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Vie de J.B.P. Molière

La France possède dans Molière un génie spécial et unique qu'elle doit considérer comme sa plus grande gloire littéraire, et qu'elle peut opposer sans crainte aux plus éminents poètes des autres nations.fMolière est l'auteur comique par excellence : la comédie reste personnifiée et incarnée en lui. Il apparaît comme le chef et le maître dans cet art immortel qu'inaugura la Thalie antique; il domine toute la longue tradition qui l'a précédé et tout ce qui l'a suivi. Il conduit le chœur des grands hommes de cette lignée. Il est digne de leur donner des lois. C'est ce qu'on exprimait autrement lorsqu'on disait jadis : « Le seul dépouillement des pièces de ce docte écrivain, bien examinées, suffit à compléter la poétique de son art. »

Molière est le plus légitime, représentant de cet art de la comédie, non seulement par la perfection et la variété de ses œuvres, mais encore par le caractère tout particulier de sa physionomie et par la tournure originale de son existence. Il est né à une heure excellente, quand toutes les expériences étaient faites, quand la préparation était achevée. Il a vécu dans l'état social le plus favorable lorsque, les vieilles mœurs persistaient encore et conservaient aux traits de chaque individu un relief

'■i PREFACE

énergique, et lorsque en même temps le foyer central, Paris et la cour, formait à l'élégance et au bon goût l'élite de la nation. Jeune, il a été saisi par l'inspiration : « toute son étude et son application ne furent que pour le théâtre », disent ses camarades La Grange et Vinot. Entraîné par la vocation la plus franche et la plus décidée il a commencé par subir un long et dur apprentissage. Lorsqu'il a été pour ainsi dire armé de toutes pièces, il a exercé dans toute son étendue cette fonction de l'auteur comique, la plus militante de la littérature; il a combattu avec une adresse, une vigueur et une vaillance incomparables ce spirituel et dangereux combat; et il est mort sur la brèche. Aussi n'est-ce pas seulement un grand écrivain, c'est un type, et sa vie est en quelque sorte le mvthe de la comédie.

Voici un peu plus de deux cents ans que Molière est entré dans la postérité. Depuis deux siècles on réimprime, on juge, on critique ses œuvres; on retrace sa vie, on joue ses pièces sur le théâtre. Comment s'est comporté à son égard le goût du public et l'opinion des lettrés, c'est ce que nous voulons faire connaître par un aperçu rapide.

Molière a été de son vivant apprécié à sa juste valeur. Toute la fin du xvne siècle lui est encore favorable. Ses camarades survivent et entretiennent pour ses chefsivre le feu sacré. Mais peu à peu les compagnons, les disciples s'en vont à leur tour. Il semble que le de son théâtre se perde avec eux. L'interprétation faiblit. Louis XIV ne peut, en 1700, assister jusqu'au bout à une représentation de VAvare. A la fin de sa vie, son goût pour Molière s'étant réveillé, à ce que raconte Dangeau, il se faisait représenter pour lui seul quelques-unes des pièces de son ancien protégé; il les faisait apprendre par les gens de sa musique qui lui servaient d'acteurs, et lui-

même les stylait. leur donnait la vraie expression du rôle; le grand roi ne dédaignait pas d'être le metteur en scène du grand comique. [Molière et Louis XIV, par M. Larroumet,i?erwe des Deux-Mondes, 15 septembre 1886.1

Pendant ce temps là. il y avait, au contraire, dans le public français comme un moment de fatigue. Les pï< de Molière n'attirent plus un auditoire aussi nombreux : les recettes, quand on les joue, se tiennent le plus souvent à un niveau assez modeste. Voltaire constate formellement cette tiédeur relative et cherche à l'expliquer : « On demande, dit-il, pourquoi Molière ayant autant de réputation que Racine, le spectacle cependant est désert quand on joue ses comédies, et qu'il ne va presque personne à ce même Tartuffe qui attirait autrefois tout Paris, tandis qu'on court encore avec empressement aux tragédies de Racine, lorsqu'elles sont bien représentées? C'est que la peinture de nos passions nous touche encore davantage que le portrait de nos ridicules; c'est que l'esprit se lasse des plaisanteries et que le cœur est inépuisable. L'oreille est aussi plus flattée de l'harmonie des beaux vers tragiques et de la magie étonnante du style de Racine qu'elle ne peut l'être du langage propre à la comédie. Ce langage peut plaire, mais il ne peut jamais émouvoir, et l'on ne vient au spectacle que pour être ému. »

Il en fut ainsi pendant la plus grande partie du xviue siècle, au moins dans les classes supérieures de la nation. Sans contredit, la prédilection qu'elles manifestaient pour la tragédie contribua à faire délaisser à demi le genre comique et celui qui en était le principal représentant. Mais cette raison que donne Voltaire du demiabandon où tomba l'œuvre de Molière sur notre théâtre n'est pas la seule. Il en est. à notre avis, une autre cause, c'est l'esprit qui régnait alors en France, esprit de mots, esprit maniéré, esprit où, comme La Bruyère le disait des précieuses de l'hôtel de Rambouillet, « l'imagination avait trop de part ».

