue » qui lui apprit et son erreur et sa mort;
» Gerbert fait appeler les cardinaux , il pleure » longtemps ses crimes , puis , au milieu de la » stupeur et du silence des assistants , il ordonne , » furieux, hébété par la douleur, que son corps » soit haché , que les lambeaux soient jetés hors » du palais. « Que celui, disait-il , qui a cherché » l'hommage de mes membres en ait le service, » car jamais mon àme ne s'est attachée à ce ser- » ment ou plutôt à ce sacrilège . »
Telle est la légende de Guillaume de Malmesbury ; elle est complète. Elle sera désormais répétée en entier ou en partie avec quelques variantes de peu d'importance par tous les écrivains du moyen âge, qui auront à citer le nom de Gerbert *. Aucun ne s'avisera de révoquer en doute l'exactitude, l'authenticité de ce récit. La fable de Grégoire VII se perdra , celle de Gerbert prendra de la force.
1 11 est inutile de citer Albéric des Trois-Fontaines , Vincent de Beauvais et les autres.
L'Italie , qui paraît les ignorer toutes les deux, ajoute un nouvei élément à la légende de Silvestre. Un diacre de Saint-Jean-de-Latran, nommé Jean, qui nous a laissé des détails pleins d'intérêt sur l'église à laquelle il était attaché, nous dit les papes qui y étaient ensevelis. On lit à propos de Gerbert: « Sous le même portique est enterré Gerbert, ar- » chevêque de Reims , qui , devenu pape , fut ap- » pelé Silvestre. Souvent son tombeau , même par » le temps le plus serein , et quoique placé dans » un lieu qui n'est pas humide , laisse échapper » visiblement des gouttes d'eau , ce qui étonne » assez tout le monde. »
Ce fait si simple, qui s'explique par la nature du sol où était placée la tombe , prend une signification précise sous la plume du chroniqueur de Vézelai : « La tombe de Gerbert sue avant la mort des papes. »
Guillaume Godelle, anglais d'origine et moine de Saint-rMartial de Limoges, n'est pas certain que Silvestre et Gerbert soient la même personne ; mais il est convaincu que le Seigneur a été touché de la pénitence tardive de Gerbert , et qu'il n'a pas refusé le pardon à son repentir sincère. Dans la chronique de Godelle , l'humidité , la sueur du
tombeau de Gerbert prennent de grandes proportions : « On dit maintenant que ce tombeau an- » nonce la mort du pontife romain , de sorte que » peu d'instants avant sa fin , il répand tant d'eau » que cela fait de la boue tout autour. Quand un » cardinal ou un haut dignitaire de l'Eglise doit » mourir , le tombeau est tellement humide qu'il » semble avoir été arrosé. »
Un autre trait, mais plus récent de cette légende , c'est que le trépas des papes est annoncé par un choc et froissis des os qui se fait audedans , comme il est remarqué , au rapport de Platine, en l'épitaphe que l'on a mise dessus.
Ces récits , qui nous font sourire , furent adoptés comme vrais et exploités avec passion par les novateurs du seizième siècle. Ils étaient si profondément gravés dans quelques esprits , que des catholiques avouaient qu'il n'était pas possible de les effacer. Gerbert trouva pourtant de nombreux et savants défenseurs de sa mémoire , dont les plus célèbres sont : Pap. Masson , Florimond de Rémond , l'honneur de la Gascogne, Baronius , qui sur d'autres points ne le ménageait pas , Bellarmin , Bzovius , Ciacconius et tant d'autres avant Naudé et le docteur Spoerl. Ces controverses ar-
dentés sont oubliées ; les volumes qu'elles ont suscités dorment dans la poussière, les progrès de la raison et du bon sens en ont fait justice.
Le choc et le froissis des os, dont parle Platine, # auraient dû détruire le corps de Gerbert , si déjà, d'après Guillaume de Malmesbury, on ne l'eût coupé par morceaux, haché. L'occasion de vérifier le fait se présenta vers le milieu du xvn° siècle .
L'église de Saint-Jean-de-Latran , bâtie par le pape sain t Silvestre après le baptême de Constantin , dura jusqu'au pontificat d'Etienne VI [896] , mais alors elle s'écroula. 11 était facile de le prévoir par le travail des murs qui s'étaient disjoints , crevassés et par l'affaissement du toit. Sergius III [904- 911] la reprit aux fondements et la refit en entier. Cette nouvelle basilique dura jusqu'en 1648. Le pape Innocent X, craignant un accident semblable à celui qui était arrivé sous Etienne VI, ordonna de très-grandes réparations. 11 fallut loucher aux tombes des papes placées dans la nef et sous le portique de la basilique. Le chanoine César Rasponi, qui confirme le suintement de la tombe de Gerbert , assista à ce travail. « Quand on creusa f » sous le portique, le corps de Silvestre II fut \ » trouvé tout entier, couché dans un sépulcre de
» marbre , à une profondeur de douze palmes (un » mètre). Il était revêtu des ornements ponlifi- » eaux, les bras croisés sur la poitrine , la tête cou- » verte de la tiare sacrée. Dès qu'on l'eut changé » de place, l'action de l'air le fit tomber en pous- » sière, et il se répandit tout autour une odeur » douce et agréable, peut-être à cause des parfums » que Ton avait employés pour l'embaumer. Il » n'en resta qu'une croix d'argent et l'anneau » pontifical. » f
Le chanoine de la basilique ne nous dit pas où furent déposés les restes de Silvestre II. On ne sait pas davantage ce que sont devenus la croix ^ et l'anneau. La table de marbre, qui recouvrait son tombeau , a été scellée dans le second pilier à droite , en dedans de la nef latérale, en face de la chapelle de saint Maxime. Aujourd'hui encore, le voyageur ému de tant de souvenirs qui se rattachent au nom de Gerbert , y lit l'épitaphe composée par le pape Sergius IV, qui rend à ce personnage célèbre la justice que la postérité ne lui a rendue que biçn tard.