RUE DAUPHINE
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L'accueil favorable qui a été fait aux Vies des poètes gascons (1) m'encourage à tirer du précieux manuscrit de la Bibliothèque du Louvre une autre notice biographique. Je la publie avec d'autant plus de plaisir que, d'abord, cette notice semble avoir été plus soigueusement préparée, et que c'est à la fois, sans contredit, une des plus développées et des plus intéressantes de toutes celles qui ont été retracées par Guillaume Colletet, et qu'ensuite elle complète les études réunies dans le volume dont je viens de citer le titre, car si Pibrac n'appartient pas tout à fait à la Gascogne (je parle de la pure Gascogne) (2), il se rattache étroitement à cette province par l'origine de sa famille (5), et, à tout prendre, c'est bien encore un poète gascon.
(1) Qu'il me soit permis de ciler ici, avec encore plus de reconnaissance que de fierté, les gracieux éloges prodigués à ce travail par M. Henry Ribadieu, rédacteur en chef de La Guienne, dans le numéro de ce journal du 18 aoiUl8G6; par SI. Gaston Paris, un des directeurs de la Revue critique, dans le numéro de ce recueil du 2i septembre 1866; par M. Gustave Brunel, dans la Gironde du 7 octobre 1866; par M. G. du Fiesne de Bcaucourt, dans la Revue bibliographique et liW'raire d'octobre 1866; par M. Léonce Couture, dans le Bulletin du Bouquiniste du 15 novembre 1866; enfin, par M. Roux, secrétaire général de l'Académie impériale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, dans un rapport du 14 mars 1867 inséré aux Actes de l'Àcade'mie (3e série, 28^ année, page 8661.
(2) « Du pur et vray terrouer de la Gascongne, » comme dit Florimond de Raymond dans sa dédicace des Commentaires de Biaise de Monluc « à la noblesse de > Gascongne. »
(3) < Elle était originaire d'Aucb » lit-on dans les Mémoires de Jacques-Auguste de Thou (page 602 de l'édition du Panthéon littéraire).
Transcripteur, j'ai été, suivant une habitude déjà vieille chez moi, exact jusqu'à la minutie. Commentateur, je me suis efforcé d'atteindre presque le même degré d'exactitude. Dans les notes mises au bas des pages, j'ai relevé les variantes des deux textes des Vies des poètes français et éclairci, rectifié ou complété en quelques hgnes rapides plusieurs passages obscurs, erronés ou insuffisants. Dans des notes plus étendues rejetées à VAppendice (1), j'ai ajouté d'assez nombreux renseignements, sur certains points spéciaux, à ceux que Golletet avait recueilhs. Les érudits qui daigneront jeter les yeux sur mon commentaire me rendront, j'aime à l'espérer, cette justice que j'ai le plus possible cherché à rendre facile la tâche de l'écrivain auquel sera réservé l'honneur de nous donner un travail définitif, soit au point de vue biographique, soit au point de vue httéraire, sur un des hommes les plus remarquables de ce grand seizième siècle, où les hommes remarquables se comptent par glorieuses centaines.
1) T, Deux lettres inédites de Pibrac; — II. Pibrac et Marguerite de Valois; — III. Quelques citations relatives à Pibrac; — IV. D'une nouvelle édition à donner des quatrains de Pibrar.
Manuscrit original. F. 3398, t. 3, p. 321-338. Copie. F. 23981, t. 3, p. 20-44.
Puisque ce grand personnage eut tout le cœur et toute la vertu des anciens, et qu'il fut comme eux naturellement portez aux grandes actions, que ne prit-il encore luy-mesme aussy bien qu'eux le soin d'en conserver la mémoire dans ses propres escrils? Certes, il n'en eut (1) esté ny blasmé ny mescreu, non plus que ces fameux Rutilius et Scaurus qui ne feignirent point autresfois d'escrire Thistoire de leur vie, plustot, dict Tacite (2), par une certaine confiance de leur propre vertu que par aucune arrogance qui fust en eux. Et nous aurions l'advantage et la joyc (5) de voir dans un discours éloquent au possible jusques où peut aller Fun des plus grands efforts (4) qu'ait peut estre jamais faict la nature en la production d'un seul homme.
Celluy dont je parle nasquit l'an lo29 (5) en la célèbre ville de Tliolose, d'une des plus nobles et des plus anciennes
(1) Variante de la copie : Il n'en auroit.
(2) Suam ipsi vitam narrare, fiduciam potius monim qiiam nrrojjantiani arbitrati sunt. — Tac. Agricola, I.
(3) Il y a de plus dans la copie : en mesme tems.
(4) Variante de la copie : le plus grand effort. Le manuscrit original présente, à cet endroit, un texte très embrouillé. J'ai choisi la rédaction la plus claire et celle qui, du reste, était la rédaction définitive de Guillaume CoUctet.
(5) La Biographie toulousaine (18-23, 2 vol, in-S») met la naissance de Pibrac en 1528. Cette date se retrouve dans le Mémoire sur la vie de Pibrac, mémoire anonyme, mais que l'on sait avoir été composé par Charles-Joseph de Lesuine de Grainville (Paris, 1758, in-i2), et avoir été revu et augmenté par l'abbé Pierre- Jacques Sephcr (Amsterdam, 1761, in-12). Le Nouveau dictionnaire historique de Chaudon (édition de 1789) reproduit cette même date. Partout ailleurs, on fait naître Pibrac en 1529, sans que le jour même de sa naissance soit nulle part indiqué. Les biographes d'Etienne Pasquier, qui fut un des meilleurs amis de Pibrac, ont aussi hésité, pour la fixation de l'année de sa venue au monde, entre 1528 ei 1529, mais pour l'un et l'autre, c'est décidément 1529 qu'il f.nit adopter. Voir la Vie d'Etienne Pasquier, en tête de ses OEuvres choi.'nes, par Léon Feugère (1859, t. i, p. vif, et Gui Du Faur de Pibrac, par le même, dans les Caractères et portraits littéraires du XVie siècle (1859, (. ii, p. 453-483).
familles du pays, el qui a toujours esté en possession de produire de grands hommes, puisque depuis plus de 200 ans il n'y en a jamais eu pas un de ce nom qui ne se soit rendu ou célèbre dans la robe, ou fameux dans les armes, si bien que toutes leurs actions sont autant d'illustres monumens de la vertu qu'ils ont suivie (1). D'une source si glorieuse pouvoit-il rien sortir de bas et de médiocre?
Mais pour ne point perdre (le temps) dans les replis d'une longue et peut estre superflue (2) généalogie qui ne faict rien icy à mon dessein, je dirai seullement que Guy Du Faur eut pour bisayeul Gratien Du Faur, chancelier du comte d'Armaignac, après la mort duquel le roy Louis XI l'envoya en ambassade en Allemagne où il demeura l'espace d'onze ans entiers, et où il rendit de si notables et de si grands services à la France, qu'à son retour le Roy le gratiffia d'une charge de président au mortier au parlement de Tholose, charge d'autant plus considérable qu'il n'y avoit alors que deux présidens seullement et qu'en faveur de sa vertu il voullut ainsy en augmenter le nombre d'un troisiesme; que (o) ce rare président eut deux enffans(4), Pierre et Arnault
(1) Joseph Sealiger a dit de la famille de Pibrac {Scaligerana, verbo : Faber) : « C'est la plus ancienne maison de ville de France; il y a 2 ou 300 ans qu'ils ont esté ou en guerre, ou juges es cours souveraines de France. » Voir sur les aïeux de Guy de Pilirac d'abondants détails dans le Moréride 1759 (au mot Faur). CoUelet n'a guéres fait qu'abréger, en ces premières pages comme en quelques autres, l'opuscule intitulé : Vidi Fabricii Pibrachii vita, scriptore Carolo Paschalio (Parisiis, 1581, in-12), opuscule dont une traduction française, qui a eu deux éditions en la même année (1617), a paru sous ce titre : La vie et mœurs de messire Guy Du Faur, seigneur de Pybrac, conseiller du Roy en ses conseils d'Estat et privé, et Présidant en sa cour de Parlement à Paris, faille par messire Charles Paschal, cy-devant ambassadeur aux Grisons. Adressée à Alonsieur de Fresnes, secrétaire d'Estat, trailuicte du latin par Guy Du Faur, seigneur d'Hermay (Paris, in-12). MM. Cimber et Danjou, qui ont réimprimé celte traduction dans le tome x de la première série de leurs Archives curieuses de l'Histoire de France, ont eu le tort de dire {Avertissement) que l'original parut en 1585.
(2) Variante de l'original : inlempeslive.
(3) La copie retranche le que et ajoute, en revanche, au mot rare le mot fameux : ce rare et fameux Président.
(4) Deux, ce n'est pas assez dire : il en eut quatre. L'omission avait été déjà commise par Charles-Paschal. Moréri nous apprend que les deux enfants oubliés ici
Du Faur, le premier evesque de Lectoure (1) prieur de Saincl Aureuct (2) et président aux enquestcs du mesmc parlenieiil, et Tautre procureur gênerai (5) du Roy en la mesme compagnie. Cet Arnault eut trois fils : Pierre, Michel et Jacques (4). Jacques fut prieur de Sainct-Aurenct, abbé de la Chaise-Dieu, président aux enquestes du parlement de Paris, et depuis conseiller du Roy en ses conseils d'Estat et privé. Michel fut président au parlement de Tholose et chancelier de la sérénissime infante de Portugal, et quant à Pierre, après qu'il eut passé par plusieurs belles charges honorables, il fut pourveu par le Roy, ut credo (5), Henry second, d'une charge de président au mesme parlement de Tholose, et celluy-cy fut le père de ce grand Guy Du Faur de Pybrac dont il est question (6).
Mais que ceux qui n'ont rien de recommandable en eux que l'honneur d'estre d'une ancienne famille et de porter un illustre nom se gloriffîent tant qu'il leur plaira de ceste splendeur estrangère. De moy je suis de la créance (7) de ceux
portaient tous les deux le prénom de Jean, et que l'un fut archidiacre d'Aucli pendant que l'autre suivait la carrière des armes. Ce dernier fut tué à la bataille de Lisicux (1469).
(Ij II siégea de 1505 à 1508.
(2) Sic pour Sainl-Ort^ns. Voir sur Pierre Du Faur la savante Etude historique et monumentale consacrée par M. l'abbé Canéto au prieuré de Saint-Orens d'Auch {Revue de Gaacogne de mirs 1869, page 102 et suivantes).
(.3) La copie ne nous offre pas le mot général.
(4) Nouvelle ine\actitude dont Ch. Paschal est encore responsable : .\rnault ou plutôt Arnauld pul de trois femmes une demi douzaine d'enfants qui sont tous énumérés dans Moréri.
(5) Mots supprimés dans la copie.
(6) La copie ajoute : et dont j'uy pris- grand plaisir d'escrirr la vie. Paschal et Colletel ne nous disent rien de la mère de Guy Du Faur : c'était Gauside Di;u<'e. de la famille d'Ondes. « dame de Pibrac en Gascnj»ne. à ileux lieues de Toulouse, » comme s'exprime le Dictionnaire de Moréri. Pibrac est aujourd'hui une commune du département de la Haute Garonne, arrondissement de Toulouse, canton de Léguevin. On y voit le château que, dans la succession maternelle, Guy Du Faur eut en partage '■t dont il a rendu le nom si célèbre. Ai-je besoin d'ajouter que la célébrité du lieu de Pibrac a prodigieusement grandi depuis qu'une sainte jeune fille l'a rempli du suave parfum de ses vertus?
(7) Variante de roriginal : de l'advis.
qui disenl que la noblesse s'acquiert en vivant et non pas (m naissant :
Et genus et proavos, et quœ non fecimus ipsi Vix ea nostra voco.
Et, selon roratour : Vix nostra censeri debent quœ parentls siint. Et, en effect, que sert -il d'estre de la noble race d'Achille si Ton vit en Thersite? Aussy nostre jeune Pybrac fit tant par ses soins et par ses nobles inclinations propres que sa naissance fut enfin ce que l'on admira le moins en luy. Et dans la bonne odeur que d'abord il espandit de sa vie il pouvoit dire avec autant de vérité que de raison ce que l'antique et fabuleux Hercule disoit autresfois dans la fable de soy-mesme :
Ipse quoque Jupiter credi meus
Pater esse gaudet...
Le grand Jupiter mesme est ravy d'estre creu mon père.
Comme il est presque tousjours fatal aux grands hommes de voir leur naissance précédée ou suivie de quelques prodigieux événemens, il advint que Pybrac, dès sa plus tendre enfance, estant entre les bras de sa nourrice, un grand esclat de tonnerre meslé de soulphre et de fumée tomba dessus elle, luy brusla légèrement la cuisse gauche sans que cet illustre nourrisson qu'elle allaitoit en fut ny atteint ny effrayé (1), de sorte que si ce présage fut malheureux pour luy, sa conduitte cl la suitte du temps en dissipèrent le malheur, et s'il fut bien heureux, son insigne vertu, ses grandes dignités (2) et la haute réputation qu'il eut au monde le justifTièrent asseurément.
Quoy qu'il en soit, son père, croyant que l'heureuse nais-
(1) Voir Mézeray : Mémoires historiques et critiques sur divers points de ("histoire de France, l. i, p. 56.
(2) Variante de Toriginal : charges.
sance languit sans la bonne institution, prit un soin merveilleux (le le faire instruire dès qu'il fut en aage capable de Festre. Et à cet efïect, après qu'il l'eut faict recepvcir son instruction dans les estudes de la langue latine (1), il liiy donna pour précepteur domestique ce grand et fameux rhétoricien et orateur de son temps, Pierre Bunel, dont j'ay faict et publié l'éloge dans ma version des Houmies illustres (2). Soubs la discipline d'un si excellent maistre, il fit un tel progrès dans la véritable éloquence qu'il en passa depuis pour l'un des plus rares ornements de son siècle. Aussy pour rien point demeurer ingrat envers luy, il voullut que la postérité sçeut par ses vei'S extraits de son poëme des Plaisirs de la vie rustique le respect et la vénération qu'il eut tousjours pour son grand mérite :
(1, Variante de la copie : après qu'il lui eut fait apprendre les elemcns de la langue latine.
(2) Sur la version des Gallorum doctrina illuslriiim etc. elogia, de Sccvole de Sainte-Marthe, publiée par Colletet in-4'\ Paris, 1644), voir mon introduction aux Vies des poètes gascons (p. 12). C'est à la page 114 de la traduction que l'on trouvera l'éloj!e de ce Bunel qui « remporta la gloire d'avoir pir ses escrits ressuscité l'éloquence de Cicéron, mieux que pas un autre de son siècle. » l\ ne faut pas manquer de rapprocher de cet éloge l'épître dédicatoire par Henri Estienne à Henri !II des lettres de Bunel [Pétri Bunelli et Pauli Manutii epistoUv, etc. 1581, seconde édition. La première avait paru par les soins de Charles Estienne en 1.551), et la préface si intéressante mise par Fr. Graverol en tète d'une nouvelle édition de ces mêmes lettres (Pétri Bunelli Tolosatis epistolœ familiares, Toulouse, 1687). Pour ne rien négliger, citons encore les Mémoires de Vhistoire du Languedoc, par Catel (in-f», Toulouse, 1633, p. 122), et l'ample article du Dictionnaire critique de Bajie avec les observations de Leclerc et de Joly. — J'extrais de la Fù' de .Monsieur de Roissy, Henry de Mesmes (manuscrit de la bibliothèque impériale, Fonds français n" 18617) ce passage où il est trop brièvement parlé de Bunel et de Pibrac : « L'an 1545, au mois de septembre, je fus envoyé à Thoulouze, pour estudier en loix avec mon précepteur et mon frère. Nous estions debout à quatre ht-ures et ayant prié Dieu allions à cinq heures aux estudes, nos gros livres soubz le bras, nos escritoires et nos chandeliers à la main. Nous avions d'ordinaire avec nous Hadrianus Turnebus, Dionisius Lambinus, Honoralus Castellanus, depuis médecin du roi, Simon Thomas, lors très savant médecin. Aussy, nous voyons souvent Petrus Bunellus et son Vidus Faber. Voilà les premières compagnies d'estudes entre Foix, Pibrac et moy, comme elles ont depuis continué aux Estais et aux afTaires de la France. » — Colletet ne dit rien du voyage à Paris du jeune Pibrac. Ch. Paschal en parle sans indiquer la date, mais ce voyage fut antérieur à l'époque où Bunel, «homme très éloquent, » dit-il, distilla sur les lèvres de son brillant élève « la pureté de la langue grecque et latine. »
Je te salue encore, ô voisin héritage
De ce docte Bunel, grand honneur (1) de uostre aage,
Qui jadis escrivant Cicéron effaçoit
Quand à l'envy de luy quelque épistre il traçoit,
Et comme un Socratès par sa docte éloquence
Des sophistes bavards confondoit l'arrogance.
