CHAPITRE XI -Jil
exprimer quelque plainte. On a pu remarquer le début de la lettre de Chapelle que nous avons précédemment reproduit. La lettre qu'il écrivit, en 1664, à la Mothe Le Vayer, pour le consoler de la perte de son fils, s'achève par un retour sur lui-même qui est plus expressif encore : « Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour vous obliger à pleurer sans contrainte, dit-il, il en faut accuser le peu d'éloquence d'un homme qui ne sauroit persuader ce qu'il sait si bien faire. » Le vaillant comique connaissait donc aussi cette volupté des larmes dont parle Ovide : est quœdam jîere voluptas. Croirait-on que ces paroles, beaucoup plus remarquables au temps où elles ont été dites qu'elles ne le seraient dans notre siècle enclin à pleurer, aient été prononcées par celui qui excita tant de joyeux éclats de rire? De cette gaieté qu'il répandait sur le monde, Molière ne gardait rien pour lui-même. Il avait tous les colliers de servitude : labeur incessant, amour malheureux, santé ruinée. Il avait été au fond des choses humaines, et il lui était resté plus de pitié que d'illusion. Le rire, du reste, ressemble souvent chez lui à un défi; et en pénétrant au fond de ses œuvres, on sent la secrète amertume.
Il était ordinairement silencieux, comme le grand Corneille; il fait allusion à cette manière d'être habituelle dans ce passage de la Critique de l'École des Femmes : « Vous connoissez l'homme et sa naturelle paresse à soutenir la conversation, etc. > Voici ce que de Vizé fait dire à l'un des personnages de la Zélinde, le marchand Argimont :
— Madame, je suis au désespoir de n'avoir pu vous satisfaire. Depuis que je suis descendu, Élomire n'a pas dit une seule parolle. Je l'ay trouvé appuyé sur ma boutique, dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les yeux colez sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandaient des dentelles; il paraissoit attentif à leurs discours, et il sembloit. pur le mouvement de ses yeux, qu'il regardent jusques au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas; je crois même qu'il avoit des tablettes et qu'à la faveur de son manteau il a escrit, sans estre aperçu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable.
— Peut-estre que c'estoit un crayon, et qu'il dessignoit leurs grimaces pour les faire représenter au naturel sur son théâtre.
— S'il ne les a dessignées sur ses tablettes, je ne doute point qu'il ne les ait imprimées dans son imagination. C'est un dangereux personnage : il y en a qui ne vont point sans leurs mains; mais on peut dire de luy qu'il ne va pas sans - - eux ni sans ses oreilles.
Cette disposition de Molière était donc bien marquée et bien connue. On dit qu'elle l'avait fait surnommer par Boileau le contemplateur.
Il avait dans les choses de la vie pratique un grand sens, beaucoup d'ordre et beaucoup de droiture. Ses relations avec ses amis font toutes le plus grand honneur à son caractère; l'histoire anecdotique du siècle, si abondante et faite à des points de vue si divers, le montre parfaitement honnête homme, dans l'acception étendue qu'avait alors ce mot, qui comprenait l'ensemble des qualités de l'homme du monde. Il est en relations avec tous ses illustres contemporains, et dans ces relations, souvent délicates, il est toujours irréprochable. On a des torts envers lui; on ne lui en découvre envers personne. Les personnages qu'on rencontre le plus habituellement dans sa société sont : Chapelle, Boileau, La Fontaine, Mignard, Racine, Pierre Corneille. J.-B. Lulli, l'abbé Le Yayer, le docteur Mauvillain.
Chapelle, son ancien condisciple «lu collège de Clermont, semble l'avoir fréquenté le plus assidûment, et il était fort avant dans son intimité, quoiqu'il fût sujet à noyer sa raison dans le vin, et qu'il lui arrivât fréquemment de tout sacrifier à une saillie. C'est ce que Molière déplorait sans pouvoir le corriger. Il réussit mieux à refréner certain penchant qu'avait encore Chapelle à laisser croire qu'il était pour quelque chose dans les comédies de son ami; Molière possédait un moyen excellent pour l'obliger à démentir les bruits que celui-ci aurait peut-être laissés trop complaisamment courir : il gardait le manuscrit de la scène de Caritidès qu'il l'avait prié de faire dans les Fâcheux, et dont il lui avait été impossible de se servir; et il lui suffisait de menacer Chapelle de mettre au jour son ouvrage pour que le joyeux