L'observation comique, telle qu'elle s'exerce dans Molière, était trop franche et trop rude pour les Français du temps de Louis XV: sa langue môme trop mâle et trop simple. Il leur fallait de l'ingénieux et du fin, du compassé et de l'élégant. Ce qui leur convenait le mieux, estaient de petits actes musqués, quintessenciés, madrigalisés comme leur en fit Marivaux, Marivaux goûtait peu Molière, qu'il appelait « un peintre de dessus de portes ».

Cela n'empêcha point que Molière ne conservât de nombreux fidèles parmi tout ce qu'il y avait d'esprits distingués en France et que son couvre ne fût l'objet d'un travail suivi et considérable. Le commencement du siècle produisit les premiers biographes du poète : Grimarest, Bruzen de Lamartinière. Deux éditions importantes eurent lieu, celle de Joly. en 17o4. celle de Bret. en 1,773.

Le célèbre acteur tragique Lekain. à l'occasion du centenaire de Molière, en 1773, eut l'idée de rendre un hommage public au grand poète en lui élevant une statue dans le foyer de la nouvelle salle de spectacle qu'on était en train de construire. Une représentation exceptionnelle fut donnée à la Comédie française, le 17 février, et le bénéfice en devait être consacré à ce dessein. Une note des Mémoires de Lekain nous apprend que « la masse la plus pauvre et la plus sensible de la nation reçut l'annonce de la représentation avec le plus grand enthousiasme, mais que les belles daines et les gens du bel air n'y firent pas la moindre attention. Ainsi, ajoute le tragédien, ce bénéfice qui. dans les villes d'Athènes, de Rome et de Londres, aurait suffi pour subvenir à la dépense projetée, ne s'éleva qu'à 3,600 livres ou environ. Il fallut qu'a la honte des riches et des égoïstes, les comédiens complétassent le reste ». Encore ne purent-ils avoir qu'un buste pour le foyer public de leur théâtre. Cela confirme bien ce que nous venons de dire des dispositions d'esprit d'une partie de la nation à l'égard de Molière.

Une autre manifestation en l'honneur du poète comique fut faite par l'Académie française. Dès 1769, l'éloge de Molière avait été mis au concours par l'Académie qui « le comptant parmi ses maîtres, disait l'abbé de Boismont, alors directeur, le voyait toujours avec une douleur amère omis entre ses membres ». Le prix fut obtenu par Champfort, dont le discours marque dans la suite des appréciations du génie de Molière. Gaillard, La Harpe, Bailly eurent les accessits. Cette joute littéraire ne fut pas sans effet sur l'opinion.

En 1778, l'Académie compléta la réparation en plaçant dans la salle de ses séances, le buste de Molière dû au ciseau de Houdon. Au dessous du buste on grava cette inscription proposée par Saurin :

Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.

C'était, comme le dit d'Alembert, « une adoption posthume ». Cet acte, qui faisait honneur à la Compagnie, lui attira pourtant plus d'une épigramme. Champfort luimême, dans son éloge, avait dit avec un accent de reproche : « Il faut qu'un corps illustre attende cent années pour apprendre à l'Europe que nous ne sommes pas des barbares. »

Et, en effet, l'Europe nous avait devancé dans l'admiration unanime du poète. La diffusion presque immédiate de son œuvre fut extraordinaire. Dès 1670, à l'époque du voyage diplomatique de la duchesse d'Orléans, Molière, encore vivant, est en possession de divertir l'aristocratie anglaise. Les auteurs comiques de la Grande-Bretagne essaient d'imiter les pièces du poète français. Ils commencent par les transformer en grosses farces très épicées, très cyniques, comme l'exigeait le goût d'un public encore grossier. Mais peu à peu ils en arrivent à des imitations plus tolérables, et c'est à l'inspiration de Molière qu'ils

doivent ce qu'ils produisent de plus remarquable dans la comédie, sans excepter le chef-d'œuvre de Sheridan : The School for scandai. L'édition de Molière publiée à Londres en 1732 est une des premières éditions de luxe du grand écrivain. Chacun des chefs-d'œuvre était dédié à quelque grand seigneur anglais.