Le premier et plus grand de mes biens est d'avoir
Jouy presque trois ans du fruict de son sçavoir,
Lorsque par amitié la peine il daigna prendre
De m'ouvrir les secrets du maistre d'Alexandre,
Et sur le moule vieux de l'orateur romain
Dressa les jeunes traits de ma flouette main (2).
Que si mort il ne fust si tost j'eusse peut estre
Mérité d'estre dict disciple d'un tel maistre (3).
Et en efïect ce docte Bunel mourut à Tluiriii environ l'an 1545, comme il conduisoit en Italie, non pas comme a dit un docte chronologiste moderne (4) les enffants de Guy du Faur de Pybrac, mais Guy de Pybrac luy mesme et son frère, en quoy ce chronologiste s'abuse infiniment, prenant les enffants pour le père et confondant ainsy les personnes et l'ordre des temps.
Ce futur honneur de la France et grand ornement des bonnes lettres, Guy Du Faur, n'avait pas encore atteint Taage de vingt ans lorsqu'on Fan 1548 estant de retour d'Italie où il avoit assiduement estudié la jurisprudence en l'Université de
{D Variaate «le la copie : cet honneur de nostre âge.
(2) Idem : de ma d''bile main. François Colletet trouvait sans doute que le vieux el si joli adjectif flouet, qiii signifiait tendre, mollot. dé'icat i,les pi^ntres oni gardé le mot flou), pouvait être avant.igeusemenl remplacé par débite. Les libertés singulières que prend ce maladroit réviseur, non-seulement à 1 égard du texte paternel, mais eni'ore à l'égard des citations introduites lans ce texte, monitenl combien on a eu tort de préférer si souvent sa copie à l'original
(3) Bunel, dit le Dictionnaire de Moréri, mourut « d'une fièvre chaude à Turin, l'an 154(3, à l'Age de 47 ans. » Je crois que 154ti est la bonne date, l'ar quelle distraction Bdvle, habituellement si sagace, a-l-il été entraîné à écrire que Bunel ne mourut que plus tard, un peu avant 1551 ?
(4) Ce docte clironologiste moderne est, comme G. Colletet nous l'apprend luimême à la fin de cette notice, Pierre de Saint-Romuald ^Pierre Gudlebatid , dont le Trésor chronologique et historique parut, pour la premier-^ fois, de 1642 à 1647 Paris, 3 vol.in-f»), pour la seconde fois en 1656 (^ibidem, même format).
Padoue(l)et soubs Fillustrc André Alciat (2), il réjouit de sa présence tant désirée (5) celluy qui l'avoit mis au monde, et qui d'abord recognut dans son entretien solide et dans ses actions généreuses tous ses nobles traits de la vertu de ses ancestres, ce qui luy persuada bientost qu'il en augmentiToit encore la gloire. Et en cela ce gé.néreux père ne s'abusa point puisqu'il descouvrit en luy un fonds inespuisable de sciences et d'érudition, un grand espi'it de discernement, une facilité merveilleuse de s'exprimer agréablement et avec beaucoup d'élégance, le tout accompagné d'une candeur et d'une modestie incomparables. Aussy après qu'il eut paru quelque tenqDS dans les plus doctes conférences des jurisconsultes de l'Université de Tholose et dans les plus belles actions du barreau, sa doctrine et son mérite qui devançoient de bien loin son aage l'introduisirent dans la compagnie souveraine de ce conseil qui, à si juste raison, a remporté le titre de Grand. Et, peu de temps après, comme un honneur en produit un autre, il fut faict prévost ou, comme
(1) Pavie et non Padoue. Lespine de Grainville et Sepher, et quelques autres avec eux, ont commis la même erreur que Collelei.
(2; Charles Paschal raconte à ce sujet l'anecflote que voici : Comme André Alciat, cet ornement de la jurisprudence, personnage très rare en toute sorte de science, lisait à Pavie, où il était professeur, interprétant les lois civiles des Romains, expliquant les plus obscurs passages et conciliant les opinions contraires des anciens, il tomba par hasard sur une qui^stion très difficile, qui fut depuis disputée publiquement, en laquelle Pibrac fit des merveilles et contenta tellement rassemblét- que ce grand homme n'eut point de honte de confesser ingénument devant tous ses auditeurs qu'il rendait les armes à ce jeune champion. Paschal ajuute qu'Aiiiat, à foice d'admirer les talents de Pibrac, en vint à Taimer de tout son cœur. Le même biographe cite, un peu plus loin, une lettre fort élégante de Paul Manuce. par laquelle il témoigne à Pibrac qu'il ne veut pas être des derniprs à se rejouir de la gloire qu'i' commençait à posséder dans le inonde. \'oir celte lettre, qui maIheuleu^e^lenI n'es pas d.ilén, mais qui est postérieure à l'année 1546, parmi les Lettres de Paul Manuce (pagi^ -23 de l'édition de Morges et en tète de l'édition des Lettres de Bunel donnée par Graverol Ni Paschal. ni l'.olletei, ne nous disent que Pibrac eut aussi Cnjas pour professeur (Léon Feugére, Caractères et portraits; Hémard, article Pibrac dans la Biographie uniiierselle-, Paul Louisy, même arfcle dans la iVowvelle Biographie générale, etc.).
(1) Variant de l'original : il se présenta. Variante de la copie : il vint saluer son père, qui, réjouy de sa présence tant désirée, reconnut d'abord, etc.
ils disent (4), juge-mage de la ville de Tholose (2), magistrature qu'il exerça avecque toute Finnoceiice et toute Tintégrité que l'on peut souhaiter d'un juge qui pour rendre la justice ne demanda jamais d'autre récompense que la gloire de la rendre équitablement (5).
Pendant cela (4), le fameux concile de Trente vint à estre public, et comme il fut question d'y envoyer des ambassa-
(1) Variante de l'original : comme ils l'appelletit.
(2) En l'année 1558. Dom Vaisséle {Histoire générale du Languedoc, édition in-fol., t. V, p. 445, aux A'otes) reproche à La Faille d'avoir assuré {Annales de Toulouse, t. II, p. 384) que Pibrac n'avait que vingt-quatre ans quand il devint jugemage de sa ville natale, mais il constate que le même historien, dans l'éloge abrégé qu'il a composé de son éminent concitoyen, et qui est au bas de son buste dans l'hôtel de ville, a rappelé très exactement que le futur auteur des Quatrains touchait à peine alors à sa vingt-neuvième année, cetatis anno vix xxixjudex major Tolosce. Tout le monde se trompe, et dom Vaisséte lui-même s'est trompé^ en une autre occasion (t. v, p. 212 , donnant à Pibrac la qualité de président au parlement de Toulouse, alors qu'il n'a été que conseiller à ce parlement.
(3) M. Henri Martin {Histoire de France, édition de 1860, t. vm, p. 499) nous montre Gui Du Faur de Pibrac mis à la Bastille .10 juin 1559) pour un discours courageux en faveur de la tolérance. D'abord, c'était au 15 juin et non au 10 qu'il fallait rattacher cet événement. Ensuite, M. Martin n'aurait pas dû confondre Gmj! Du Faur avec ioMis Du Faur, son frère aîné, qui avait été reçu conseiller-clerc au parlement de Paris, le 28 août 1555. Sur la séance où Louis Du Faur fut arrêté, en même lemps que l'intrépide Anne Du Bourg, et sur tous les incidents qui suivirent, voir les Commentaires de l'estat de la religion et république, par Pierre de la Place (édition du Panthéon littéraire, p. 13), l'Histoire ecclésiastique de Théodore de Béze (t. i, p. 243), l'Histoire de France de la Popelinière (t. i, p. 135), l'Histoire universelle de Jacques-.4uguste de Thou (traduction française de 1734, pages 300, 361, etc.), les Mémoires de Condé édition de 1744, t. i, p. 5), etc. Parmi les conseillers au parlement arrêtés comme suspects d'hérésie, le lendemain, figure un autre toulousain, Paul de Foix, que cela ne devait pas empêcher de devenir (1577) archevêque de Toulouse.
(4) Variante de la copie : Pendant que ces choses se passaient. — Pibrac eut l'honneur d'être envoyé par la ville de Toulouse aux Etats Généraux d'Orléans (1560-1561). Paschal, Colletet et la plupart des biographes ont ignoré celte circonstance. Moréri, qui la mentionne, ajoute que le cahier des doléances que le jeune député eut ordie de présenter au roi était de sa façon. Lespine de Grainvilie et Sepher prétendent que Guy Du Faur représentait, ave.; Claude Terlon, ancien capitoul et célèbre avocat, le liers-élat de la sénéchaussée de Toulouse. C'est, en effet, ce qu'atteste, dans un recueil de pièces relatives aux Etats d'Orléans conservé à la Bibliothèque impériale sous le numéro 16262 du fomls français, une copie du Cahier du liers-estat de France au Roy, cahier qui ne comprend pas moins de 354 articles, à la suite desquels se déroulent les signatures des députés, et notamment celles de Guy Du Faur et de Claude Ternon {sic). Dans ce recueil manuscrit, pas plus que dans les recueils imprimés de Mayer et de La Lource et Duval, je ne trouve le plus petit mot sur le rôle que joua Guy Du Faur au sein de rÀssemblée d'Orléans,
deurs de la part du roy de France, ce prince, qui estoit Ciiarles IX, jetta incontinent les yeux sur le mérite de Guy de Pibrac qu'il obligea d'accompagner en ceste occasion importante ces deux excellents hommes, Louis de Saint-Gelais, seigneur de Lansac (1), et Arnaut Ferrier, président au parlement de Paris (2), avecque lesquels il se fit si hautement signaler par ses actions publiques, par sa doctrine, son éloquence et sa piété (5), que l'histoire de ce fa-
(1) Je citerai sur Louis de Saint-Gelais, seigneur de Lanssac, une intéressanle noie de M. de Ruble (p. 434 du t. i de son édition des Commentaires de Biaise de Monluc). Ch. Paschal a dit du collègue de Pibrac : « chevalier fort estime et bien qualifié, qui avait déjà été ambassadeur à Rome et employé en plusieurs belles charges dont il s'était acquitté avec beaucoup d'honneur. »
(2) Voir sur Arnaud Du Ferrier une note au bas de la page 77 de mes Documents inédits pour servir à la biographie de Jean de Monluc, évêque de Valence (1808). Il faut y joindre ce court et grand éloge d'Arnaud Du Ferrier, par Ch. Paschal : « C'était un tel trésor de doctrine que, quoy que vous eussiez désiré savoir, il vous » Teut aussitôt appris, » et cet autre non moins court et non moins grand éloge du même personnage par le président de Thou (traduction déjà citée, t. m, p. 361 : « Homme respectable par sa probité et par la gravité de ses mœurs, et si grand ju- » risconsulte, que Jacques Cujas, l'ornement de notre siècle, reconnaissait ne devoir » qu'à lui seul tout ce qu'il savait. » Arnaud Du Ferrier étant Toulousain, et Louis de Saint-Gelais étant Saintongeais,— Joachim Du Bellay, vantant son éloquence, l'a proclamé (p. 274 du t. i de l'édition si bien donnée par M. Marly-Laveaux c< l'honneur de Sainctonge, » — on peut dire, à la rigueur, que la France fut représentée, au concile de Trente, par trois Gascons, J'ai déjà rappelé {Lettres inédites de François de Nouilles, évêque de Dax, 1865, pages 4, 8), à propos des ambassades de Londres et de Constantinople, que nulle province, au xvi^ siècle, n'a fourni autant d'habiles diplomates que la Gascogne.
(3) Variante de la copie : Sa doctrine profonde, son éloquence fleurie, sa piété achevée. — Ce n'est pas précisément la piété de Pibrac qui a été vantée par le grave historien du concile de Trente, le cardinal Pallavicini, d'après lequel l'orateur aurait passé pour être ouvertement huguenot (l'e partie, 1. vu, ch. 4; 2« partie, l. XVI, ch. 1). Dans la traduction publiée par l'abbé Migne en 1845, on a cruellement estropié (t. ii, col. 1093, 1130) les noms des trois ambassadeurs français, et s'il est possible de reconnaître Reinaud Du Ferrier et Louis de Saint-Gclase, il est bien difficile de deviner qu'il s'agit de Guy Du Faur sous ce bizarre travestissement : Guidon Fabre. Paolo Sarpi s'était montré naturellement aussi favorable à Fibtac que Pallavicini s'est montré hostile. On trouvera dans VHistoire du Concile de Trente qui fait partie de l'Histoire de l'Eglise et dcs auteurs ecclésiastiques du xvi« siècle, de Louis EUies Du Pin, un très ample et très exact résumé des récits et des appréciations de Sarpi et de Pallavicini (t. ii, p 650-1189). Je n'ai pas besoin d'ajouter que tous les amis des libertés gallicanes, le président de Thou en tète, que n'a pas manqué de suivre le continuateur de l'abbé Fleury, ont fort loué l'attitude hardie prise par Pibrac dans le Concile. Scévole de Sainte -Marthe assure avec l'habituelle exagération des panégyristes (p. 307 de la tra ludion de Collelel) que tous les prélats réunis à Trente admirèrent la force de l'éloquence de Pibrac. Tousl.il
meiix(l) Concile ne s'en pourra jamais taire. Aussy sa réputation s'accreut par là de telle sorte que ce grand chancelier de France Michel de THospital jugea qu'à son retour du Concile la ville de Tholose toute célèbre qu'elle est n'estoit pas encore un assez fameux théâtre pour sa gloire, si bien qu'il n'eut point de repos jusques à tant que par ses puissantes raisons (2) il eut persuadé (5) à la Reyne mère et au roy Charles IX son fds qu'il estoit nécessaire (4) pour l'interest de Testât d'approcher Guy de Pibrac de la personne de Leurs Majestez et de luy donner auprès d'elles un employ convenable à son mérite. Et ce fut alors qu'il fut honnoré de la charge d'advocat général du Roy dans ce supresme parlement de Paris où il fit bien paroistre par sa sagesse et par son bien dire que jamais homme n'avoit auparavant luy plus dignement reinply une si grande charge (5).
Combien de fois nos pères l'ont-ils ouy dans ce sacré temple de la justice defîendre (6) puissamment le party de la justice mesme, soustenir l'authorité du prince et des loix, parler courageusement du debvoir des juges et des magistrats, faire esclatter (7) la majesté de leur tribunal, proposer l'idée et le modèle d'un excellent advocat des parties, corriger les abus des greffes et des procédures, et finalement distinguer les debvoirs de chaque officier de la justice, ce qu'il faisoit d'un langage puissant et fleury, soustenu des
ne savait donc pas qu'un canlinal avait prolesté contre les vivacitf^s de langage de l'adversaire des ullramontains en l'appelant hâbleur de palais J'aime à croire que Pallavirini a été induit en erreur quand il a a\an(ré ^co!. 1235 du tome il de la Iraduclion de la collection M igné) que le discours si peu mesuré que Pibrac adressa à i'issemhlée, le 26 mai 1562 (et non le 4 juin, comme l'a marqué de Thou, p 337 du tome IV , & et qui causa aux Pères la plus vive indignation, » était tout différent du mann>crit qu'il avait auparavant communiqué.
(1) Variante de la copie : sacré.
(2 Idem : persuasions.
(3) Idem : engagé la lieyne, etc.
(4) Variante de l'original : qu'il estoit à propos.
(5) Ce fut en 1565 que Pibrac devint avocat général à Paris.
(6) Variante de l'original : soustenir.
