‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 109 sur 221 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

espaliers, des deux côtés de la scène, se profilaient trois lignes d'orangers entremêlés de girandes de cristal qui produisaient l'effet charmant de fleurs de feu parmi la verdure. Ajoutez, pour enfermer le tout, des myrtes de dix pieds, formant deux petits bois sous les arcades, et, pour tout éclairer, cent lustres de cristal secondés par plus de quatre mille autres lumières (1). »

Qu'allait-on jouer sur ce magnifique théâtre? Quels comédiens allaiemt y déployer leur talent? Ce fut la troupe de Molière qui fut appelée à l'occuper. Molière avait fait représenter, le 2i avril précédent, une tragi-comédie de Mlle Desjardins, qui avait déjà pris à tort ou à droit le nom de Mme de Villedieu. Cette comédie, intitulée la Coquette ouïe Favori sur le registre de La Grange (le Favori seulement dans l'imprimé), avait eu treize représentations jusqu'au 22 mai, avec de médiocres recettes. Elle aurait dû réussir cependant par des allusions assez piquantes, car l'auteur dans le personnage principal avait évidemment voulu peindre le surintendant Fouquet, et l'audacieuse rivalité de celui-ci avec son souverain était un des ressorts de l'action. Il est d'autant plus singulier que cette pièce eût été choisie pour divertir le roi et la cour dans la journée du 13 juin. Mais le souvenir des événements les plus retentissants s'effaçait si vite de la mémoire des hommes, en ce temps-là comme aujourd'hui, que l'allusion ne lui avait valu aucun succès à la ville, et qu'elle ne choqua nullement le roi ni la cour.

Molière avait-il un rôle dans cette tragi-comédie? On ne sait, mais il ne demeura pas étranger à la fête. La Grange constate ainsi sur son registre la part que s'y donna le chef de la troupe : « Le vendredi 12 juin, écrit-il, la troupe est allée à Versailles par ordre du roi. où on a joué le Favori dans le jardin, sur un théâtre garni d'orangers. M. de Molière fit un prologue en marquis ridicule qui vouloit être sur le théâtre malgré les gardes, et eut une conversation risible avec une actrice qui fit la marquise ridicule, placée au milieu de l'assemblée, a

On a beaucoup remarqué cette note, et elle mérite en

(1) Ed. Thierry, le MoU^riste. 3e année, page 12.

effet de l'être; elle témoigne de la facilité d'improvisation que possédait Molière; elle prouve que cet artifice consistant à placer des acteurs ou des actrices dans la salle, parmi les spectateurs, dont nos vaudevillistes firent grand usage à une époque encore récente, Molière le connaissait, le pratiquait déjà. Il ne resta rien à innover au théâtre après lui.

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