Molière pénétra en Allemagne au moins aussi vite qu'en Angleterre. Il fut traduit et imprimé à Francfort dès 1670. Avant la fin du xvne siècle, deux traductions plus complètes parurent, l'une d'elles avec ce titre latin : Histrio g allie us, comicosati/riciissi)ieexemjilo,...*Suremberg, 1695. L'Allemagne déploya, dans les représentations surtout, le zèle le plus vif pour le poète français. Toutes les écoles dramatiques de Leipzig et de Hambourg mirent toujours Molière au premier rang, comme le modèle qu'il fallait atteindre. Les grands acteurs eurent pour ambition de briller dans les principaux rôles de son théâtre.

L'Italie eut aussi les œuvres de Molière dans sa langue avant la fin du xvne siècle. La remarquable traduction de Nicolas di Castelli (1696-1698), quoique imprimée à Leipzig, était destinée à la péninsule. Molière y fut aussitôt accepté comme un de ces génies supérieurs qu'on ne discute pas. Il régénéra la comédie italienne par Goldoni, son disciple. C'est Goldoni qui le premier porta à la scène la personnalité et l'histoire de Molière, dans la comédie qu'il fit jouer à Turin, en 1751, sous le titre de II Molière. Mercier, trente ans plus tard, ne fit qu'imiter Goldoni. « N'est-il pas étrange, disait le critique Geoffroy, qu'un Italien ait rendu le premier cet hommage dramatique à notre Molière? »

Il ne paraît point que Molière ait franchi les Pyrénées aussi promptement que les Alpes. L'Espagne, livrée à une longue décadence, à une sorte d'agonie littéraire, ne songea qu'assez tard à raviver sa veine comique par l'étude de Molière. Moratin, le fils du poète tragique, conçut et proclama le premier la nécessité de mettre la

comédie espagnole à l'école de la comédie française. Il imita d'abord Molière, il le traduisit ensuite. La Ecuela de los Maridos, el Medico à palos, conquéraient en 1812 et 1814 la nation que nos armes n'avaient pu soumettre.

Le génie comique de Molière avait triomphé bien plus tôt dans le Nord. En Hollande, les traductions sont presque contemporaines des premières contrefaçons françaises. Le Danemark fut inféodé à Molière. Lorsque Ludwig Holberg essaya de créer une comédie nationale, c'est Molière qu'il prit pour modèle. Au delà du Simd, sur le théâtre de Stockholm, ce qu'on représentait au dix-huitième, c'était l'École des Maris, le Mariage forcé, le Médecin malgré lai, le Bourgeois gentilhomme.

La Pologne, la Russie, s'ouvraient de même au comique français. Les traducteurs se multipliaient en Pologne pendant le xviue siècle. M. Legrelle en a cité jusqu'à sept. Ivan Kropotov traduisait une partie des œuvres de Molière en russe, en 1767. En moins de cent ans, la renommée de Molière s'était étendue dans tous les pays où brillait quelque lueur de civilisation.

Revenons en France, où la Révolution est en train de s'accomplir. La Révolution, malgré quelques hommages qu'elle lui rendit pendant la première période, ne fut pas favorable à Molière. Jean-Jacques Rousseau lui avait été contraire; l'esprit du philosophe de Genève continuait d'animer ses sectateurs : « Il a manqué à Molière, disait le dramaturge Mercier, que de méditer plus profondément le but moral qui donne un nouveau mérite à l'ouvrage même du génie, et qui, loin de rien dérober à la marche libre de l'écrivain, lui imprime plus de véhémence et d'énergie et lui commande ces impressions majestueuses et bienfaisantes qui agissent sur une nation entière. » Et Mercier, pour joindre l'exemple au précepte, empruntait à Goldoni son II Molière, le transformait à sa manière, et faisait parler Molière dans son cabinet comme Mercier parle dans ses préfaces et dans ses drames.

La violence des passions augmentant, on affubla Molière de la carmagnole. Camille Desmoulins disait dans le Vieux Cordelier : « Molière, dans le Misanthrope, a peint en traits sublimes les caractères du républicain et du royaliste. Alceste est un Jacobin, Philinte un Feuillant achevé. » Voici une ingénieuse apologie de Prudhomme dans les Révolutions de Paris : « Obligé, forcé de se taire dans un temps de servitude horrible, la liberté lui sortait par tous les pores. Forcé de louer Louis XIV, il faisait ses prologues mauvais et détestables à plaisir. Il y brisait les règles même de la versification. Les platitudes, les lieux communs les plus vulgaires, il les employait avec une intention marquée, comme pour avertir la postérité du dégoût et de l'horreur qu'il avait pour un travail que lui imposaient les circonstances et la soif de répandre ses talents et sa philosophie. »

Désaugiers père et fils, dans le Médecin malgré lui, arrangé en opéra-comique (1791), introduisaient le ira révolutionnaire.