(7) Idem : relever la majesté.
plus beaux passages de TAntiquité, et animé des raisonnements tirez du sein de la nature et de l'expérience qu'il s'estoit acquise des choses (1). Belles et rares qualitez qu'il fit encore depuis esclatter dans le privé conseil du Roy où il fut admis au nombre d'un de ces nobles conseillers d'Estat qui n'ont là pour confrères que les princes el les premiers magistrats du royaume (2). Ce fut là que le sérénissime duc d'Anjou, frère du Roy, ayant recognu la force de son esprit et sa grande probité, l'obligea par ses prières de prendre le soin de ses affaires qui estoient extrêmement embrouillées, d'esclaircir les biens de son patrimoine que ses agens el ses solliciteurs avoient confondus, et de remettre le tout dans un bon ordre (5), ce qu'il fit au contentement de ce prince
(1) Taisand (Les Vies des plus célèbres jurisconsultes, éàhion de Ferriéres, 1737, in-4o, p. 431) cile sur l'avocat général ces paroles d'un bon juge : < M. Anl. Loisel, dans son Dialogue des avocats du parlement de Paris, p. 515, parlant de M3I. Bourdin, Du Mesnil et Du Faur de Pibrac, qui étoient dans le même temps collègues au parquet, dit qu'il ne fut et ne sera peut-être jamais si bien rempli qu'il étoil de ces trois habiles hommes; que M. Boucherai étant décédé pendant que le roi Charles iX et la reine, sa mère, étoient à Toulouse pour le voyage de Bayonne, Jl. le chancelier obtint de cette princesse que M do Pibrac fut tiré de la ville de Thoulouse, en laquelle il étoil juge-mage, pour le faire avocat du roi au parlement de Paris où d'abord il fit paroitre une vive éloquence et une érudition profonde par plusieurs grandes et belles actions, et surtout [dans ses harangues des ouvertures du parlement qui sonl imprimées.» Loisel nous apprend encore que Pibrac fut si chéri et si estimé du chancelier de l'Hospital qu'il voulut l'avoir pour gendre, et que ce dessein n'ayant pas réussi, il ne laissa pourtant pas da l'aimer et de désirer son avancement. Des paroles de Loisel, Taisand rapproche une page des Recherches de la France, d'Estienne Pasquier (1. iv, ch. 27), où l'on voit que Pibrac, dont le nom a eu une si grande vogue en France, ayant obtenu de M. Du Mesnil, son collègue, par forme de courtoisie, de faire l'ouverture du parlement le lendemain d'une fêle de Quasimodo, voulut se donner une plus ample carrière que n'avait fait son compagnon d'office, et qu'alors ces deux beaux esprits commencèrent de haranguer à l'envi l'un de l'autre. Du Mesnil à la Saint- .Martin, et Pibrac après Pâques, et que cela tourna depuis en coulume- parmi leurs successeurs. Enfin, Taisand rapporte que Simon {Bibliothèque des auteurs de droit, t. i, p. 134) observe que l'on a deux de ses Remontrances imprimées, qui ne répondent pas à l'estime qu'on faisoit de l'éloquence de leur auteur, qu'aussi M. Du Vair, au commencement de son traité de y Eloquence française, témoigne lui avoir ouï-dire qu'il avait du regret de les avoir rendues publiques par l'impression. Lespine de Grainville et Sepher ont mal compris ce témoignage de Pibrac quand ils disent (p. 54, en note) ; 11 en a désavoué l'impression : elles ne sauraient donc lui être attribuées.
Ci) Lespine de Grainville et Sepher m.ettent sa nomination en 15-20.
(3) Gh. Paschal assure que ce fut trois ans après avoir été admis au nombre des conseillers de Charles IX que Pibrac reçut du futur Henri III la mission de rétablir l'ordre dans le domaine de la duché d'Anjou.
aussi bien que les despendances meslées de la comté de Lauraguais dont la Revue mère du Roy, Catherine de Médicis, luy donna rentière administration.
Mais comme il n'y a guère au monde de joye toute pure parmy tant d'applaudissements publics, il reçeut une disgrâce particulière et domestique dans la perle de Pierre de Pybrac, son fils, duquel il a voit desja conceu de si grandes espérances qu'il croyoit de voir revivre la gloire des Pybrac (1). Et ceste perte luy fut si sensible que dans son excellent poème des Plaisirs de la vie rustique, il s'en plaignit hautement et voullut que toute la postérité prit part à sa douleur, puisque (2) ceste disgrâce fut cause qu'il laissa cet ouvrage imparfait, tesmoin ces vers :
J'eusse encor poursuivv les biens du labourage, Mais la mort de mon fils m'en oste le courage Et trouble tellement de douleur mon esprit Que j'en laisse imparfaict pour jamais cet escrit.
Mais après que cet excellent homme eut donné aux premiers mouvements de la nature ce qu'elle exigeoit de luy, il fit bientôt voir que la douleur peut bien quelquesfois esbranler la sagesse, mais non pas la confondre et l'abattre, car reprenant son premier courage invincible, il continua si noblement ses fonctions glorieuses, que tout ce quej'ay dictde luy n'est rien encore au prix de ce qu'il m'en reste à dire.
(1) Guy Du Faur avait épousé Jeanne de Custos, daroe de TarabeL qui mourut longtemps après lui (en 1612). Outre Pierre, mort en bas âge, il en eut deux fils et une fille. Un des fils, .Michel, qui prit le titre de seigneur de Pibrac, embra.ssa la profession des armes et fut tué au siège de Montauban, étant alors mestre de camp d'un régiment de cavalerie. L'autre fils, Henri, seigneur de Tarabel, fut d'abord conseiller au parlement de Toulouse et mourut premier président du parlement de Pau Enfin, Olympe fut mariée à un peiit-fils du chancelier de l'Hospital, Michel Hurauli, seigneur de Belesbat, qui fut chancelier du roi de Navarre. Rappelons ici qu'après la mort du chancelier de l'Hospital (13 mars 1573;, Pibr.ic s'était chargé, avec Jacques-.\ug. de Thou et Scévole de Sainte-Marthe, de recueillir ses papiers et de publier ses poésies latines. Les manuscrits confiés à Pibrac, passèrent, à sa mort, entre les mains de son gendre, et ce fut ce dernier qui. aidé de Pierre Pithou et de J\'icolas Lefévre, les publia en 158.T. Paris, in-folio.
(2) Variante de la copie: Douleur qui fut cause qu'il laissa...
Après la mort de Sigismond, Roy de Pologne et de Lithiianie, n'y ayant plus ung de rauguste famille des jagelluns pour succéder à ce prince, et que les estats du royaume fussent infiniment partagez dans Fesleclion d'un nouveau roy, les uns jettant les yeux sur un prince de la maison d'Âustriche, les autres sur le Moscovite, quelques-uns sur le prince de Suède (1), quelques autres sur Piast, et d'autres enfin sur la personne de Henry de Valois, duc d'Anjou, prince qui pour ses bonnes et rares qualitez emporta depuis ce septre fameux sur tant d'illustres prétendants (2), Guy de Pibrac fut celluy qui, parmi tant de nobles François qui l'accompagnoient en ce voyage, approcha tousjours de plus près de sa personne, qui eut le plus de part à ses conseils, qui l'entretint au cabinet et en public, qui en mille occasions importantes respondit au nom du Roy, son maistre, à toutes les civilitez et à toutes les harangues latines qui luy furent faictes à son heureux advènement à Cracovie, ce qu'il faisoit certes si punctuellement, avecque tant d'ordre et avec tant de promptitude, que les ambassadeurs et les députez Polonois le voyant reprendre si précisément tous les poincs (5) de leurs discours, et repondre si pertinemment à tout, se fussent volontiers persuadez qu'il en eust eu auparavant quelque communication par l'infidélité de leurs domestiques ou de leurs amys, tant il respondoit pertinemment à tout par une présence d'esprit et une facilité de parler merveilleuse, si bien que la haute estime qu'ils avoient desja conçeue de la grandeur de ce prince s'augmenta beaucoup par le mérite des grands hommes dont il estoit accompagné et de Pibrac spécialement qu'ils honnoroient d'autant plus qu'à sa prodigieuse éloquence il joignoit une humeur extrêmement affable et des paroles fort civiles et très obligeantes et très efficaces. Il tesmoigna bien certes le
(1) Variante de l'original : Roy de Suède.
(2) Idem: Rivaux.
(3) Variante de la copie : Jusqu'aux moindres points.
dernier lorsqu'en la présence de tous ses Estats de Polongne assemblez pour le couroanemeat du Roy son maistre. il réprima (1) courageusement Finsolence du palatin de Cracovie qui eut bien l'audace pour ses intérêts particuliers de s'opposer à une promotion si heureuse et si légitime, car Pybrac, ce généreux ministre, prenant la parolle au nom du Roy son maistre maintint de telle sorte Fauthorité royale et estonna si bien (2) ce puissant adversaire (5), qu'il le contraignit par la force de ses raisons et par l'adresse de son éloquence de se desdire publiquement des iausses maximes qu'il avoit avancées, et de le recognoistre pour roy légitime, et ainsy ceste grande cérémonie, dont cet archevesque irrité voullut troubler le cours, s'acheva toute à l'honneur de la France et à la honte de ses lasches adversaires (4).
Il faut advouer que les oraisons et les harangues que nous avons des anciens sont merveilleuses (5) à qui en cognoist ses beautez et ses grâces. Mais quoyque nous puissions mieux les admirer que les imiter, si est ce que quand nous venons à considérer en nous mesmes que leurs autheurs les composèrent avecque tant de temps et tant de loisir, il semble que ceste considération en doibve en quelque sorte diminuer le prix. Ainsy le beau panégyrique qu'Isocrate composa en faveur de Philippe, roy de Macédoine, fut un travail de douze longues
(1) Variante de roriginal: Il repoussa.
(2) Variante de la copie : Si fortement.
(3) Variante de roriginal: Prélat.
(4) Sur Pibrac en Pologne voir {passim) le tome u de Henri de Valois et la Pologne en 1572, parle marquis de Noailles '1867), mais on y chercherait vainement la version adoptée par Colletet sur la foi de Ch. Paschal. M. de Noaiiles (p. 416 , raconte ainsi les choses: « Le dimanche qui suivit son entrée à Cracovie, Henri fut couronné avec une grande pompe dans l'église du château (21 février). Un incident inattendu vint troubler la cérémonie. A la formule du serment que le roi avait prêté à Paiis, l'archevêque de Pniesen substitua l'ancien serm^mt des rois de Pologne, qui ne contenait aucune des garanties stipulées à la diète d'élection. Firley s'en aperçut, fit suspendre la cérémonie et somma le roi de jurer selon la formule convenue... « Henri céda et Pibrac n'eut pointa intervenir. Le récit de M. de Noaiiles s'appuie surles plus sûres autorités.
(5) Variante de l'oiiginal: admirables.
années (1). Mais de discourir eloquemment sur le champ et sur toute sorte de subjets une langue estrangere, faire éloge et invective aux occasions, se deffendre et attaquer mesme, j'ad- Youe que c'est un effort d'esprit qui n'est jamais paru que rarement, et peut estre tout l'heureux siècle des Valois, ne Ta l'a jamais ny veu ny admiré qu'en la personne du grand Pybrac (2), de qui la voix éloquente faisoit ce que les poètes ont dict d'Orphée puisqu'il (3) attiroit après luy (4) des natures encore plus farouches et plus sauvages que des arbres et des rochers.
Pendant cela, la mort inopinée du roy Charles IX estant parvenue jusques en Polongne, il fut question de prendre de nouveaux conseils en de nouvelles affaires. C'est pourquoy Pybrac, dans ceste noble et généreuse affection qu'il avoit pour sa patrie, considérant le déplorable estât où estoit alors le Royaume de France tant par les diverses factions des Grands que par les différentes inclinations des peuples qui estoient misérablement consumez d'une flamme intestine, et combien la présence de son Roy légitime luy estoit nécessaire; il fut celluy qui pressa (3) son maistre de quitter la Polongne où il estoit detenu presque captif depuis la nouvelle de la mort du Roy son frère et d'aller prendre possession du nouveau sceptre qui l'attendoit, et luy en ouvrit les moyens les plus prompts et les plus commodes. Mais comme le Roy se fut par ses advis desrobé (6) de la court, de nuit, et de la ville de Cracovie, accompagné de fort peu de gens, il advint que Pybrac qui, selon l'ordre
(1) Oo lit dans les Vies des dix orateurs grecs, ouvrage faussement attribué à Plutarque : « 11 (Isocrate) mit dix ans ou même quinze, suivant quelques auteurs, à travailler son Pane'yrique. > \\ est permis de croire que le plus habile des rhéteurs athéniens n'employa ni quinze ans, ni même dix (Colletet semble, en disant douze ans, avoir voulu prendre une moyenne), à composer le plus célèbre de ses discours. Aucun témoignage sérieux ne protège l'invraisemblable anecdote,
(2) Variante de la copie : du fameux Pybrac.
(3) Variante de la copie : puisque ce grand homme.
(4) Idem: attiroit à luy.
(5) La copie ajoute le mot : principalement.
(6) Variante de l'original : Sauvé.
donné, s'estoit auparavant rendu auprès d'une certaine chappclle ruinée qui n'estoit pas fort esloignée du grand cliemin, ayant preste l'oreille sur la terre parmy le silence de la nuit fort obscure, ouit un bruit de chevaux qui estoit en effect la marche du Roy, son maistre. Il se résolut de le suivre mais d'assez loin pour ne point augmenter par sa présence, et par un trop grand nombre de gens, le soupçon que l'on pouvoit avoir de l'évasion du Roy. Et ce d'autant plus qu'à l'instant il se vid environné de quelques Polonois bien montez qui couroient à toute bride après ce prince fugitif et creut que par son entretien et ses amusements il luy donneroit plus de temps pour se sauver, ce qui arriva effectivement puisque dès le lendemain ce prince se rendit heureusement et sans aucun obstacle jusque sur les confins de la Moravie, cependant que Pybrac, s'estant mallieureusement fourvoyé du droit chemin, se rencontra dans des bois, dans des marais et dans des solitudes affreuses, et parmy des hommes sauvages et rustiques, qui à la veue de Pybrac, cet illustre esgaré, commencèrent à crier et à hurler effroyablement et à faire assembler par leurs cris tous ceux de leur voisinage qui, estant advertiz desja de l'évasion du Roy, creurent que luy et tous les François s'estoient sauvés dans ces Ueux solitaires, et dans ceste pensée quelques-uns d'entre eux poussez de despit et de rage vindrent à main armée fondre sur la personne d'ung de la suitte de Pybrac, lequel après l'avoir veu assommé devant ses yeux sans le pouvoir deffendre, descendit doucement de son cheval, qui d'ailleurs luy estoit inutile parmi des hayes et ces ronces et ces bruyères, et les traversant à pied et tout seul le plus secrettement qu'il put, se cacha parmy les joncs et les roseaux d'un effroyable fleuve que dans ceste haute (1) persécution son bon génie luy fit heureusement rencontrer. Je dy son bon génie puisque sans cela il eut courru la mesme fortune de celluy qu'il avoit veu cruellement massacré devant ses
(1) Variante de la copie: estrange.
yeux, car ces barbares Payant cherché partout inutilement le poursuivirent à coups de fronde, de traits et de flesches jusquessur les bords de ce lac effroyable, et où ne sçachantce qu'il estoit devenu, ils se retirèrent. Pour esviter (1) Patteinte de leurs traits et de leurs pierres, il estoit contraint à toute heure de plonger la teste dans Peau, où il demeura misérablement ainsy Pespace de plus de quinze heures durant, après quoy ces lasches persécuteurs s'ennuyant de le chercher et ne sçachant au vray ce qu'il estoit devenu, se retirèrent la confusion sur le front et le desplaisir dans Pâme de ne Pavoir peu rencontrer.
Après leur retraitte tant désirée de cet illustre persécuté, voyant que tout estoit calme sur le rivage, (il) sortit le plus secrettement qu'il put de ce heu aquatique et fangeux, où il laissa jusques à son chappeau et à ses bottes mesmes dans la boue et dans le limon, et en ce déplorable estât, je veux dire nud teste, nud jambes et nud pieds, mouillé jusques à la peau, et tout couvert de limon (2), il se traisna seul par les bois et par des routtes espineuses, obliques et incognues parmy les obscuritez de la nuit dont les espesses ténèbres offroient encore à ses yeux de nouveaux spectacles de crainte et d'horreur, et luy faisoient d'autant plus appréhender la rencontre des bestes farouches à la mercy desquelles il estoit cruellement exposé; et si bien qu'après mille destours incertains il se rencontra sur la poincte du jour (3) aux bords d'un fleuve rapide qui n'estoit nullement gueable; neantmoins en ceste extrémité prenant un nouveau courage, et mettant toute sa confiance en Dieu qui n'abandonne jamais les siens, il mit les genoux (4) en terre et, levant les mains vers le Ciel, les larmes aux yeux, il implora le secours de la toute-
(1) La copie ajoute : 0 que cet illustre infortuné eut de peine en cette occasion fâcheuse, car pour e'viler l'atteinte, etc.
(2) Variante de la copie : tout couvert d'ordure et de fange .
(3) Idem : sur le point du jour.
