CHAPITRE X
ce qui interrompit le dialogue pendant quelques instants.
A la fin de la comédie, un page couvert d'une livrée jaune, appartenant à la maison du maréchal de Gramont, donna plusieurs coups de bâton sur la tète et le corps d'un jeune homme qui criait qu'on l'assassinait. Le procureur du roi, de Ryant, était sur le théâtre, en robe, ce qui indique qu'on craignait du tapage et que sa présence avait été jugée nécessaire. Il s'avança sur le bord et dit aux perturbateurs : « Messieurs, cela n'est pas honnête de faire un tel désordre dans un lieu de respect tel que le Palais- Royal. »
Mais ces paroles n'eurent aucun effet, et les violences continuèrent. Le procureur du roi, reconnaissant la livrée de quelques-uns des plus bruyants, reprit : « Messieurs, je me plaindrai à M. le maréchal de Gramont. Mettez le bâton bas ! » Boileau Puymorin, trésorier des menus plaisirs de Sa Majesté, frère de Boileau Despréaux, qui était fortuitement sur le théâtre, intervint et dit : « Messieurs, vous devriez considérer que vous êtes devant M. le procureur du roi, qui est votre juge. » Un jeune homme vêtu d'un justaucorps de velours noir, ayant l'épée au côté et son chapeau orné d'une plume blanche sur la tête, leva la main avec un geste de mépris très grand et cria : « Nous nous moquons des juges, nous n'avons pas de juges! ■
Le procureur du roi, ne pouvant rien gagner sur ces gens, qui étaient maîtres du parterre, se retira, et encore fut-il heureux de s'en aller en paix, car, au coin de la porte de la comédie, le page qui avait donné les coups de bâton, le jeune homme au justaucorps de velours noir et un autre page se pressaient pour parler au procureur du roi; d'autres gens, qui sortaient du théâtre, les retenaient en disant : « Que voulez-vous faire ? Laissez-le aller. » Et le magistrat put rentrer chez lui et demander au lieutenant criminel de procéder sur ces désordres à une enquête dont nous ignorons l'issue.
Enfin, pour épuiser ce sujet en une fois, la représentation de Psyché, le 13 janvier 1673, fut grandement troublée. Une trentaine de gens d'épée, entrés au parterre, empêchaient la représentation « par des hurlements, chansons dérisionnaires et frappements de pied contre les ais
de l'enclos où sont les joueurs d'instruments. » Quand Mlle Debrie (Vénus) parut et que les chanteurs entonnèrent le premier chœur : « Descendez, mère des Amours », la huée fut si grande que l'on fut obligé de cesser. On appela M' Jean David, conseiller du roi et examinateur au Châtelet de Paris (ce qu'on nommerait aujourd'hui un commissaire de police). Il engagea La Thorillière à adres une petite allocution aux perturbateurs, ce que fit l'acteur, leur proposant de leur faire rendre leur argent, ou menaçant de faire baisser la toile. Les perturbateurs répliquèrent : « Nous nous moquons de l'argent que nous vous avons donné, nous n'en voulons point! Que l'on recommence la comédie, nous voulons nous divertir pour notre argent! ■ La représentation fut, en effet, recommencée, et suivit son cours tant bien que mal.
Tout n'était pas, sous Louis XIV, aussi rangé et soumis qu'on le croit, et, à ce moment du règne, les dessous, pour ainsi dire, étaient encore agités, Versailles, avec ses splendeurs sereines, faisait contraste. Les fêtes n'étaient pas même interrompues par la maladie de la reine-mère. Le roi saisit l'occasion d'un mieux momentané qui se manifesta, et célébra la convalescence illusoire par une des belles journées où Louis XIV signala sa magnificence. Ce fut le 13 juin 1665. La comédie y eut part, bien entendu: il n'y avait point alors de fête sans elle. Un théâtre avait été élevé dans le parc; que disons-nous : un théâtre? Il y en avait trois : un au milieu, destiné à la comédie; les deux autres pour la musique. C'étaient des théâtres de verdure : ils avaient été construits par Vigarani, l'habile décorateur et architecte, et ils offraient un coup d'œil magique.
c De grandes arcades de cyprès les reliaient les uns aux autres en les séparant, et quarante cyprès de douze pieds de haut, plantés à droite et à gauche de chacun d'eux, faisaient l'admiration de tout le monde. Le théâtre de comédie représentait un vaste jardin d'espaliers, encadré à droite et à gauche par deux grands corps de logis, au fond par un riche portique. Au delà de ce portique commençait une allée de charmes qui s'en allait décroissant à perte de vue et s'enfonçant dans l'épaisseur d'un bois. Le long des