A la représentation, on corrigeait ses pièces. Au panégyrique de Louis XIV, qui se trouve au dénouement de Tartuffe, les comédiens étaient obligés de substituer ces vers composés par Cailhava :

Remettez-vous. Monsieur, d'une alarme si chaude. Ils sont passés, ces jours d'injustice et de fraude, Où, doublement perfide, un calomniateur Ravissait à la fois et la vie et l'honneur. Celui-ci ne pouvant, au gré de son envie, Prouver que votre ami trahissait la patrie. Et vous traiter vous-même criminel d'État, S'est fait connaître à fond pour un franc scélérat : Le monstre veut vous perdre, et sa coupable audace, Boufi le glaive des lois l'enchaîne à votre place.

Il paraît que quelque sans-culotte s'était livré sur le

Misanthrope à un travail plus étendu et plus singulier. C'est J. Janin qui prétend avoir eu entre les mains un exemplaire du Misanthrope ainsi défiguré. Il en a relevé les principales variantes dans un feuilleton du Journal des Débats (12 août 1833). Le correcteur s'était attaché à faire disparaître le mot roi et tout ce qui a trait à la cour et à la noblesse. La chanson d'Alceste est estropiée comme il suit :

Si Von voulait me donner

Paris la grand ville

Et qu'il me fallût quitter

L'amour de ma mie,

Je dirais, d'amour ravi. etc.

Nous remarquons, dans la scène des portraits, la variante qu'il a trouvée à ce couplet de Célimène :

O l'ennuyeux conteur!

Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur. Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, Et ne cite jamais que duc, prince ou princesse. La qualité l'en-tète; et tous ses entretiens Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens, Il tutoyé en parlant ceux du plus haut étage, Et le nom de Monsieur est chez lui hors d'usage.

Le correcteur de 1793 fait dire à Célimène :

O l'ennuyeux conteur!

Jamais on ne le voit sortir de sa splendeur. Jamais on ne l'entend citer que sa richesse. Ses fermes, ses chevaux, et sa chasse et ses chiens, Ses terres, ses maisons, font tous ses entretiens ; Le nom de citoyen est chez lui hors d'usage. Et d'être tutoyé lui paraît un outrage.

Ces deux derniers vers sont d'une fantaisie assez diver-

tissante. Mais quelle valeur a ce document? C'est ce qu'il sera impossible de déterminer, tant qu'on n'aura pas retrouvé le volume de Jules Janin.

Après cette crise effroyable, lorsque l'ordre social se raffermit, la gloire du poète brilla du plus vif éclat. Le commencement de ce siècle-ci fut. comme dit Sainte- Beuve, « un incomparable moment de triomphe pour Molière, et par les transports d'un public ramené au rire de la scène, et par L'esprit philosophique régnant alors et vivement satisfait, et par l'ensemble, la perfection des comédiens français et l'excellence de Grandmesnil en particulier. Revenue au complet, la Comédie française présentait alors pour les pièces de Molière : Grandmesnil, Mole, Fleury. Dazincourt, Dugazon, Baptiste aîné, Mlles Contât, Devienne, Mlle Mars déjà. Le vieux Préville, reparut même deux ou trois fois dans le Malade imaginaire. Un pareil moment ne se reproduira plus jamais pour le jeu de ces pièces immortelles. »

Les travaux sur l'auteur comique se multiplièrent. En 1802. Cailhava publiait ses études sur Molière. Plus tard, Népomucène Lemercier démontrait, dans son Cours analytique de littérature générale (tome 1I|, que « l'examen des pièces de Molière suffît à compléter la poétique de son art. ■ Enfin Beffara se livrait à ces investigations patientes qui devaient être si fécondes en résultats pour la biographie du poète.

Les grandes éditions se succédèrent à courts intervalles. On vit paraître celles de Petitot ,1812.. d'Auger il819-1825i, d'Auguis (1823), de Taschereau (1823-1824), d'Aimé Martin (1824-1826). Ce retour de la France vers le plus vrai et le plus profond de ses poètes donna un nouvel élan à l'admiration de l'Europe.