(4) Idem : il poya les genoux.
puissance tellement que remply cFun nouveau courage, il arracha une grosse branche diui vieux arbre, et se mit sur elle (i) en debvoir de traverser ce fleuve, dont le traject, selon la cognoissance qu'il avoit de la carte, le pouvoit mettre en lieu de seureté. Mais, hélas! comme ce fleuve estoit bordé d'une infinité de rochers moussus qui sembloient en deffendre le rivage, et qui brisoient superbement l'impétuosité des flots, cet illustre nageur se vid par deux fois rudement repoussé et presque ensevely dans les abysmes de ce fleuve impitoyable, lorsque s'attachant courageusement à son arbre et faisant un nouvel effort autant que ses forces affoiblies le pouvoient permettre, il flt tant qu'aydè du Tout-Puissant il arriva miraculeusement à bon port, d'où après s'estre seiche au soleil, il traversa une grande et vaste campagne qui luy fut d'autant plus ennuyeuse qu'il n'y rencontra jamais une seuUe âme. Enfin, ayant apperçu de loin une certaine petite chaumière, il s'y en alla tout droict (2) croyant y rencontrer quelque soulagement et quelques vivres. Ce lieu affreux estoit la demeure ordinaire (ô) de certains bouviers lesquels, comme Us estoient durs et sauvages au possible, voyant cet illustre malheureux vagabond à demy nud qui ne pouvoit respondre aux interrogations qu'ils luy faisoient en leur langue polonoise, jugèrent incontinent que c'estoit quelque François fugitif qui taschoit de se sauver, et dans ceste pensée il n'est pas croyable combien ils insultèrent laschement à sa misère, soit par leurs paroles railleuses et picquantes, soit par des outrages plus sensibles puisqu'ils eurent bien la hardiesse (4) de luy tordre le nez et de luy donner des coups de poing et des soufflets, et d'autant plus qu'il souffroit le tout patiemment et sans rien dire, d'autant plus leur injuste colère s'allumoit contre luy. Et il estoit bien à crain-
(1) Idem : il se mit à cheval sur ee, se haxardant de traverser ce fleuve.
(2) La copie ajoute : à l'adventure.
(3) Variante de roriginal : soitaire.
(4) Idem : l'insolence.
dre qu'ils eussent encore passé plus avant, si une pauvre vieille femme, toute rustique qu'elle estoit, prenant pitié de luy, ne Teust tiré d'entre leurs cruelles mains et ne l'eust mis dans un pauvre grenier, où elle eut encore la bonté (1) de luy porter du pain et de la bierre espaisse dont il appaisa pour lors sa faim et sa soif merveilleuses (2).
Cela faict, après s'estre reposé quelque temps et voyant que tous ces rustiques estoient endormis, il sort secrettement de ceste fatale cabane, et à la faveur des ténèbres de la nuit, il prend la première route qui s'offrit fortuitement à luy. Et comme au sortir d'une grande forest, il eut apperceu dans une plaine aux premiers rayons du jour naissant un carrosse qui alloit assez lentement, il se mit à courir après jusques à perte d'haleine. Ce qu'estant apperceu du maistre il fit arrester ce carrosse tout court pour sçavoir qui estoit celluy qui se mettoit tant en debvoir de l'approcher. Mais, ô Dieu ! de quel estonnement ne fut-il point saisy lorsqu'il apperceu t l'illustre de Pybrac en un estât si déplorable et si changé, luy qui l'avoit veu à la cour en un si haut estât de gloire ! A l'abord d'un si grand homme, mais si mal mené de la fortune, celuy-cy qui se nommoit Stanislas Sandivoge, grand référendaire du royaume de Polongne, qui estoit homme courtois et affable au possible, et, au reste, intime de Pybrac met aussytost pied à terre pour l'embrasser, et après quelques petits mais affectionnez compliments, le faict monter dans son carrosse et l'accommoder de toutes les choses qui furent alors en son pouvoir, et le conduisit ainsy jusque sur les confins de la Polongne où il s'en alloit mesme donner
(1) Variante de la copie : la charité.
(2) Tous ces détails sont empruntés à Cli. Paschal, et ce sont ces mêmes détails qui ont fait dire à La Faille {Ànnaes de Tououse, t. ii, p. 385) que la Vie de Pibrac, par Paschal, « est remplie d'aventures surprenantes et qui semblent tenir du roman, quoique très véritables.» De Thou a résumé le récit de la fuite de Pibrac (p. 73 et 74 du tome vu). Ce récit a été résumé de nouveau (p. 468 du tome vi des Pièces intéressantes et peu connues pour servir à V histoire et à la littérature) par La Place : Particularités historiques concernant Guy Du Faur, seigneur de Pibrac.
ordre à quelques affaires importantes à cet estât. Et ce fut là qu'après y avoir ouy dire que le Roy son maistre estoit arrivé en pleine santé jusque dans la Moravie, comme si ceste heureuse nouvelle eust esté radoucissement de tous ses maux, il ne put s'empescher (1) d'en pleurer de joye et d'oublier alors ses traverses passées. Mais ceste occurrence luy en fit bien encore souffrir une nouvelle. Car comme à la descente du carrosse il eut esté recognu par plusieurs sénateurs et magistrats qui s'estoient là présentement retirez pour de diverses considérations, et qui estoient allez au devant de ce généreux référendaire, pour celui là mesme qu'il estoit, je veux dire pour ce grand Pybrac et ce fidèle conseiller de leur monarque fugitif, il n'y a point de reproches ny d'injures qu'ils ne luy fissent d'abord sur ce qu'ils le croyaient le seul autheur de l'évasion de leur Roy, le menaçant au reste de le ramener en Cracovie pour luy estre faict et parfaict son procès comme à un criminel d'Estat et à un infracteur de la foy publique. Mais luy qui ne se sentoit coupable d'aucun crime, qui ne manquoit pas aussi d'éloquence ny de raisons pour se justifier, dans ce grand courage qui ne l'avoit jamais abandonné, d'un visage constant et d'une voix asseurée, il soustint en ceste occasion de telle sorte l'honneur du Roy, son maistre, et ses propres actions qu'il parut bien que la justice estoit de son costé et la mahce du costé de ses adversaires.
Qu'ay-je faict en ceste occasion, leur dit-il, que tout ce qu'un homme de bien est obligé de faire? Déclarez franchement oîi j'ay violé (2) la foy pubUque et où j'ay manqué au debvoir d'un honneste homme. Tant s'en faut certes que je vous aye offencez, que si j'estois d'humeur à reprocher les bienfaicts, comme il semble que les outrages que vous me faictes m'y pourroient obliger en quelque sorte, j'auroys au-
(1) Variante de l'original : il commença d'en pleurer.
(2) Variante de Toriginal : Rompu.
joiircriiuy grande raison de vous accuser d'ingratitude. Mais ma modestie l'emporte sur vostre violence. Vous m'accusez d'avoir conseillé et sollicité le Roy d'abandonner la Polongne, et ainsy vous m'attribuez à moy seul un crime dont plusieurs peuvent estre coupables. Si je viens à le nier, quelles preuves avez-vous pour me convaincre? Mais non, je vous veux dellivrer deceste peine et je vous advoue ingenuement une chose qu'il est bien glorieux d'advouer : Oay, c'est moi seul qui ait conseillé au Roy ce crime prétendu, crime qui estoit si salutaire au Roy (1), au royaume de France, et par conséquent à l'Estat de Polongne et à toute la republique chrestienne, si bien qu'au lieu de m'en blasmer vous m'en debvriez louer hautement. Le Roy a esté en danger, dittes-vous. Il est bien vray, mais n'est-ce pas (vous) qui en estes la cause, puisque c'est vous qui l'avez si long temps retenu comme prisonnier obsédé? N'imputez donc point aux autres ce que vous ne devez imputer qu'à vous-mesme. Vous craignez, adjoustez-vous encore, que ceste retraitte inopinée n'apporte de grands troubles dans vostre royaume, et moy je responds que vous les pouvez prévenir et mesme appaiser facilement par vostre prudence, pourveu que vos intérests difïérents ne prévalent et n'apportent parmy vous aucune division. En un mot, observez les premiers les loix fondamentales de vostre Estât et vous verrez que les peuples qui vous considèrent comme leurs maistres ne les violeront jamais à vostre exemple. Vous vous plaignez encore que le roy vous a quittez secrettement sans vous en rien dire. Mais, je vous prie, s'estoit-il obligé par quelque serment solennel de vous demander congé dès qu'il voudroit s'esloignerdu royaume? Avez vous quelque loy qui impose ceste nécessité à vostre Roy,qui se peut aumoinsprévaloir des temps et desoccasions? Avec quelle efïronterieles particuliers et les subjects peuvent ils prescrire à leur prince une loy, qu'ils appelleroient indubitablement tyrannique si leur priuce la leur avoit présentée?
(1) Variante de la copie : A mon maislre.
Et ensuite ce fidelle ministre de son roy fugitif descendant peu à peu à parler de luy mesme, et employant son éloquence (1) pour son propre salut :
Vous me menacez du dernier supplice, leur dit-il, comme si la mort dont je vis cent fois hyer la hideuse image estoit capable de m'estonner et d'estoufîer en moy les bons sentiments que je doibs avoir pour mon Roy légitime. Croyez m'en. Messieurs, ce n'est pas le mal qui fait la douleur d'un honneste homme, mais c'est le regret seul (2) de l'avoir injustement mérité. Après tout, sçachez que vous serez traitiez un jour selon que vous m'aurez traitiez. Car c'est pour celamesme que le Roy a escrit en France à la Royne sa mère en des termes qui l'advertissent d'observer les actions des Polonais qui sont en France, et de leur faire les mesmes traitlements que les François innocents auront receu en Polongne. C'est pourquoy si le respect que vous debvez au Roy vostre maistre, si la considération de la justice et du debvoir et si le souvenir (5) de l'alliance qui est entre les deux couronnes ne sont pas digues (4) assez fortes pour arrester vostre injuste colère, assouvissez la contre moy (5), mais après tout souvenez-vous que nostre Roy a les mains longues, et qu'il ne manque ni de cœur ni de forces pourvanger les injures et les outrages que l'on aura faites sur la personne de ses ministres, mais encore à toute larepubhque chrestienne (6).
.Ces paroles prononcées avec une constance incroyable et une resolution estonnante surprirent de telle sorte ces sénateurs,
(1) La copie ajoute : ordinaire.
(2) Variante de l'original : desplaisir.
(3) Le souvenir n'est pas dans le texte original. Il y a à la place un blanc qui précède l'article la. Ce serait donc plutôt la pensée ou la souvenance que G, Collelet aurait voulu mettre au lieu de souvenir.
(4) Le mot digues a été supprimé dans la copie.
(5) Ici le texte est très embrouillé. La copie s'en écarte beaucoup. G. Colletet avait écrit: Assouvissez la contre moy, mais surtout cruellement dessus moy. Son fils reprend: Assouvissez la contre moy le plus cruellement qu'il vous plaira. C'est une copie explicative, et presque une traduction.
(6) Variante de la copie: et que de telles actions criminelles regardent aussi toute la république chrestienne.
qu'elle leur fit entièrement changer de resolution, si bien qu'au lieu d'exécuter ce qu'ils s'esloient proposez de faire, ils se repentirent mesmc d'en avoir tant dict, et dans ceste nouvelle conversion d'esprit, ils supplièrent mesme Pybrac d'excuser ce que le regret de l'absence du Roy qu'ils aimoient et l'intérêt de leur patrie leur avoit faict proférer en colère, et de les entretenir aux bonnes grâces de leur maistre, et ensuitte ils laissèrent Pybrac dans la liberté de s'en aller où bonluy sembleroit.
Il remonta donc dans le mesme carrosse de cet obligeant référendaire (1) où il estoit venu, et continuant ainsy son chemin sans aucun nouvel obstacle, il parvint jusques en la cour de l'empereur Maximilien, je veux dire jusques à Vienne en Austriche où il rencontra le Roy son maistre qui estoit en peyne de luy. La joie qu'eut ce prince débonnaire de voir son cher Pybrac en liberté n'est pas exprimable. Mais elle se redoubla bien davantage lorsque pendant le chemin il apprit de sa propre bouche les dangers infinis qu'il avoit évitez et jusques à quel poinct il avoit soustenu l'authorité royalle et defîendu sa propre vie. Ce prince luy en fit des caresses extraordinaires, et tesmoigna pendant tout ce voyage qu'il n'y avoit pas un de sa suitte auquel il eust plus de confiance ny qu'il estimast plus digne de son estroitte famiharité. Et en cet estât Pybrac traversa doucement auprès de la personne du Roy son maistre toute l'AUemagne et toute l'ItaUe, où le bruict de sa réputation estoit desja si grand et si estendu que les princes et les sçavants chacun à l'envy s'empressoit pour le voir et pour l'admirer, et toutes les villes où ils passoienl benissoient le Roy d'avoir rencontré un si fidelle et si glorieux ministre.
Au reste, comme son vaste esprit n'estoit pas homme à se contenter (2) d'un seul eaiploy, quoyque son ministère de Polongne luy fournist tous les jours de nouvelles affaires
(1) Ces deux mots sont en blanc dans l'original.
(2) Variante de la copie : û' humeur à se contenter.
et de nouvelles intrigues pour le service de son maistre, si est ce que dans la forte passion qu'il avoit pour les Muses, pendant son séjour turbulent des déserts de Polongne, il ne laissa pas de les caresser avec autant de tranquilité d'esprit que s'il eust esté sur les paisibles bords de la fontaine du Parnasse et à Tombre de leurs sacrez lauriers, et de ceste féconde source provindrent ses fameux quatrains moraux desquels je parleray cy-après plus amplement (1).
Quelque temps après le retour du Roy à Paris, comme les Estats de Polongne eurent député vers ce prince pour le supplier très humblement de voulloir par sa présence royalle venir dissiper les troubles que son esloignement y avoit causez, et qu'en cas qu'il refusast ceste grâce, ils (le) supplioient encore très humblement qu'ils s'assemblassent le quatriesme des Ides du mois de may suivant en la ville de Stenzic pour donner ordre à leurs affaires les plus pressantes, et mesme pour y procéder à l'eslection d'un nouveau roy puisqu'il desdaignoit d'estre le leur, ce prince qui estoit alors assez empesché de donner ordre aux divers troubles de France, s'advisa d'envoyer en Polongne le mareschal Roger de Bellegarde et Guy de Pybrac (2) pour s'opposer au nom de Sa Majesté à toutes les délibérations qui se feroient contre son service et pour tascher d'adoucir les esprits irritez, et les repaistre de l'espérance d'un prompt retour. Mais comme l'an 1575 il se fust mis en chemin pour accomplir la volonté du Roy, il advint que s'estant séparé
(1) Collelet n'est pas ici d'accord avec la tradition recueillie par M. Adolphe Jeanne, dans son Dictionnaire des communes de la France (1864, au mot Pibrac): « Ancien cbâteau de Guy Du Faur; cabinet orné de boiseries sculptées où il composait ses fameux quatrains. »
(2) Encore deux Gascons en Pologne! Trois autres Gascons y avaient préparé rélection du duc d'Anjou : Jean de Monluc, Guy de Lanssac, Gilles de Noailles. Sur ces trois derniers personnages, voir Henri de Valois et la Pologne en 1572, par le marquis de Noailles, et, si l'on me permet de citer un humble opuscule après un bel ouvrage, mes Notes et documents inédits pour servir à la biographie de Jean de Monluc — La Bibliothèque historique de la France indique, sous le no 30175, une lettre de Henri III à MM. de Pibrac et de Bellegarde conservée autrefois dans les manuscrits Colbert et, depuis, dans la Bibliothèque du roi.
du mareschal de Bellegarde qui avoit ordre exprès de voir quelque prince d'Allemagae, et de conférer avec eux, il tomba mallieureusement encore entre les mains de certains mauvais garnements (1), qui l'ayant espié comme il passoit auprès de Montbeliard (2), sur Tadvis qu'ils avoient eu qu'il faisoit voiturer avecque luy deux cens mille escus pour payer les pentions qui estoient deubes à quelques-uns de ses officiers de Polongne et pour en gagner d'autres et remédier à quelques autres urgentes nécessitez, ce qui estoit très véritable, de manière que ces malheureux, abboyant après une si riche proye, viennent environner le carrosse de Pybrac, tuent d'abord quelques-uns de ses gens et enlèvent de force toute ceste somme notable et tous les prétieulx ustenciles de son voyage, comme ses hardes et toute sa vaisselle d'argent, et s'il n'eut point eu l'adresse de gagner et de fleschir par ses douces paroUes le cœur farouche du funeste chef de ceste canaille, il n'y a point de double qu'avec les biens il y eut encore perdu la vie.
