‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 100 sur 221 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

linceuls qui se mirent à table et firent grand honneur au souper: vaincu par leur exemple, M. le Duc se décida à faire comme eux.

Les contemporains ne tarissent pas sur ses excentricités. qui n'étaient pas toutes inoffensives. Mais à l'époque dont nous parlons, il était encore très jeune : il n'avait que vingt et un ans.

La Palatine. Anne de Gonzague de C lève s, est cette princesse dont Bossuet a fait une magnifique oraison funèbre. Elle avait alors quarante-huit ans, et elle était bien près d'avoir ce rêve, cette vision dont parle Bossuet dans son discours, et qui la ramena aux voies du salut, d'où elle était fort éloignée. Le grand Gondé lui avait dû sa liberté pendant la Fronde. Il lui était resté fort attaché, comme le prouve le mariage de son fils unique avec la fille aînée de la Palatine. Anne de Gonzague fut une des maîtresses femmes de cette époque, où les femmes furent si distinguées et jouèrent un si grand rôle. A peine si elle le céda à sa sœur aînée, Marie-Louise de Gonzague, reine de Pologne. Précisément, une lettre du prince de Condé à cette dernière, à la date du 28 novembre 1664, annonce le voyage de la famille au château du Raincy : « Nous allons aujourd'hui, dit-il, passer cinq ou six jours au Raincy avec toute la famille pour tenir compagnie à Mm^ la princesse Palatine, à qui on a ordonné d'aller prendre l'air pour ce temps-là, pour se remettre de sa fièvre tierce, dont elle est parfaitement guérie. »

Ainsi M. le Duc faisait certainement partie de ce voyage de novembre 1664, et il fut un de ceux qui assistèrent à la représentation qui y fut donnée par Molière et sa troupe ; or cette représentation fut la première du Tartuffe en cinq actes, La Grange inscrit sur son registre : « Le 29 novembre, la troupe est allée au Raincy, maison de plaisance de Mme la princesse Palatine près Paris, par ordre de M?r le prince de Gondé, pour y jouer Tartuffe en cinq actes. Reçu 1,000 livres. »

Et dans l'édition des œuvres de Molière de 1682, a laquelle le même La Grange donna ses soins, la petite notice imprimée au verso du titre de la pièce est encore plus explicite : « Cette comédie, y lisons-nous, parfaite,

entière et achevée en cinq actes, a été représentée, la première et la seconde fois, au château du Raincy, près Paris, pour S. A. S. M^ le Prince, les 29e novembre 1664 et 8e novembre de Tannée suivante 1665... »

La Grange a-t-il pu se tromper dans une attestation qu'il a répétée ainsi à dix-huit ans d'intervalle, dans une assertion où le soin d'être exact et précis est manifeste? Non. évidemment. La Grange, acteur de la troupe de Molière, jouant dans la pièce de Molière le rôle de Valère, le fiancé de Marianne, devait être renseigné mieux que personne sur les représentations auxquelles il avait pris part. Et d'ailleurs, lorsque parut l'édition de 1682. Gondé, le duc d'Enghien, étaient vivants, et ce dernier surtout n'aurait pas manqué de protester contre une mention erronée.

Cependant une lettre du duc d'Enghien, retrouvée par M. le duc d'Aumale dans les archives de la maison de Condé, semble contredire La Grange. Cette lettre est ainsi conçue :

Henri- Jules de Bourbon à M. de Rico us,

Monsieur mon père ira à la Saint-Hubert à Versaille et le lendemain de la Saint-Hubert il ira au Raincy où Madame la Princesse Palatine ira l'attendre. On y voudrait avoir Molière pour jouer la comédie des Médecins et l'on voudroit aus-\ \ avoir Tartufe. Parlés luy en donc pour qu'il tiene ces deux comédies prestes et s'il y a quelque rôle à repasser qu'il les fasse repasser à ces (sic) camarades. S'il en vouloit faire quelque difficulté, parlés luy d'une manière qui lui face comprendre que Monsieur mon Père et moy en avons bien envie et qu'il nous fera plaisir de nous contenter en cela et de n'y point apporter de difficulté. Si le quatriesme acte de Tartufe estoit faict demandés luy s'il ne le pourrait pas jouer. Et ce qu'il faut lui recommander particulièrement c'est de n'en parler à persone et l'on ne veut point que l'on le sçache devant que cela soit faict.

Dittes-lui donc qu'il n'en dise mot et qu'il tiene prest tout ce qu'il faut pour cela. Je me suis chargé de la part de Monsieur mon père de vous mander ce que je vous mande. N'en parlés du tout qu'a Molière. Si M. le Nostre est à Paris, il faudroit faire en sorte qu'il vint le plus tôt qu'il pouroit.

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