CHAPITRE XIII
C'est de cette pièce plus que de toute autre qu'il faut entendre ce que disent les auteurs de la préface de 1682 : « Molière observoit les manières et les mœurs de tout le monde ; et il trouvoit ensuite le moyen d'en faire des applications admirables dans ses comédies, où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier en plusieurs endroits sur les affaires de sa famille et qui regardoient ce qui se passoit dans son domestique. C'est ce que ses plus particuliers amis ont observé plus d'une fois. ■
Le Misanthrope touchait par bien des points à la réalité; ayons soin, toutefois, de faire remarquer d'autre part combien il y touchait discrètement. Si en certains moments Alceste souffre, se plaint, s'indigne comme ferait Molière, gardons-nous d'en conclure que nous voyons dans Alceste Molière peint par lui-même. « Molière, dit Sainte-Beuve, invente et engendre ses personnages, qui ont bien çà et là des airs de ressembler à tels ou tels, mais qui, au total, ne sont qu'eux-mêmes. » On peut en dire autant des personnages qui reproduisent quelques-uns de ses propres traits. Malgré ces airs de ressemblance, ils ont une physionomie absolument originale. Molière n'est pas plus Alceste que Philinte, quoique tous deux tiennent un peu de lui. A plus forte raison, ne cherchons pas a découvrir d'autres masques historiques dans le Misanthrope. Les contemporains eux-mêmes s'abusaient presque toujours lorsqu'ils prétendaient trouver des portraits sur le théâtre de Molière; nous ne pourrions qu'ajouter considérablement à leurs méprises.
« Le Misanthrope, dit M. Miehelet, est une œuvre infiniment hardie : car si Alceste gronde c'est sur la cour, plus encore que sur Célimene. Mais qu'est-ce que la cour, sinon le inonde du roi. arrangé pour lui et par lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics, qui révoltent Alceste, qui donc les fait, sinon le roi? » La satire allait aussi près du trône qu<> possible; et cette satire, qu'on ne l'oublie pas! était donnée non plus à la cour elle-même. mais à la ville. Versailles, ce monde à part, paré et doré, est frondé comme le monde bourgeois d'Arnolphe et de Sgnarelle, non plus seulement pour ses travers superficiels,
comme dans les Fâcheux, mais pour ses faux dehors, ses trahisons, ses lâchetés, ses misères secrètes et ses vices, au milieu desquels un honnête homme ne pouvait vivre. C'est ainsi que Molière embrassait de son regard impartial tous les étages de la société, et qu'il leur faisait une égale justice.
I »u a prétendu sur la foi de Grimarest. que le Misant thrope, à son apparition, fut accueilli froidement par le public. On s'est un peu trop pressé d'accepter cette preuve si concluante qu'une œuvre de premier ordre peut éprouver un échec au théâtre. Le Misanthrope, seul, sans autre pièce pour l'accompagner, fut joué vingt et une fois de suite: ce nombre de représentations constituait alors un succès. Il fut apprécié à sa valeur par les gens do goût. Subligny écrit, le 17 juin, dans sa Muse dauphine : • C'est un chefd'œuvre inimitable! » De Vizé, l'ancien détracteur de Molière, publia une longue lettre apologétique que le libraire Ribou imprima en tète de la première édition de la comédie 1 1667) . Tout ce qu'il y avait d'esprits cultivés et délicats fut dans l'enchantement. Mais il est vrai de dire que le succès ne prit pas les proportions d'une vogue populaire. Cette admirable causerie exigeait trop des spectateurs. Ainsi il est positif que le sonnet d'Oronte produisit <l abord un mouvement singulier : c J'en vis qui se firent jouer, dit de Vizé, pendant qu'on représentoit cette sceic car ils crièrent que le sonnet étoit bon. avant que le Misanthrope en fît la critique, el demeurèrent ensuite tout confus. » La foule admira s;ms doute, ruais avec plus d'étonnement que d'enthousiasme.
On diroit, mon benoît Lecteur.
Quen entend un prédicateur,
dit Robinet, qui est ici l'écho du parterre. Maintenant que les souveraines beautés du Misanthrope sont inculquées dans toutes les tètes, nous serions tentés de faire .ni wiie siècle un reproche de cette tiédeur. Il n'est pas sur cependant qu'une œuvre du même art élevé' et exquis réussît mieux de nos jours.
Cette médiocre fortune d'une <euvre trop parfaite pour