En ceste extrémité, comme il n'estoit pas homme à céder à la douleur, il redoubla son courage, et après avoir tiré les aydes nécessaires de la cour de l'Empereur et de quelques grands seigneurs d'Allemagne à qui son mérite et son nom estuient en très grande vénération, il poursuivit son voyage et à grandes journées, et estant arrivé en Polongne il y soustint par sa prudence ordinaire la dignité du nom françois
(1) La copie ajoute : et trousseurs de passants.
(2) J'ai vu, dans l"été de 1867, le lieu où Pibrac courut de si grands risques. Ce lieu, occupé jusqu'en 1824 environ par le bois dit de Saint-Aubin, fait aujourd'hui partie de la ferme des Gouttes (commune d'Exincourt;, à 4. kilomètres à peu près de Montbeliard. L'ambassadeur du roi de France se rendait à Bàle, en passant par Délie et Porenlruy, pour rejoindre la grande route commerciale de l'Allemagne. Colletet n'a pas songé à nous «lire que le capitaine des voleurs s'appelait Brisach, comme nous l'apprennent Ch. Paschal et de Thou (Voir pour ce dernier la page 276 du t. vu de la Iraduclion de 1734). On trouve dans le portefeuille 259 de la coUeciion Godefroy, à la Bibliothèque de l'Institut, une lettre de Henri III à M. de Hautefort, président au parlement de Grenoble, du 13 mai 1575, relative à celte aventure et à un emprunt de 12,000 livres destiné à remplacer en partie ce que Pibrac s'était vu enlever.
et rauthorité royalle. Mais quelque adresse qu'il eust et quelques puissantes raisons qu'il cmployast, la division fut telle parmy les grands de ce royaume, et la stupidité si grande parmy ces peuples froids, que ny le maresclial de Bellegarde, ny Jacques de la Guesle, que le Roy y avoit encore envoyé pour le mesme effect, ny luy mesme, ne peurent empescher que Henry troisiesme ne fust démis de la royauté et que Ton ne proclamast bientost une nouvelle assemblée des Estais pour y procéder à Feslection d'un nouveau Roy (4).
Ce fut alors que Pybrac, considérant qu'il ne pouvait rien gagner sur ces esprits farouches et rebelles et jugeant d'aillieurs qu'il n'estoit pas à propos pour l'honneur de la France qu'il fust tesmoin d'une action si lasche et si desreglée, s'en revint incontinent en France où les affaires estoient tellement meslées à cause de la confusion des guerres civiles que l'on jugea bientost que son service ne seroit pas moins utile en France qu'en Polongne. Aussy le tesmoigna-t-il bien lorsque comme un nouveau Mercure avecque son Caducée (2), il disposa l'esprit du roy qui avoit grande créance en ses conseils de donner à quelque prix que ce fust la paix à son peuple. Ce que le prince trouva si bon, luy qui par une tendresse naturelle aimoitesgalement ses subjectset la tranquillité pubUque, qu'il creut avoir en cela receu un grand service de ce ministre fidèle (3). Aussy pour le récompenser aucunement
(1) Ni Paschal ni de Ttiou ne nomment Jacques de la Guesle M. de Noailles n'en parle pas davantage. Ne faut-il pas croire que Colletel a confondu le procureur général Jacques de la Guesle avec Jacques de Faye, sieur d'Espeisses, qui, à l'époque où Pibrac revint en Pologne, était chargé des affaires du roi en ce pays, et qui fut, plus tard, président au parlement de Paris?
(2) La copie ajoute : hiéroglife de la prudence. Tous les lecteurs assurément se demanderont que vient faire là l'hiéroglyphe?
(3) Pibrac fut un de ceux qui contribuèrent le plus au succès de la conférence de Bergerac où la paix fut conclue le 17 septembre 1577. Doni Vaisséte (t. V, p. 255, aux Preuves) a cité une lettre du roi de Navarre écrile d'Âgen, le 17 avril 1577, au maréchal de Dampville, où se trouvent ces lignes relatives à l'influence de l'habile négociateur et de quelques-uns de ses collègues: « Et parce que de leur part ils ont fait élection de personnages qui sont des plus advisés el suffisans de ce royaume, à sçavoir les sieurs de Biron, de Foix, de Pibrac, ledit président (le premier président du parlement de Toulouse, Jean d'Affis), La Mothe-Fénelon et autres de ce rang et
de ses soins il le gratiffia cruiie ciiarge de président au mortier au parlement de Paris (1) et lesmoigna mesme une grande joye lorsque François, duc d'Anjou, fi'ère uniiiue de Sa Majesté, riionora du titre et de Toffice de son chancelier, conmie auparavant la royne Marguerite de Valois Tavoit fait chef de son conseil et luy avoit donné toute la direction de sa maison royale et de ses affaires.
Mais le destin ou plustost la secrette Providence qui reigle et qui conduit toutes choses ne permit pas qu'il jouit longtemps de ces honneurs, qui estoient les glorieux degrez par
qualité, il ne faut demeurer courts de notre part ; ains est besoin de donner ordre à ce que soient députez des provinces de delà gens entendus et advisez, pour contrepeser la suffisance des autres... » Deux ans plus tard, Pibrac participa non moins utilement aux travaux de la conférence de Nérac (février 1579). Son nom figure au bas des articles adoptés, à côté de celui de son compagnon de voyage de Polongne, Guy de Lanssac, à côté de celui de son frère, Louis du Faur, seigneur de Gratteins, chancelier du roi de Navarre. La Bibliothèque historique de la France, signalant, sous le no 30, 266, cent cinquante-trois volumes manuscrits de la collection Bélhune, qui comprennent tous les traités de paix conclus au nom du roi de Navarre avec Guy du Faur, représentant le roi de France, rappelle que Louis du Faur a rédigé tous ces traités, lesquels sont tous signés de sa main. « Qui croirait, lit-on en ce même endroit, que ces deux frères aient toujours conservé leur amilié, sans jamais trahir leur parti? L'histoire, en le disant, s'en étonne. »
(1) L'Estoile nous dit [Journal du règne de Henri III, p. 88 de l'édition de MM. Champollion dansla collection Michaud et Poujoulat) : « Par la mort de ce président (Pierre Hennequin, 22 juillet 1577), fut pourveu de son estai messire Guy du Faur, seigneur de Pibrac, conseiller du conseil privé, auquel le roi le donna pour récompense de ses services. » Et plus loin (p. 90) : « En ce mesme mois, Pibrac présenta ses lettres à la Cour, pour estre mis en possession de Testât dont il avoil esté pourveu après la mort de M. Hennequin, laquelle fit response que ledict estât estoit surnuméraire, et de nouvel créé, et debvoit estre supprime, par l'advis raesme dudict sieur de Pibrac, qui cstantadvocat du roy en avoit requis la suppression, et fit sur ce la Cour remonslrances au roy, lequel, sans y avoir esgard, leur envoya lettres de jussion très expresses, et un édict de restablisscment dudict estât, lequel fut vérifié le 23, et peu après ledict Pibrac installé. » D'après le même chroniqueur (p. 55), Pibrac, en mai 1575, avait vendu sa charge d'avocat du roi « une bonne somme >> au docte Honoré Brisson, et il ajoute : « Sur celte vendition, et la disgrâce de Roissy, furent faits ces vers :
Auri sacra famés fecit te perdere, Memmi,
Et te, Faure, locum vendere; Faure, sapis. »
On trouve encore dans l'Estoile (p. 70) la mention du nom de Pibrac, à propos de l'édit de pacification du commencement de mai 1576.
M. P. Louisy {Nouvelle biographie générale) a cru qu'il avait fallu des lettres do jussion pour faire accepter à Pibrac la place de président à mortier. La méprise est plaisante.
lesquels il fut parvenu sans double au comble des honneurs de la robe.Car quelque temps après, et peu de jours auparavant que le duc d'Anjou mourut (1), nostre grand Guy dePibrac, api'ès avoir souffert les ennuis d'une longue maladie (2), mourut aagé de 56 ans Tan 1584 6 cal. juin (5), après avoir esté jugé très digne de succéder àla charge de messire Christophle de Thou, premier président au parlement de France, que la mort venoit de ravir (4) au grand regret des François (5), qui eussent esté bien aises d'avoir un tel successeur, comme il eust effectivement esté si le duc d'Anjou, comme j'ay dit, ne l'eust peu auparavant emmené en Flandres avecque luy, et n'eust supplié le roy d'agréer qu'il se servît de ses conseils salutaires (6).
Ainsy vesquit, ainsy mourut ce grand Pybrac, dont la mé-
(1) Le duc d'Anjou mourut le 10 juin 1584.
(2) Variante de la copie : après avoir chrestiennement soustenu, etc. — Quelques années auparavant, Pibrac avait été très gravement malade (1526). Pasquier {Lettres, t. II, I. 19, p. 555, 55t)) nous raconte que l'on avait perdu toute espérance de le guérir, quoique six savants médecins, dont deux du roi et un de la reine-mère, employassent tous les secrets de leur art pour lui rendre la santé. (Six médecins! Que vonlies-vous qu'il fit contre Six?) Ils l'abandonnèrent, et il fut sauvé. Pasquier prétend avoir fort aidé la nature en faisant avaler à son ami, un jour de Pentecôte où l'on était venu le chercher à l'église pour qu'il assistât à ses derniers moments, un certain vin de Malvoisie, qui redonna des forces au mourant et qui assura bientôt sa guérison.
(3) 26 mai. Quelques auteurs et Moréri entr'autres premières éditions), avaient bien à tort assigné à la mort de Pibrac la date du 12 mai.
(4) Le premier président de Thou était mort le l^r novembre 1582.
(5) Mots ajoutés dans la copie et qui avaient, par distraction, été omis dans l'original, comme l'indique le vide laissé par la plume de Gnillaurae Colletet.
(6) Je lis dans une lettre inédile de Pasquier à « M. Loisel advocat général du Toy en la chambre de justice de Guienne à Asen, » écrite de Paris, en vostre maison,
suivant la gracieuse expression du temps, le 22 novembre 1582, ce passage intéressant : c< Vous ne croiriez pas ce que ce nouveau changement (mort du premier président) apporte de diverses craintes en l'opinion des uns et des aultres et combien la perte du défunct est regrettée. U estoit vraymentun grand homme... Le dit sieur de Pibrac a fait à ce coup une éclipse de sa maison qui luy a esté cher vendue pour avoir perdu l'évesché de Lavaur par la mort de son frère [ « Pierre, abbé de Faget, prieur de Peyrusse, archidiacre d'Auch, puis évêque de Lavaur, prélat d'un mérite singulier,
"""■^ ^" » (Morérii. On voit qu'il n'était déjà plus à la fin de 1582, et que, par
conséquent, M. Jules Marion a eu grand tort de prolonger son épiscopat jusque vers^ 1583 (p. 50 de l'Annuaire historique pour l'année 1851, publié par la société de l'histoire de France)] et pareillement l'attainte qu'il eut peu bailler à l'eslat de premier président, n y a je ne sçay quels poinctz en nos fortunes desquels soudain
moire est honnorée de tous les sçavants et bénite de tous les peuples raisonnables.
Son porlraict que j'ay veu en divers endroicts (1), particulièrement dans le cabinet curieux de Monsieur Joly, chanoine et chantre illustre de Nostre-Dame de Paris, qui conserve ceux de tous les grands hommes des derniers siècles (2), m'apprend qu'il estoit assez riant et modeste (5). Son grand front me marque son grand esprit (4), et son visage bien proportionné et fort blanc, la deUcatesse de sa nature, ce qui a bien paru certes, puisqu'il a vescu si peu de temps, luy qui sans double debvoit, en sa quaUté d'excellent homme, vivre au moins plus d'un siècle.
Pendant qu'il estoit advocat général au parlement de Paris, il y fit plusieurs plaidoyers d'importance, et y prononça aux ouvertures plusieurs doctes harangues ou remonstrances, dont deux seullement ont esté imprimées et publiées, assavoir l'une qu'il fit après les festes de Pasques l'an 1569, et l'autre à l'ouverture du parlement de la Sainct- Martin, la mesme année, harangues si esclattantes et si riches des despouilles de l'ancienne Grèce et de la vieille Rome
que nous sommes sortis nous ne pouvons plus rentrer... Au surplus, je vous prie ne communiquer la présente à nul avant la jetter dans le Gers, soudain que l'aurez
leue » (Bibliothèque impériale, collection Du Puy, vol. 6(33, p. ]76). — La
Bibliothèque historique de la France (t. v. Tables, p. 237), a créé Pibrac « premier président au parlement de Paris. »
(1) Ce paragraphe tout entier n'existe que dans la copie. U est en blanc dans l'original à partir de : en plusieurs lieux...
(2) Ce même chanoine, qui était petit-fils du célèbre Loisel, a publié deux lettres latines de Pibrac dans les Divers opuscules tirez des Mémoires de M. Antoine Loisel (Paris, in-4o, 1652, p. 1657). De nos jours, un autre chanoine de Kolre-Dame, l'abbé Eglée, ancien vicaire général de l'archevêque de Pfiris, avait formé une magniGque collection de portraits anciens et modernes de membres du clergé, collection qui, après sa mort, a passé dans la bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice.
(3) Un portrait de Pibrac a été placé au musée de A'ersailles (Voir les Galeries historiques du palais de Versailles, tome ix, p. 151). On a vu dans une précédente note, au sujet d'une erreur de La Faille relevée par dom Vaissète, qie le buste de Pibrac « honore, » pour parler comme la Biographie toulousaine, la salle des Illustres du Capitole de Toulouse, salle où beaucoup de personnages ne méritent pas plus le titre A' illustres ({ne: beaucoup d'académiciens ne méritent le titre d'immortels.
(4) Colletet oublie le fronti nulla fides. Que de grands fronts nous connaissons derrière lesquels il n'y a que de petites cervelles 1
qu'il remporta la gloire, au jugement mesme de ces doctes advocals qui font à Tenvy profession des belles-lettres, et qui entretiennent cet auguste parlement (1) avec autant de doctrine que de politesse, d'avoir esté le premier des François qui a introduit Teloquence dans le barreau (2). Et certes quoyque cet illustre et grand garde des sceaux de France, Guillaume du Vair, dans son Traitté (5) de l'Eloquence framoise (4), semble en quelque sorte diminuer le prix de ces deux actions publiques, sur ce qu'elles sont si entrelassées de divers passages et diverses allégations, et que les mouvements ne luy en semblent pas si rellevez, si est-ce qu'il ne peut s'empescher au mesme endroict de tesmoigner qu'il avoit veu en public et en particulier et dans beaucoup d'affaires importantes nostre grand Pybrac (5), qu'il avoit leu soigneusement tout ce qu'il avoit peu recouvrer de luy, que c'estoit un grand esprit bien nourry aux bonnes lettres, plein de jugement aux affaires, doué d'une grande grâce naturelle, qui s'estoit fort estudié dans l'éloquence et, en un mot, qu'il luy sembloit estre celuy auquel estoit deub le premier rang d'honneur en nostre siècle. Voilà, certes, une approbation d'autant glorieuse que celluy qui la rend estoit luy-mesme le grand génie de l'éloquence de son temps.
Mais si cet embarras des passages divers rebuta (6) en quelque sorte ce grand oracle du beau langage françois, on
(1) Variante de la copie : sénat.
(2) Ces deux harangues ont été imprimées sous ce titre : Recueil des points principaux de la remontrance faite en la cour de parlement de Paris, par Guy Du Faur, seigneur de Pibrac (Paris, 1569, in-8o. Lyon, in-16). La Bibliothèque historique de la France, no 18001, donne à cette harangue la fausse date de 1567. — Recueil de Guy Du Faur, seigneur de Pibrac, sur la seconde remontrance par lui faite en la cour de parlement. Paris, 1569, in-S», et Lyon, in-16.
(3) Variante de la copie : beau traitté.
(4) De l'Eloquence française et des raisons pourquoi elle est demeurée si basse, Paris, 1595, in-12. — Paris, 1614, in-8o. Et aussi dans les OEuvres complètes, in-fol., Paris, 1619, 1641.
(5) Variante de la copie : admirable Pybrac.
