‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 104 sur 221 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

tinences du monde? Et il prétend justifier à la fin sa comédie si pleine de blasphèmes, à la faveur d'une fusée qu'il fait le ministre ridicule de la vengeance divine ! »

Le Festin de Pierre, ainsi compris, aggrava ce qu'il semblait vouloir réparer. Après quinze représentations, la clôture annuelle survint. Don Juan disparut de l'affiche, probablement sur quelque secrète injonction, car les recettes n'avaient pas cessé d'être très productives. Cette pièce ne fut pas publiée du vivant de Molière, et ne le fut, dans l'édition de 1682, qu'avec de graves mutilations. Quoiqu'elle eût été retirée de la publicité avec tant de promptitude, elle souleva un orage plus violent encore que n'avait fait l'École des Femmes.

Les deux principales attaques dont le Tartuffe et le Festin de Pierre furent l'objet eurent pour auteurs : l'une, le curé de Saint-Barthélémy, nommé Pierre Roullé, docteur en Sorbonne; l'autre, un sieur de Rochemont, avocat au parlement. Le livre du premier, dirigé contre le Tartuffe, est intitulé : le Roi glorieux au monde.

Dans cette amplification où le panégyrique du roi Louis XIV est poussé jusqu'à l'idolâtrie, il y a un passage contre Molière d'une violence extrême : c Un homme, disait Pierre Roullé, ou plutôt un démon vêtu de chair et habillé en homme, et le plus signalé impie et libertin qui fut jamais dans les siècles passés, avoit eu assez d'impiété et d'abomination pour faire sortir de son esprit diabolique une pièce toute prête d'être rendue publique, en la faisant monter sur le théâtre, à la dérision de toute l'église et au mépris du caractère le plus sacré et de la fonction la plus divine, et au mépris de ce qu'il y a de plus saint dans l'Église, ordonné du Sauveur pour la sanctification des âmes, à dessein d'en rendre l'usage ridicule, contemptible, odieux. Il méritoit par cet attentat sacrilège et impie un dernier supplice exemplaire et public, et le feu même avant-coureur de celui de l'enfer, pour expier un crime si grief de lèse-majesté divine, qui va à ruiner la religion catholique, en blâmant et jouant sa plus religieuse et sainte pratique, qui est la conduite et la direction des âmes et des familles par de sages guides et conducteurs pieux. Mais Sa Majesté, après lui avoir fait un sévère reproche,

animé d'une juste colère, par un trait de sa clémence ordinaire, en laquelle il imite la douceur essentielle à Dieu, lui a, par abolition, remis son insolence et pardonné sa hardiesse démoniaque, pour lui donner le temps d'en faire pénitence publique et solennelle toute sa vie. » Le livre du sieur de Rochemont a pour titre : Observations sur une comédie de Molière intitulée le Festin de Pierre. Le sieur de Rochemont s'efforçait particulièrement d'exploiter contre l'auteur du Tartuffe les scrupules de la reine, c Molière ne doit pas, disait-il, abuser de la bonté d'un grand prince, ni de la piété d'une reine si religieuse, à qui il est à charge et dont il fait gloire de choquer le sentiment. L'on sait qu'il se vante hautement qu'il fera paroître son Tartuffe d'une façon ou d'autre, et que le déplaisir que cette grande reine en a témoigné n'a pu faire impression sur son esprit ni mettre des bornes à son insolence. » Si nous en croyons Grimarest, on ne s'en serait pas tenu là, on aurait fait courir dans Paris un livre infâme que l'on mettait sur le compte de Molière pour le perdre; et c'est à cette perfide manœuvre que ferait allusion Alceste à la première scène du cinquième acte du Misanthrope, lorsqu'il dit :

Il court parmi le monde un livre abominable,

Un livre à mériter la dernière rigueur,

Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur.

D'autre part, quelques écrivains prirent la défense de Molière. On a deux de ces apologies en réponse au sieur de Rochemont : l'une intitulée « Réponse aux observations touchant le Festin de Pierre de M. Molière » ; l'autre intitulée c Lettre sur les Observations, etc. ». Mais toutes deux sont anonymes , tant l'opposition soulevée contre l'auteur comique était redoutable.

Le curé de Saint-Barthélémy fut présenté à Louis XIV, et lui remit son livre du Roi glorieux au monde. C'est afin de parer ce coup que Molière adressa au monarque ce premier placet, où il se plaint des calomnies et des insultes de ses adversaires, et en tire occasion de réclamer « l'autorisation de faire voir au public son ouvrage pour

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