‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 103 sur 221 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ironique, Don Juan se montre ce qu'il doit être, redoutable et haïssable, comme tous ces puissants qui abusent de leurs privilèges pour contenter leurs désirs effrénés, et qui avilissent et foulent aux pieds le reste des hommes ; supérieur pourtant par l'éducation, et non dépourvu de séduction et de grâce aux yeux de quiconque reste simple spectateur de ses méfaits et ne craint pas de devenir sa victime. Combien ne pourrait-on pas citer de tels personnages qui sont, non pas du domaine de la fiction, mais du domaine de l'histoire?

Le Tartuffe et Don Juan sont les deux plus grands efforts du génie observateur. En effet, le regard perçant de Molière y saisit non seulement ce que le présent montrait déjà, mais encore ce qu'il contenait en germe, et ce que développerait l'avenir : l'observation s'y élève jusqu'à la puissance de la seconde vue. Molière, créant le Tartufe, a découvert les dangers et les désastres qui allaient naître de l'ambition hypocrite, dirigeant et exploitant la piété étroite et mal entendue. Pour se rendre compte de l'opportunité de la satire, il faut se placer à une trentaine d'années de l'époque où elle parut; on se trouve alors dans le milieu pour lequel elle a été faite à l'avance. La France était devenue la maison d'Orgon.

Bon Juan nous offre une preuve plus surprenante encore de cette faculté de prévision : il va au delà du P. La Chaise et du P. Tellier; il annonce le Régent et le xvme siècle; il présage le règne de ces fanfarons de libertinage et d'athéisme qui achèveront de tuer le régime aristocratique. Comment, aujourd'hui, pourrait-on nier ou incriminer le type dessiné par Molière? Ce qui pour lui était l'avenir n'est plus pour nous que le passé. Si l'on voulait supprimer ce personnage, il faudrait anéantir en même temps tout un ordre de choses qui fut en quelque sorte conduit aux abîmes par la main du Commandeur. En effet, après le Tartuffe, après Don Juan, le sol s'entr'ouvre et engloutit l'ancien monde. L'humanité reste, toutefois. Dans la fameuse scène du pauvre, Don Juan, trouvant la résistance où il devrait le moins l'attendre, s'arrête et comprend qu'il y a là quelque chose à quoi il est forcé de rendre nommage. « Après tout, se dit-il,

voilà un coquin qui n'est pas si vil que je l'aurais cru. Il y a un homme sous ses guenilles. * C'est dans cette fin de scène que la note morale résonne, la note morale, mais sans plus : Te dono (una doppia) per amor delV hvmanita, per amor dico délia miseria nella quoi ti vedo. e non per altro rispetto , comme dit le traducteur italien Cnstelli. Je te donne ce louis d'or pour l'amour de l'humanité, je veux dire par pitié de la misère dans laquelle je te vois, sans autre motif, toute considération d'ordre théologique étant écartée.

Molière, revenant un jour d'Auteuil dans son carrosse avec le musicien Marc-Antoine Charpentier, donna une pièce de monnaie à un pauvre qui lui tendait la main. Comme il continuait sa route, il entendit le pauvre qui l'appelait, il le vit qui courait après la voiture. Il s'arrêta, et celui-ci, lui montrant une pièce d'or, lui dit : < Monsieur s'est trompé sans doute, il ne voulait pas me donner une pièce d'or, d Molière, touché de ce trait de probité, lui en donna une autre, et s'adressant au musicien qui l'accompagnait : Où la vertu, dit-il, va-t-elle se nicher! >

Il y a quelque analogie entre les deux traits. C'est le même sentiment qui perce de part et d'autre, avec une négation de plus dans le personnage de la comédie.

Molière dut supprimer presque toute la scène du pauvre à la deuxième représentation.

Le Festin de Pierre est plus audacieux, plus avancé, plus radical que le Mariage de Figaro. Mais il allait trop au delà du temps où il parut pour que la portée en fût saisie tout entière. On n'en devina qu'à demi la signification mystérieuse et menaçante. On fut choqué seulement de la témérité d'une telle conception, qui, parfaitement admissible au moyen âge, n'était plus conforme aux règles de prudence commandées à la scène moderne. On trouva que les impiétés du personnage principal étaient dangereuses à ouïr et insuffisamment réfutées par Sganarelle. c Y a-t-il, s'écriait le prince de Conti, une école d'athéisme plus ouverte que le Festin de Pierre, où, après avoir fait dire toutes les impiétés les plus horribles à un athée qui a beaucoup d'esprit, l'auteur confie la cause de Dieu à un valet à qui il fait dire, pour la soutenir, toutes les imper-

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