(6) Variante de l'original : dégousta. La copie retient les deux mots : rebuta ou plustot dégoûta.
peut dire que le discours de Tâme et des sciences que le grand Pybrac fit et prononça dans la célèbre Académie du roy Henry III (1), et en la présence de ce prince éloquent, et qui n'a esté publiée que de nostre temps (2), aussi bien que son Apologie à la Reyne de Navarre (5), sont des ouvrages qui feront éternellement honneur à sa patrie et à Tautlieur mesme. Car ils sont si purs et si bien raisonnez qu'il paroist bien que ce noble esprit estoit capable de tout, puisque dans l'un il se monstre aussy grand philosophe que grand politique dans l'autre. Aussy est-ce de la sorte que l'illustre du Vair parle de cette adroitte apologie : « Son apologie, dit-il, qui n'a point esté publiée et a passé par peu de mains est à mon gré fort pure et élabourée, et je la jugerois volontiers parfaicte au style dont elle a esté escrite, car pour moy je n'ay rien veu de mieux.» Et moy j'adjouste au sentiment de ce grand juge qu'il y a des endroicts où avec une addresse d'orateur Pybrac se defîend si mollement qu'il semble ne vou-
(1) Sur celte académie, « véritable essai d'Académie française, » voir M. Sainte- Beuve {Tableau de la -poésie française au wi" siècle, édition de 1843, p. 83>. M. Sainte-Beuve cite là un fragment de la Vie d'Amadis Jamyn, par Colletct. — Il aurait pu citer aussi un fragment de la Vie de Baïf, par le même, vie où les détails abondent sur TAcadémie de Henri III.
(2) En marge : l'an 1635. Dans le bouquin que cite Collelet et qui est intitulé : Recueil de plusieurs pièces des sieurs de Pybrac, d'Espeisses, président au parlement de Paris, et de Bellièvre, chancelier de France, non encore imprimées (Paris, Pierre Biaise, in-8o), le Discours de l'âme et des sciences s'étend de la page 1 à la page 38. Je ne crois pas que ce discours ait jamais été réimprimé. L'abbé d'Artigny [Remarques sur Gui Du Faur de Pibrac), dans ses Mémoires d'histoire, de critique et de littérature, 1749-1756, t. ii), nous dit : « Quelques recherches que j'ai faites, je n'ai pu trouver ce recueil. » J'avertis qu'il est à la Bibliothèque de l'Arsenal, où j'en ai consulté deux exemplaires.
(3) L'apologie, dans le Recueil de 1635, occupe Tespace compris entre les pages 39 et 141. D'Artigny en a donné la seconde édition d'après le manuscrit 1008 de Saint-Germain des Prés, conféré avec le manuscrit 295 de Brienne(Mmotres, t. ii, p. 375-447). Une troisième édition a paru par les soins de M. Guessard à la suite de l'édition des Mémoires et des Lettres de Marguerite publié (1842) pour la Société de l'histoire de France (de la page 224 à la page 279). Ai-je besoin de dire que le texte établi par M. Guessard, d'après le manuscrit 295 du fonds Brienne et le manuscrit 706 du fonds Saint-Germain (aujourd'hui 17471 du fonds français) ne laisse rien à désirer? M. Charles Caboche a réimprimé l'Apologie de Pibrac à l'Appendice des Mémoires de Marguerite de Valois (édition Charpentier, 1860).
loir pas détromper la cour (1) de la créance qu'elle avoit qu'il n'estoit pas hay de ceste sçavante et. obligeante princesse (2).
Son epistre addressée à Stanislas Elvidine sur le subject de ceste fatale et sanglante journée de la Sainct-Bartliélemy, et qui fut publié Tannée suivante, je veux dire Tan 1573, est, au rapport du mesme du Vair et à mon jugement aussy, merveilleusement belle et artificieuse, et quoyque Toriginal en soit latin (5), si est-ce que ceux qui ne sont pas tant versez en ceste langue estrangère la peuvent voir en la nostre dans la belle et fidelle version qui en tut faicte et publiée Tannée mesme, in-4% soubs ce titre : Traduction d'une épisire latine d'un excellent personnage de ce royaume faicte par forme de discours sur aucunes choses depuis peu de temps advenues en France (4).
Je puis dire la mesme chose de la docte harangue qu'il fit au Concile de Trente au nom du Roy Charles IX son maistre, et que Ton trouve imprimée dans le beau recueil
(1) Variante de l'original : le monde. Le copiste, qui est éclectique, arrange tout en mettant : le monde et la cour.
(2) Colleiet est bien mal informé au sujet des sentiments de Marguerite pour Pibrac, comme on le verra, si l'on veut bien lire à l'Appendice le petit chapitre intitulé ; Pibrac et Marguerite de Valois.
(3) Ornatissimi cujusdam viri de rébus gallicis ad Stanislaum Elvidium épis tola; Luteliïe, Fed. Morellus, 1573, in-8". Réimpression à Lyon, Rigaud, 1578, in-8o. Une édition in-d", sous la même date, renferme une réponse latine que l'on croit être de Joachim Camerarius, déguisé sous le nom d'Elvidius. La traduction française de celte réponse a été reproduite dans les Mémoires de l'estat de France, (t. I, p. 462). Dix pages avant, on trouve une autre réfutation de la lettre de Pibrac, réfutation due à Pierre Burin, et publiée d'abord à Bâle, 1574. 11 serait trop long de rappeler tous les reproches adressés au glorificateur de la Saint-Barthélémy depuis le xvie siècle jusqu'à nos jours. Rien n'effacera la tache de sang du 24 août de la mémoire de l'homme qui, en approuvant les massacreurs, a été en quelque sorte leur odieux complice.
(4) Paris, F. Morel. Cette traduction a été insérée dans les Mémoires de l'Estat de France, tome i, p. 437. M. de Noailles en a cité de considérables fragments dans le tome ii de : Henri de Valois et la Pologne en 1572, p. 147-155. L'habile historien dit de l'opuscule de Pibrac : « On peut regarder cette Epitre à Elvidius, écrite par un homme d'un incontestable talent, composée par les ordres et sous les yeux de la cour et d'après les conseils que Monluc lui-même envoyait de Pologne, comme la justification de la Saint-Barthélémy la mieux étudiée et la plus complète qu'il ait été possible de produire. »
qui en fut publié à Paris l'an 1565 (1). C'est là que Ton peut voir en termes élégans la soubmission chrcslienne et généreuse d'un franc Gaulois au sacré Concile, et l'exaltation de l'honneur de la France devant les yeux de toute l'Europe chrestienne.
Enfin, nous voicy parvenus (2) à sa poésie françoise qui est celle qui luy donne un si noble rang dans ceste histoire des poètes. L'an 1574 (5), il publia, pour la première fois, à Paris, ses quatrains moraux soubs ce titre : Cinquante quatrains contenant préceptes et enseignements utiles pour la vie de l' homme composez à l'imitation de Phocijlide, d' Epicharme et autres antiens poètes grecs, par le sieur de Pybrac (4-). Ce que je remarque d'autant plus volontiers que je suis bien aise de détromper ceux qui croyent que cet ouvrage excellent soit une pure production de l'esprit de ce poète. Il l'augmenta ensuitte de plus de cinquante autres, comme on le peut voir par les éditions différentes et presque infinies que l'on en a faictes presque dans toutes les bonnes villes de France (5), marque certaine du favorable accueil que l'on a faict à cet ouvrage qui a tant aydé à l'institution
(1) Et aussi dans le Recueil des lettres, instructions et autres actes concernant le Concile (Paris, 1654). Cette harangue fut traduite en français par Charles Choquart ( Paris, 1562, in-S" ). On la retrouve dans l'ouvrage déjà cité d'EIlies Dupin (p. 705-719). Voir p. 480 du tome ii des OEuvres de Michel de l'IIospita! (1824, 15 vol. in-8'') la lettre en latin que Pibrac adressa au chancelier de France pour lui offrir sa harangue yuin 1562). Cette même lettre figure dans le Recueil de 1654 avec une curieuse lettre adressée par Pibrac à la reine-niore (de Lunebourg en Savoie, 22 aoiit 1562).
(2) Variante de la copie : parvenus insensiblement.
(3) ColJetet a oublié de nous dire que, dans la Description de l'entrc'e de Charles IX à Paris (6 mars 1571), imprimée l'année suivante (in-4"), on trouve cinq sonnets de Pibrac : ils ont été signalés par l'exact abbé Goujet [Bibliothèque françoise, t. xii). La notice de Goujet (p. 263-275) complète à merveille, au point de vue littéraire et bibliographique, les notices d'Adrien Baiilet [Jugcmens des savans, t. iv) et du P. Niceron [Mémoires, t. xxxiv).
(4) On croit que celte première édition, devenue introuvable, parut chez Fréd. Morel, qui en a donné la continuation en 1575 (également in-4"), et qui redonna les deux parties ensemble en 1583, in-4o.
(5) Notamment à Lyon, 1574, in-S", chez Jean de Tournes, et 1584, in-8>', chez P, Rigaud; à Tours, chez S. Moullin, 1592, in-12, etc.
— iode nostre jeunesse françoise, que dans Tart de bien vivre on le peult véritablement appeller le Manuel ou le Bréviaire des jeunes gens, voire mesme des hommes plus ailvancez dans l'aage. Car on peut dire que la piété et la justice y sont comme dans leur throsne, que la sagesse elle-mesme y enseigne et y exhorte, qu'elle y loue et qu'elle y chastie. Aussy n'y aura-t-il jamais rien de plus durable parmy nous, et quoyqu'il semble que nostre langue (1) y ait tant de fois changé de face depuis leur première publication, si est-ce que l'on se plaist à renouveller parmy nous leur antiquité fructueuse, en quoy l'on tesmoigne assez que les bonnes choses l'emportent tousjours au-dessus des simples parolles (2).
Aussy les plus sçavants mesmes en ont faict tant d'estime que ce grand homme de lettres Florent Chrestien (3) ne desdaigna pas de les traduire en beaux vers grecs et latins, comme on le peut voir par la publication qui en fut faicte à Paris l'an 1584 (4), où après avoir inséré ce premier et fameux quatrain de Pybrac, et tous les autres de suitte :
Dieu tout premier, puis père et mère honore. Sois juste et droict, et en toute saison
(1) Variante de la copie : et quoyque nostre langue ait tant de fois change'.
(2) Guillaume Colletet a reparlé fort abondamment des quatrains de Pibrac dans le Traité de la poésie morale et sentencieuse (1655), réimprimé, trois ans plus tard, dans l'Art poétiqne. Je n'ai pas songé à citer Notice sur Colletet, en tête des Vies des Poètes gascons, et à propos de cet Art poétique), de bien intéressantes pages du marquis du Roure dans son Analecta biblion (t. ii, p. 263 et suiv.).
(3) Le précepteur du futur Henri IV, avant d'être l'ami elle traducteur de Fibrac, avait été son adversaire. De Thou (t. vi, p. 454) nous dit à ce sujet : « Florent Chrestien badina spirituellement sur le titre de cette lettre (la lettre en laveur de la Saint-Barthélémy) dans une épigramme qui renfermait quelques traits mordants contre Pibrac même, dont il cultiva néanmoins très sincèrement l'amitié depuis, Pibrac qui était charmé de la beauté de son esprit, n'ayant pas eu de peine à lui pardonner celte saillie, comme il avait déjà fait à l'égard de Ronsard, le plus grand poète non-seulement de notre siècle, mais de tous ceux qui l'ont précédé, quoiqu'il eût aussi publié dans sa jeunesse des vers très satiriques contre lui. »
(4) La même année, Augustin Prévost, secrétaire du roy, publia une autre traduction en vers latins (in-4''). En 1585, nouvelle version en vers latins due à Jean Richard, de Dijon (in-8°).
De l'innocent prends en main la raison, Car Dieu te doibt là-haut juger encore.
C'est aiiisy qu'il le traduict purement eu langue latine :
Mentis recessu numen imprimis cole, Dein parentes. Œqui amator et boni, Deffende puram semper innocentiam, Te nempe major arbiter manet Deus.
Et ainsy des autres. Cela s'appelle rendre justement à Rome et à Athènes ce qu'on leur avoit enlevé, ce qui fut agréablement observé par Scévole de Sainte-Marthe dans ceste épigramme latine qu'il composa sur ce subject :
Quae grœco de fonte Faber prius hauserat, illa Transtulit ad Graios mellito carminé Florens. Sic ortse Oceano volvuntur in œquora lymphge.
Cette mesme version de quatrains sentencieux fut encore depuis imprimée à Rouen l'an 1602. Et comme ceste belle morale est de toute religion, il advint qu'après le travail de ce fameux calviniste Florent Chrestien, un sçavant prestre (1) normand, appelle Christophe Loisel, prit encore le soin de les traduire en beaux vers hexamètres latins (2), comme il se justifie par l'édition qui en fuct faicte à Paris l'an 1600 soubs ce titre : Pœdologia galUca et doclissimaclomim Pybracil lelrastkha. En voicy le premier quatrain :
Imprimis superos, deinceps venerare parentes, Justitiam colito : fuerit dum vita superstes. In sentis causas agito, justisque faveto, Omnia namque Deus juste libramine pensât.
Et le reste qu'il fit pour l'ediffication de la jeunesse studieuse.
Son poème françois, imprimé tant de fois en France soubs
(1) Variante de l'original : ecclésiastique.
(2) On connaît au moins quatre autres traductions en vers latins des quatrains : celles de Provenchéres (1603), de Jlartin Hesselius (1661), de Nicolas Harberl, avocat au parlement de Bourgogne et secrétaire du Roi (1666), de Le Gai (1668).
le titre des Plaisirs de la vie rustique (1), est si naïf et si beau que tant s'en faiilt qu'il y ayt rien de rustique en luy, 7iil in se rmticitatis habeti^). Je le crois (5) un chef-d'œuvre en son genre. Et pleust à nostre Apollon que comme la mort de son cher fils luy osta d'abord le courage de le continuer, le ministère des affaires pubhques de France et de Polongne dont il portoit sans double le plus grand et le plus pénible faix luy eust permis d'en reprendre le fil, comme il s'estoit résolu de faire par ceste suitte ou par ce frontispice de sa seconde partie :
Mon ardeur me reprend et ma première envie De chanter les plaisirs de la rustique vie, Plaisirs purs, innocents, et conter aux nepveux Des riches laboureurs les ordinaires vœux, Leurs courtils (4), leurs trouppeaux, leurs festes, leurs journées (5), Et selon les saisons leurs œuvres ordonnées. 0 Pan, Dieu d'Arcadie, à qui de toutes parts Les bergers vont offrant les prémices des parcs. Et toi, père Sylvain, et vous, beUes Nayades, "Vous les nymphes des bois, clair-brunettes Dryades, Vous satyres cornus, vous autres déitez, Qui l'horreur des forets sainctement habitez Ou le chef des hauts monts, ou le creux des rivières. D'où propices oyez les rustiques prières, Si jadis il vous pleut vous tant humilier Que de vouloir aux Grecs vos secrets publier Par le style doré, par ceste voix sacrée. Qui s'entend jusqu'à nous du citoyen d'Ascrée (6),
(1) Ce poème a élé imprimé en 1523, en 1574, en 1584, en 1592, en 1597, en 1598, etc.
(2) Comment Colletet n'a-l-il pas cité à cette occasion l'iieureux vers de Pasquier?
Rustica qui cecinit, niliil est urbanius illo.
(3) G. Colletet avait mis d'abord : On peut dire que.
(4) Courtil était un petit jardin attenant à une maison de paysan. Rabelais en a fait le synonyme de verger : « Ung courtil ou vergier prez sa maison, s Courtille était la même chose que courtil.
(5) Variante de la copie : leurs années.
(6) Ascrée pour Âscra, village qui était au pied de l'ilélicon et où Hésiode habita comme nous le rappelle ce vers d'Ovide :
Et si c'est vous aussy qui d'un immortel son
Avez du Mantouan animé la chanson (1),
Chanson qui maintenant est encore aussy vivo
Qu'alors qu'il la chanta sur la superbe rive
Du Tjbre blondissant (2), ou soubs les orangers'
Dont l'antique sereine (3) ombrage ses vergers,
Inspirez mesme ardeur, ô Dieux, dans mon courage, etc.
Et le reste qu'il eut continué sans doubte s'il n'eust poinct esté contrainct de le laisser à cause du départ soudain de Polongne pour la nouvelle de la mort du roy Charles IX.
Mais puisque j'en ai ici transcrit la fin, il me semble que je pescherois contre l'ordre que je me suis prescrit si je n'en inserois aussy le commencement, et ce d'autant plus qu'il n'est si commun que le fragment qui s'en trouve dans toutes les civilitez honnestes et à la fin de tous ses quatrains moraux. C'est donc ainsi qu'il débute agréablement par sa maison :
Pybrac, je te salue, et toi, Boccone saincte,
Et vous, costaux vineux qui d'une double enceinte
Emmurez le terroir où d'un cours éternel
Deux clairs ruisseaux roulans par mon champ paternel
Non guère loin de là se vont perdre dans l'onde
Et dans le large sein de Garonne profonde.