Cependant, au commencement de ce siècle, sous l'influence de passions politiques et de rancunes patriotiques, un célèbre critique allemand, Wilhelm de Schlegel, se livra contre la comédie de Molière à des attaques qui

PRÉFACE il

firent scandale. Il n'a fait grâce à aucun des chefs-d'œuvre de l'auteur français, ni au Tartuffe, ni au Misanthrope, ni aux Femmes savantes : « Molière, disait-il, n'a réussi que dans le comique burlesque; son talent, de même que son inclination, était pour la farce... La réputation classique de Molière maintient ses pièces au théâtre, quoiqu'elles aient sensiblement vieilli pour le ton et pour la peinture des mœurs. C'est un danger qui menace nécessairement l'auteur comique, dont les ouvrages ne reposent pas de quelque manière sur une base poétique, mais sont uniquement fondés sur cette froide imitation de la vie réelle qui ne peut satisfaire les besoins de l'imagination. »

Ces impertinents paradoxes j firent sensations dans l'Allemagne, qui luttait par les armes contre la France. Il y a toujours de ces injustices passagères entre des peuples rivaux. Mais la vérité et l'équité ne tardent pas à reprendre le dessus. Les esprits tout à fait supérieurs échappent même à ces entraînements. Gœthe réfutait Schlegel. Son enthousiasme pour Molière débordait dans ses entretiens avec son jeune ami Eckermann : « Molière est si grand, disait-il, que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement. C'est un homme unique; ses pièces touchent à la tragédie, elles saisissent; et personne en cela n'ose l'imiter. Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de temps en temps je contemple des gravures d'après les grands maîtres italiens. Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions. »

Gœthe et la justice l'emportèrent, et l'Allemagne, tant par ses traductions que par ses appréciations critiques, revint à Molière par un mouvement de plus en plus prononcé. Il y eut comme une adoption de ce grand génie comique par la nation. Aujourd'hui, les études sur Molière

sont suivies en Allemagne avec un zèle égal à celui que nous déployons en France. M. Paul Lindau a publié sur Molière plusieurs ouvrages distingués. MM. C. Humbert, de Bielefeld, le docteur Schweitzer, H. Fritsche, W. Knœrich, R. Mahrenholtz. ont sur le poète comique une érudition spéciale approfondie, et, pour les publications qui intéressent son théâtre, ils nous ont plusieurs fois devancés.

Le prestige de Molière ne diminuait pas aux yeux des Anglais. On se souvient de l'anecdote de Facteur Kemble se refusant, dans une fête que lui donnaient les comédiens français en 1800, à admettre que Molière appartienne à la France plutôt qu'à toute autre nation et disant : « Les petites divisions de royaumes et de siècles s'effacent devant lui. Tel ou tel pays, telle ou telle époque n'ont pas le droit de se l'approprier. Il appartient à l'univers. »

La critique anglaise a toujours été hautement favorable à Molière. En 1828, deux revues qui venaient de se fonder à Londres, la Foreign Quarterly Rtviev: et VAthenœum. contiennent chacune un article qui mérite d'être cité parmi les hommages les plus éclatants rendus à Molière par des étrangers. Celui de la Foreign Quaterly Rcvievc est de Walter Scott. Le célèbre romancier proclame Molière le prince des poètes comiques, et, en dépit du préjugé national, si puissant dans son pays, met sans hésitation Shakespeare au-dessous du poète français, tellement que des critiques français ont dû faire euxmêmes quelques réserves et convenir que Shakespeare représente une forme de comédie toute différente, difficilement comparable, mais dans laquelle l'auteur de la Tempête est incontestablement le premier. VAthenœum, à propos d'une série de représentations qui avaient été données à Londres par Mlle Mars et par des artistes français, jugeait Molière, qui avait fait en grande partie Ips frais de ces ^représentations , avec non moins

d'abnégation patriotique « We eertainly hâve in comedy

no name equal to Molière, disait l'écrivain: nous n'avons certainement pas, dans la comédie, un nom égal à Molière. »

Molière n'a point déchu, depuis lors, dans l'opinion du public anglais. On en eut la preuve, lorsque, deux fois la Comédie française alla en corps donner des représentations à Londres, au mois d'avril 1871 et au mois de juin 1879. Molière fit surtout les frais du répertoire ancien. En 1871. Tartuffe fut représenté 9 fois dans la capitale de la Grande-Bretagne, le Misanthrope 4 fois. l'Avare 4 fois, les Fourberies de Scapin 3 fois, le Médecin malgré lui 4 fois, le Malade imaginaire 2 fois, le Dépit amoureux 2 fois. l'École des maris 1 fois. Voilà pour quelle part Molière contribuait à maintenir là-bas l'honneur littéraire de la France, pendant que Paris subissait les désastres de la Commune.

