‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 101 sur 221 · HENRY-JULES DE BOURBON · texte numérisé non relu

HENRY-JULES DE BOURBON

Sans aucun doute ce billet est du mois d'octobre 1665 et se rapporte à la représentation du Tartuffe qui eut lieu au Raincy, le 8 novembre de cette année. Gomment donc le duc d'Enghien écrit-il : « Si le quatrième acte de Tartuffe estoit faict, demandés lui (à Molière) s'il ne le pourroit pas jouer (au Raincy chez la princesse Palatine) >. Ce prince a-t-il pu se tromper? C'est bien improbable. L'idée que Saint-Simon et tous les contemporains nous donnent de lui n'est nullement celle d'un étourneau, d'un hurluberlu, bien au contraire. Et puis, oublier en moins d'un an qu'on a vu jouer une pièce entière, une pièce comme celle-là, qui excitait une telle curiosité, l'oublier non pas dans une parole dite au hasard, mais dans une lettre qui marque un désir et souci particulier, ce serait vraiment trop fort: l'impossibilité d'une erreur semble presque aussi absolue de ce côté-ci que de l'autre.

Il y a là un petit problème à résoudre. M. Régnier, l'ancien sociétaire de la Comédie-Française, a cherché à expliquer l'apparente contradiction de ces deux témoignages également irrécusables. Il a fait remarquer que le duc d'Enghien ne s'enquiert, dans sa lettre, que du quatrième acte, et non pas du cinquième. Or le quatrième acte était celui qui était le plus dangereux, celui qui avait excité l'opposition la plus violente. C'est surtout pour une scène de ce quatrième acte que Napoléon Ier, au commencement de ce siècle, disait encore que, si la pièce avait été faite de son temps, il ne l'aurait pas laissé jouer: « Une certaine scène, ce sont ses paroles telles que les rapporte le Mémorial de Sainte-Hélène, offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon compte, je n'hésite pas à dire que, si la pièce eût été faite de mon temps, je n'en aurais pas permis la représentation. »

A l'origine, selon toute vraisemblance, les corrections, les retouches durent porter sur cet acte et sur cette scène. M. Régnier croit donc que le prince de Gondé, ayant vu la pièce entière le 29 novembre 1664, avait conseillé à Molière quelques corrections qui lui paraissaient nécessaires, et que le duc d'Enghien, en s'informant si If quatrième acte est fait, veut demander seulement si Molière l'a retravaillé dans le sens qu'on lui a indiqué, s'il pourra cette fois le jouer avec les suppressions, les variantes qui le rendraient plus acceptable. Il réclame le secret avec instance; et pour beaucoup de raisons, cela est fort compréhensible. Le prince de Condé ne se souciait peut-être pas que l'on sût la part qu'il prenait à cette comédie; peut-être croyait-il qu'on jugerait mieux de l'effet produit par les changements demandés, s'ils n'étaient pas connus d'avance. Enfin, l'on conçoit à merveille qu'il ne voulût point que l'affaire fût ébruitée.

L'explication nous paraît très plausible, et nous ne voyons pas de meilleure solution du problème.

Le 16 février 1665, Molière représenta sur le théâtre du Palais-Royal Bon Juan ou le Festin de Pierre.

La légende de Don Juan Tenorio, dont le poète Espagnol Tirso de Molina avait fait une comédie, le Séducteur de Séi'ille et le Convive de -pierre (el Burlador de Scvilla y el Convidado de piedra), était déjà vulgarisée en France. La troupe italienne avait joué une imitation de cette comédie, en 1657 ou 1658, sur le théâtre du Petit-Bourbon. Des pièces françaises sur le même sujet avaient été représentées par la troupe de Mademoiselle, à Lyon en 1658 et à Paris en 1661, par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne en 1659, sous ce titre dès lors consacré : le Festin de Pierre. Joué sans doute à Paris par les acteurs espagnols, l'original el Burlador de Serilla devait brillor à la même époque parmi ses copies. Cette fable, originaire, du moyen âge, frappait vivement l'imagination populaire. Molière s'en empara à son tour et il en fit le drame le plus audacieux du xvue siècle, celui qu'on a été le plus longtemps à comprendre et dont la complète révélation, pour ainsi dire, est toute récente encore. On tombait volontiers d'accord au xvme siècle, avec Voltaire et La

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