Je vous salue aussy, ô nymphes de ce liou
Et de ce mien chasteau, ô tutélaire Dieu
fntumuit vati nec tameii Ascra suo, comme nous le rappelle encore ce vers de Virgile :
Ascrœumque cano romana pcr oppida camion. Ronsard (livre v des Odes) surnomme Hésiode « le vieil Ascréan » Muret, dans son Commentaire sur les Amours de P. Ronsard, a dit sous le mot VAscréan : « Hésiode, lequel, combien qu'il fut de Cumes, si est-ce par ce qu'il fut nourri en une ville de Boeotie, nommée Ascre, il est communément nommée Ascréan. »
(1) On connaît trop le doux poêle surnommé le Cygne de Mantoue \Mantuu me genuit) pour que j'aie besoin de le renommer ici : Cui non notus Hylasf
(2) Flavum Tiberim (Horace).
(3) Ronsard a dit (ler livre des Hymnes] :
Sur le fameux tombeau de l'antique Seraine. Pibrac et Ronsard ont voulu désigner Naples, fondée, selon la tradition mythologique, sur le tombeau de la sirène Parthénope.
Qui seul as consacré par ta soigneuse garde Tout ce qu'en ce pourpris maintenant je regarde, Soit arbres ou maison que les feux ennemis Sans toy dernièrement tout en cendre eussent mis, Lorsque Garonne on vid couverte de fumée Et du brandon civil la Gascogne allumée.
Les curieux peuvent voir le reste dans Toriginal dont le docte Sébastien Rouillard fit une excellente copie, lorsqu'on l'an 1605 (1) il en publia une belle version latine, qui plut tant au grand Juste Lipse qu'il ne se pouvoit lasser de luy donner de justes louanges. C'est ainsy qu'il la commence noblement :
Pybrace, teque nemus divum Boccone saluto, Vos quoque vitiferi colles, qui duplice gyro Obsessos ambitis agros, qua fonte perenni Déclives materna ruunt in praedia rivi; Nec procul hospitibus trépidant mersarier undis Ac sinuosa vagi subter de vexa Garumna.
Il composa encore quelques sonnets héroïques en l'honneur de ces femmes illustres de l'antiquité : Lucrèce, Virginie, Porcie, CorneUe et Didon, royne deCarthage, qui furent jugez si nobles et si beaux de son temps qu'il n'y eut rien de plus cognu ny de plus célèbre. Aussy fiirenl-ils traduits presque en toutes langues (2).
Il fit encore de doctes observations sur plusieurs grands autheurs de l'antiquité comme Tite-Live, Tacite, Seneque, qui demeurèrent enseveUs dans la poussière de son cabinet au grand regret des sçavants et des curieux (5).
(1) Le Manuel du Libraire cite une édition antérieure : Seb. Rolliardi agrocharis, sive de ruris gratia etvitœ rusticœ laudibus l'Paris, 1598, in-S^).
(2) M. J.-C. Brunet indique la présence de deux de ces sonnets ^sur Lucrèce et sur Porcie) dans l'édition des Quatrains de Lyon, 1574. Ant. Duverdier, dans sa Bibliothèque (1585, in-f°), a cité en entier le sonnet sur Cornélie, sonnet que couronne à merveille ce beau vers, bien digne d'être mis dans la bou6he de la mère des Gracques :
Qui enseigne ses fils, doublement les engendre.
(3) Ch. Paschal nous donne à ce sujet de bien intéressants détails : « Entre les profanes, il faisoit cas d'un Sonéque et l'avoit mis à part comme l'ami du cœur..., il
Finalement, ce fut luy-mesnie qui respondit au nom du roy Henry III à la harangue publique prononcée par Stanislaus de Gracovie, evesque d'Usladislavie (i), sur l'heureuse arrivée de ce grand prince en Polongne, comme on le void par le beau discours latin que Pybrac en pubUa dès lors et qui fut aussy traduit en nostre langue (2).
Après tant de mérite et tant de réputation, il ne faut pas s'estonner si tant de grands hommes se sont efforcez à Tenvy d'éterniser sa gloire et de se gloriffier eux-mesmes de l'avoir cognue et publiée. Entre les autres, Charles Paschal, autresfois advocat du Roy au parlement de Rouen (3), a escrit sa vie d'un style extrêmement pur et latin, et c'est de luy prin-
avoit reveu et corrigé le Sénèque par la comparaison des divers exemplaires qu'il avoit recouverts de toutes parts, et l'avoit enrichy de différentes explications par la subtilité de son jugpment et par la lecture continuelle qu'il en faisoit. Mais je ne sçay quel malheureux plagiaire, plus larron que ne fust jamais un Afiolicus, nous a ravy et soustrait ce livre, enviant à ce grand personnage une louange immortelle et à tout le monde un bien inestimable, auquel je veux bien faire sçavoir et prédire que Dieu lo punira et chasiiera indubitablement, s'il ne se repent d'un si lasche tour et qu'il ne rende à son authcur le livre qu'il lui a desrobé... » On aime cette généreuse indignation du biographe, et tous les humanistes la partageront certainement. Une flèvre que l'on ne saurait assez maudire ne permit pas à l'historien de Thou de recueillir les précieux manuscrits de son ami. « Pibrac, dans ses derniers moments, dit-il (t. IX, p. 257), demanda plusieurs fois à me voir; mais une fièvre tierce très violente, dont j'étais alors attaqué, m'empescha de lui donner cette satisfaction. Par là Ses écrits qu'il vouloit me remettre ont été dispersés de côté et d'autre, et se sont perdus au grand dommage de la littérature, »
(1) Sic pour Vladislavie ou mieux Wladislaw. Voir Stanislai Carncovii. episcopi Udislasvieiisis, ad Henricnm Valesium Polonice regevi designalum Panrgyricus, ou la traduction : Harangue publique de bien-venue au roy Henry de Valois, roy eleu des Polonnes. prononcée par Sfanislaus Carncovien, evesque de Vladisiacie (A Paris, par Michel de Vascosan). L'évêque de Wladislaw, qui s'appelait en réalité Karnkowski, prenait aussi le titre d'évêque de Cujavje.
(2) Le discours de Pibrac parut en latin et en français à la suite du texte et de la traduction du discours de l'orateur polonais. La Bibliothèque historique de la France cite une édition sans date, à la fois dans le format iu-4'' et in-&", comprenant les deux harangues latine et gallice. Le Manuel du Libraire cite deux éditions séparées, l'une des traductions (Vascosan, 1574, in-8"), l'autre des textes (Vascosan et Fréd. Morel, 1574, in-4"). M. de Noailles, reproduisant un passage du discours de Pibrac (ouvrage déjà cité, t. ii, p. 406), a raison de dire : « On ne verra pas sans intérêt un court échantillon de son éloquence. »
(3) Lespine de Grain\ille et Sepher ont donné une bonne notice sur Charles Paschal dans les premières pages de leur Mémoire sur la vie de M. de Pibrac. Ils lui ont justement reproché d'avoir composé plutôt l'éloge de Pibrac que l'histoire de sa vie. Pour eux, Paschal est beaucoup plus un rhéteur qu'un biographe.
cipalement que j'en ay tiré plusieurs particularitez (1). Scevole de Sainte-Marthe Fa mis au nombre des hommes illustres dont il a fait les doctes éloges que j'ay traduits et publiez en hvançois depuis deux années (2). L'illustre président de Thou, marchant en cela sur les pas de Pasquier, faict en plusieurs endroicts de son histoire très honorable mention de sa vertu. Ce grand et renommé poète des François, Pierre de Ronsard, pour le recompenser de son poème de la Vie rustique qu'il luy avait desdié par un beau sonnet et où il l'avoit encore hautement loué, luy desdia non-seuUement le Tombeau de Marguerite de France, duchesse de Savoye, mais mesme celluy de François premier et de ses enfants, où il luy parle ainsy :
Pybrac, grand ornement de la bande pourprée,
Encore qu'au palais, dans la chambre dorée,
Devant les sénateurs, tu ais fait esbranler
Le cœur des auditeurs par ton docte parler,
Sans t'esbranler toy-mesme, estonnant l'assistance
Des foudres qui tomboient de ta vive éloquence,
Encore que ta voix ait fait plier soubs toy
Les Sarmates félons, haranguant pour ton Roy, etc.
Il luy addressa encore son hymne des Estoilles qu'il finit de la sorte :
Pybrac, de la belle Garonne Le docte, éloquent nourrisson, Dont au ciel vole la chanson Quand il nous chante sa Boconne, etc.
(1) Variante de la copie : que j'ay emprunté quelques particularités qu'on n'auroit pu sans crime passer soubs silence.
(2) Guillaume Culletet écrivit donc la présente notice en 1G16. François Colletet, dans sa copie de l'œuvre paternelle, a remplacé depuis deux années par : depuis quelques années. Sainte-Marthe, qui loue la grande doctrine et l'esprit agréable de Pibrac, qui assure qu'il était propre à tout et qu'il est le premier des Français qui a introduit l'cljquonce dans le barreau, ajoute : « Je prendrois plaisir à estendre son éloge, si l'éloquent Charles Paschal n'avoit amplement escril sa vie, et si cet ouvrage n'cstoit enire les mains de tous les doctes »
A propos de quoy je ne sçaurois m'enipescher de m'estonner icy de ce que dict la declaralion un peu trop ingénue de Jean Besly qui, dans ses remarques sur cet liyrnne, advoue francliement qu'il ne sçait ce que son autlieur vouUoit dire par ce mot de Boconne. Comment est-il possible que luy qui sçavoit tant de choses dans Fliistuire et qui n'estoit point ignorant dans la carte n'ait peu cognoistre que ceste Boconne est une forest royalle voysine de la maison de Pyhrac? Certes, Nicolas Richelet, qui commenta cet hynme après Besly, n'a pas esté dans ces profondes ténèbres, puisqu'il Fa véritablement designée (4). Après tout, ces deux interprètes s'accordent en ce poinct qu'au mesme endroict ils louent hautement Pybrac, l'appellent un personnage excellent en sçavoir, éloquent plus qu'autre de son temps et bon poète. C'est aussy le sentiment de Claude Binet dans la Vie de Ronsard, où il remarque que la mort de ce grand poète fut précédée par celle de plusieurs grands personnages tant en France qu'en ItaUe, au nombre desquels il nomme Guy Du Faur de Pybrac. Charles de Chanteclerc luy desdia sa docte version latine du discours grec des Césars de l'empei-eur Juhen l'Apostat, avec une epistre liminaire qui tesmoigiie la haute estime qu'il faisoit de luy (2). Jean Morel de Rheims parlant de ses quatrains moraux les appelle des oracles et des productions du sage Caton françois :
(1) Variante de la copie : puisqu'il a véritablement expliqué ce que c'estoit. Une tradition, qui nous a été conservée par les principaux liistoriens du Languedoc, et en particulier par dom Vaissète, veut que Charles VI, pendant son séjour à Toulouse, étant allé chasser dans la forêt de Bouconnc, ait été surpris par la nuit, se soit égaré, et que s'étant de plus en plus enfoncé dans les mystérieuses profondeurs de cette forêt, sans pouvoir retrouver son chemin, il ait fait vœu, pour être sauvé du danger qu'il courait, d'offrir le prix du cheval qu'il montait à la chapelle de Notre-Dame de Bonne-Espérance, dans l'église des Carmes. On ojoute qu'aussiti't l'obscurité s'étant miraculeusement dissipée, il parvint sans difficulté à sortir de la forêt, et que, sa dette acquittée, il fonda, de plus, un ordre de chevalerie sous le nom de Notre-Dame de Bonne-Espérance.
(2) Juliani impcratoris de Cœsaribus sermo, grœce cum latina versione nubjuncla et annotalionibus Caruli Cantoclari. (Paris, 1577, in 8».)
Tôt responsa Deum, sua quot tetrasticha, nuper Ediderat sapiens gallicus ille Cato (1).
Guy Le Febvre de la Boderie, dans le cinquiesme cercle de sa GalUade (2), liiy rend cet éloge :
Je vous salue aussy, vous orateurs faconds, Dont nos grands parlemens sont ores si féconds Que si j'entreprenois vous nombrer tout de suitte, Ma chanson ne seroit jamais à fin conduite, Entre lesquels Du Faur comme un fare reluit Autant que faict Pticebé sur les astres la nuict, Du Faur qui seul le nom derrière soy recule Des dix orateurs grecs, nostre Gaulois Hercule, Qui de sa langue tient dependans enchaisnez Ces vieux Pères conscripts la part qu'il veut traisnez. Du Faur d'une doctrine en tous arts consommée, En terre et sur les cieux cognu par renommée.
Tl lui desdia encore son Hymne de la loi tourné du grec d'Orfée. Nicolas Le Febvre est en cela de F ad vis de son frère, lorsque, dans son ode pindarique sur la Galliade (3), il parle ainsy de nostre poète et orateur tout ensemble :
Le docte et bien disant Pybrac Est advoué de Polymnie.
Joseph du Chesne de la Violette luy desdia son second chant dorique du Souverain bien, en ces termes :
■■Or toy, mon grand Pybrac, des Muses seul honneur. Qui chantes le dessus dedans leur sacré chœur, Toy, miracle produit dedans nostre Gascongne (4), Qui de la France encore es le riche ornement, De qui le beau parler servit d'estonnement, Y conseillant son prince, à toute la Polongne.
(1) Joannis Morelli Musai Rhcmensis, Paris, gymnusiarc'iœ lyra, acrostichis, aliaque diversa poemata. Paris, 1G08.
(2) La Galliade, ou la révolution des arts et des sciences Paris, 1578, in-4"J.
(3) Ode de Nicolas Le Fèvre de La Boderie en faveur de la Galliade, au-devant du poème.
{i] Colletet a citô ces trois vers au début de sa notice sur Joseph du Chesne, sieur de la Violette. (Voir Vies des poètes gascons, p. 137.)
Guillaume du Buis, Quercinois, luy addressa dans ses Œuvres diverses (1) plusieurs sonnets moraux, où il exagère noblement en son vieux style ses principales actions publiques, comme celle du Concile de Trente, ses remonstrances au parlement et ses harangues aux Estats de Polongne, et partout il le considère comme le plus grand orateur de son siècle, tesmoin le commencement de ce sonnet :
Quand la derniero main trois cens prélats à Trente Mirent au sainct concUe et que de nostre Roy, Premier fils très chrestien, robeissance et foy Tu tesmoignas à tous d'une âme ravissante;
De ces Pères chéris la trouppe reverente Sembloit en t'escoutant se trouver hors de soy, Tant tu sçais enchanter et tirer ceux à toi Qui pendent aux discours de ta bouche éloquente, etc.
François Granchier, dans son Recueil d'Estrennesi^), l'estrenna d'un sonnet qui commence ainsy :
Pybrac, fils de celuy que la troupe neufvaine Fit dormir sur Parnasse, esprit ingénieux, Qui trouva le sentier des sources d'IIypocreine Et t'ombragea le front d'un laurier glorieux, etc.
Jean Le Masle, Angevin, parlant dans un de ses poèmes (5) des grands jurisconsultes qui n'ont pas desdaigné le sacré mestier des Muses polies, met nostre Pybrac en ce rang honnorable :
Et bien souvent conjoignaut leur carolle (4) Avec Jason, Paul de Castre et Barthole,
(1) Paris, 1583, in-12. L'édition précédente portait le titre singulier de : YOreiUe du prince, ensemble plusieurs autres œuvres poétiques. Paris, 1582, petit in-8".
(2) Le nom de ce poète ne se trouve ni dans nos recueils biographiques, ni dans le Manuel du Libraire.
(3) Les Nouvelles récréations poétiques de Jean Le ilasle, angevin, contenant aucuns discours non moins récréatifs et plaisuns que sententieux et graves, au premier desquels est traité des louanges du droit et loix civiles, ensemble de leur origine, etc. Paris, 1580, in-12.
(4) Danse.
Mesnie un de Tliou, premier des sénateurs, Comme un Pjbrac s'en montrent amateurs.