En 1879, son rôle ne fut pas moins important. On put constater même que ses pièces furent mieux appréciées, jugées avec plus de compétence par un public qui paraissait le connaître aussi bien qu'un public français. M. Fr. Sarcey. qui a été l'historiographe en quelque sorte officiel de cette seconde campagne, l'a constaté à plusieurs reprises.

« L'effet du Misanthrope, dit-il. a été prodigieux. Et ne croyez pas que ce fussent des applaudissements prémédités: que tout ce monde se fût entendu pour cacher son ignorance et son ennui sous des bravos de complaisance. Non pas; on riait aux bons endroits: on les soulignait par ces petits murmures de satisfaction qui courent de l'orchestre aux loges, et qui ne peuvent avoir été concertés d'avance... Le Tartuffe! jamais je n'avais aussi bien senti que dans ce nouveau milieu où je me trouvais plongé pour la première fois, comme, dans cette pièce, tous les personnages sont toujours en scène, comme l'action se traduit aux yeux par le va-et-vient, les attitudes

et les gestes des acteurs; c'est peut-être la seule de nos œuvres classiques qu'il serait possible de suivre sur le théâtre sans comprendre la langue française...

i Je ne comptais pas que l'Étourdi amuserait beaucoup le public anglais. Vous savez que l'Étourdi reproduit durant cinq actes et à satiété, la même situation, qui revient sous toutes les formes nouvelles. Mais, quelle que soit la variété des incidents imaginés par Molière, cette incessante répétition ne va pas sans quelque soupçon de monotonie. De plus, la pièce, qui est une des premières du maître, est souvent écrite dans une langue fertile en archasmes. Certains vers sont déjà malaisés à comprendre par nous, combien plus devaient-ils l'être pour nos voisins d'outre-Manche! Ces réflexions étaient justes. L'événement leur a donné tort. L'Étourdi a, d'un bout à l'autre, tenu son public en haleine et a semblé le divertir fort. On m'en a donné une explication qui doit être vraie. Il paraît qu'il y a en Angleterre une pièce très célèbre et presque populaire qui a pour titre : les Bévues de M. Martin. C'est une imitation assez prochaine, et dans quelques scènes même une traduction exacte de notre Étourdi. L'œuvre est de Dryden... Le public anglais était donc familier avec la pièce qu'il voyait représenter. Il en connaissait l'idée mère, le plan général, et bon nombre des aventures qui avaient été brodées par Molière sur ce canevas fort simple. Aussitôt qu'il apercevait, dans le lointain, venir une des bévues où tombe l'étourdi, c'étaient partout des rires qui allaient croissant, à mesure que se poursuivait la scène, et qui finissaient par une grande explosion d'hilarité quand la sottise était enfin commise et achevée. »

De même les Fourberies de Scapin, de même le Médecin malgré lui, de même les Femmes savantes, sont cités parmi les pièces qui ont produit le plus d'etfet. Quelle force comique ne faut-il pas qu'il y ait dans ces œuvres pour qu'à deux cents ans de distance, chez un peuple

dont les mœurs diffèrent si profondément des nôtres, elles éveillent encore de tels accès de gaieté !

Si les Anglais goûtent Molière à la scène, surtout quand d'habiles comédiens français le leur apportent chez eux, il ne parait pas que le poète comique soit, de leur part, l'objet de recherches comparables à celles qu'il provoque en Allemagne. Shakespeare, dont la vie est. comme celle de Molière, pleine d'obscurités irritantes, les absorbe exclusivement. Il suffit à occuper l'érudition britannique.

Chez les Américains. Molière est au même niveau que chez les Anglais. Un article publié dans le North American Rei-iew, en 1828, mérite d'être placé sur la même ligne que ceux de \&Fbreign Quarterly Review et de l'Athenceum de la même époque, que nous citions tout à l'heure : il constate que les œuvres du poète comique jouissent aux États-Unis d'une notoriété générale. M. Prescott, l'ingénieux essai/ist, M. Colmon, journaliste et voyageur, ont plus récemment établi entre Molière et Shakespeare de piquants parallèles où le génie de l'un n'est point sacrifié au génie de l'autre.

En Pologne, en Russie, la faveur de Molière n'a point diminué. On a remarqué, il est vrai, que pendant une certaine période, Marivaux, parut avoir la vogue à Saint- Pétersbourg ; mais cette faveur, cette préférence, si l'on veut, n'a tenu qu'au talent particulier de quelquesunes des actrices françaises qui charmaient la société russe : Mme Allan, Mme Plessy-Arnoult, beaucoup plus capables de jouer Sylvia ou Araminte que Célimène ou Elmire.