Dans son Bréviaire des Nobles (1), rapportant un de ses quatrains sentencieux, il rappelle l'iionneur des meilleurs esprits de son temps, et dans ses Commentaires sur le Criton de Platon (2), il le nomme esprit très éloquent, très docte et très consommé en toutes disciplines, aliis œquandus plùribus unus. Ce fameux italien, Paul Manuce, dans ses epistres latines, en addresse une à Guy de Pibrac, par laquelle, après ravoir hautement loué, il Texhorte puissamment de publier les doctes epistres de Pierre Bunel, leur maistre commun dans l'éloquence. Louis le Roy, dans une de ses epistres latines à Pierre Bunel (5), recommande fort le jeune Pybrac pour sa doctrine et pour sa pieté, disant que ce sont des appanages qu'il tenoit de sa noble famille. René de Pincé, conseiller au parlement de Paris, et Frédéric Morel, professeur du roy, firent bien paroistre dans leurs vers grecs et latins sur la version des quatrains de Florent Ghrestien la haute estime qu'ils faisoient de cet excellent original et de son illustre autheur. La Fresnaye Vauquelin, dans le second livre de son Art poétique (4), luy rend ce tesmoignage d'honneur et d'estime :
Mais Pybrac et Binet, pasteurs judicieux,
Font la champestre vie estre agréable aux Dieux (5).
(1) Paris, 1578, petit in-8o.
(2) Criton, trad. du grec en françois, par Pierre du Val, évesque de Seez. Nou- .veile édition (la première est de 1547, et la seconde de 1557) avec un commentaire
de Jean Le Masle, et la vie de Platon, en vers, par ledit Le Masle. Paris, 1582, in-4o.
(3) L. Regii ad prœstayitissimos clarissitnosque hujus cetatis viros epistolarum liber, etc. (Paris, 1559, in-4'>).
(4) Caen, 1605, petit in-8". L'.4r( poétique de Jean Vauquelin de la Fresnaye a été publié de nouveau par M. A. Genly (Paris, 1862, petit in-8").
(5) Collelel n'aurait-il pas connu la dédicace faite par Bodin à Pibrac des six livres de la République {?av\s, Voie, ia-îoho)? C'est sans contredit le plus important de tous les ouvrages mis sous la protection du nom de Pibrac. Bodin termine ainsi sa Pre'/ace à Monseigneur du Faur, seigneur de Pibrac, conseiller du Roy en son privé conseil ; « Et pour la cognoissance que j'ay depuis dix-huict ans de vous avoir veu monter par tous les degrés d'honneur, maniant si dextrement, et avec telle intégrité qu'un chacun sçait, les affaires de ce royaume, j'ay pensé que je ne pouvois mieux adresser mon labeur pour en faire sain jugement qu'à vous-mesme... »
L'aïUheai" de V Histoire chronologique des grands hommes de France n'oublie pas de rncUre eu ce rang Guy de Pybiac, où il remarque eiitr' autres choses qu'il fut premièrement conseiller au grand conseil etjuge mage à Tholose, parlicularitez de sa vie que je crois avoir obmises cy dessus. La Croix du Maine, Antoine du Yerdier, Georges Draude, Phil. Mareschal ne Font pas oublié dans leurs Bibliothèques des auteurs françois (1), où les deux premiers font succinctement son cloge, et depuis peu Pierre de Sainct-Romuald, rcUigieux feuillant, dans son Trésor chronologique, a parlé fort honnorablement de luy. Il est bien vray que par mesgarde (2) il y est tombé dans deux erreurs assez notables. La première est lorsqu'il dict que Pibrac mourut Tan 1585 puisqu'il ne mourut etfectivement que Tannée suivante, comme je Tay fidellement observé, et la seconde est lorsque, parlant de Pierre Bunel, il dict que cet éloquent homme mourut à Thurin en Piedmont entre les bras des deux enfîanls de Guy du Faur de Pybrac, puisque ce fut entre les bras de nostre Pybrac mesme et de son frère, comme je l'ay clairement justiffié cy-dessus, et ainsy confondant le tils avec le père, et prenant l'un pour l'autre, il viole en quelque sorte l'ordre chronologique qu'il faict profession d'observei' exactement (5), et embarrasse la postérité qui croit qu'un historien doit estre tousjours fidelle, si elle ne se détrompe par ces observations fondées sur la propre vérité.
(1) Je rappelle que la Bibliothèque de La Croix du Maine est de 1584, que celle d'Ant. du Verdier est de 1585, que celle de Georges Draude ou Draudius est de Ibll (Francfort, in-4o), qu'enfin celle de Philibert Maréchal, sieur de la Roche, a paru en 1598 (à Paris, in-8«), sous ce titre : La Guide des arts et des sciences, et promptuaire de tous les livres, tant compose;: que traduicts en françois.
(2) Variante de la copie : ou autrement.
(3) Toute celte fin de phrase est de Colletet le fils.
appendice:.
Trois lettres inédites de Pibrac.
Je n'avais annoncé que deux lettres inédites de Pibrac; mais, grâce à la parfaite obligeance du possesseur d'une des plus belles collections d'autographes de Paris, M. Chauibry, je puis en donner une de plus. C'est la première de celles ciue Ton va lire; elle fut adressée d'Eauze à Henri III, le 5 juillet 1579. L'existence de cette lettre m'a été signalée par le savant et excellent M. Rathery, qui a bien voulu s'intéresser à mon travail et qui m'a fourni plusieurs autres précieuses indications. Que M. Cliambry et M. Rathery trouvent ici tous les deux l'expression de ma plus vive reconnaissance !
Au roy, mon souverain seigneur.
Sire,
Pour ce que, en la lettre que vous avez escripte par ce courrier au Roy de Navarre pour remettre l'exercice de la religion catholique en Bear, entre aultres raisons tous luy allégués une prommesse qu'il vous en a faicte quelque foys, de laquelle prommesse ledict sieur Roy de Navarre et ceulx qui sont avec luy t'ont semblant de doubler ou ne s'en veulent souvenir, j'ay estimé, Sire, estro à propos de vous ramentevoir ce qui se passa icy il y a deux ans ou plus lorsque vous teniés les cstatz à Bloys (1). Car Monsieur l'Archevesque de Vienne (2) estant venu trouver ledict sieur Roy de Navarre avec grande délibération et par l'advis de toutz ceulx de son conseil, luy feist une response longue par escript et la luy bailla soubz son sein et seau, laquelle vous fust envoyée; vous trouvères en icelle en paroUes expresses la prommesse dont est question, et une asseurance réitérée de contenter les catholiques de Bear lorsqu'il yroyt audict pais. Ce
(1) On sait que les Etats de Blois se tinrent du commencement de décembre 1576 au commencement de mars 1577.
(2) Pierre III de Villars, qui siégea depuis 1575 (environ) jusqu'au 14 novembre
poinct, Sire, me semble qu'il sera bon d'estre touché vivement en voz lettres lorsque Vostre Majesté sera advertye par la Royne de Navarre, vostre sœur, d'escrire au Roy sou mary pour leurs catholiques, c'est-à-dire lorsqu'il ira en Bear. Vray est que je pense que ce voyage est différé pour long temps. La maladie dudict Roy de Navarre a esté cause que l'on a retenu icy dix ou douze jours ce courrier : elle n'estoit pas petite, mesmement à cause d'une tous véhémente et sèche procédant d'une descente sur le poumon. Il est maintenant hors de fiebvre mais non encore guery de la tous. Monseigneur le prince de Condé est icy avec luy, et Monsieur le vicomte de Turene, et font estât d'aller ensemble à Montautban (1) pour assister à l'assemblée qui se faira audict lieu le dixiesme de ce moys dont je vous ay cy-devant escript. Je délibéré m'y trouver pour essaier de vous y faire service et de là prendre mon chemin la part où sera Vostre Majesté.
Sire, je supplie le Créateur vous donner en santé très longue vye et heureuse.
De Euze (2) m juillet.
Vostre très humble, très obéissant et très obligé subject et serviteur Pibrac.
Voici, d'après les originaux de la bibliothèque impériale, les deux autres lettres de Pibrac, F une adressée, le 22 mai
'1) D'après lesSéjours et itinéraire de Henri IV avant son avènement au trône de France (p. 559 du tome ii du Recueil des lettres missives publié par 31. Berger de Xivrey), le roi de Navarre était à Montauban le 18, le 19 et le 29 juillet. II y a dans ce tableau une lacune du 30 juin au 18 juillet désormais comblée en partie par la publication de cette lettre, puisque nous avons la certitude que, le 3 juillet, Henri était encore à Eauze, et que nous pouvons regarder comme très probable Tarrivée de ce prince à Montauban aux environs du 10 juillet. De nouvelles recbercbes seraient nécessaires pour compléter le travail de M. Berger de Xivrey, et je les demande ici, comme à l'érudit le plus compétent, à l'arcbiviste des Basses-Pyrénées, . M Paul Raymond.
{•2 Ce cbef-lieu de canton de l'arrondissement de Condom est encore appelé Euse dans la Description de la France de Piganiol de La Force (p. 571 du tome iv de l'édition de 1732). — On lit dans les Mémoires de Marguerite de Valois (p. 161 de l'édition de M. L. Lalanne' : « Dressans nostre cbemin devers Montauban, nous passasmes par une petite ville nommée Eause, où, la nuict que nous y arrivasmes, le roy mon mary tomba malade d'une grande fièvre continue, avec une extresme douleur de teste, qui luy dura dix-sept jours, durant lesquels il n'avoit repos ni jour ni nuict, et le falloil perpétuellement changer de lict à autre. Je me rendis si subjecte à le servir, ne me partant jamais d'auprès de luy, sans me deshabiller, qu'il commença d'avoir agréable mon service et à s'en louer à tout le monde, et particulièrement à mon cousin M. de Turenne, qui, me rendant office de bon parent, me remit aussi bien auprès de luy que j'y avois jamais esté. »
4581, à « Monsieur Chrcsticn, conseiller et sccrctayrc du Roy de Navarre et maistre des coniplcs en sa cliambre de Vendosme à Yendosme; » la seconde, écrite quelques mois avant sa mort, le 15 octobre lo85, à un homme qui, comme lui, servait avec zèle la cause ingrate du duc d'Alençon, à « Monsieur des Pruneaux, conseiller et chambellan des affaires de Monseigneur, et son ambassadeur en Pays-Bas » :
Monsieur, j'ay receu la lettre que vous m'avez escripte par l'homme de M. de la Meziere, et ay bien considéré le proppos du voiage du procureur, lequel est arrive icy le mesme jour. Il m'a apporté des lettres de JM. l'evesque de Lorron (1) et de vostre compaignye pour auctorizer son dict voiage. Toutesfois cela ne m'a gardé do luy en dire mon advis et de luy faire congnoistre que l'on n'estuit que trop' facille en telles choses. Je croy une aultre ['?] qu'il n'y sera plus retenu. Quant à Poussemothe il s'en repent et proteste qu'il ne luy adviendra doresnavant de faire chose semblables. Sy le roy faict séjour à Blois, je seray contrainct d'y aller pour servir mon quartier au conseil. Estant là j'espieray quelque occasion pour faire ung passaige jusques Vendosme pour vous y veoir (2). Cependant je me recommande bien aflfectionuement à voz bonnes grâces priant Dieu,
Monsieur, qu'il vous tienne en santé heureuse et longue vye. De Paris, ce xxii<' jour de may 1581.
Yostre très affectionné amy à vous faire service,
PlBRAC (3).
Monsieur, vous retirerez des depesches de Son Altesse telle substance et telle vérité qu'il vous plaira, mais je vous puis bien asseurer que depuis que nous partismes de Duntrestre t'?(4d nous
(1) Sic poui- Oloron (en latin Eloro). Quel élait ce personnage? Ce ne pouvait être Claude Régin, qui siégea de 1560 à 1580. Ce ne pouvait être non plus Arnaud VI de Maylie, qui ne succéda à Claude Régin qu'en 1599. J'appelle sur cetle difficulté toute l'attention des futurs historiens de la province ecclési'ïstique d'Auch.
(2) On sait que Florent Clirestien mourut à Vendôme en 1596 et que son père, Guillaume, avait habité longtemps celle villeoùil étaitchancelierdu duc de Vendtjme.
(3) Collection Du Puy, tome 194, p. 84. L'auteur anonyme des Eludes sur le xvi« siècle. Guy du Faur de Pibrac (in-8<> de 24 p. 1848) a eu tort de dire que ce tome 194 contenait p/HSi'ewrs lettres de Pibrac.
(4) n faut lire : Dunkerque. Sur le séjour du duc d'Alençon dans celte ville, voir l'excellent livre de Faulconnier : Description historique de Dunkerque, 2 vol. infolio; 1730, t. I, p. 85. Le duc d'Alençon quitta Dunlierque le 10 juin 1883.
avons continué de gaster tout, conduisant nos affaires sy mal que nous avons perdu toute réputation, et qui pis est l'amitié des peuples de ces pays icy, et souventes fois irrité le roy contre nous de telle sorte que je ne puis espeirer que Sa Majesté nous vueille ayder de ses moyens pour le faict de Flandres, ny pour autre entreprise quelconque. Voila, Monsieur, tout ce que je vous puis escrire des affaires publiques (1). Quant à vostre particulier, il fault confesser qu'on use (d') une très grande ingratitude envers vous, n'ayant peu obtenir que vous soyez secouru d'argent eu aucune sorte, nonobstant tout ce que vous eu avez escript, et que vos amys icy ont sceu rernonstrer. Ce gentilhomme présent porteur vous le dira. On promect assez, mais quand il vient que les occasions s'offrent et les moyens pour exécuter et accomplir ce que l'on a promis, il y a icy de sy bons ouvriers d'excuses et de remises de jour à autre, que je pers quasy espérance de tout, que l'on obtienne aucung effect tant que vous serez absent. C'est grande pitié, Monsieur, et grand creve-cœur de servir sy bien que vous faictes, et estre sy mal recongneu. Je ne vouldrois. Monsieur, vous descourager de demeurer encores au lieu où vous estes, et où je sçay bien que vous proffitez et servez à sauver nostre honneur, et excuser nos faultes, mais je sçay bien aussy qu'il est impossible d'y durer sans estre aultrement assisté et secouru que vous n'avez esté jusques icy et que je n'espère que vous serez. Croyez, Monsieur, que j'en reçois beaucoup de desplaisir et faictes moy ce bien de croire que je vous feray toutjours de bien bon cueur service, me recommandant sur ce à voz bonnes grâces.
Monsieur, je prye Dieu vous donner en santé longue et heureuse vye.
A Cambray, ce xiii octobre 1583.
Vostre très humble et obeyssant à vous faire service,
PlBRAC (2).
(1) De ces paroles si ploines de tristesse et de découragement, il faut rapprocher ces lignes du président de Thou (t. ix, p. 256) : « Pibrac tomba malade à Paris du chagrin que lui donna le malheur d'Anvers et le mauvais état des affaires du royaume, et, après avoir longtemps langui, il mourut dans un âge encore moins avancé que Paul de Foix. » Le 23 novembre 1582, Philippe de Mornay, seigneur du Plessis, écrivait de Nérac à Pibrac (iMemoJres, édition in-4", t. i, p. 107) cette phrase mélancolique : « 11 est désormais temps de penser à sortir de ce monde. »
(2) Fonds français, tome 3288, page 13. Comme dans les lettres précédentes, la signature autographe n'admet pas l'y que Colletet et tant d'autres ont cru devoir donner au nom de la seigneurie de Guy du Faur.
Pibrac et Marg-uerite de Valois.
Je conimence par le déclarer bien nettement, je crois que Pibrac aiina, aima beaucoup, aima jusqu'à la folie la séduisante princesse dont il fut le chancelier. Je vais plus loin : je ne comprends pas que Ton ait pu douter un seul moment de cet ardent amour. Il suffit de lire, dans l'édition des Mémoires de Marguerite de Valois, publiée par M. Guessard, les leltres que la reine et son serviteur échangèrent, à la fin de Fêté et au commencement de l'automne de l'année 1581, pour s'assurer de la réalité de la passion qui le subjugua (1). Marguerite accuse avec tant de vigueur, Pibrac se défend avec tant de subtihté, qu'il n'est pas difficile de reconnaître dans le langage indigné de la première l'inimitable cri de la sincérité, comme dans le langage trop habile du second, cet accent particulier qui trahit presque toujours le mensonge, même le mensonge éloquent. Il y a longtemps, du reste, qu'un grave magistrat, ayant eu connaissance de toutes les pièces du dossier, et ayant même ouï le prévenu dans sa défense, s'est écrié : La cause est entendue ! Je veux parler du président de Thou, juge d'autant moins suspect en cette circonstance qu'il était un des plus dévoués amis de Pibrac. Voici son appréciation, teUement précise, tellement formelle, qu'elle brave, ce me semble, toutes les objections {.Wnioiros,