La Bibliographie molièresque de M. Paul Lacroix contient la nomenclature des traductions des œuvres de Molière dans toutes les langues, en néerlandais, en danois. en suédois, en serbo-croate, en tchèque, en roumain, en grec moderne, en magyar, en arménien, en turc, en persan. A Constantinople, non seulement Molière est traduit,

mais il est représenté. Un imprésario arménien, il y a une dizaine d'années, avait monté au centre de la ville un théâtre où George Boudin, le Médecin malgré lui et le Mariage forcé furent joués avec beaucoup de succès. Les rôles de femmes étaient remplis par de jeunes garçons costumés en conséquence. La traduction était L'œuvre de Véfyk EfTendi, ancien ambasseur de Turquie en France.

Aucun écrivain français i excepté peut-être La Fontaine et ses fables i. n'est plus universellement répandu, aucun n'a pénétré plus avant chez des races diverses et ennemies ; aucun n'a forcé, pour ainsi dire, des idiomes plus réfractaires. n'a été imprimé avec des caractères plus variés. Les voyageurs | le trouveront quelque jour chez des peuplades inconnues, aux extrémités de la terre, et verront avec surprise les Précieuses ridicules ou les Fourberies de Scapin représentées par des acteurs tatoués devant un parterre de Polynésiens peu vêtus.

Chez nous, la lutte, ou l'insurrection littéraire qui éclata un peu avant 1830. ne porta à la renommée et à l'intluence de Molière qu'un préjudice passager. Il fut bien moins attaqué que Racine et Boileau; appartenant toutefois, comme eux, au siècle de Louis XIV, il ne put échapper entièrement à la disgrâce momentanée où tomba l'ancienne littérature. Victor Hugo, dans le volume sur Shakespeare il86ii, qui est comme le dernier manifeste de l'école romantique, Victor Hugo, tout en reconnaissant que Molière est « presque toujours vrai », ne le fait pas figurer dans la première lignée des génies. Il lui reproche d'avoir été trop docile aux conseils de Boileau, de n'avoir pas su conserverie style de l'Étourdi, qu'il trouve supérieur au style du Misanthrope, et de n'avoir pas écrit un assez grand nombre de scènes comme celle du Pauvre dans Don Juan. La vérité, c'est qu'au fond Molière s'accommodait malaisément aux théories du romantisme; celui-ci, on s'en souvient, ne voulait plus

ni tragédie ni comédie; le drame devait remplacer l'une et l'autre. Or, comme Molière s'est maintenu rigoureusement dans les limites du genre comique, il était trop difficile aux novateurs de l'enrôler sous leur drapeau pour qu'ils ne lui en gardassent point rancune.

Si quelques contestations s'élevèrent au milieu de l'effervescence du mouvement romantique, elles n'eurent que peu d'effet sur l'opinion, et la gloire de Molière n'en fut pas offusquée. Cette gloire sortit plus éclatante des orages littéraires, et elle atteignit à son apogée. Un monument lui fut érigé dans Paris, honneur qui jusqu'alors n'avait été accordé qu'à des souverains. Une fontaine ou plutôt un réservoir destiné à la distribution des eaux dans le quartier du Palais-Royal, se trouvait placé à l'angle de la rue Richelieu et de la rue Traversière, dans un point où la circulation est très active et où cet angle si aigu occasionnait de fréquents accidents. Par mesure de voirie, la maison contre laquelle était adossé le réservoir fut acquise et démolie, et sur le terrain laissé vide, une fontaine nouvelle allait être reconstruite, lorsqu'on vint à se rappeler qu'en face de ce terrain étaient les fenêtres de la maison où, le 17 février 1673, l'auteur du Malade imaginaire fut rapporté mourant, où il rendit le dernier soupir. L'idée de faire de la nouvelle fontaine un monument en l'honneur de Molière fut émise par M. Régnier, de la Comédie française, dans une lettre du 25 mars 1837 au préfet de la Seine. Le conseil municipal, la Chambre des députés et la Chambre des pairs, le public, par une souscription, s'associèrent à ce projet avec enthousiasme. M. Vitet disait devant les représentants de la France : « Sans doute il est des circonstances où le concours de l'État non seulement ne serait pas nécessaire, mais deviendrait excessif et donnerait aux témoignages de la reconnaissance publique trop de solennité : il est des illustrations toutes locales, des hommes bienfaiteurs d'une contrée, d'une ville, qui ne doivent

être honorés pour ainsi dire qu'en famille. Mois lorsque le mérite s'élève à une certaine hauteur, lorsque les services rendus s'éten'dent à la généralité des citoyens, et par dessus tout lorsqu'il s'agit d'un de ces génies qui sont la gloire, non d'une localité, non d'une nation, mais de l'esprit humain lui-même, qui pourrait demander que les honneurs qu'on lui rend ne fussent qu'une affaire purement municipale? Un tel hommage n'aurait-il pas quelque chose d'incomplet, et l'Etat ne manquerait-il pas à sa mission en négligeant de revendiquer le droit d'apporter son tribut au nom de la société? La question n'est donc pas de savoir si telle ville est assez riche pour glorifier son grand homme, mais si cet homme est assez grand pour mériter autre chose que les seuls honneurs de sa ville, et si la munificence de l'État ne lui est pas due en quelque sorte comme le complément nécessaire de l'hommage qui lui est décerné. »

L'inaugurativ»n du monument eut lieu le 15 janvier 1844. Elle eut tout le caractère d'une cérémonie nationale.

De très brillantes reprises du Don Juan, du Bourgeois gentilhomme, marquent la période du second Empire. M. Despois a relevé, sur les registres de la Comédie française, 2,051 représentations de Molière de 1851 à 1870. Les recherches si heureuses de M. Eudore Soulié dans les archives du notariat parisien, viennent compléter celles faites par M. BefTara et par M. Jal dans les registres des anciennes paroisses. Une émulation louable et féconde s'empare de toutes les librairies importantes; aucune ne veut laisser à ses concurrents le privilège d'une édition savante ou d'une édition de luxe.

Nous avons, depuis lors, traversé des heures critiques d'où le souvenir de Molière n'a pas été absent. Ceux qui ont assisté à la représentation diurne de la Comédie française, le 16 janvier 1871, en garderont à jamais la mémoire. On célébrait, dans Paris assiégé et bombardé, le deux cent quarante-neuvième anniversaire de la naissance de Molière.

On joua le Dépit amoureux et Amphitryon. Entre les deux pièces, M. Coquelin dit des stances de M. Gondinet, qui furent chaleureusement applaudies :

En quel temps serions-nous plus jaloux de nos gloires? Il semble que jamais ton nom n'avait jeté Tant d'éclat, ô poète ! — Et leurs sombres victoires Nous font plus grande encor ton immortalité.

Mais ce n'est plus Paris souriant et sceptique Qui va fêter Agnès, Alceste ou Scapin. — Non, C'est Paris prisonnier, meurtri, blessé, stoïque, Qui fête le génie au bruit de leur canon...

En 1873, lorsque vint le deux-centième anniversaire de la mort de Molière, nous étions encore sous le coup des funestes événements de 1870 et de 1871. Cet anniversaire fut célébré cependant par l'initiative de M. Ballande qui organisa une sorte de jubilé au Théâtre-Italien (salle Ventadour). Un Musée de Molière fut installé dans le foyer du théâtre. Des conférences et des représentations diurnes eurent lieu du 15 au 22 mai. Du moins, la France endolorie attesta qu'elle n'oubliait pas son poète.

Les études sur Molière ont repris depuis lors avec une ardeur nouvelle, avec un zèle infatigable. Befïara, Jal, Soulié ont suscité de nombreux imitateurs. Les recherches ont été poursuivies sans relâche dans tous les dépôts, tant de Paris que de la province. Il ne serait plus exact de dire aujourd'hui que l'on ne possède pas une seule ligne de l'écriture authentique de Molière. Nous avons maintenant deux quittances, l'une de 1650, l'autre de 1656, retrouvées par M. de la Pijardière, archiviste de l'Hérault, sur lesquelles il ne semble pas qu'il puisse y avoir encore de contestation. Plus de soixante signatures de Molière sont connues. Un recueil périodique spécial, le Moliériste, fondé par M. Monval, archiviste de la Comédie française, en 1879, et parvenu déjà à sa huitième année, centralise

les découvertes et tient son public au courant de ce qui se produit ou se prépare sur l'auteur comique. La biographie de Molière, qui était presque toute traditionnelle et légendaire, passe peu à peu à l'état documentaire et positif.

Voilà un aperçu, à vol d'oiseau, des variations du goût et des progrès des études en ce qui concerne Molière, sa vie et ses œuvres, jusqu'à la date où nous publions ce volume, dans lequel nous avons cherché à recueillir et résumer tout le travail antérieur de l'érudition et de la critique.

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